C'est au coin de la via della Pigna, et d'une rue conduisant à la place
Barberini que se trouve la maison dans laquelle les demoiselles
Bonnefoy veulent bien recevoir moyennant une honnête rémunération, les
représentants de la noblesse française et du haut clergé qui viennent
passer quelque temps à Rome; si vous n'êtes pas de grande noblesse,
archevêque, ou tout au moins évêque, vous n'êtes reçu dans cette maison
qu'avec des lettres de recommandation, ou une présentation officielle
affirmant votre piété, votre dévouement à l'Église, et votre fidélité au
saint-siége.
Bien entendu il n'y a point d'enseigne pour signaler cette pension
nobiliaire et épiscopale à l'attention des passants; au contraire, elle
ne s'annonce au dehors que par la discrétion, le mystère et la propreté:
si elle était plus vaste, on pourrait la prendre pour un couvent de
religieuses cloîtrées.
Cependant, comme il fallait bien une enseigne pour signaler leur maison
aux clients distraits ou maladroits qui ne savent pas se reconnaître
dans une ville étrangère, les demoiselles Bonnefoy en ont trouvé une qui
a fondé leur réputation et fait en même temps leur fortune.
Elle consiste en deux puissantes lampes carcel qui flanquent une madone
exposée dans l'embrasure d'une fenêtre du premier étage, et qui, toute
la nuit, du soir au matin, brûlent là comme deux phares et éclairent
tout le quartier.
Peu de personnes circulent dans la via della Pigna, mais beaucoup au
contraire traversent la place Barberini, et la nuit il est impossible
de passer par cette place sans apercevoir les deux globes lumineux qui
illuminent la façade de la maison des soeurs Bonnefoy et font pâlir les
becs de gaz.
--Quelles sont donc ces lumières? demandent les étrangers.
--Les lampes des demoiselles Bonnefoy.
--Et qu'est-ce que c'est que les demoiselles Bonnefoy?
Alors les explications arrivent tout naturellement, et se gravent dans
la mémoire.
On emporte de Rome le souvenir de deux lampes carcel, et rentré dans sa
province, on en parle à ceux de ses amis qui doivent faire le voyage
d'Italie.
--Surtout, logez-vous chez les demoiselles Bonnefoy; seulement
faites-vous avant recommander; tout le monde n'y est pas admis.
Les gens qui peuvent dire qu'ils ont habité chez les deux soeurs, en
reçoivent une sorte de lustre. Mais cet avantage, si précieux pour
certaines personnes, n'est pas le seul qu'offrent les soeurs Bonnefoy;
on trouve en plus chez elles des appartements propres, et une cuisine
qui si elle est nécessairement composée de poulets et de beefsteaks
romains, est au moins arrangée à la française; enfin, on n'y est point
écorché.
Sur la recommandation de Mgr de la Hotoie les portes de cette
respectable maison voulurent bien s'ouvrir devant madame Prétavoine et
son fils.
Ce fut mademoiselle Bonnefoy la jeune qui les reçut et les installa
elle-même dans deux chambres du premier étage, et tout de suite madame
Prétavoine se mit bien avec la vieille fille, en montrant combien elle
était sensible à l'honneur et à la grâce qu'on lui faisait.
--Il y avait si longtemps que je désirais être reçue chez vous; j'ai
soupiré plus d'une fois en passant par devant la Madone sous la
protection de laquelle votre respectable maison est placée.
Mademoiselle Bonnefoy la jeune ne manquait pas de finesse, cependant
elle se laissa prendre aux paroles de madame Prétavoine, à son émotion,
à son trouble de joie, tant la flatterie est une arme puissante entre
des mains décidées à l'employer franchement, sans scrupule et sans
honte. Or cette façon de procéder était celle de madame Prétavoine, qui
n'avait ni scrupule ni honte, et qui, alors qu'elle voulait plaire
aux gens, les louait effrontément, bassement, eux, leur femme, leurs
enfants, leur chien, leur chat, leur serin ou leur perroquet.
Elle employa le même système avec la religieuse qui le lendemain, vint
se mettre à sa disposition pour la guider et l'accompagner dans ses
stations aux sanctuaires et aux basiliques.
--Lorsque Mgr de la Hotoie m'a parlé de vous, ma chère soeur, mon
premier mouvement a été de décliner cette proposition, tant je me sens
indigne de prendre le temps d'une sainte fille du Seigneur. Mais j'ai
réfléchi que ces stations que je désire faire, n'ont point pour but une
vaine satisfaction, ou une coupable curiosité, mais au contraire,
mon instruction et mon salut. Or il n'y a pas oeuvre plus méritante,
n'est-ce pas, ma très-chère soeur, que de travailler au salut de notre
prochain. Ainsi comprise, votre mission devient une oeuvre pieuse,
et c'est ainsi que vous daignerez j'espère l'accepter. C'est à une
coupable, à une pécheresse, que votre main charitable va servir de
guide. Mais avec votre secours, avec votre soutien, j'espère que je
marcherai d'un pas ferme dans la voie de la pénitence et de l'expiation.
Dans le pèlerinage que j'entreprends, de quelle utilité n'allez-vous
pas être à mon ignorance. Occupée à me diriger, je n'aurais pas pu me
préparer dignement, et serais arrivée au pied des autels l'âme troublée
ou distraite. Au contraire, votre bonne parole me soutiendra, comme
votre main me guidera.
La soeur Sainte-Julienne était une grosse Flamande aux yeux bleus et au
caractère de mouton, qui n'était point habituée à de pareils procédés;
elle fut séduite.
En se trouvant en face de cette vieille femme dont l'oeil l'avait
toisée, jaugée et pesée des pieds à la tête, elle avait éprouvé un
mouvement de crainte instinctive, mais ces paroles la rassurèrent.
--Quelle bonne dame! se dit-elle.
Et elle se sentit heureuse, glorieuse, de pouvoir travailler humblement
au salut d'une personne aussi pieuse.
Ce fut une vie nouvelle qui commença pour madame Prétavoine, du jour où
elle fut installée dans la maison des demoiselles Bonnefoy, et où elle
eut la soeur Sainte-Julienne pour l'accompagner.
Elle avait soigneusement retenu les paroles de Mgr de la Hotoie, et sous
leur forme adroitement entortillée et déguisée, elle avait très-bien vu
la ligne de conduite qu'elles lui traçaient.
Cette ligne elle était décidée à la suivre fidèlement, mais en
complétant les indications qui n'avaient été qu'à demi esquissées, sans
doute à dessein.
Elle était trop habituée au langage ecclésiastique pour n'avoir pas
compris ce que Mgr de la Hotoie s'était contenté de marquer d'un trait
léger, sans le préciser, et elle ne lui en voulait nullement de sa
retenue.
--C'est un habile homme, s'était-elle dit.
Et pour cette habileté, elle l'avait tenu en plus grande estime,
que s'il s'était livré franchement, ayant horreur d'ailleurs de la
franchise, qui pour elle était niaiserie ou duperie, ou tout au moins
une politesse qu'on fait aux imbéciles; à quoi bon la sincérité avec des
gens intelligents qui savent deviner et comprendre; l'employer avec eux
est leur faire injure: Mgr de la Hotoie l'avait jugée digne d'un langage
moins primitif, et elle en était fière. Chaque matin madame Prétavoine
quittait la maison des demoiselles Bonnefoy, et par les rues de
la ville, dans les quartiers populeux du Tibre, du Ghetto et du
Transtévère, comme dans les quartiers déserts de la vieille Rome du
Palatin, de l'Aventin ou de l'Esquelin, on voyait passer une femme vêtue
de noir, accompagnée d'une religieuse: elles allaient d'un pas lent, et
dans les mains des malheureux qui se trouvaient sur leur passage, elles
glissaient une aumône; la religieuse regardait autour d'elle, sensible
et attentive aux choses de ce monde, misères ou joies; la vieille dame,
au contraire, marchait droite, raide, les yeux perdus dans le ciel, où
habitait assurément sa pensée intérieure.
Devant ces deux femmes s'ouvraient les portes des basiliques, des
églises, des sanctuaires, même celles qui étaient fermées ordinairement.
Et les gens obscurs qui fréquentent ces pauvres églises dans lesquelles
l'étranger n'a jamais pénétré; car elles ne sont même pas nommées dans
les guides et sur les cartes, parlaient avec surprise et aussi avec une
grande édification d'une dame vêtue de noir qui venait s'agenouiller
sur la première marche de l'autel et qui là, les bras en croix sur
la poitrine, la tête haute, s'entretenait avec Dieu, tandis qu'une
religieuse, dont elle était accompagnée, était agenouillée à quelques
pas derrière elle. Puis après cette prière, la dame en noire quittait
l'autel et, venant prendre place à côté de sa religieuse, en se mêlant
au commun des fidèles, elle faisait une longue méditation. C'étaient des
gens peu importants qui parlaient ainsi, mais d'une piété profonde, et
dont les voix seraient un jour entendues.
Ce n'était pas seulement les portes des basiliques et des églises
qu'elles franchissaient, c'était encore celles des couvents et des
chapelles qui s'ouvraient devant elles.
On sait que depuis que les Italiens sont entrés à Rome, en 1870, ils ont
appliqué la loi de 1866 qui dit que les ordres religieux ne sont
plus reconnus et que leurs maisons et établissements sont supprimés.
Cependant dans certaines églises, dans certaines chapelles, on a laissé
un moine ou une religieuse pour les entretenir. D'autre part, de riches
particuliers ont offert leurs villas aux ordres religieux et leur ont
permis d'ouvrir chez eux, à l'abri du domicile privé, de véritables
maisons conventuelles avec des chapelles.
C'étaient dans ces églises, dans ces chapelles anciennes ou nouvelles,
que madame Prétavoine venait prier.
Puis, par l'entremise de sa religieuse, elle s'entretenait avec le père,
la mère, ou la soeur qui les avaient reçues, des malheurs et de la
persécution de l'Église.
Et pour réparer autant qu'il était en elle ces malheurs, en même temps
pour protester contre cette persécution et confesser sa foi, elle
déposait mystérieusement une offrande sans vouloir faire connaître son
nom.
On la priait, on la suppliait.
Elle se défendait et refusait.
A quoi bon, qu'importait son nom obscur; tout ce qu'elle consentait à
dire, c'était qu'elle était Française, demandant une prière pour son
pays, livré lui aussi à l'erreur.
Mais avant de se retirer un dernier élan de foi la prosternait au pied
de l'autel, et pendant qu'elle était plongée, noyée dans sa prière,
la soeur Sainte-Julienne livrait tout bas ce nom refusé avec une si
persistante humilité.
Et le soir ou le lendemain matin, monseigneur le cardinal-vicaire
recevait de la supérieure une lettre qui lui apprenait qu'une dame
française avait visité l'église, la chapelle, le sanctuaire, le couvent
de... et qu'en se retirant elle avait laissé une généreuse offrande
de... _scudi_. On avait voulu savoir le nom de cette généreuse
donatrice, mais avec une humilité toute chrétienne elle avait refusé de
le faire connaître, rien n'avait pu vaincre sa résistance; heureusement
on avait pu incidemment apprendre le nom de cette pieuse personne.
C'était une dame Prétavoine, du diocèse de Condé-le-Châtel.
Et ce nom, auquel le cardinal-vicaire n'avait pas prêté grande attention
la première fois qu'il l'avait lu, s'était peu à peu imposé à son
esprit, si bien que lui aussi en était arrivé à parler de cette dame
Prétavoine du diocèse de Condé-le-Châtel, de sa charité, de son
humilité.