XVIII

Les lettres dans lesquelles on parlait à madame Prétavoine de la

mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, n'étaient pas très exactes,

ou tout au moins le mot mélancolie n'était-il pas celui qui s'appliquait

à son état; c'était plutôt gravité qui eût été juste.

En effet, cette jeune fille, cette enfant qu'on était habitué à voir

légère, rieuse, sautillante, disposée à se moquer des choses comme des

gens et à les prendre les uns comme les autres par le côté plaisant

ou amusant, se montrait maintenant avec les allures et la tenue d'une

personne sérieuse qui réfléchit et qui raisonne.

Sans doute elle n'avait pas entièrement perdu son enjouement, et du

matin au soir elle n'était pas plongée dans le recueillement et la

méditation, mais enfin le changement qui s'était fait en elle était

assez sensible pour frapper les indifférents, et à plus forte raison son

grand-père.

--Pourquoi donc Bérengère ne joue-t-elle plus avait demandé M. de la

Roche-Odon qui, avec ses yeux de grand-père, ouverts par la tendresse,

avait été le premier à remarquer ce qui se passait dans sa petite-fille.

A cette question qui lui était adressée, miss Armagh avait répondu qu'il

ne fallait ni s'étonner, ni s'inquiéter de ce changement qui était chose

naturelle.

--Il y a longtemps déjà que j'attendais cette métamorphose, dit-elle,

l'enfant devient jeune fille, le papillon dépouille sa chrysalide et

déplisse ses ailes d'or sous les chauds rayons d'un soleil printanier.

Malheureusement M. de la Roche-Odon n'était pas homme à se contenter de

cette réponse poétique.

--C'est que précisément, dit-il, je ne trouve pas qu'elle déplisse ses

ailes d'or pour prendre son vol; tout au contraire il me semble qu'elle

incline son front pensif vers la terre, et que ses réflexions n'ont rien

d'aérien.

Miss Armagh avait souri comme une personne sûre de ce qu'elle avance.

Mais la comte avait insisté:

--Je vous assure qu'il y a quelque chose d'étrange dans Bérengère, et

qui n'est pas si naturel que vous croyez.

--Étrange, oui, je vous l'accorde, insolite; mais je vous affirme que

rien n'est plus naturel.

--Enfin je vous demande de la suivre de près et de l'étudier. Vous savez

que j'ai toujours eu l'habitude, quand dans le milieu de la journée je

me retire chez moi, de ne pas la quitter des yeux toutes les fois que le

temps lui permet de se promener dans le jardin et dans le parc. Assis

derrière mon rideau, c'était ma joie de la suivre du regard alors que,

petite enfant encore, elle jouait dans les allées du jardin ou qu'elle

courait sur les pelouses après les papillons, ou qu'elle soignait

son jardin. Depuis cette époque j'ai passé ainsi de longues heures à

l'accompagner, je la connais donc bien, et je n'avais donc pas besoin

qu'elle me parlât ou qu'elle me regardât pour savoir ce qui se passait

en elle, pour deviner ses joies et ses chagrins.

--Et vous ne les devinez plus?

--Précisément.

--La jeune fille s'enveloppe d'un voile pudique que l'enfant ne connaît

pas.

--On n'enveloppe d'un voile que ce qu'on veut cacher, et je vous assure

que Bérengère veut cacher quelque chose.

--Que supposez-vous?

--Est-ce qu'il y a un an, est-ce qu'il y a un mois, elle était ce

qu'elle est maintenant? elle jouait, elle courait, elle sautait, c'était

une biche échappée dans le parc; non-seulement elle avait la légèreté,

le caprice de la biche, mais encore elle en avait les yeux doux,

limpides, effarés et sauvages; n'avez-vous pas remarqué comme son

regard a changé et comment il a gagné en profondeur ce qu'il a perdu

en limpidité; combien souvent quand je la regarde maintenant ne

détourne-t-elle pas son visage rougissant?

--Justement, dit miss Armagh qui lorsqu'elle avait adopté une idée ne

l'abandonnait pas facilement.

--Et non, mille fois non; je ne dis pas que vous n'ayez pas raison sur

un point, et assurément il ne faut pas considérer une grande fille telle

que Bérengère est maintenant avec les mêmes yeux que nous regardions la

petite fille; là-dessus je suis d'accord avec vous; mais il y a plus que

la métamorphose dont vous parliez.

--On pourrait l'interroger.

--Gardez-vous en bien!

--Cependant en l'interrogeant avec délicatesse et habileté...

--Je n'ai ni cette délicatesse ni cette habileté, et l'eussé-je que je

ne risquerais pas cet examen. Je vous prie donc de ne pas le tenter. Mes

questions n'avaient d'autre but que d'apprendre si vous en saviez

plus que moi. Je vois que nous en sommes au même point et que nous ne

différons que d'appréciation. Vous avez comme moi remarqué que Bérengère

n'est plus ce qu'elle était naguère.

--Assurément.

--Vous vous expliquez ce changement par des causes naturelles, moi je ne

me l'explique pas. Pour savoir qui de nous a raison je trouve inutile de

commettre une imprudence. D'ailleurs il n'y a aucune urgence à brusquer

les choses. Au contraire, il y a tout avantage à les laisser aller comme

elles vont. Tout ce que je vous demande, tout ce que j'attends de votre

sollicitude et de votre perspicacité, c'est d'étudier Bérengère à la

dérobée, sans vous montrer, comme de mon côté je l'étudierai moi-même.

Ce n'était pas seulement lorsqu'elle se trouvait ou croyait se trouver à

l'abri des regards, que Bérengère n'était plus l'enfant d'autrefois,

et ce n'était pas seulement dans les allées du parc, alors qu'elle

réfléchissait, qu'on pouvait observer les changements qui s'étaient

opérés en elle, dans son caractère, dans son humeur, aussi bien que dans

sa tenue.

A table, le jeudi, quand les convives ordinaires de son grand-père se

trouvaient réunis, ces changements se manifestaient d'une façon encore

bien plus évidente, bien plus frappante.

Maîtresse toute-puissante au château de la Rouvraye, du jour où elle y

était arrivée, elle avait pris une liberté de langage qui n'est point

ordinairement celle des enfants. Sans parler à tort et à travers de

manière à se rendre insupportable aux étrangers, elle avait l'habitude

de prendre la parole toutes les fois qu'elle avait quelque chose à dire,

et elle le faisait avec une décision, une indépendance, souvent même

avec une originalité qui réjouissaient son grand-père, en admiration, en

adoration devant elle. Dans les premiers temps, miss Armagh, élevée dans

un pays où les enfants n'ont le droit de parler qu'avec les domestiques

dont ils font leur société, avait été scandalisée par cette liberté,

mais le comte ne lui avait pas permis de la réprimer, et à seize ans

Bérengère était aussi à l'aise dans la conversation qu'une femme de

vingt-cinq ans, qui à de l'esprit naturel joint l'usage du monde.

Mais depuis quelque temps elle avait perdu cette décision et cette

indépendance de parole; souvent elle se troublait; plus souvent elle

gardait le silence; elle était devenue la jeune personne correcte

qu'elle n'avait jamais été, qui se tient droite sur sa chaise, les yeux

baissés, et mange comme si elle accomplissait une cérémonie.

M. de la Roche-Odon, qui avait du temps à lui, lorsqu'il avait achevé sa

petite côtelette et son mince morceau de pain coupé carrément, s'était

trouvé en position mieux que personne de constater cette tenue, qui

ressemblait si peu à celle d'autrefois.

Était-ce un visage antipathique qui la gênait?

Était-ce un visage sympathique qui la troublait?

Avec précaution, sans se livrer, il l'avait observée en même temps qu'il

observait chacun de ses convives.

Assurément il n'y avait pas à chercher du côté du comte et de la

comtesse O'Donoghue, pas plus que du côté du baron McCombie; elle avait

encore, comme elle avait toujours eu, pour ces vieux amis une tendresse

expansive qui se traduisait par mille prévenances.

De même il n'y avait pas à s'inquiéter non plus de l'abbé Armand ni de

l'abbé Colombe.

L'abbé Armand l'amusait, et ses sentiments pour l'abbé Colombe étaient

ceux de toutes les personnes qui approchaient l'abbé, le respect et

l'affection.

La question d'antipathie ainsi résolue, restait celle de la sympathie.

Dieudonné de la Fardouyère, au vu de tout le monde, cherchait à lui

plaire, mais il ne paraissait point que jusque-là il eût réussi: tout au

contraire.

Elle se moquait de lui ouvertement, sans acrimonie, bien entendu, mais

très-franchement: de sa myopie, de son lorgnon, qui ne manquait jamais

de tomber de dessus son nez, toujours juste au moment où Dieudonné

allait faire ou dire quelque chose; de ses allures de hanneton ébloui

par la lumière, et se cognant partout; de sa locution habituelle: «Je

vais vous en conter une bien bonne.»

Assurément, celui-là n'était pas dangereux.

De même le marquis de la Villeperdrix ne l'était pas davantage, et

cela pour des raisons différentes: pour sa mine grave, pour sa tenue

compassée, pour son esprit froid, enfin pour ses trente-six ans et les

rares cheveux qu'il ramenait habilement sur son front luisant. Si elle

ne se moquait pas de lui, elle était disposée, malgré les prétentions

qu'il affichait, à le classer dans la catégorie des amis respectables,

avec le comte O'Donoghue et le baron McCombie.

Et Richard de Gardilane?

Il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour reconnaître que

Bérengère était autre avec le capitaine de Gardilane qu'avec les

convives habituels de la Rouvraye.

Elle ne se moquait pas de lui, comme elle le faisait de Dieudonné.

Elle ne le traitait pas sérieusement, cérémonieusement, comme le marquis

de la Villeperdrix.

En réalité elle était avec lui bizarre, fantasque et très-inégale

d'humeur.

Et cela avec une mobilité étrange.

A de certains moments rieuse, expansive, familière.

A d'autres, réservée, contrainte, mal à l'aise, rougissante.

Et toujours sans que les uns ou les autres de ces mouvements soudains

fussent motivés par une cause apparente.

Elle recevait le capitaine en souriant, elle engageait une conversation

enjouée; puis tout à coup, sans qu'on pût comprendre pourquoi, elle se

taisait, et personne ne pouvait lui arracher une parole.

Si encore elle avait toujours été ainsi, mais justement il n'était pas

bien difficile de constater à quel moment elle avait changé; c'était

peu de temps après qu'elle avait été marraine, avec le capitaine, de

l'enfant de cette pauvre fille.

Il y avait là un fait caractéristique et une date certaine.

L'aimait-elle?

C'était la question qui se présentait et qui s'imposait à l'esprit du

comte.

Et c'était précisément pour cela qu'il n'avait pas permis à miss Armagh

de procéder à cet interrogatoire dont elle avait émis l'idée.

Une pareille question ne prenait pas le comte à l'improviste.

Bien souvent il l'avait examinée depuis que sa petite-fille lui avait

été confiée, non pas en la rapportant à telle ou telle personne, mais

théoriquement et à un point de vue général.

Que ferait-il quand elle aimerait?

Comment se conduirait-il avec elle?

Si un jour elle aimait, il ne s'opposerait certes pas à la naissance

de cet amour, et d'une main dure et jalouse il ne comprimerait pas les

premiers battements de son coeur.

Au contraire, il les écouterait et les suivrait dans leur développement.

Il se ferait le confident de sa fille.

Et, autant que possible, il se ferait son guide.

Elle l'aimait assez pour avoir pleine confiance en lui, elle lui dirait

tout; il l'éclairerait, et d'une main douce il la soutiendrait.

Mais alors qu'il s'était arrêté à ces idées, il n'avait pas cru que leur

réalisation dût se produire de sitôt.

Si Bérengère aimait, ce serait plus tard, beaucoup plus tard.

Elle n'était qu'une enfant.

Cela était vrai alors.

Mais l'enfant avait grandi.

Seulement, ainsi qu'il arrive bien souvent, il ne l'avait pas vue

grandir, et pour lui elle était toujours, elle n'était qu'une enfant.

Quand il avait admis la possibilité de cet amour, il avait imaginé que

Bérengère toucherait alors à un âge qui lui permettrait de se marier

sans le consentement de sa mère, c'est-à-dire qu'elle aurait de par la

loi le droit de faire violence à ce consentement qu'on lui refuserait,

au moyen de cet expédient qu'on appelle les actes respectueux.

Mais ce n'était pas ainsi que les choses se présentaient, si réellement

elle aimait Richard de Gardilane.

Elle était loin, très-loin de sa majorité.

Et par ce fait seul il se trouvait placé dans une fâcheuse condition

pour provoquer les confidences au sujet du capitaine.

En effet, que lui répondrait-il si elle lui confessait son amour?

Il ne pouvait pas lui dire: «Je te le donne», puisqu'il n'avait pas le

droit de consentir légalement à son mariage, et qu'elle, de son côté,

n'était pas encore maîtresse de sa volonté.

La seule personne qui en ce moment avait le droit de consentir ou de

s'opposer à son mariage, c'était sa mère, et dans les dispositions

d'hostilité et de haine où celle-ci se trouvait, sinon envers sa fille

pour laquelle elle n'avait guère que de l'indifférence,--au moins

envers lui, comte de la Roche-Odon,--il y avait tout à craindre qu'elle

repoussât Richard par cette seule raison que ce ne serait pas elle qui

l'aurait choisi.

Cela rendait sa situation tout à fait délicate et devait lui imposer une

extrême réserve à provoquer les confidences de sa petite-fille.

En effet, parler d'amour à Bérengère, c'était implicitement reconnaître

qu'elle pourrait aimer, et c'était là un aveu que les circonstances

rendaient particulièrement dangereux.

Si elle éprouvait un sentiment tendre pour le capitaine, il se pouvait

très-bien qu'elle ignorât la nature de ce sentiment ou qu'elle se

refusât à se l'expliquer elle-même.

Avec une enfant innocente et pure comme elle l'était, cela n'était

nullement impossible.

Et il n'était nullement impossible d'admettre aussi que si rien ne

venait provoquer l'explosion de ce sentiment, il pouvait se maintenir

longtemps encore à l'état vague.

Or, en gagnant du temps, ils se rapprocheraient du moment où Bérengère

pourrait se passer du consentement de sa mère.

Que par un mot imprudent au contraire on provoquât une explosion, et

immédiatement ce qui était vague devenait précis; ce qui était calme

devenait irrésistible; l'amour qui s'ignorait se changeait en une

passion exigeante; les tourments, les souffrances naissaient.

Amené à cette conclusion par l'intérêt bien compris de sa petite-fille,

il s'y trouvait d'autre part maintenu par des considérations d'un ordre

tout différent, puisqu'elles s'appliquaient à Richard de Gardilane, et

qui avaient à ses yeux une importance considérable.

Ce qu'il éprouvait pour le capitaine, c'était plus que de la sympathie,

c'était de l'amitié et de l'estime; il aimait son caractère ferme, sa

nature droite, son esprit ouvert; il l'estimait pour ce qu'il

avait appris de lui et pour ce qu'il en voyait chaque jour; il lui

reconnaissait de la politesse et de la distinction; il le trouvait

beau garçon, d'une beauté virile; pour la naissance, il le savait le

descendant d'une famille dont la noblesse avait des preuves écrites

dans l'histoire du Midi depuis plus de cinq cents ans; enfin, pour

la fortune, s'il n'avait rien ou tout au moins peu de chose pour le

présent, il était certain que deux héritages, qui lui appartenaient, le

mettraient un jour dans une belle situation.

C'était donc un homme dont il pouvait faire son gendre, en qui il avait

toute confiance, et près duquel il serait heureux de vivre.

Mais, malgré ces qualités réelles et solides qu'il lui reconnaissait,

malgré l'amitié et l'estime qui le poussaient de son côté, il avait

contre lui un grief qui, pour être unique, n'en était pas moins capital.

C'était l'irréligion, ou plus justement l'absence de religion du

capitaine.

Pour lui, c'était un article de foi,--son gendre devait être catholique.

Mais de plus c'était une exigence de son amour paternel: s'il donnait sa

fille en cette vie, il voulait avoir la certitude d'être réuni à elle

au-delà de la mort.

Or, il ne paraissait pas que le capitaine pût être ce gendre.

Quelles étaient au juste ses croyances? le comte l'ignorait, car ils

n'avaient jamais eu d'explication précise à ce sujet; mais il était bien

certain néanmoins que le capitaine n'avait pas la foi; jamais, il est

vrai, il ne lui était échappé une plaisanterie contre la religion des

autres, mais jamais non plus il n'avait dit un mot montrant qu'il était

chrétien; son état paraissait être l'indifférence, une indifférence

absolue.

Mais à quoi tenait cette indifférence?

Était-elle raisonnée ou irréfléchie?

C'est-à-dire était-elle ou n'était-elle pas guérissable?

Cette question méritait maintenant d'être examinée et résolue, car avant

de dire: «Cet homme ne sera jamais le mari de ma fille,» il fallait

savoir s'il ne serait pas digne de le devenir un jour.

Et au cas où l'amour qui semblait couver en ce moment dans le coeur de

Bérengère éclaterait, il importait de pouvoir dire ce jour-là: «Il sera

ou ne sera pas ton mari.»

Enfin il importait d'autant plus impérieusement d'être fixé à ce sujet,

que les réponses du capitaine dicteraient la conduite qu'on tiendrait à

son égard.

Comte du Pape · 第 23 / 62 题