A la moindre poussée de fièvre populaire, cet inextricable dédale

de petites rues se hérissait de barricades. C'est à l'intersection

de la rue Saint-Martin et de la rue Aubry-le-Boucher que s'éleva

l'effrayante barricade défendue par Jeanne et ses intrépides

compagnons. A la suite de l'enterrement du général Lamarque,

mort en pressant sur les lèvres l'épée que lui avaient offerte

les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement

révolutionnaire avait galvanisé Paris; les anciens soldats de

l'Empire, les survivants de la Terreur et ceux de 1830 groupés

dans leur haine commune contre le gouvernement de Louis-Philippe,

se joignirent aux mécontents de tous les partis et aux membres

des sociétés secrètes, si nombreuses alors. Dans la soirée du

5 juin 1832, le centre de Paris s'était hérissé de barricades,

et la troupe et la garde nationale durent reconquérir une à une

les positions perdues--on s'égorgea toute la nuit--et, lorsque

l'aube du 6 juin teinta de rose le faite des maisons, la grande

barricade de Saint-Merri tenait toujours. Ses défenseurs, une

poignée d'hommes héroïques, avaient juré de s'ensevelir sous

ses ruines; il avaient déjà repoussé dix furieux assauts; ils

attendaient la mort, et la grande voix du tocsin de Saint-Merri,

sonnant sans relâche au-dessus de leurs têtes, semblait tinter le

glas des trépassés!--Une partie de l'armée de Paris dut donner

pour abattre ces insurgés indomptables: le feu sortait des pavés,

des fenêtres, des caves; autour de la barricade des corps de

gardes nationaux et de soldats, criblés de balles, troués de coups

de couteaux, écrasés sous les pavés lancés du haut des toits,

témoignaient de l'effroyable sauvagerie de cette lutte fratricide:

le sol, longtemps, demeura rouge de sang! Que de boulets, que de

mitraille, que de balles ont reçu toutes ces vieilles façades, au

hasard des échauffourées si nombreuses du temps de Louis-Philippe.

Au premier appel des tambours, les citoyens s'armaient et

couraient défendre l'ordre... ou l'attaquer; les femmes,

anxieuses, tapies derrière les volets fermés, guettaient les

civières.

L'émeute finie, la vie reprenait et, dans le même immeuble,

l'insurgé côtoyait l'honnête garde national avec lequel il avait,

la veille, échangé des coups de fusil. Parfois, cependant,

quelques rancunes subsistaient.

Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri,

qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant

la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on

s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si

vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir

d'émeute,--en 1836,--son mari, absent depuis le matin, faisait le

coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée

seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de

la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs

déposèrent à sa porte. Est-ce son mari qu'on ramène mort?--Elle

se précipite, soulève un coin du drap et, reconnaissant, la

joue traversée d'une balle, sanglant, les yeux hagards, la

mâchoire fracassée, le locataire du dessous: «Ah! quel bonheur,

s'écria-t-elle; c'est vous, monsieur Vitry!»

M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid.

Du temps de Charles VI, sous le prétexte trop justifié d'épuration

nécessaire, et, sur la prière du curé de Saint-Merri, on avait

expulsé de ces «rues chauldes» la majeure partie des ribaudes et

des prostituées qui y prenaient leurs ébats. Mais, si la morale

a des droits, le commerce en a également; les bons boutiquiers

du quartier, plus soucieux de leurs intérêts que de la décence,

protestèrent énergiquement contre une pareille mesure, si

préjudiciable à leurs petits négoces. Ils eurent gain de cause;

le 21 janvier 1388, le Parlement donna tort à M. le Prévôt, et la

bande joyeuse reprit triomphalement possession du quartier. Nopces

et festins!

[Illustration: LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS

1850.

Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.]

Dans sa _Chronique des rues_, notre docte ami Beaurepaire,

bibliothécaire de la Ville de Paris, assure que la rue Pirouette,

près l'église Saint-Eustache, doit son nom singulier «au pilori

des Halles qui s'élevait à cet emplacement: c'était une tour

octogonale, percée de hautes fenêtres ogivales, au milieu de

laquelle était une roue de fer, percée de trous où l'on faisait

passer la tête et les bras des criminels, rôdeurs, assassins,

courtiers de débauches, blasphémateurs, condamnés à cette

exposition infamante. On les y attachait pendant trois jours de

marché consécutifs, deux heures par jour, et en les tournant de

demi-heure en demi-heure dans une direction différente. En somme,

on leur faisait faire «la pirouette», de là le nom de la rue».

[Illustration: LES HALLES EN 1822.

Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]

[Illustration: LES HALLES EN 1828.

Canella, _pinxit_. Musée Carnavalet.]

[Illustration: LES HALLES ET LA POINTE SAINT-EUSTACHE.

Gravure sur bois de A. Lepère.]

Après y avoir été autrefois exposés, les malfaiteurs viennent y

souper aujourd'hui. L'«_Ange gardien_» un tapis franc, exhibe

son enseigne presque à l'angle de la rue: Ici l'on rit, l'on

boit, l'on chante et l'on prépare les mauvais coups du lendemain.

L'état-major de l'armée du vice s'y réunit. C'est l'endroit à

la mode, quelque chose comme le «Maxim's» des chourineurs. C'est

là qu'il est vraiment élégant de se montrer dans le monde des

«Apaches». Casque-d'Or et ses pareilles y trônent, et le gredin

qui vient de faire un mauvais coup est certain d'y rencontrer bon

souper, bon gîte et le reste. Il n'y a pas que les chevaliers du

surin qui hantent ce noble logis; d'autres seigneurs y viennent

manger des escargots et boire du champagne: d'inquiétants jeunes

gens, aux cheveux plaqués y mènent tapage. On dépense là l'argent

du coup de couteau ou celui du coup de chantage. C'est l'une des

hontes de Paris.--Le propriétaire assure que de braves gens font

partie de sa clientèle: la chose est possible--mais alors ces

infortunés rencontrent chez lui bien mauvaise compagnie.

[Illustration: LE TROTTOIR DES HALLES, PRÈS SAINT-EUSTACHE, EN

1867.

Dessin de A. Maignan.]

[Illustration: VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865.

Cliché Marville.]

Tout à côté, presque porte à porte, au nº 5, s'ouvre la cour du

Heaume qui nous donne une saisissante impression de ce qu'étaient

les logis d'autrefois; ce fut, au XIVe siècle, un somptueux

hôtel, ce n'est plus aujourd'hui qu'une remise de voitures à bras

qui tendent vers les vieux plafonds aux poutrelles saillantes

leurs brancards vernissés par l'usure, et une poissonnerie où se

débitent les escargots de Bourgogne et les homards cuits ou crus.

C'est l'un des coins les plus pittoresques de ce pittoresque

quartier, avec ce qui reste de la rue de la Grande-Truanderie, où,

le 10 mai 1797, fut arrêté Babeuf, un des ancêtres du communisme.

La rue de la Tonnellerie, où habita Molière, disparut également

dans le percement de la rue Turbigo.

[Illustration: L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES

GRANDS-AUGUSTINS.]

Dans ce quartier des Halles où chacun travaille, où chaque

boutique offre à la gourmandise de Paris les meilleures

victuailles, les plus frais légumes, les fruits les plus

savoureux; où toutes les nuits de longues files de voitures

maraîchères charrient des montagnes de provisions de toutes

sortes, chaque rue a, pour ainsi dire, sa spécialité. Les

ménagères savent où trouver les volailles, où, les langoustes,

où, les fromages, où, les oranges. Toutes ces petites rues,

avoisinant les Halles, recèlent d'étonnantes boutiques, des

angles de portes, des coins de caves qui, depuis des générations,

sont occupés par un monde de braves cultivateurs, de petits

négociants, de revendeurs, de marchands au panier, qui

tous ont leurs spécialités et leurs clientèles. On rencontre

encore, dans cette curieuse rue Montorgueil, de vieux logis

qui stupéfient, comme--entre les nos 64 et 72--cette antique

auberge du _Compas-d'Or_ où descendirent tant de générations de

voituriers. Sa double entrée, encombrée elle-même de petits étaux

de bouchers, de marchands de volailles, de tripiers, s'ouvre sur

une immense cour où picorent les poules dans des tas de fumier

doré, où s'ébrouent les canards, où bêlent des chèvres, sous

l'œil étonné d'une trentaine de chevaux, paisibles locataires du

rez-de-chaussée, dont les têtes curieuses passent au-dessus des

portes-barrières, par les fenêtres basses, ou par les soupiraux

ouverts. Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les

voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et

c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette

remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée,

pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de

mouvement.

Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour

Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier

où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les

habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés

et transformés. Rue Quincampoix, en effet, Law avait installé

ses bureaux, la Banque du Mississipi. Là, tout Paris connut les

fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie! Pendant des

mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse

et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et

la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son

commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque

chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée

en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100

livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la

poix et le vieux cuir. La fièvre de l'or avait aboli toutes

les distances. Puis, fatalement, éclatèrent la crise finale,

l'effondrement, la panique: la rue Quincampoix ne montrait plus

que visages désespérés. Tous les jours crises de folie, meurtres,

suicides. En une seule fois, vingt-sept corps d'assassinés ou

de suicidés sont pêchés aux filets de Saint-Cloud. Pour jouer

encore, il fallait à tout prix «faire de l'argent»: on volait dans

les rues à main armée, et les assassins appartenaient à toutes

les classes de la société. Un jeune misérable, parent du Régent,

le comte de Horn, déjà célèbre par ses folies, embauche deux

scélérats de son espèce, raccroche un jeune agioteur fort riche,

l'attire dans un cabaret, rue de Venise, l'égorge et le vole. Quel

scandale! La Cour et la Ville s'affolent. Va-t-on sévir enfin, et

la justice fera-t-elle son devoir? On s'émeut, on intrigue, le

lieutenant-criminel vient lui-même prendre les ordres du Régent,

et de Horn, arrêté le 22 mars 1720, fut, le 26, exécuté, rompu en

place de Grève, aux applaudissements de tout Paris.

[Illustration: LE MARCHÉ DES INNOCENTS AU XVIIIe SIÈCLE.

Musée Carnavalet.]

La rue Quincampoix recèle encore quelques vieux hôtels où

sont venus se loger des «spécialités médicales», des «caves

fromagères», des «fabricants d'eau de seltz», des «fantaisies

pour confiseurs», etc. Aux nos 58, 28, 14, 15, et surtout au nº

10, se rencontrent des restes de fer forgé, des balcons rompus,

des mascarons de pierre écornés... Mais tout cela se désagrège,

se disloque, tombe en ruine et ce n'est que par un sérieux effort

d'imagination que l'on peut reconstituer, dans ce décor de misère,

la vie de luxe, de fièvre et d'agiotage qui jadis emplissait cette

vieille rue, empuantie aujourd'hui de relents pharmaceutiques et

d'odeurs rances de pommes de terre frites.

La prophétie de Collé s'est réalisée: «On n'est plus de Paris

quand on est du Marais!»

Le commerce a mis la main sur les beaux hôtels de jadis; la

droguerie y a installé ses alambics; les fabricants de jouets y

vendent leurs polichinelles; «l'article Paris» et le monde des

camelots y règnent sans conteste.

C'est une population pauvre, laborieuse, intelligente, active,

exerçant de petits métiers, dans ce qui fut de somptueux hôtels,

et le contraste n'est ni sans grâce, ni sans intérêt: une visite

à ces quartiers des Archives, du Marais et de Saint-Merri est

certainement l'une des curiosités de Paris.

* * * * *

La ligne si pittoresque des grands boulevards s'étend de la

Bastille à la Madeleine.

Il serait impossible de préciser l'aspect général des boulevards,

chacun d'eux ayant sa physionomie spéciale, son caractère

particulier.

Le boulevard Beaumarchais est tranquille et bourgeois. Rien n'a

survécu du bel hôtel, surmonté d'une plume en guise de girouette

et d'enseigne, qu'y éleva l'auteur du _Mariage de Figaro_, ni de

ces jardins fameux qui firent l'émerveillement de Paris et que

l'on ne pouvait visiter qu'avec des cartes spéciales, signées par

Beaumarchais lui-même, et parcimonieusement distribuées.

Quelqu'un cependant les a connus, ces jardins célèbres; quelqu'un

a pénétré dans ce qui restait de cette demeure fastueuse:

Victorien Sardou. Pressentait-il qu'il serait un jour, de par son

talent et son esprit, le successeur de ce Beaumarchais dont il

usurpait ainsi la propriété?

Toujours est-il qu'en 1839, Victorien Sardou, âgé de sept ans,

habitait chez ses parents, place de la Bastille. C'étaient, avec

ses petits camarades, d'interminables parties de ballon et de

cerceau autour de l'éléphant et aux abords du Canal; à l'entrée

du boulevard Beaumarchais actuel, à droite, de longues palissades

vermoulues bordaient un terrain vague; sur ces palissades

étaient accrochées des images à un sou, de soldats, d'acteurs et

d'actrices, et ces images n'avaient pas de plus fidèle amateur que

le petit Sardou.

[Illustration: SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848.

Lithogr. de A. Durand.]

Un jour, en contemplant sa galerie en plein air, il aperçoit,

à travers l'interstice de deux planches, un immense jardin.

«Qu'est-ce que ce jardin? Si on y entrait?» Et le voilà, lui et

un gamin de son âge, écartant et soulevant une planche à l'aide

des bâtons de leurs cerceaux et se glissant, délicieusement

terrorisés, dans ce domaine inconnu... O stupeur! ils sont chez

la Belle au Bois dormant. Des herbes folles, des lianes, des

branches, des arbres ont tout envahi. C'est la faune et la flore

des forêts vierges, et, pour locataires, des lapins, des oiseaux,

des papillons. Robinson et le fidèle Vendredi n'eurent pas plus

grande surprise à parcourir leur île que ces deux bambins à se

perdre dans cet océan de verdure.

Sardou se souvient vaguement d'un pavillon ruiné et de vieux

murs décrépits, mais il revoit encore les talus, les fossés, les

escarpements, où lui et son camarade firent de si délicieuses

escapades, et rien n'est plus charmant que d'entendre cet exquis

et spirituel Sardou, à l'œil si fin, au verbe si évocateur,

conter (et avec quel art merveilleux!) ces histoires du Paris

d'autrefois, qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien[10]!

[Note 10: Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V.

Sardou est mort l'an dernier... (1909).]

Les vieilles demeures ont disparu; une seule subsiste encore, à

l'angle de la rue Saint-Claude, au nº 1; c'est l'hôtel célèbre où

Cagliostro, ce charlatan de génie, installa ses fourneaux, ses

creusets, ses alambics, ses machines à transformations, toute

l'étrange cuisine qui servait aux séances de magie.

La maison n'a pas été trop modifiée; elle reste encore baroque,

mystérieuse, énigmatique, avec ses escaliers pris dans l'épaisseur

des murs, ses corridors à secrets, ses plafonds machinés, ses

caves à multiples issues. Les plus grands seigneurs, les plus

nobles dames fréquentèrent ce logis; le cardinal de Rohan en était

le familier. Le bruit courait qu'on y faisait de l'or et que

Cagliostro, le grand Cophte, avait retrouvé le secret de la pierre

philosophale! Il offrait, ajoutait la légende, des repas de treize

couverts où les convives pouvaient évoquer les morts et c'est

ainsi que Montesquieu, Choiseul, Voltaire et Diderot avaient pris

part au dernier souper de Cagliostro.

Tout cela fit du bruit, on murmura, on cria au scandale: Louis XVI

haussa les épaules et Marie-Antoinette défendit qu'on lui «parlât

de ce charlatan». Mais chacun voulait pénétrer chez le «divin

sorcier», et Lorenza, sa femme, dut ouvrir un cours de magie à

l'usage des dames du monde.

[Illustration: LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.]

Survient l'affaire du Collier. Cagliostro, compromis avec le

cardinal de Rohan et Mme de Lamotte, est arrêté et mis à la

Bastille. Ce ne fut que dix mois plus tard, le 1er juin 1787,

qu'il put rentrer dans l'hôtel de la rue Saint-Claude, escorté

par une foule de huit mille à dix mille personnes, obstruant le

boulevard, la cour de l'hôtel, les escaliers. On l'acclamait, on

l'embrassait, on le portait en triomphe. Cette belle journée

n'eut pas de lendemain; quelques heures plus tard, un ordre du Roi

l'exilait de France: l'hôtel fut clos. On ne le rouvrit qu'en 1805

pour en vendre les meubles, et ce dut être un curieux spectacle!

En 1855, on fit des réparations à la maison, les vantaux de la

porte cochère furent changés; ceux qui s'ouvrent aujourd'hui sur

la rue Saint-Claude proviennent des anciens bâtiments du Temple.

Les portes de la prison de Louis XVI ferment l'ancien hôtel de

Cagliostro!

Boulevard des Filles-du-Calvaire s'élève le Cirque d'Hiver,

toujours immuable avec ses «Jeux Icariens», ses équilibristes,

ses écuyères souriantes qui, depuis tant d'années, aux accents

d'un pas redoublé, franchissent les mêmes cercles de papier et

saluent d'un même sourire la foule idolâtre. Mais si le spectacle

n'y varie guère, le public enfantin s'y renouvelle constamment, et

les mêmes rires perlés de notre enfance y accueillent les mêmes

grimaces des clowns. Monsieur Loyal seul n'est plus, l'admirable,

l'imposant Monsieur Loyal, sanglé dans son bel habit bleu et

qui, d'un si noble geste, rectifiait d'un coup de chambrière

les incartades du clown gouailleur ou les écarts de la jument

Rigolette, présentée en liberté[11].

[Note 11: Le Cirque d'Hiver s'est--à notre vif

regret--totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal

cinématographe (1909).]

Pourrait-on croire aujourd'hui que, pendant plus d'un siècle,

le boulevard du Temple fut le centre de la gaieté de Paris!

Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous le montre joyeux,

pimpant, mouvementé: les carrosses, les wiskys, les cabriolets,

les vis-à-vis s'y croisent; les grandes dames, les élégantes, les

filles à la mode, y rivalisent de grâces, de belles manières, de

jolies toilettes aux étranges désignations, et le dessinateur

Briou peut écrire au bas d'une gravure de mode de l'époque:

«L'agaçante Julie reposant sur le Boulevard, en attendant

bonne Fortune: elle est en robe du matin avec un chapeau à la

Chasseresse aux cœurs volants». On soupe et l'on danse au Café

Royal, chez Alexandre; on s'écrase devant les boniments de

Nicolet; on fait cercle autour de Fanchon la vielleuse. Curtius

y installe ses luxueux salons de cire; plus tard, les parades de

Bobèche et de Galimafré feront la joie de Paris, et bien longtemps

la kermesse continuera.

L'Ambigu, le Théâtre Historique, la Gaîté, les Funambules, le

Cirque Olympique, le Petit-Lazari, les Délassements-Comiques;

dix théâtres y apporteront la fièvre, le bruit, la vie, avec

leur personnel étrange, nerveux, grandiloquent, tapageur; les

titis, de tous temps épris de spectacles, acclameront à leur

passage les héros de tous ces drames et de tous ces mélodrames,

si nombreux que l'argot populaire avait baptisé de ce nom

suggestif: _Boulevard du Crime_ le boulevard du Temple où de

dix heures à minuit, chaque soir, tant de sang coulait sur les

planches de ces théâtres: Mme Dorval, Mlle George, Mlle Déjazet,

MM. Bocage, Mélingue, Bouffé, Dumaine, Saint-Ernest, Boutin,

Colbrun, Lesueur, Deburau,--le Pierrot idéal,--et aussi Gobert,

qui ressemblait si fort à Napoléon Ier, comme Taillade, maigre

et nerveux, incarnant Bonaparte. C'était l'époque où l'épopée

bonapartiste tournait à ce point les têtes que le pauvre comédien

Briand, chargé, dans un des nombreux «Napoléon» qui se jouaient

alors, du rôle ingrat d'Hudson Lowe, disait: «Je ne retrouverai

jamais pareil succès. Hier, ils m'ont attendu à la sortie et jeté

dans le bassin du Château-d'Eau!»

[Illustration: VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.

Lallemand, _del._ Musée Carnavalet.]

Tout le quartier se passionnait pour ou contre ses artistes

habituels, épousait leurs querelles, se répétait leurs bons

mots ou leurs aventures; Frédérick-Lemaître surtout, tragique,

débraillé, buveur, prodigue, génial, portant, dans la vie comme

au théâtre, le panache effiloché de Don César de Bazan, avait

sa légende; on s'extasiait sur ses amours avec Clarisse Miroy,

tramées de coups de canne et de tendresses folles. Le lendemain

d'une de ces retentissantes querelles, Frédérick, racontait-on,

sonnant à la porte de sa maîtresse, fut reçu par la mère de

Clarisse; la bonne dame, effrayée de se trouver en présence du

brutal artiste, levait déjà le bras pour se garer des coups...

«Vous battre, moi, vibra Frédérick, avec la voix tonitruante de

Richard d'Arlington, vous battre! pourquoi?... Est-ce que je vous

aime?»

Le Théâtre Historique deviendra le Théâtre Lyrique, et l'admirable

Mme Miolan-Carvalho, la reine du chant, y créera, avec quel

art, _Faust_, _Mireille_, _les Noces de Jeannette_, _la Reine

Topaze_, etc. Vers 1861, le glorieux maître Massenet, encore

élève au Conservatoire et à la veille d'obtenir son Prix de Rome,

remplira--à l'orchestre du théâtre--les fonctions de timbalier,

aux modestes appointements de 45 francs par mois! Les frères

Davenport, le prestidigitateur Robin donneront en face leurs

amusantes séances d'hypnotisme et de magie blanche.

On rencontre, sur cet inoubliable boulevard du Temple, tous les

auteurs à la mode: Dennery, Théodore Barrière, Victor Séjour,

Paul Féval, Gounod, Berlioz, A. Adam, Clapisson, Saint-Georges,

les frères Cogniard, Clairville et le grand Dumas passe

triomphalement, distribuant à tous des poignées de main. Les

cafés refusent du monde. Les marchands d'oranges font fortune,

les gavroches vendent des contremarques, portent des bouquets aux

jolies actrices, hèlent des cabriolets. On s'interpelle, on crie,

on se dispute, on rit surtout, sous l'œil indulgent de la police

et au bruit de la sonnette du marchand de coco: c'est l'âge d'or!

[Illustration: LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.]

En 1862, une regrettable décision du baron Haussmann, préfet de

la Seine, supprima ce coin vivant, si joyeux, et sur les ruines

de tous ces théâtres, qui apportaient la fortune et la gaieté,

s'élèvent la caserne du Prince-Eugène, la vilaine bâtisse de

l'Hôtel Moderne et le déplorable monument de la place de la

République. De tout ce beau et artistique passé, rien ne subsiste

que le minuscule théâtre Déjazet, au coin du passage Vendôme,

et le Café Turc, mais combien différent de ce qu'il fut autrefois,

alors que Bailly le peignit sous le Directoire: les élégantes,

les Merveilleuses, les Incroyables y venaient alors «écorcher une

glace ou déguster de petits pots de crème», en y écoutant des

concerts de citharistes; de jeunes Savoyards faisaient danser

leurs marmottes devant les «âmes sensibles» et les bourgeois

économes du quartier menaient leur famille contempler la haute vie

parisienne qui faisait du Café Turc un de ses séjours d'élection.

Les restaurants étaient nombreux; souvenirs des cafés renommés

d'autrefois comme le café Godet et le café Yon. On y chantait,

on y dansait, on y riait et parfois aussi l'on y complotait.

C'est au restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, faubourg du

Temple, rendez-vous ordinaire des repas de noces parisiennes ou

des agapes de la Garde nationale, que,--le 9 mai 1831, à la fin

d'un banquet donné pour célébrer l'acquittement de Guinard, de

Cavaignac, des frères Garnier, accusés de complot contre la sûreté

de l'État--Évariste Gallois, un couteau à la main, porta en trois

mots, ce toast menaçant: «A Louis-Philippe!»

Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le

dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles,

Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges

Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en

effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure,

que, le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait

installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui

constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait

sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille

devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui

avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile

précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement

devait supprimer Fieschi lui-même.

Coins de Paris · 第 7 / 9 段