De son côté Aurélien suivait aussi la ligne de conduite qui lui avait
été indiquée par Mgr de la Hotoie.
Mais bien entendu c'était par une voie toute différente que celle que sa
mère avait adoptée.
Une démarcation très-nette avait en effet été tracée entre eux par
l'évêque de Nyda.
La mère d'une dévotion ardente et militante;
Le fils pieux, mais sans bigoterie, surtout sans rien qui rappelât le
cadet; tout au contraire une vie élégante, avec un dévouement ostensible
au Saint-Siége et à la puissance temporelle des papes.
Si Mgr de la Hotoie n'avait pas nettement formulé cette loi, il l'avait
suffisamment esquissée pour que le doute ne fût pas possible.
Tandis que madame Prétavoine s'agenouillait dans les églises et les
chapelles, Aurélien devenait un des membres les plus élégants du
cercle de Saint-Pierre, et il avait l'insigne honneur de figurer dans
quelques-unes des cérémonies du Vatican.
Les zélateurs papalins ne manquent pas d'une certaine imagination dans
l'invention et l'arrangement des pieuses manifestations qui, tout en
servant à l'édification du monde catholique, sont en même temps une
récréation ou tout au moins une consolation pour le pontife-roi réduit
en captivité; pèlerinages nationaux, pèlerinages étrangers, réceptions
de la Société de la jeunesse catholique, de l'Union catholique, des
chevaliers du Syllabus, oeuvre de la tabatière, etc. On organise une
association ou une oeuvre en Italie, en France, en Bavière, en Espagne,
même en Angleterre, et l'on donne rendez-vous aux membres de cette
association ou de cette oeuvre, à Rome, pour être reçu par le
Saint-Père.
Malheureusement il arrive parfois, il arrive même souvent que le nombre
des membres qui viennent au rendez-vous, n'est pas celui sur lequel on
avait compté; il y a des empêchements, des défections, des paresses, des
économies obligées, et la manifestation pompeusement annoncée par les
bons journaux menace d'échouer piteusement.
C'est alors que les membres de la Société des intérêts catholiques ou du
cercle de Saint-Pierre apparaissent comme des sauveurs. On serait trois
cents, ils interviennent, et l'on est un millier; l'honneur est sauf, la
manifestation a réussi une fois de plus.
On se réunit en deçà de la porte de Bronze, et portant sur la poitrine
le signe des nouveaux croisés: la croix blanche bordée d'un liseré
rouge, on gravit en silence, la tête découverte, les escaliers du
Vatican, les prêtres les premiers, comme cela se doit; on traverse la
cour Saint-Damase, et l'on se groupe dans la salle du consistoire, où
l'on attend. Bientôt le Pape paraît entouré de huit ou dix cardinaux
et de sa cour; il s'assied sur son trône, et on lui lit l'adresse «où
toujours des affirmations doctrinales sont relevées par des expressions
d'un ardent amour pour le Saint-Père.» Celui-ci se lève et répond par
un très-long discours tout plein d'entraînement, dans lequel, avec
une remarquable fécondité, il réédite ses idées sur les malheurs de
l'Église, sur le doux lien de la religion qui faisait l'unité de
l'Italie, sur «la secte,» sur l'esprit de la Révolution, sur les armes
de la prière qui doivent assurer le prochain triomphe de la religion et
la restauration du droit éternel dans le monde entier.
Des acclamations lui répondent, et dans sa joie il ne reconnaît pas
qu'il a déjà entendu bien souvent ces voix, pas plus qu'il ne voit ou
ne veut voir que ces visages placés au second rang ne sont pas ceux de
pèlerins belges, français ou autrichiens, mais bien de comparses fidèles
qui figurent dans toutes les fêtes du Vatican pour donner plus de pompe
aux cérémonies et plus d'importance aux manifestations.
Admis dans ces pieuses manifestations, Aurélien y remplit
très-convenablement son rôle et se fit remarquer par son zèle autant que
par sa tenue élégante.
Il avait fidèlement exécuté les prescriptions de Mgr de la Hotoie, et il
n'y avait pas au cercle de Saint-Pierre, de jeune homme mieux habillé,
mieux ganté, mieux frisé.
Grâce à ceux qui l'avaient présenté, il s'était créé quelques relations;
et, à se faire des amis, il avait déployé la même habileté que sa mère
mettait à gagner les gens dont elle croyait pouvoir se servir.
Il était impossible d'être plus affable, plus gracieux, plus séduisant,
mais sans aucune obséquiosité, sans aucune bassesse et en se gardant
soigneusement de forcer les sympathies qui paraissaient vouloir rester
sur la réserve.
Ce n'était pas seulement par la politesse et l'élégance, par
l'affabilité des manières ou par la grâce de l'esprit qu'il
s'établissait dans le milieu où Mgr de la Hotoie l'avait fait admettre;
c'était encore par son savoir et son érudition.
Le temps qu'il avait passé à la bibliothèque du Vatican avait été mis
par lui à profit, et ses études de la vie de Boniface VIII dans Muratori
et dans Tosti avaient été si consciencieusement faites, que bien
souvent il étonnait ses interlocuteurs par ses citations ou par ses
appréciations.
Il n'y avait en lui nulle morgue, nulle pédanterie, mais une fermeté
qui pour être pleine de douceur dans la forme n'en était pas moins
inébranlable dans ce qui était le principe, et que rien n'arrêtait alors
que la conscience l'obligeait à intervenir dans une discussion.
Il y a encore un certain nombre de prélats romains qui pratiquent la
tolérance et la mansuétude, au moins dans les choses mondaines.
Qu'un de ces prélats excusât ainsi une faute, légèrement, bénévolement,
et Aurélien se permettait de donner non son opinion, mais celle d'une
autorité de l'Église.
--Je ferai remarquer à Votre Grandeur que saint Thomas d'Aquin dans la
Somme... condamne expressément cette opinion et dit...
Et alors venait la citation de saint Thomas d'Aquin empruntée à la
_Somme de la foi contre les Gentils_, ou à la _Somme théologique_ et
rapportée textuellement sans erreur, aussi bien que sans hésitation.
Que répondre à un contradicteur qui vous _colle_ avec le docteur
angélique?
Se fâcher était impossible, tant l'observation avait été présentée avec
déférence et respect.
Alors le prélat qui bien souvent avait oublié son saint Thomas et
quelquefois même ne l'avait pas lu, se tirait d'embarras par des
félicitations.
Qu'on parlât des malheurs du saint-siége, de ses persécutions, ce qui
était un sujet auquel on revenait sans cesse, Aurélien ne se prononçait
pas sur le temps présent, mais il avait toujours une opinion empruntée
au passé et particulièrement à Boniface VIII qui se rapportait d'une
façon topique à ce qu'on disait, et tranchait souverainement la
question.
--J'oserai faire remarquer à Votre Grandeur que Boniface VIII, dans la
bulle _ausculta Dei_, dit que Dieu l'a constitué seul maître et juge des
rois, _constituit Deus nos super reges et regna, imposito nobis jugo
apostolicae servitutis_.
C'était vraiment admirable de voir ce jeune homme de vingt-cinq ans
frisé, parfumé, le visage souriant, la bouche en coeur et le bras
arrondi, faire doucement, avec des flatteries de geste et des caresses
d'intonation, la leçon à de vieux prélats et à des personnages
importants par leur âge ou par leur position.
Mais, ce qui l'était mille fois plus encore, c'était que personne ne
s'en blessait ni ne s'en fâchait.
Tout au contraire.
--Ce jeune homme ira loin, disait-on.
Ce mot de tous était aussi celui de Mgr de la Hotoie, qui commençait a
être fier de son élève.
Décidément la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre, et ils
se valaient pour la perfection avec laquelle ils remplissaient leurs
personnages; ils jouaient même si bien leur rôle qu'ils supprimaient
l'émotion; on n'avait pas peur pour eux.
Cependant, au milieu de ses triomphes, Aurélien éprouvait une sérieuse
contrariété.
C'était que Michel fit partie du club de la _Caccia_, tandis que
lui-même appartenait au cercle de Saint-Pierre.
Combien la situation eût-elle été plus avantageuse pour lui s'ils
avaient été réunis chaque jour, chaque soir!
Mais cette réunion malheureusement était impossible, car il y a entre
ces deux cercles le même abîme qu'il y a entre le Vatican et le
Quirinal, entre le pape et le roi d'Italie.
Qui fréquente l'un, par cela seul s'interdit l'autre.
Il était cependant d'un intérêt capital pour Aurélien de se lier de plus
en plus intimement avec Michel, de même qu'il était capital pour
madame Prétavoine d'obtenir la confiance et surtout les confidences de
mademoiselle Emma, la femme de chambre de madame de la Roche-Odon.
Mais, de ce côté, les choses ne prenaient pas une tournure aussi
favorable.
Sans doute Aurélien s'arrangeait pour voir Michel presque chaque jour,
pour le rencontrer par hasard et faire un tour de promenade avec lui.
Mais ces rencontres ne valaient pas une camaraderie journalière telle
que celle qui s'établit dans un cercle.
Si Aurélien, au lieu d'être du cercle de Saint-Pierre, avait été du club
de la Caccia, il aurait été près de Michel, alors que celui-ci jouait,
il aurait même pu jouer avec lui, en tout cas il l'aurait surveillé, il
aurait su au juste ce qu'il perdait, et dans des heures de déveine et de
détresse, rien n'eût été plus naturel que d'offrir son portefeuille au
perdant; cela se faisait facilement, pour ainsi dire forcément.
De là des liens nouveaux et plus solides.
Au contraire, séparés comme ils l'étaient, ne fréquentant pas le même
monde, il se trouvait que ce qui eût été _action_ était simplement
_récit_: grand désavantage pour Aurélien.
Encore ces récits étaient-ils bien souvent incomplets, et Aurélien
n'apprenait-il les pertes de «son ami» que par la mauvaise humeur de
celui-ci.
Dans les premiers temps, il avait nettement posé des questions à Michel:
Mais, un jour que Michel n'avait pas été heureux, il s'était fâché.
--Pourquoi diable vous inquiétez-vous toujours de mon jeu? Est-ce que
vous souhaitez ma ruine?
Et il avait fallu plus de circonspection et plus d'adresse.
De même madame Prétavoine, pour avoir voulu aller trop vite avec
mademoiselle Emma, avait vu celle-ci prendre une figure glaciale le jour
où elle avait soupçonné qu'on voulait la faire parler sur sa maîtresse.
Et cependant il fallait avancer du côté de Michel, aussi bien que du
côté de madame de la Roche-Odon, de manière à les bien tenir l'un et
l'autre au moment où, ayant réussi pour l'obtention du titre de comte,
on pourrait quitter Rome.
Le temps qu'on aurait ainsi employé loin de Condé et surtout loin de la
Rouvraye serait toujours trop long; il ne fallait donc pas l'allonger
encore, car, bien que madame Prétavoine reçût chaque semaine des lettres
de l'abbé Armand et de l'abbé Colombe, et aussi de deux autres personnes
en état de savoir ce qui se passait à la Rouvraye, elle n'était
nullement rassurée, ayant laissé un ennemi dangereux près de Bérengère.
Où en étaient les choses entre cette jeune imprudente et ce Richard de
Gardilane?
Que disait, que faisait Sophie?
Terribles questions pour elle, qui souvent rendaient bien longue sa nuit
sans sommeil.