La rue Saint-Antoine renferme quelques beaux hôtels: l'hôtel

Cossé, où mourut Quélus; l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson,

construit par du Cerceau sur les restes de l'hôtel Saint-Paul et

de l'atelier de Germain Pilon; l'hôtel Sully, dont la noble façade

fut récemment mutilée. Tout à côté, à l'angle de la rue du Figuier

et de la si pittoresque rue de l'Hôtel-de-Ville, qui fut autrefois

la rue de la Mortellerie, s'élèvent les restes de l'hôtel de

Sens, le seul spécimen, avec l'hôtel de Cluny, de ce que fut

l'architecture privée au XVe siècle. Après avoir été habité par

les Princes de l'Église, les Évêques, les Cardinaux, et aussi par

Marguerite de Valois (la Reine Margot), l'hôtel de Sens connut la

mauvaise fortune. Il devint «Bureau des coches», et les rouliers,

les valets d'écurie, les ramasseurs de crottin succédèrent aux

Princes de l'Église!

En ces derniers temps, on faisait des confitures en gros dans

l'hôtel de Sens devenu officine de confiseurs!

Au nº 5 de la rue du Figuier, nous rencontrons un puits à margelle

sculptée, d'un beau caractère, et nous ne saurions manquer

d'évoquer le souvenir de Rabelais, l'admirable Rabelais, mort

à côté, dans la rue des Jardins; au nº 15, rue de l'Ave-Maria,

s'ouvrait la porte du XVIe siècle par laquelle les acteurs de

l'Illustre Théâtre, installé dans l'ancien Jeu de Paume de la

Croix-Noire, gagnaient leurs loges. C'est devant cette porte que

Molière fut arrêté et conduit au Châtelet, parce qu'il devait «142

livres à Antoine Fausseur, maître chandelier, son fournisseur de

luminaire»!

Traversons la place de la Bastille; descendons la rue du

Faubourg-Saint-Antoine: c'est là, au nº 115, devant une vieille

maison du XVIIIe siècle, que fut tué sur une barricade le député

Baudin, le 3 décembre 1851. Au nº 303 s'élevait, sous Napoléon

Ier, la maison de santé du Dr Dubuisson, où fut interné le général

Mallet, c'est là qu'il combina le prodigieux complot dont bientôt

nous évoquerons la déconcertante histoire. Plus loin, près la

rue de Montreuil, nous passons devant les restes des magasins

de papiers peints de Réveillon, saccagés le 17 avril 1789; leur

pillage fut l'un des préludes de la Révolution.

[Illustration: L'HÔTEL DE SENS VERS 1835.

D'après une lithographie de Rouargue.]

Enfin, au nº 70 de la rue de Charonne, se trouvait la maison de

santé du Dr Belhomme, qui servait de Prison spéciale sous la

Révolution. Ceux-là seuls y étaient reçus qui pouvaient payer,

et fort cher. Les irréfutables mémoires de M. de Saint-Aulaine

nous montrent Belhomme familier, cynique, exigeant son salaire

et tutoyant les duchesses à court d'argent qui lui marchandaient

leur vie. Le plus aimable des historiens, mon excellent ami, G.

Lenôtre, qu'il faut toujours citer quand il s'agit des faits

de l'époque révolutionnaire, a reconstitué cette terrible et

étonnante histoire de la maison Belhomme, où l'on riait, où

l'on dansait, où l'on «flirtait» même sous l'œil effrayant

de Fouquier-Tinville; il a raconté, avec son habituelle

documentation, l'étonnante liaison de la duchesse d'Orléans, veuve

de Louis-Philippe Égalité, avec le conventionnel Rouzet, enterré

plus tard à Dreux, sous le nom du «Comte de Folmon», dans le

caveau de famille des d'Orléans.

En poursuivant notre route et après avoir passé devant l'église

Sainte-Marguerite, où fut inhumé Louis XVII..., ou son sosie, nous

arrivons à la barrière du Trône (du Trône renversé, disait-on

en 1793). L'échafaud, qui momentanément avait quitté la place

de la Révolution, y fut dressé pendant la plus terrible époque

de la Terreur. Les «grandes fournées» y furent exécutées. On y

tua 1,300 victimes en six semaines, dont André Chénier, le baron

de Trenck, l'abbesse de Montmorency, Cécile Renaud, Madame de

Sainte-Amaranthe, le poète Roucher et bien d'autres! Les corps

de ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements, étaient chargés

chaque soir sur des tombereaux couverts, les têtes coupées entre

les jambes, et l'horrible voiture, qui laissait derrière elle un

sanglant sillage, était déversée dans quelque fossé creusé au fond

des jardins du couvent de Picpus, où existe encore le cimetière

des suppliciés de la Révolution.

En revenant sur nos pas, nous rencontrons, au nº 9 de la rue de

Reuilly, les restes de ce qui fut la brasserie de l'Hortensia,

tenue en 1789 par le fameux Santerre, commandant de la Garde

nationale. La maison n'a pas beaucoup changé; toutefois, à l'heure

actuelle, c'est un pensionnat de jeunes filles qui occupe les

grandes pièces où le tonitruant Général organisa ces terribles

descentes sur Paris et déchaîna ces effrayants bataillons du

faubourg qui terrorisaient jusqu'à la Convention elle-même.

De l'autre côté de la place de la Bastille, rue Saint-Antoine,

près de l'église Saint-Paul, s'ouvre le passage Charlemagne,

pittoresque au possible par les vieux souvenirs qu'il renferme

et l'étrange population qu'il abrite: rempailleurs de chaises,

cardeurs de matelas, marchandes de lait, fleuristes en plein vent,

se groupent autour des restes de l'hôtel charmant qui fut, sous

Charles V, la somptueuse demeure du prévôt Hugues Aubryot.

La façade, encore remarquable et de belle allure, étonne et

détonne dans ce fouillis de maisonnettes pauvres et basses qui

l'enserrent. Des poules picorent au pied des tourelles du XVe

siècle qui renferment encore un escalier de belle allure--et du

linge rapiécé sèche sur des fils de fer entre les fenêtres à

cariatides du XVIIe siècle remplaçant celles derrière lesquelles

rêvèrent jadis le duc d'Orléans, le duc de Berri et, en 1409, Jean

de Montaigu, décapité pour crime de sorcellerie!--qui furent les

hôtes illustres de ce logis fastueux autrefois[7].

[Note 7: Pourquoi faut-il si souvent indiquer par une

note que telle relique encore debout il y a quatre ans

est--aujourd'hui--démolie, émiettée. Insoucieux de son histoire et

de son glorieux passé, Paris laisse--sans une protestation--les

vandales détruire ses plus vénérables souvenirs. Depuis six

mois l'hôtel Aubriot n'existe plus. Il a fallu huit jours à des

goujats pour faire disparaître un bijou de pierre que les Français

admiraient depuis quatre siècles (août 1909)!]

* * * * *

Et maintenant arrêtons-nous place des Vosges, de l'autre côté

de la place de la Bastille. C'est l'un des rares coins de notre

vieille Cité qui ont pu, à travers les siècles, conserver à peu

près intact leur ancien caractère: les maisons de style Louis

XIII n'ont pas changé. Le décor est resté le même, les Précieuses

y pourraient refaire leurs promenades favorites et les raffinés

d'honneur y dégaineraient comme au beau temps de Richelieu et

des frondeurs d'édits, seul le public des spectateurs serait

profondément modifié. Les belles dames du pays de Tendre, les

Cydalises et les Aramynthes, les Seigneurs qui jadis habitèrent

ces nobles logis, ceux qui, le 16 mars 1612, assistèrent au

carrousel donné par la Reine régente Marie de Médicis, en

l'honneur de la paix conclue avec l'Espagne, ou ceux qui se

rendaient en grand carrosse chez la belle Marion de Lorme ou

chez Madame de Sévigné, sont aujourd'hui remplacés par de petits

rentiers, de modestes commerçants retirés des affaires et des

officiers retraités. D'humbles ménagères travaillent à «leur

ouvrage» aux places où reposaient les chaises à porteur des nièces

de Mazarin, et la colonie nombreuse des Israélites qui habitent

le quartier s'y donne rendez-vous le samedi. C'est un curieux

spectacle que ces hommes et ces femmes, au type si fortement

accusé, se rendant à la Synagogue, toute proche d'un reste d'hôtel

du XVIIIe siècle, encore orné de délicates ornementations, occupé

aujourd'hui par un boucher, rue du Pas-de-la-Mule. Beaucoup de

vieillards portent encore la longue lévite, les boucles d'oreilles

et les cheveux en tire-bouchon. Des jeunes filles à l'œil velouté,

coiffées de bandeaux, et vêtues de façon spéciale, s'y rencontrent

certains jours de fêtes religieuses. Étrange évocation: il

semblerait que, dans ces quartiers paisibles, les traditions

bibliques se fussent conservées dans quelques familles israélites.

[Illustration: HÔTEL DU PRÉVÔT HUGUES AUBRYOT.

COUR ET PASSAGE CHARLEMAGNE EN 1867.

Dessin de A. Maignan.]

Mais c'est une exception, et la place des Vosges, qui fut la

place Royale, qu'habitèrent Richelieu, Fronsac, Chabannes, le

maréchal de Chaulnes, Rohan-Chabot, Rotrou, Dangeau, Canillac, le

prince de Talmont et Mademoiselle du Châtelet; où naquit Madame

de Sévigné, où vécurent la tragédienne Rachel, Théophile

Gautier et Victor Hugo, est aujourd'hui complètement délaissée.

Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de

si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de

Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire,

provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les

élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval

fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de

Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la

loueuse de chaises et le théâtre de Guignol![8]

[Note 8: Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, la

Ville de Paris a installé son «Musée Victor Hugo» dans le logis

même qu'habita l'illustre poète.--G. C. (1909).]

* * * * *

Dans l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine (qui s'appelle

aujourd'hui rue de Sévigné), sur l'emplacement de l'actuel nº

11, s'élevait le théâtre du Marais, construit aux frais de

Beaumarchais. En 1792, on y représenta la _Mère coupable_, au

bénéfice, disait l'affiche, «du premier soldat qui enverra au

citoyen Beaumarchais l'oreille d'un Autrichien». Ce n'est plus

qu'un modeste établissement de bains chauds, précédé d'un petit

jardinet, où, encadrées de caisses de fusains, reluisent des

boules étamées. Le mur énorme, sombre et rébarbatif, sur lequel

s'appuie le léger pavillon thermal, est l'ancien mur de la Prison

de la Force, de sinistre mémoire, où fut égorgée sur une borne, au

coin de la rue des Balais, Madame de Lamballe, où fut transférée

Madame Tallien, où fut détenue la Princesse de Tarente, l'aïeule

de l'aimable, accueillant et érudit Duc de la Trémoïlle, qui

n'eut qu'à entr'ouvrir son incomparable Chartrier de famille

pour nous donner ces passionnants et pittoresques «Souvenirs de

Madame de Tarente», un des plus précieux documents sur la période

révolutionnaire.

L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame

de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le

Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de

Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme

des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire

écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le

joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte,

conservateur de ces belles collections. MM. Beaurepaire, Jacob,

Jarach et Wilhem, à la Bibliothèque; MM. Pètre et Stirling aux

Travaux Historiques, sont les hôtes avertis et accueillants de

cette admirable Bibliothèque parisienne.

[Illustration: PLACE ROYALE VERS 1651 (ACTUELLEMENT PLACE DES

VOSGES).

Israël, _del._]

Tout ce quartier du Marais renferme, du reste, de somptueux hôtels

dont aucun, hélas! ne fut respecté? Tous sont livrés au commerce

et à l'industrie. L'hôtel Lamoignon est occupé par des polisseurs

de glaces, des fabricants de sièges rustiques; l'hôtel d'Albret,

par un marchand de bronzes d'éclairage; les hôtels de Tallard,

de Maulevrier, de Sauvigny, de Brevannes, d'Épernon, etc., sont

encore debout, mais en quel état! La rue des Nonnains-d'Hyères

nous offre son curieux bas-relief de pierre peinte représentant

un gagne-petit en costume du XVIIIe siècle. En 1748, une Mme de

Pannelier tenait dans cette même rue «bureau d'esprit»; Lalande,

Sautereau, Guichard, Leclerc de Merry y fréquentaient. Les

séances, qui avaient lieu le mercredi, étaient précédées d'un

excellent dîner. La tradition s'en est heureusement conservée à

Paris.

Rue François-Miron, se rencontre un vaste et bel hôtel à fronton

circulaire, avec écussons et guirlandes. C'est l'hôtel de

Beauvais, bâti par Le Pautre en 1658.

On ne se douterait guère, aujourd'hui, à voir cette vieille

maison dans cette triste rue, que les carrosses dorés du Roi

Soleil ont passé sous la voûte obscure de la porte d'entrée,

et que, du haut du balcon du pavillon central, la Reine Anne

d'Autriche, accompagnée de la Reine d'Angleterre, du cardinal

Mazarin, du maréchal de Turenne et d'autres illustres seigneurs,

vit passer le cortège de son fils Louis XIV et de sa belle-fille,

la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriche, faisant, par la porte

Saint-Antoine, leur entrée solennelle dans Paris, le 26 août 1660!

Les propriétaires successifs ont tous plus ou moins dégradé cette

noble demeure. Seul, le grand escalier est à peu près intact, et

c'est une merveille. Les sculptures sont de Martin Desjardins

et la cour ovale garde encore quelques traces de son élégance

d'autrefois.

Par son aspect pittoresque et les beaux hôtels qu'elle contient,

la rue Geoffroy-l'Asnier est l'une des plus curieuses de Paris.

Au nº 26 se dresse l'hôtel de Châlons-Luxembourg, avec sa porte

monumentale et son merveilleux heurtoir. Au fond de la cour

s'élève un fort élégant pavillon Louis XIII, briques et pierres,

aux proportions délicates; l'hôtel avait été bâti pour le deuxième

Connétable de Montmorency, et tout perdu qu'il est dans ce triste

quartier il garde encore fière allure.

Après la Révolution, cette rue dont presque tous les propriétaires

avaient émigré ou avaient été guillotinés, se trouva complètement

déchue de son ancienne splendeur. De petits rentiers, de

modestes employés, de pauvres gens se fixèrent dans ces grandes

maisons abandonnées; l'herbe poussait dans les rues, beaucoup

d'hôtels avaient été vendus comme biens nationaux, et la rue

Geoffroy-l'Asnier subit le sort commun, elle se démocratisa!

Entre cette rue et la rue des Barres, l'œil étonné perçoit une

sorte de fissure à ce point étroite que deux personnes pourraient

difficilement y passer de front, une manière de corridor où

siffle le vent entre deux rangées de maisons délabrées et hors

d'aplomb, c'est la rue Grenier-sur-l'Eau, pauvre et sale, mais

pittoresque au possible avec, comme fond, la glorieuse tour de

Saint-Gervais-Saint-Protais qui se détache en lumière sur le ciel.

[Illustration: L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIe SIÈCLE.]

[Illustration: RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866.

Dessin de A. Maignan.]

C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir la

sinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est

alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible

quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la

lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin

et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté

et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les

cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le

mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé

en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et

Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où

il partit pour l'échafaud.

Dans cette pittoresque rue des Barres--qui descend jusqu'à la

Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent

s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres

ou de sable--s'ouvre l'une des sorties de la charmante église

Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier

et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a

quelque vingt ans par une explosion de dynamite.--Tout contre

l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un

confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge,

et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux

allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes

ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des

cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis

charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la

vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques

et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail

d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une

«entreprise de déménagements»!

[Illustration: HÔTEL BARBETTE.

Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866.

Dessin de A. Maignan.]

[Illustration: PORT SAINT-PAUL.

Aquarelle de Boggs.

Collect. G. Cain.]

A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue

Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui

nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande--où

«Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les

appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut

de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au

bénéfice de cette œuvre que fut donnée la 50e représentation

du _Mariage de Figaro_.--Plus loin, sur la droite, à l'angle

de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle

construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais

des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble

et vaste logis que l'élégant Cardinal s'était plu à orner

somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux

d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon

des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur

de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de

Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas!

condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber

sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce

sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir

et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît,

hélas! chaque jour un peu plus!

* * * * *

Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges

qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par

une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du

cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin),

près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet,

complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme,

un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger

place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal

Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui

avait assigné, du fond de la maison de santé du Dr Dubuisson,

303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure

administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel

uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était

déshabillé dans la voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il

monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison

de cette triste ruelle.

Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet

avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au

troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol

ahuri et sortant de Bicêtre[9].

[Note 9: L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante

maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se

joua la tragédie de 1812 (1909).]

C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et

qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au

faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot,

avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre

sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme,

d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés;

le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout

combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de

l'Empereur,--dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans

les steppes glacés de la Russie!--Et ces calculs se trouvèrent

justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la

police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent

sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations

du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses,

et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieux

mystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se

refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles,

n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court,

impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet

lui mit la main au collet et la comédie finit en drame.

On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot,

qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement

qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant

de lâchetés, de mensonges et de compromissions.

Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute

la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et

les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et

où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet,

Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les

réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement,

sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels

étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si

j'avais réussi!»

Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut

commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme

au terrain de manœuvre, recommencer le mouvement _En joue!_ qui

n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire.

Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs

absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avait été

l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive

l'Empereur!»

* * * * *

Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie

s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété

des Carmes Billettes,--du nom d'un ornement que ces religieux

portaient sur leur robe.--La Révolution supprima le couvent, mais

le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes

et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale,

l'église voisine fut affectée au culte protestant.

A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle

infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un

monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la

bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent

des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent

de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux

fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux

obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos

par de lourdes portes hérissées de clous rouillés.

C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier

d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche

et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître

Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a

sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de

Louis-Philippe.

Coins de Paris · 第 6 / 9 段