* * * * *
Les Champs-Élysées sont de création presque moderne. Il y a une
dizaine d'années, les admirables avenues qui entourent l'Arc de
l'Étoile, l'avenue Kléber, l'avenue de Wagram, l'avenue Niel,
l'avenue de l'Alma offraient de bien pittoresques contrastes: à
côté d'un hôtel somptueux surgissaient des échoppes lamentables,
de sordides mastroquets, restes des anciens taudis qui peuplaient
ce quartier si luxueux aujourd'hui où rien ne rappelle les
terrains vagues et dangereux à traverser qu'ils étaient encore, il
y a soixante ans. Sous le Directoire, la chaumière de Mme Tallien,
«Notre-Dame de Thermidor», où les Incroyables et les Merveilleuses
n'osaient se rendre sans escorte, s'élevait à la hauteur de
l'avenue Montaigne. Des guinguettes, des vide-bouteilles en
plein air occupaient l'emplacement actuel des restaurants et
des cafés-concerts. Une gravure de Carle Vernet nous montre un
campement de Cosaques autour d'une humble auberge aux allures
campagnardes: c'est l'actuel restaurant Le Doyen!
Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées:
des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile
Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres
numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de
bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac,
lors des répétitions de _Mercadet_. Le grand romancier, pour
dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue
Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait
sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par
découvrir l'adresse de son illustre ami.
* * * * *
Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en
1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous
la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient
les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers,
les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse
carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au
plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux
que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi
et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la
partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet
et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était
excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode,
du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non
loin de Madrid.
[Illustration: LE CHATEAU DE MADRID AU XVIIIe SIÈCLE.
L.-G. Moreau, _pinxit_.]
«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris
perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant
à travers l'obscurité de la nuit.
«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat
d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez!
Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je
faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites
sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.»
Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà,
sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de
Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux
yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et
Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous
tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais
vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus
généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car
vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne
s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M.
de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et
le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts,
avec cette particularité que les deux adversaires se battirent
à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas
touchés... et combien d'autres!...
[Illustration: PAVILLON DE BAGATELLE.
L.-G. Moreau, _pinxit_.]
Sous Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, lord
Seymour, le duc de Fitz-James, Ernest Le Roy--le Jockey-Club à sa
formation--y organisent des courses. L'enjeu était modeste et le
plus souvent il ne s'agissait alors que de quelques bouteilles
de champagne. Puis, la vogue s'y met. Les courses prennent
une extension considérable, c'est aujourd'hui la grande fête
parisienne. Déjà, vers 1860, on avait, à l'Hippodrome de la
place d'Eylau, évoqué le souvenir des anciennes courses de chars
chères à l'antiquité.
[Illustration: VUE DU JARDIN DES TUILERIES EN 1808.
Dessin de Norblin. Musée Carnavalet.]
[Illustration: UNE REPRÉSENTATION A L'HIPPODROME DE LA PLACE
D'EYLAU SOUS LE SECOND EMPIRE.]
Le Bois de Boulogne est devenu l'endroit à la mode. Le second
Empire y étale son luxe. C'est le cadre exquis des élégances, des
mondanités, et Émile Zola peut écrire dans _la Curée_: «Il était
quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs de la chaude
après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de
poussières volaient, et l'on voyait au loin les nappes étalées
des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de
Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont Valérien. Le soleil,
haut sur l'horizon, coulait, emplissait d'une lumière d'or les
creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet
océan de feuilles en un océan de lumière... Les panneaux vernis
des voitures, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les
couleurs vives des toilettes s'en allaient, au trot régulier des
chevaux, mettaient sur les fonds du Bois une large barre mouvante,
un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la
chaussée. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des
lunes de métal.»
Le spectacle n'a pas changé. Le même défilé triomphal, chaque
jour, rassemble dans ce cadre choisi les femmes les plus élégantes
de Paris, les cavaliers à la mode, les chauffeurs aux trépidantes
automobiles, les clubmen aussi bien que les artistes et les
travailleurs qui viennent jouir de ce beau spectacle, de cette
fête des yeux, de ce décor unique au monde: le Bois de Boulogne,
l'avenue du Bois, les Champs-Élysées.
Du haut de l'Arc de Triomphe, aux crépuscules de mai, la vision
est magique, les terrasses du portique dressé à la gloire de la
Grande-Armée, dominant les plus somptueux quartiers du Paris
moderne.
Il y a quelque soixante ans, Balzac montrait son héros rêvant
sur la colline du Père-Lachaise et contemplant le Monstre qu'il
voulait dompter. Aujourd'hui, pour menacer du poing Paris, c'est
sur l'Arc de Triomphe que devrait se placer Rastignac. C'est de là
qu'il pourrait lancer son fameux défi: «A nous deux maintenant!»,
car si l'aspect des choses a changé, l'impression qui se dégage de
l'immense Cité est toujours la même: impression d'écrasement, de
lutte impérieuse, de victoire difficile. C'est que nul n'aborde
sans une sorte d'angoisse ce grand Paris, si redoutable aux
vaillants qui tentent sa conquête, et si prodigue aux heureux qui
ont su le séduire.
[Illustration: ARC DE TRIOMPHE DE L'ÉTOILE VERS 1850.]
TABLE DES GRAVURES
Pages
Rue du Chaume. (Aujourd'hui rue des Archives.)--Hôtel
de Soubise.--Tour de Clisson Frontispice
La place de la Bastille et l'Éléphant V
Démolition de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, à la hauteur
de la rue Soufflot XIII
Hôtel de Ville en 1838 XVII
Le Louvre vers 1785 XXIII
Le Jardin du Palais-Royal en 1791 XXIX
Place de la Concorde XXXIII
Chemin de ronde de la Barrière de l'Étoile en 1854.
(Aujourd'hui avenue de Wagram) XLI
Le Musée Carnavalet 47
Le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvre (XVIIIe siècle) 53
Vue du Pont-Neuf, prise d'un œil-de-bœuf de la colonnade du
Louvre 57
Le petit bras de la Seine et le Pont-Neuf 59
Ateliers et travaux des fondations de la caserne de la Cité
en 1864-1865 61
Vue de Notre-Dame 65
Le Petit-Pont et les tours de Notre-Dame 69
Ancienne Préfecture de Police. (Ancienne rue de Jérusalem) 71
L'église Saint-Barthélemy et la petite place en face
le Palais de Justice 73
La Sainte-Chapelle en 1875 77
Dégagement du Palais de Justice 81
Le triomphe de Marat 85
Place Dauphine en 1780 89
La pompe Notre-Dame 93
Ile Saint-Louis 99
Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle
de Saint-Aubin.) 99
Collège Louis-le-Grand 101
Cour intérieure de l'École polytechnique 103
Rue Clovis en 1867 105
Le Panthéon en construction 111
Procession devant Sainte-Geneviève 113
Le Luxembourg vers 1790 117
Billet d'entrée à l'Assemblée nationale 121
Soupers fraternels dans les Sections de Paris 125
Bassin du Luxembourg 129
Galerie de l'Odéon. (Rue Rotrou) 132
Rue de l'École-de-Médecine en 1866. (Maison où Marat
fut assassiné) 133
Démolitions sur l'actuel emplacement du boulevard
Saint-Germain 137
La cour de Rohan en 1901 139
Salle de l'ancien Théâtre-Français 141
La façade de l'Institut 145
Les cardeuses de matelas 148
Le Pont des Arts 149
Berges de la Seine 151
Entrée du guichet du Louvre 152
Paris vu de la pointe de la Cité 153
Une vue de Seine 155
Le Pont Neuf vers 1855 157
Le Pont Neuf vers 1889 161
La rue Galande 165
La place Maubert 168
Ancien amphithéâtre de chirurgie, à l'angle de la rue
de l'Hôtel-Colbert 169
L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la rue Saint-Victor 173
La rue Saint-Julien-le-Pauvre 175
Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban et le labyrinthe 177
Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban 179
Jardin des Plantes.--Ancien amphithéâtre 180
Jardin des Plantes au XVIIIe siècle 181
Jardin des Plantes--Un observateur 183
Les tanneries sur la Bièvre 187
La Bièvre vers 1900--Bief de Valence 191
Le pont de Constantine et l'estacade 195
Le Pont-Royal en 1800 199
Hôtel de Lesdiguières 201
Bal commémoratif sur les ruines de la Bastille 203
L'hôtel de Sens vers 1835 207
Hôtel du prévôt Hugues Aubryot--Cour et passage Charlemagne
en 1867 215
Place Royale vers 1651 (actuellement place des Vosges) 219
L'hôtel de Ville au XVIIe siècle 223
Rue Grenier-sur-l'Eau en 1866 225
Hôtel Barbette 227
Port Saint-Paul 229
La rue des Prouvaires et la rue Saint-Eustache vers 1850 237
Les Halles en 1822 238
Les Halles en 1828 239
Les Halles et la pointe Saint-Eustache 240
Le trottoir des Halles, près Saint-Eustache en 1867 241
Vieilles rues du quartier des Halles, vers 1865 243
L'ancien marché à la Vallée, quai des Grands-Augustins 245
Le marché des Innocents au XVIIIe siècle 249
Saint-Jacques-la-Boucherie, vers 1848 253
La maison de Beaumarchais 257
Vue de l'Ambigu-Comique sur le boulevard du Temple 261
Le boulevard du Temple vers 1860 265
Théâtre des Funambules, boulevard du Temple 269
Une cour de la prison Saint-Lazare 272
Rue Saint-Martin en 1866--La Tour du Vert-Bois 273
Rue de Cléry 275
La Porte Saint-Denis 279
Le boulevard des Italiens 283
Théâtre des Variétés vers 1810 287
Médaille commémorative du siège de Paris 289
Un épisode du siège de Paris 290
Les boulevards, l'Hôtel de Salm et les Moulins de Montmartre 291
Une plume estampillée de pigeon voyageur 293
La rue des Rosiers 294
Rue à Montmartre 295
Place de la Concorde en 1829 299
Place de la Concorde 301
Entrée des Tuileries par le pont tournant en 1788 303
Pavillon d'angle de la place Louis XV vers 1850 305
L'allée des Veuves et le cours la Reine, vers 1835 307
Le Château de Madrid 311
Pavillon de Bagatelle 314
Vue du Jardin des Tuileries en 1808 315
Une représentation à l'Hippodrome sous le second Empire 317
L'Arc de Triomphe de l'Étoile vers 1850 319
FIN DE LA TABLE DES FIGURES
LISTE DES OUVRAGES CITÉS OU CONSULTÉS
=Histoire et recherches des Antiquités de la Ville de Paris=, par
H. Sauval (1724).
=Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris=, par l'abbé Lebeuf
(1883).
=Tableau de Paris=, par Mercier (1782).
=Histoire de Paris=, par Dulaure (1825).
=Tableau de Paris=, par Texier (1850).
=Paris démoli=, par E. Fournier (1855).
=Énigme des rues de Paris=, par E. Fournier (1860).
=Chronique des rues de Paris=, par E. Fournier (1864).
=Paris à travers les âges=, par E. Fournier (1875).
=Mon Vieux Paris=, par E. Drumont (1879).
=Paris=, par Auguste Vitu (1889).
=Paris= (=Histoire des vingt arrondissements=), par Labédollière.
=Paris Révolutionnaire=, par Lenôtre (1895).
=Vieux papiers, Vieilles maisons= (1900).
=La Bièvre et Saint-Séverin=, par Huysmans (1898).
=La Chronique des Rues=, par Beaurepaire (1900).
=Paris-Atlas=, par F. Bournon.
=Nouvel Itinéraire-Guide de Paris=, par Ch. Normand.
=A Travers le Vieux Paris=, par le marquis de Rochegude (1903).
=Procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris=
(depuis 1898).
3047-1-24.--Paris.--Imp. HEMMERLÉ, PETIT et Cie
2, 4 et 4 _bis_, rue de Damiette.
[Illustration]