Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser

plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre,

et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu

tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son

effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà

avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais

les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue

la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard,

en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les

chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes

étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants

spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa

par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à

cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de

sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont

le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables

de marbre du Café Turc, où les blessés et les morts avaient

été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour

de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des

Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec

ses complices, Pépin et Morey.

[Illustration: THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE.

Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)]

* * * * *

C'est à l'angle du boulevard du Temple, à droite, devant la

première maison du boulevard Voltaire, que tonnait la barricade

où fut tué Delescluze, en mai 1871;--à cette place, s'élevait

autrefois le Théâtre de la Gaîté,--le Théâtre Lyrique ouvrait ses

portes sur l'emplacement actuel de la gare du Métropolitain, place

de la République!

Le boulevard Saint-Martin, où Paul de Kock avait élu domicile

pour y étudier de ses fenêtres, ouvertes à l'entresol, près

la porte Saint-Martin, la vie frémissante de Paris, n'a

maintenant d'animation réelle que le soir. Quatre théâtres;

les Folies-Dramatiques, l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin et la

Renaissance, y apportent la vie et le mouvement, et rien n'est

plus amusant que l'heure de la sortie: les cafés s'emplissent,

les cigarettes s'allument, les crieurs de journaux hurlent les

dernières nouvelles; on se bouscule, on se pousse; les camelots

hèlent les voitures, où s'engouffrent de jolies femmes en claires

toilettes et en manteaux de soirée; puis, ce sont les acteurs

qui sortent, mentons bleus et cols relevés, l'air maussade

souvent; enfin les jolies actrices, très attendues, qui, rapides,

se glissent dans un coupé où se dissimule le plus souvent un

cavalier que dénonce seul le point rouge d'une cigarette.

[Illustration: UNE COUR DE LA PRISON SAINT-LAZARE.

A. Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.]

[Illustration: RUE SAINT-MARTIN (1866).--LA TOUR DU VERT-BOIS.

(Dessin de A. Maignan.)]

Près de la porte Saint-Denis, à la hauteur de l'étroite rue de

Cléry, commençait autrefois une montée qui fut le théâtre d'une

scène tragique. C'est là que, le 21 janvier 1793, l'intrépide

de Batz avait donné rendez-vous à quelques camarades. On devait

tenter une suprême folie, un dernier effort pour soustraire Louis

XVI à la honte de l'échafaud: forcer la ligne des soldats, se

jeter sur l'escorte qui entourait la voiture et enlever le Roi.

Mais, dès la veille au soir, le Comité de Sûreté générale avait

été prévenu «par un particulier connu», disent les rapports de

police, du complot fou qui se tramait et toutes les précautions

avaient été prises. Pendant la nuit, les gendarmes mettaient en

état d'arrestation les suspects dont la liste avait été jointe à

la dénonciation. De Batz, au rendez-vous, croyait trouver cent

cinquante complices, ils étaient sept. Malgré leur petit nombre,

ils n'hésitèrent pas, se lancèrent à la tête des chevaux et furent

sabrés. Trois restèrent sur la place, de Batz put s'échapper.

[Illustration: RUE DE CLÉRY.

Gravure sur bois de A. Lepère.]

Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante

se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre

drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº

97. C'est là--croit-on--que, le 7 thermidor, il attendait,--avec

quelle anxiété!--la mise en liberté de son fils André, depuis de

longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il

pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois

pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois,

ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été

sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier

l'avait étrillé de main de maître; mais il ignorait en quelle

prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect

lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès,

faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême

de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si

ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même,

qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot

d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André!

«Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.»

Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table

servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en

charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du

Trône!

* * * * *

Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier

bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles,

de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy,

la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait

dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps

de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner

l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse.

Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de

reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles

demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées

à de petits commerces, à de pauvres industries. Le Consulat,

après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies,

aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil.

Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel

des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on

conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et

grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion

aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du

Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite

des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de

tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés

de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc,

surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche!

* * * * *

Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous

montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons

subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais

feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de

parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux

de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se

rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement

flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il

les succès qui l'y attendraient avec _les Ganaches_, _les Vieux

Garçons_, _les Bons Villageois_, _Andréa_, _Féréol_, _Séraphine_,

_Fernande_, etc.

[Illustration: LA PORTE SAINT-DENIS.

Girtin, _del._]

Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont

l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne,

Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont

la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à

Paris.

Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a

donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était

le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés

avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier;

leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du

Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la

salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle

salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un

théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule

de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites

échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en

bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de

trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands

arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps

en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...»

* * * * *

A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans

qualificatif, le _Boulevard_. Pour les flâneurs, les désœuvrés,

les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et

les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu

sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey,

Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules

Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la

Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les

journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz

y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en

s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'_Orphée aux

Enfers_! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle;

les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la

naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc

de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la

figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit

journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur

protégeait.

«--De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc.

Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut:

«--Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses

amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.»

[Illustration: LE BOULEVARD DES ITALIENS.

Gravure sur bois de A. Lepère.]

Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est

démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de

destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le

délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe--après les

guerres du Hanovre--à l'angle du Boulevard et de la rue

Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir

les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait

joyeusement--à l'ombre des treilles--en regardant au loin tourner

les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours--et

l'on criait presque à l'innovation.--C'est une erreur de plus, il

n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la

plupart du temps la modification est regrettable!

Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à

l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques

restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est

encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant,

original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y

retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de

1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique

de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet

Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard,

suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte,

par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les

«Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient

chaque soir, dans le grand foyer--orné des bustes des ancêtres

de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la

gloire de la maison--des habitués dont la présence seule était une

protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson,

Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique,

G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac,

Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui

regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en

grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant

l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant

en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce

même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur

cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la

prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!»

Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient

tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du

monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou

celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de

souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en

soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées

ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la _Butte

Sacrée_; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis

dans ses boniments du _Chat Noir_, est l'une des plus amusantes

curiosités de Paris.

[Illustration: THÉÂTRE DES VARIÉTÉS VERS 1810.

D'après une sépia de l'époque. (Musée Carnavalet.)]

[Illustration: MÉDAILLE COMMÉMORATIVE DU SIÈGE DE PARIS.]

Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier

composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres,

de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards

de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du _Moulin

Rouge_ éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes,

de filles et de souteneurs. Chaque cabaret--et il y en a

beaucoup--recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques,

mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy,

un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands

de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans

trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier

discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates

de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique

du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les

récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est

mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les

Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou.

[Illustration: UN ÉPISODE DU SIÈGE DE PARIS.

Gravure de l'époque.]

[Illustration: LES BOULEVARDS, L'HÔTEL DE SALM ET LES MOULINS DE

MONTMARTRE.

Vue prise des Jardins suspendus de la rue Louis-le-Grand.

Aquarelle du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.]

Montmartre, c'est le cabaret de Paris, c'est le rire bon

enfant, c'est la blague. On s'y amuse la nuit et le jour on y

travaille, car de tous temps les artistes y ont élu domicile:

Henri Monnier, la duchesse d'Abrantès, Mme Haudebourg-Lescot, Mlle

Mars, Horace Vernet, Berlioz, Ch. Jacque, Reyer, Victor Massé,

Vollon, Manet, André Gill, Steinlen, Guillemet, Willette, Jules

Jouy, Mac-Nab, Xanrof, Maurice Donnay. Leur souvenir y est vivant

et respecté, la légende de leurs prouesses s'y est conservée.

C'est l'_Iliade_ de Montmartre.

[Illustration: UNE PLUME ESTAMPILLÉE DE PIGEON VOYAGEUR ayant

apporté des nouvelles de province à Paris assiégé.

Musée Carnavalet.]

A quelques mètres de ces rues bruyantes, commence la butte, sur

laquelle, à la fin du siège, en 1871, les Parisiens avaient hissé

les canons de la Garde nationale. Le Gouvernement tenta vainement

de les reprendre, et l'on sait le reste: la résistance, les

troupes débandées, les généraux Clément Thomas et Lecomte arrêtés,

traînés dans une petite maison de la rue des Rosiers et fusillés

contre un mur de jardin.

Il existe encore en partie, ce mur sinistre, et, si la maison a

disparu où s'est accompli ce drame du 18 mars, un peu du tragique

jardin aux fleurs rares survit derrière les modernes bâtisses de

l'_Abri Saint-Joseph_, vastes hangars servant de réfectoires aux

troupes de pèlerins qu'attire la basilique du Sacré-Cœur.

[Illustration: LA RUE DES ROSIERS.

Eau-forte de Martial.]

[Illustration: RUE A MONTMARTRE.

Houbron, _pinxit_. Musée Carnavalet.]

Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux,

vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires,

de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons

d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans

ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique,

près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine

la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette,

rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux,

de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier.

L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la

rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret

du _Lapin agile_, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides,

bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant

sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère

différente; rues étranges, comprises généralement entre une

masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies

et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet,

d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds»

et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre

de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme

pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son

«Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par

contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine».

Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments,

des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont

sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la

débauche, le vice et le crime.

Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements

modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se

rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de

verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs,

et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province,

si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris

n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique

panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les

campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des

églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les

faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable,

unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté!

* * * * *

Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut

ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues

avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices

réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des

Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra...

Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui

«les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris.

En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient

des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne

finissait pas de bâtir.

[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE EN 1829.

Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]

C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par

Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue»

(fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée

sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et

«son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de

la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui,

«par les accords de son piano, sollicitait la charité publique».

La recette était déplorable et nos bons et braves artistes

improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise

fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme

Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs

dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle!

[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE.

D'après une sépia du XVIIIe siècle.]

«Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.»

a dit Coppée.

Par la rue Royale gagnons les Champs-Élysées, après nous être

arrêtés un moment devant la cité Berryer, passage étrange où

s'élevait autrefois l'hôtel des Mousquetaires du Roi. C'est une

sorte de marché pauvre perdu dans ce riche quartier.

Place de la Concorde: la plus belle place qu'il y ait au monde,

avec ses perspectives incomparables des Champs-Élysées, de

la Seine, des Tuileries, du Garde-Meuble, de l'hôtel Crillon

et du logis charmant de Grimod de la Reynière, aujourd'hui

Cercle de l'Union artistique, à l'angle de la rue de «la

Bonne-Morue»--aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas--devant laquelle

s'élevait encore, jusque sous le Second Empire, un des pavillons

d'angle construits par Gabriel. Que de souvenirs: l'érection de

la statue de Louis XV, les fêtes données en l'honneur du mariage

du Dauphin et de Marie-Antoinette, si tragiquement terminées par

l'écrasement, dans les fossés, de la foule attirée par le feu

d'artifice, première cause de haine contre «l'Autrichienne»; les

revues des gardes suisses, les charges de Lambesc, les ruées du

peuple sur le pont tournant, les grilles forcées, les fossés

franchis, et puis le sinistre échafaud, fumant devant la statue

de la Liberté, et les conventionnels terrifiés, s'arrêtant avant

d'entrer dans leur salle des séances et venant regarder de près

cette mort qui, chaque jour, est suspendue sur eux. «Hier,

me rendant à l'Assemblée avec Pénières, écrit Dulaure dans ses

Mémoires, nous aperçûmes en passant sur la place de la Révolution,

les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, me dit mon

collègue, accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous

bientôt besoin de signaler notre courage en montant de sang-froid

sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice.»

[Illustration: ENTRÉE DES TUILERIES PAR LE PONT TOURNANT EN 1788.

Aquarelle originale du XVIIIe siècle. Musée Carnavalet.]

[Illustration: PAVILLON D'ANGLE DE LA PLACE LOUIS XV

Au coin de la rue de la Bonne-Morue, vers 1850 (aujourd'hui rue

Boissy-d'Anglas).

Eau-forte de Martial.]

Des têtes coupées sont présentées par le bourreau aux quatre

coins de l'immense place: Danton, Camille Desmoulins, Hérault

de Séchelles, Charlotte Corday, Madame Roland, Louis XVI,

Marie-Antoinette et Robespierre. Pêle-mêle effroyable, sinistre

boucherie, le sol est rouge de sang; puis ce sont les soldats

de l'Empire qui défilent en chantant pour entrer aux Tuileries

et acclamer leur Empereur triomphant, au retour de quelque

victorieuse campagne.

Une tête blanche, de grosses épaulettes d'or, un cordon bleu:

c'est Louis XVIII impotent, les jambes mortes, qui, dans sa

calèche qu'encadrent les Gardes du corps, passe comme un éclair au

triple galop de ses chevaux.

A l'angle de cette place de la Concorde, le 28 février 1848,

Louis-Philippe, brisé, vaincu, montera dans l'humble fiacre qui

conduira le deuil de la Monarchie.

Napoléon III, l'œil bleu et rêveur, la traversera presque chaque

jour, conduisant son phaéton, et celui que les Parisiens d'alors

appelaient «le petit Prince» montrera sa jolie tête blonde à la

portière de la berline escortée par l'escadron de service.

Les grilles des Tuileries s'ouvriront encore, le 4 septembre 1870,

sous l'effort des envahisseurs, et les artilleurs, pendant le

siège de Paris, camperont dans le grand jardin dévasté. Enfin,

le palais des rois de France disparaîtra dans un nuage de feu,

parmi les dernières convulsions de la Commune expirante, et un

pauvre bonhomme, dans un manteau brûlé de soleil, déteint par

les pluies, le chef couvert d'un vieux feutre fané, passera ses

journées à distribuer du pain et des graines aux pigeons et aux

moineaux de Paris, à la place même où s'éleva la tribune de la

Convention, à quelques pas de l'endroit où se posèrent les quatre

pieds du cheval blanc de l'empereur Napoléon passant la revue de

la Garde, avant de lâcher ses aigles victorieuses sur Moscou,

Madrid, Rome, Vienne ou Berlin!

Coins de Paris · 第 8 / 9 段