XIV

Six jours après, madame Prétavoine reçut un billet de Mgr de la Hotoie,

par lequel l'évêque de Nyda la prévenait qu'il serait heureux de la

voir, elle et son fils; il regrettait de ne pouvoir lui rendre visite,

mais il était un peu souffrant, et d'ailleurs la _Minerve_ n'était pas

un endroit favorable aux entretiens qui exigent la discrétion.

Ces six jours avaient été mis à profit par Mgr de la Hotoie pour écrire

à son ami Guillemittes et recevoir une réponse.

Car avant de s'engager avec cette madame Prétavoine, il importait de

savoir au juste qui elle était, et si vraiment le doyen d'Hannebault

désirait aussi vivement le mariage d'Aurélien Prétavoine avec

mademoiselle de la Roche-Odon, que cette vieille femme le prétendait:

Guillemittes était-il sa dupe ou bien réellement était-il son associé?

Il était bon d'échanger directement et sans aucune entremise, un mot à

ce sujet.

La réponse lui prouva que l'abbé Guillemittes désirait ce mariage, sinon

autant que madame Prétavoine, au moins assez pour que lui ne pût pas

refuser de concourir à son succès, au moins dans une certaine mesure.

Il désirait voir ce jeune homme qui se mariait par vocation religieuse,

pour devenir le défenseur de la religion et de l'Église. Si le fils

valait la mère, c'était vraiment une famille intéressante.

Il y avait de l'artiste et du dilettante dans Mgr de la Hotoie; il

prenait plaisir à voir agir un personnage rien que pour le plaisir de le

suivre, sans s'inquiéter de savoir s'il agissait bien ou mal, question

tout à fait secondaire au point de vue où il se plaçait; il ne lui

demandait point: êtes-vous moral ou immoral? mais seulement: êtes-vous

habile?--en un mot, c'était un curieux.

Et il était bien certain qu'avec madame Prétavoine et son fils, cette

curiosité allait trouver à se satisfaire.

Ils n'auraient pas qu'à étendre les mains pour saisir le but qu'ils

poursuivaient.

Ils rencontreraient des obstacles sur leur chemin, il faudrait lutter,

s'ingénier, inventer des combinaisons, en poursuivre l'exécution, les

remplacer par d'autres quand elles auraient échoué.

Du fond de son cabinet, tranquille dans son fauteuil il suivrait cette

lutte et s'en distrairait.

_E terra magnum alterius spectare laborem_.

Cette vérité proclamée par Lucrèce «qu'il est doux de regarder du rivage

ceux qui luttent contre la tempête» est de tous les temps: il les

verrait errant ça et là, cherchant le chemin à suivre, luttant de génie

et nuit et jour se consumant en efforts admirables. Dans sa vie monotone

ce serait une occupation.

Sans cesse ils reviendraient à lui et, jour par jour, heure par heure,

ils lui apporteraient le spectacle de leurs espoirs enthousiastes ou de

leurs déceptions.

Combien regrettable était la nécessité où il se trouvait de ne pas les

abandonner à leurs propres ressources, et de ne pas les laisser agir

seuls d'après leur propre inspiration.

Mais, comme cette vieille femme avait eu l'adresse de lier sa cause à

celle de Guillemittes, il se trouvait par cela seul obligé d'agir.

Il est vrai que ce lien n'était pas aussi solide qu'elle voulait le

faire croire en exagérant sa force; en réalité il pouvait être dénoué,

et parce que Guillemittes deviendrait évêque de Condé-le-Châtel, il

ne s'en suivait pas nécessairement qu'Aurélien Prétavoine dût devenir

comte.

Son intervention pouvait donc se diviser: active et dévouée pour

l'ancien camarade, elle pouvait être modérée pour les protégés de

celui-ci.

Sans doute il les guiderait de ses conseils, mais enfin il ne se

jetterait point à l'eau pour eux; du bord du rivage, il leur tendrait de

temps en temps la main pour ne pas les laisser se noyer et il verrait

leurs efforts; s'ils touchaient le port, eh bien! cela aurait été une

lutte curieuse qui lui aurait fait passer quelques bons moments.

S'ils sombraient, tant pis pour eux; les dénouements tristes valent les

dénouements gais; au moins il pensait ainsi, ayant l'esprit ouvert et

nullement exclusif.

Quand madame Prétavoine se présenta avec Aurélien, il fut parfait de

bonne grâce et d'affabilité pour celui-ci.

Il est vrai qu'il éprouva une certaine surprise en voyant un jeune homme

élégant dans sa mise, correct dans sa tenue, au lieu du lourdaud qu'il

s'attendait à trouver.

Il le fit asseoir vis-à-vis son fauteuil, et comme il avait suffisamment

regardé la mère, lors des premières visites de celle-ci, ce fut le fils

qu'il regarda et qu'il examina.

Le pied était petit, mais un peu trop court, la main était soignée, le

geste était étudié, le regard habilement voilé ne disait rien, quoiqu'il

pût, à l'occasion et selon la volonté, exprimer la béatitude ou la

moquerie.--Ce garçon-là aussi était quelqu'un, et il n'y avait aucune

outrecuidance à demander la noblesse pour lui.

--Allons, tant mieux, se dit l'évêque; si intellectuellement le fils

vaut la mère, la comédie sera bien jouée.

Puis, tout de suite, s'adressant à madame Prétavoine, il lui expliqua

pourquoi il avait désiré la voir.

--La nécessité où nous sommes d'attendre plus ou moins longtemps le

modèle de l'église d'Hannebault, va prolonger votre séjour à Rome

au delà des limites que vous vous étiez peut-être fixées. Dans ces

circonstances, j'ai pensé que la vie d'hôtel vous serait fatigante.

--Elle nous l'est déjà, dit Aurélien, et nous songions à prendre un

appartement.

--Je ne vous engage pas à cela, il faudrait vous faire servir et vous

auriez des ennuis de toutes sortes. Mais nous avons ici une maison

respectable dans laquelle vous pourriez trouver le calme uni au

bien-être qui vous sont nécessaires. Cette maison, qui n'est point un

hôtel, qui n'est même pas une maison meublée, car elle ne s'ouvre pas

devant tous ceux qui frappent à sa porte, est tenue par deux vieilles

demoiselles françaises dont vous avez sans doute entendu parler: les

demoiselles Bonnefoy.

La mère et le fils firent un même signe pour dire qu'ils n'avaient pas

l'honneur de connaître les demoiselles Bonnefoy.

--On n'est ordinairement reçu dans cette respectable maison qu'après

présentation, ou quand on porte un grand nom de la noblesse ou du clergé

français: j'ai vu ce matin mademoiselle Bonnefoy, la jeune,--elle a

cinquante-huit ou cinquante-neuf ans,--et elle veut bien mettre à

votre disposition, madame, ainsi qu'à celle de monsieur votre fils, un

appartement.

Madame Prétavoine se confondit en remerciements, gonflée de joie à la

pensée de loger dans une maison qui ne recevait que des représentants

de la noblesse et du clergé. Quant à Aurélien, il demeura impassible,

cachant avec soin les sentiments qu'il éprouvait à la pensée d'aller

s'enterrer dans une maison respectable tenue par deux vieilles filles

dont la plus jeune avait cinquante-neuf ans.

--Située via della Pigna dans le quartier de la place d'Espagne, cette

maison vous sera très-commode pour vos visites aux églises, car on

revient toujours facilement à la place d'Espagne; c'est un centre. Au

reste j'ai pensé aussi qu'une personne vous serait très-utile pour

vous guider dans ces visites non-seulement aux églises, aux vieilles

basiliques fermées qu'elle vous ferait ouvrir, mais encore aux pieuses

reliques, celles des corps saints, des chaînes des martyrs, de la sainte

Vierge, de la passion de Notre-Seigneur dont Rome est si riche. En

même temps elle pourrait aussi vous introduire dans les églises des

congrégations que, en vertu de l'abominable loi de 1866, on a fait

fermer lorsqu'on a spolié le Saint-Père. Ah! madame, vous trouverez là,

si vous le pouvez, à exercer bien utilement votre charité.

Madame Prétavoine était toutes oreilles, car elle comprenait que ces

paroles, dites sur le ton de la simple conversation, étaient la loi que

Mgr de la Hotoie lui dictait.

--J'ai parlé de cette personne à mademoiselle Bonnefoy la jeune, et elle

espère vous donner une religieuse qui sera ce guide dans vos pieuses

stations et qui vous éclairera pour vos charités.

Puis cessant de s'adresser à madame Prétavoine, pour se tourner vers

Aurélien:

--Madame votre mère m'a dit que depuis votre arrivée à Rome, vous alliez

travailler chaque matin à la bibliothèque du Vatican. Assurément cela

est fort méritoire, alors surtout que vous travaillez pour le plaisir de

l'étude, sans un but déterminé.

A son tour, Aurélien écouta sans perdre un mot, car c'était sa ligne de

conduite qu'on allait lui tracer.

--Je suis sûr, continua l'évêque, que vous êtes un objet de curiosité

et même d'étonnement, on se demande sans doute si vous vous préparez à

abandonner la vie laïque. Il ne faut pas en vouloir à ceux qui se posent

ces questions; c'est qu'ici ces habitudes studieuses sont plutôt celles

des cadets que des jeunes gens de hautes familles qui entourent le

trône de Notre Saint-Père. Pour vous aussi le temps va être long, et je

voudrais que vous pussiez le passer sans trop d'ennui. Voici une lettre

d'introduction pour une personne qui vous présentera et vous fera

recevoir au cercle de Saint-Pierre. C'est le seul qu'un jeune homme tel

que vous puisse fréquenter. Vous le trouverez composé de Romains et

d'étrangers qui sont dévoués à Sa Sainteté; et vous pourrez faire

société avec des jeunes gens élégants, distingués, qui s'amusent

honnêtement. Avec eux vous aurez le bonheur et la gloire de figurer

dans les réceptions du Saint-Père. Vous verrez que ces jeunes gens sont

d'excellents camarades, pieux sans trop de rigidité, et qui comprennent

les amusements de la jeunesse. Je n'ai pas de conseils à vous donner,

cependant comme je m'adresse à un étranger, je puis peut-être vous dire

qu'il n'y a aucun inconvénient à vous distinguer par de l'élégance

dans la toilette et la tenue. Si vous n'avez pas apporté de Paris

une garde-robe suffisante, vous pourrez vous faire habiller chez les

fratelli Reanda, ganter chez Cagiati, coiffer chez Bessi, friser chez

Lancia. Bien entendu, on jouit d'une liberté absolue de parole, et il

n'y aura aucun inconvénient à ce que vous affirmiez hautement et en

toutes circonstances vos croyances et votre foi. Ainsi j'entendais

dernièrement un jeune homme soutenant la thèse si juste que les

gouvernements doivent être soumis à l'Église, dire hautement que les

rois devraient servir le pape à table, la couronne sur la tête, comme

les rois de Naples et de Bohême servirent Boniface VIII, après avoir

l'un et l'autre conduit sa haquenée par la bride, et ce jeune homme

courageux fut couvert d'applaudissements. Avez-vous étudié l'histoire de

Boniface VIII?

--Peu.

--Elle est très-utile à connaître de nos jours, et je pourrais vous

prêter Muratori qui vous intéressera vivement; je vous prêterai aussi le

code publié par Boniface sous le nom de _Sexte_, et vous y trouverez des

maximes qu'il est bon d'avoir sans cesse présentes à l'esprit et sur les

lèvres, en ces temps d'erreur que nous traversons, telle que celle qui

ouvre ce code et par laquelle il proclame que le pontife romain: _Jura

omnia in scrino pectoris sui sensetur habere_.

Et s'adressant à madame Prétavoine:

--C'est-à-dire que le pape possède tous les droits dans son sein.

--Cela est bien vrai, répondit celle-ci.

Comte du Pape · 第 19 / 62 题