LABYRINTHE.
Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
Les reptiles sont mieux logés que dans notre enfance, mais
l'hippopotame se roule dans le même bassin, la girafe allonge son
cou par-dessus les mêmes clôtures, et l'éléphant tend toujours
à travers les mêmes grillages sa trompe engloutisseuse de petits
pains.
La fosse aux ours n'a pas changé, et la foule des badauds continue
à engager l'éternel «Martin» à refaire l'ascension du même tronc
d'arbre. Le labyrinthe, le délicieux labyrinthe, offre toujours
aux enfants criards ses capricieux méandres, et le cèdre du
Liban _(Cedrus Lybani (Linnæus)_--que M. de Jussieu, assure la
tradition, rapporta dans son chapeau--continue à abriter sous ses
branches somptueuses les rêveurs, les flâneurs, les travailleurs
et la grisette, la dernière grisette, qui vient, à l'abri de son
ombre vénérable, lire l'émouvant roman-feuilleton qui remplit de
douces émotions son cœur assoiffé d'idéal!
[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
Le cèdre du Liban.]
Est-il enfin rien de plus coquet que les petites pièces des
anciens bâtiments de Louis XVI, qui constituèrent jadis le Cabinet
d'histoire naturelle de Buffon, dont les fines boiseries grises
servirent de cadres aux admirables collections des papillons de
tous les pays.
Dans ces salles si délicatement décorées et d'une intimité si
douce, c'était comme une idéale floraison, une féerie de couleurs
exquises, la magie d'une éclatante palette.
Ils étaient tous là, les beaux papillons aux éclats métalliques
des Indes et du Brésil, comme aussi les papillons aux mille
couleurs de France, depuis le grand sphynx à tête de mort jusqu'au
minuscule papillon bleu des prairies.
[Illustration: LE JARDIN DES PLANTES.
Ancien amphithéâtre.]
Peut-être le temps avait-il comme poudré et légèrement éteint
l'éclat merveilleux de leurs colorations premières, mais cela
valait mieux ainsi: trop éclatants, ils eussent détonné dans ce
milieu un peu vieillot, et c'était un charme de plus de voir
ces joyaux de l'air si légèrement recouverts d'un rien de la
poussière du passé! Aujourd'hui, hélas! ces salles toutes fleuries
de sculptures sont closes et abandonnées, une partie de leurs
boiseries somptueuses a disparu... Où sont passées ces précieuses
décorations? Pourquoi ces éternelles et coupables mutilations
qui, je le sais, désolent M. Périer, l'éminent Directeur du
Muséum?--Les collections de papillons sont maintenant transférées
dans le vaste et somptueux hall central du nouveau pavillon
consacré à l'Histoire naturelle, je les aimais davantage dans le
cadre discret qui les enfermait autrefois et qui leur convenait si
bien.
[Illustration: JARDIN DES PLANTES AU XVIIIe SIÈCLE.
Aquarelle de Hilaire. Bibliothèque Nationale.]
Les fleurs d'eau s'épanouissent, comme jadis, dans les mêmes
serres étouffantes et basses, près des orchidées aux formes
étranges, et dans le vieil amphithéâtre, où professèrent tant
d'illustres savants, une noble artiste, Mme Madeleine Lemaire--le
seul «professeur femme» qui ait enseigné au Muséum--initie un
auditoire attentif et charmé à la divine beauté des fleurs!
[Illustration: JARDIN DES PLANTES.
Un observateur.
Gavarni, _del._]
De tout temps d'ailleurs, les artistes sont venus installer leur
léger chevalet à peindre ou leurs selles à modeler devant les
cages des lions ou dans le Jardin même, sur l'herbe, en face des
antilopes, des biches, des échassiers ou des chèvres du Thibet.
Nous nous souvenons, mon frère et moi, d'y avoir, tout enfants,
accompagné notre père qui travaillait d'après les tigres et les
lions dans le corridor des animaux féroces. L'odeur était alcaline
et violente, la chaleur lourde, on entendait le sifflement des
fouines installées dans les rotondes d'entrée et de sortie;
parfois encore un rugissement terrible, une plainte de colère, de
douleur ou d'ennui, venait ébranler les vitres.
La plupart du temps les malheureux animaux privés d'air, de
lumière, enfermés dans d'horribles cages étroites et puantes, se
mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très
vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier
et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais
barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient
doux et presque tendres.
Souvent encore c'était à la ménagerie des reptiles, un vieux
bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux
et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons,
contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles
endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs
dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins
de Paris» demeuré à peu près intact!
A côté, l'ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et
s'effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l'enserre:
les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de
toutes sortes l'ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des
nappes, des cascades d'un vert lustré et brillant à la fois: un
bouquet de feuilles dans un jardin.
Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux
murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la
Salpêtrière d'où s'évada si facilement Mme de Lamotte après sa
condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux
entourés de grilles où l'on enferme «les femmes plus folles que
les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le
dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce
quartier qu'empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée
par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de
moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable
et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des
peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et
s'être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l'illusion
de la vraie campagne.
Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des
prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux
claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle
roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs,
les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre
dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis
s'engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre
dans un corridor sombre et lugubre, d'où elle ne sortira que pour
glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines
à l'aspect farouche. De place en place, le long des maigres
berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras
de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables
gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans
ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous
terre pour ne reparaître qu'à la rue des Gobelins. Ici, tout au
moins, se retrouvent quelques traces d'un glorieux passé. Les
vieilles maisons d'autrefois sont restées debout. Mais combien
transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi
la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent.
Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les
nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse
au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique
splendeur.
Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries,
des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers
de peaux de lapins suspendues dans l'air, racornies et séchées,
s'entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu'au bout,
la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie
des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d'étranges
détritus, au milieu d'une odeur de barège. Enfin, elle vient
s'ensevelir sous le boulevard de l'Hôpital, dans de nauséabonds
trous noirs.
[Illustration: LES TANNERIES SUR LA BIÈVRE.
Eau-forte de Martial.]
Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour
la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l'une des
plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins.
Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de
maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d'aplomb, dans
une odeur d'ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des
monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes
écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un
vestige de splendeur passée: les restes sculptés d'un adorable
pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous
de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée
au milieu de cet amas de hideurs n'est pas l'une des moindres
surprises de ce stupéfiant quartier.
Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la
Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et
d'études, où éclatent la pourpre, l'or et l'azur des plus jolies
fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de
couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de
misère.
* * * * *
Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un
vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu'en 1863, fut
une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes.
C'est aujourd'hui un quartier de dur labeur où des tribus de
chiffonniers trient les épaves de Paris; à l'angle de la ruelle
des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes,
et des masures se dressent dans des rues étranges construites
avec des débris d'autres rues.
Jadis, ces vastes espaces n'étaient que jardins et cultures
maraîchères arrosés par la Bièvre.
Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd'hui, Alfred
Delvau nous dit ce qu'étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg
Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi
la rue du Champ-de-l'Alouette où fut assassinée la «Bergère
d'Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon
marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée
Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque
jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la
main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l'appelait la
Bergère d'Ivry--en 1827, il y avait encore des bergères à Paris.
Le procès qui s'ensuivit et se termina par la condamnation à
mort d'Ulbach--un malheureux fou--passionna la ville entière: il
s'agissait d'amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans,
elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l'assassin
tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de
l'époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du
Roi, fut délaissée pour le drame d'Ivry.
Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre
1827, à quatre heures du soir, il montait sur l'échafaud dressé
place de Grève!
[Illustration: LA BIÈVRE VERS 1900.--BIEF DE VALENCE.
Schaan, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
Une crèche municipale occupe rue des Gobelins, nº 3, un bel
hôtel Louis XIII qu'habita le marquis de Saint-Mesme, lieutenant
général, époux d'Élisabeth Gobelin, tout proche d'un beau bâtiment
d'aspect seigneurial qui, dans le quartier, porte le nom d'«hôtel
de la Reine Blanche».
La légende est fausse, assure le très érudit M. Beaurepaire,
l'aimable bibliothécaire de la ville de Paris: «ce fut simplement
le logis de Catherine d'Hausserville, où Charles VI faillit être
brûlé vif dans la représentation d'un ballet; le feu prit à son
travestissement». L'édifice est de noble allure et détonne un peu
dans ce pauvre mais si pittoresque quartier.
Un autre bel hôtel encore, rue Scipion, hôtel bâti par Scipion
Sardini, sous Henri III, avec des médaillons en terre cuite, rares
spécimens parisiens de cette si jolie décoration qui nous charme
tant à Florence, à Pise, à Vérone. Ce Scipion Sardini fut un homme
étrange, dont l'histoire mérite d'être contée. D'origine toscane,
il vint en France après la mort de Henri II, alors que Catherine
de Médicis s'emparait du pouvoir. Aimable, spirituel, insinuant,
grand manieur d'argent, habile dans ses entreprises, sans
scrupules, il prend vite une place prépondérante dans cette cour
frivole, dissolue, joyeuse. Il savait mener de front les affaires
et les plaisirs: une illustre alliance lui semblant nécessaire
pour faire oublier la bassesse de sa condition première et la
rapidité de sa fortune: il épouse la «belle Limeuil»--une des plus
séduisantes beautés de l'Escadron volant de la Reyne.--«Toutes
bastantes pour mettre le feu par tout le Monde», disait Brantôme.
Cette aimable personne avait été successivement adorée par les
plus nobles Seigneurs de la Cour avant de faire, en 1563, la
conquête de Condé, dont elle eut un enfant. A Dijon, pendant une
réception de la Reine, la demoiselle de Limeuil se trouva mal et
accoucha d'un garçon: «Pour une personne si avisée, écrit Mézeray,
on ne s'explique pas trop comment elle prit si mal ses mesures»;
scandale, indignation de la reine-mère; emprisonnement de la belle
Isabelle, que Condé, toujours amoureux, réussit à faire évader.
Mais les Protestants veillaient et réussirent à éloigner leur chef
de sa compromettante amie. C'est alors que se présenta Scipion
Sardini, le plus riche financier de l'époque, le banquier du roi,
du clergé, des seigneurs. Il sut se faire agréer, se maria, et
s'établit dans ce joli hôtel que nous admirons encore, cité par
Sauval comme un des plus beaux de Paris, au milieu des vignes,
des vergers et des champs que bordait la Bièvre. Il y vécut,
entouré de luxe, d'œuvres d'art, de livres et de fleurs; il y
mourut vers 1609, et dès 1636 l'hôtel était un hôpital qui, en
1742, fut transformé en boulangerie; et cette boulangerie dessert
aujourd'hui les Hôpitaux de la ville de Paris.
[Illustration: LE PONT DE CONSTANTINE ET L'ESTACADE.
Eau-forte de Martial.]
Longeons la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et, avant
de regagner la rive droite, arrêtons-nous respectueusement sur
le pont de l'Estacade, tout près du petit monument élevé par ses
admirateurs à l'illustre sculpteur Barye, le grand Barye qui,
méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait souvent le soir,
au sortir de son modeste atelier du quai des Célestins, oublier
ses souffrances et rêver, à cette place même, devant le splendide
panorama de Paris que couronne la noble silhouette du Panthéon.
C'est l'un des plus admirables aspects de la grande Ville.
* * * * *
Rien n'est plus relatif qu'une impression ressentie; pour
certains esprits amoureux du Passé, telle ruine est beaucoup plus
impressionnante que le plus moderne des palais, et aussi les rues,
les maisons, les pavés.
Il est une heure exquise pour évoquer l'âme du vieux Paris: c'est
le crépuscule.
La couleur particulière à chaque chose s'est fondue dans les
teintes générales que répandent le jour qui s'en va et la nuit qui
commence.
De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant
que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des
rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s'éveille,
les souvenirs s'animent, se précisent; on revit les scènes dont
ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend
les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches
sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve.
La vision est revenue!
Ce pont de l'Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme
pour ainsi dire à l'est l'antique Paris, est une des meilleures
places qu'il convient de choisir pour se donner cette fête intime.
La Ville s'endort dans le calme du soir; au loin sonnent des
cloches; les hirondelles passent en criant dans l'air embaumé de
la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et
qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble
s'endormir, l'âme du passé s'éveille. C'est l'heure souhaitée.
[Illustration: LE PONT-ROYAL EN 1800.
Boilly, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
LA RIVE DROITE
Le quartier de l'Arsenal,--construit sur l'emplacement de deux
Palais Royaux, l'hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles, et
le sol de l'île Louviers, réunie à la rive en 1843,--sert de
transition naturelle entre le vieux Paris et le Paris moderne.
Malgré son nom guerrier, le quartier de l'Arsenal est l'un des
plus paisibles de Paris. Depuis bien des siècles, les palais qui
y apportaient la richesse, le mouvement, la vie ont disparu; sur
leurs ruines, sur leurs immenses jardins, d'humbles rues paisibles
ont été édifiées; la rue de la Cerisaie, où le maréchal de
Villeroy reçut Pierre le Grand dans le somptueux hôtel Zamet; la
rue Charles-V, où, dans ce qui fut l'élégant logis de la marquise
de Brinvilliers, au numéro 12, une bonne sœur de charité en
cornette blanche distribue aujourd'hui de l'huile de foie de morue
et des chaussons de laine à des enfants pauvres et souffrants;
la rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis, où naquit
Victorien Sardou; c'est près de là que logea le grand Balzac: «Je
demeurais alors, dit-il dans son admirable récit _Facino Cane_,
dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue
de Lesdiguières; elle commence à la rue Saint-Antoine, en face
d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche dans
la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans
une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le
jour dans une bibliothèque voisine, celle de _Monsieur_. Quand il
faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon».
Elle existe encore en partie cette modeste rue de Lesdiguières;
sur l'emplacement qu'occupent les nos 8 et 10, on pouvait voir
encore, il y a quelques années, un des murs de clôture de la
Bastille; des maisons étroites y ont été plaquées, et, au nº 10,
c'est le mur même de la vieille forteresse parisienne qui forme le
fond de la loge de la concierge! Quelle destinée pour un mur de
prison!
[Illustration: HÔTEL DE LESDIGUIÈRES. Martial, _aq._]
De ce qui fut l'Arsenal, l'hôtel du Grand Maître subsiste
seulement, c'est aujourd'hui la «Bibliothèque de l'Arsenal»
(ex-bibliothèque de _Monsieur_ dont parle Balzac), un fier logis
qu'habita Sully, plein de livres sans prix, d'autographes,
d'écrits rarissimes: Dans un coffret fleurdelisé, on y peut
contempler le livre d'heures de saint Louis, à côté d'un fragment
de son manteau royal, à la soie bleue usée par le temps, semée
de fleurs de lis d'or, et le vieux livre porte cette inscription
vénérable: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa
mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle.
Voici la Bible de Charles V, avec cette note de la main même du
Roi: «Ce livre à moy, Roy de France»; à côté, un missel dont
chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au
pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore
le nom. Les manuscrits précieux, les reliures merveilleuses, les
éditions introuvables, les romans de Chevalerie, les classiques,
les poètes de tous les temps se retrouvent au grand complet dans
ce beau palais; les lettres de Latude, la boîte qui servit à
son attentat ridicule contre Mme de Pompadour, y voisinent avec
l'interrogatoire de la Brinvilliers et l'acte de décès de l'Homme
au masque de fer; les lettres d'amour de Henri IV, embrassant «un
mylyon de fois» la marquise de Verneuil, sont ici, comme aussi les
pièces relatives à l'affaire du Collier. Que de choses encore...!
[Illustration: BAL COMMÉMORATIF SUR LES RUINES DE LA BASTILLE
_Ici l'on danse._
D'après une gravure en couleur du XVIIIe siècle.]
Ajoutons que le conservateur, l'érudit Henri Martin, ses adjoints,
Funck-Brentano, l'historien de la Bastille, le pittoresque conteur
de tous ses drames, Sheffer, poète charmant et artiste accompli,
et Eugène Muller, sont non seulement des savants dont l'éloge
n'est plus à faire, mais d'aimables gens accueillants et courtois,
et vous comprendrez bien vite pourquoi l'Arsenal est un des coins
rares de Paris où il est délicieux d'aller travailler ou
flâner. C'est du reste une tradition dans la maison: Nodier, le
bon Nodier, qui fut l'un des prédécesseurs de M. de Bornier et du
maître J.-M. de Heredia, l'admirable auteur des _Trophées_, avait
su faire de l'Arsenal le centre du Paris littéraire et artistique.
Hugo, Lamartine, Musset, Balzac, Méry, de Vigny et Frédéric
Soulié s'y réunissaient; l'on y disait de beaux vers en regardant
le soleil s'irradier rouge et flambant derrière les tours de
Notre-Dame!
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
a écrit Vacquerie, en parlant de Hugo!
De ce qui fut la Bastille, rien ne reste que quelques pierres
qui formaient le soubassement d'une des fameuses tours. Elles
ont d'ailleurs été soigneusement déplacées et transportées quai
des Célestins, le long de la Seine, où elles sont visibles
aujourd'hui. C'est donc en vain que l'on chercherait une trace
quelconque de cette forteresse sombre sur laquelle planèrent
tant de légendes. La grande ombre de Latude elle-même ne s'y
reconnaîtrait plus; pourtant quelle place la légendaire Bastille
ne tient-elle pas dans l'histoire de Paris: cette Bastille que
le peuple stupéfié de sa si facile victoire, ne se laissait pas,
dès le 15 juillet 1789, de venir visiter avec un tel empressement
et une telle curiosité que le gouverneur Soulès, nommé par la
municipalité parisienne, dut devoir suspendre les visites, sous le
curieux prétexte «que de tels dégâts avaient été déjà faits à la
forteresse par les visiteurs, qu'il en coûterait plus de 200.000
livres pour la réparer». Réparer la Bastille! Les souvenirs
manuscrits de Paré nous disent les fureurs que cette étrange
prétention excitèrent chez Danton, sergent d'une compagnie de la
Garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à
cette consigne.
Danton se fait conduire devant le maladroit Soulès, l'empoigne au
collet et le traîne à l'Hôtel de Ville: la consigne est levée,
les visites continuent, et le citoyen Palloy peut enfin mettre en
coupe réglée la célèbre prison d'État; les pierres sont «taillées
en images de la forteresse, et dédiées aux départements et aux
assemblées» ou «en pierres commémoratives destinées à aiguiser
les courages». Palloy découpe les plombs sous forme de médailles
et fait des anneaux avec les chaînes de fer; avec les marbres, il
confectionne des jeux de dominos et a la délicate pensée d'offrir
l'un de ces jeux au jeune Dauphin, pour lui inspirer «l'horreur de
la tyrannie.»
Des bals sont ouverts sur l'emplacement de la Bastille, le vin
coule, les violons grincent, et les indiennes imprimées de
l'époque nous représentent les ruines de la vieille citadelle
parisienne surmontées de cette inscription: «Ici l'on danse».
Le vaste espace laissé vide par cette démolition était à combler.
Napoléon Ier, dont les conceptions artistiques étaient parfois
déconcertantes, y fit édifier, en 1811, par Alavoine, un projet
de fontaine étrange et d'aspect bizarre: un éléphant colossal de
vingt-quatre mètres de hauteur jetant l'eau par sa trompe.
Bâti provisoirement en plâtras et en torchis, cet éléphant
s'effrita vite sous l'action du temps et de la pluie; ce fut
bientôt une lamentable ruine entourée de planches disjointes. Les
gamins du quartier s'y livraient à des luttes homériques, mais les
vrais familiers de l'éléphant étaient les rats qui y avaient élu
domicile, à ce point que, lorsque la démolition fut commencée, de
véritables battues avec hommes et chiens durent être organisées,
et pendant de longs mois ces affreux rongeurs envahirent le
quartier terrorisé. En 1840, la colonne actuelle fut érigée;
depuis, le génie de la Liberté pose sur Paris un pied léger et
le beau lion de Barye veille sur le repos des victimes de 1830
inhumées dans la crypte du monument.