est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses
presses et son imprimerie. Au nº 14, dans la cour d'un vieil
hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s'élevait jadis
la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d'entrée, les
escaliers desservant les loges d'artistes, les coulisses, le
plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore.
Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689, _Phèdre_ et
le _Médecin malgré lui_, et y donnèrent leurs représentations
jusqu'en 1770.
[Illustration: SALLE DE L'ANCIEN THÉATRE-FRANÇAIS.]
Les encyclopédistes, d'Alembert, Diderot et ses amis, se
réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un
beau balcon de fer, d'où il était charmant de voisiner avec le
balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre au XVIIIe siècle,
le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la
veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles,
vibrante d'enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son
admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue
de Tournon, l'hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore.
Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris.
Elle n'a pas été modifiée.
Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre
1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L'une d'elles,
Mlle Ribault, dessinatrice au _Petit Courrier des Dames_, dirigé
par M. Thiéry, eut la force d'écrire sur un paravent avec son
doigt trempé dans son sang: «L'assassin, c'est le commis de M.
Thi...». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain.
* * * * *
Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme
encore cette Rive gauche.
Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins
mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où
l'herbe pousse et dont les nobles mais tristes façades ne
laisseraient jamais deviner les richesses qu'ils contiennent.
Beaucoup se rencontrent aux alentours de l'hôtel des Invalides.
D'autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne,
rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore
rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte
d'illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne
Lecouvreur habitèrent l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement
du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette
maison qui porte le nº 21, est aujourd'hui une pension de jeunes
filles!--Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l'imprimerie où
il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier.
C'est là que se passa le drame sentimental et commercial dont
MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d'éloquente façon,
l'inoubliable et poignante histoire.
Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore
visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent!
Quai Voltaire--ex-quai des Théatins--habitèrent Vivant-Denon,
Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard,
Gluck, et Voltaire... qui y mourut et dont le cadavre, revêtu
d'une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un
voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d'une berline de
voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l'hôtel de M. de Villette,
(dont l'entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé
hors Paris, à l'abbaye de Scellières, en Champagne.
L'appartement où s'éteignit Voltaire n'a pas été modifié,
la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux,
ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans
l'épaisseur des murs.
L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire
qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des
Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de
réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus
élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens.
D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus
nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature,
des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la
France dans l'un des plus jolis décors de Paris.
Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables
escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les
combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on
renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de
musique.
[Illustration: LA FAÇADE DE L'INSTITUT
D'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.]
Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers
de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus
beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs
passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je
n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, les _grafiti_
que la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris,
loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants
artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre
de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet
renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai
discret,--n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien
gaulois.
Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à
l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre
Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de
1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame
Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y
habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de
gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que
logeait--s'il faut en croire ses mémoires--Bonaparte pendant ses
très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries
sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée
et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses
espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place,
il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient
beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi,
tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre
voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il
devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.
Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est
féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé
des fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des
bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le
ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement
entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des
bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.
[Illustration: LES CARDEUSES DE MATELAS
Eau-forte de A. Lepère.]
[Illustration: LE PONT DES ARTS.
Eau-forte de A. Lepère[4].
[Note 4: Qu'il nous soit permis--une fois de plus--de
remercier publiquement notre cher ami, le maître A. Lepère qui
nous a permis de puiser dans son œuvre admirable.--G. C.]
Que d'étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers
et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de
sable, douaniers et cardeurs de matelas, pêcheurs à la ligne,
amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c'est
une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage
particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde
bizarre entrevu du Pont des Arts!
[Illustration: BERGES DE LA SEINE
Lithographie de A. Lepère.]
[Illustration: ENTRÉE DU GUICHET DU LOUVRE.
Fragment d'une aquarelle de Baltard.
Musée Carnavalet.]
[Illustration: PARIS VU DE LA POINTE DE LA CITÉ. (Photographie
prise vers 1867).]
D'un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes
des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, à l'horizon,
les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de
l'autre, c'est tout l'ancien Paris, une suite de monuments
auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie,
la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois,
Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité.
[Illustration: UNE VUE DE SEINE.
Robert Dupont, _del._]
La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté
plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards,
les annonces éhontées, s'effacent.
La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et
un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous
le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont
les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision!
C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!
En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si
pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine,
la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue
Contrescarpe-Dauphine,--actuellement rue Mazet,--les restes de
l'ancienne auberge du _Cheval-Blanc_. Les écuries y existent
encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques
auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette
vaste cour s'emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans
et à Blois, et la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de
poussière, au milieu de claquements de fouet, d'appels de cornet,
de cris d'adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient,
les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons
juraient... Aujourd'hui, la vie s'est éteinte, mais le décor est
demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point
que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C'est
sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!»
[Note 5: Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le
jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc--si
délicieusement évocatrice--n'existe plus... Le pic du démolisseur
a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne--immense,
confortable et hideuse--a remplacé l'ancienne auberge du XVIe
siècle!]
[Illustration: LE PONT-NEUF VERS 1855.
D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.]
La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se
donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent
dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George
Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres.
Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent
Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage
du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola
plaça son terrifiant roman _Thérèse Raquin_.
Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais
étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre
frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient
semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée
il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin.
Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier
Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts
dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique
était restée la même depuis soixante ans et la marchande
assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait,
étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin».
Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer
l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine,
sans songer à ce douloureux passage de la préface du _Fils
Naturel_, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir
du retour de la première représentation, à l'Odéon, de _Charles
VII chez ses grands vassaux_, le 20 octobre 1831.
La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux.
C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait
de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant;
il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes
appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste
civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais
de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre
de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide
et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les
angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites
jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!
* * * * *
En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue
Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la
petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était
écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait
des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton
lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer
chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait,
c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus
de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que,
le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour
lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la
petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalement
à l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de
l'échafaud!
[Illustration: LE PONT-NEUF EN 1889.
Saffrey, _del._]
En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel,
puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette
vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle
a perdu la si bizarre maison dite _le Château Rouge_, ou plus
prosaïquement «la Guillotine».
Dans ce qui fut, au XVIIe siècle, une somptueuse demeure--l'hôtel,
dit-on, de Gabrielle d'Estrées--derrière le haut et vaste perron
qui occupait le fond de la cour, le logis s'ouvrait enfumé,
sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice.
Il fallait passer par-dessus des corps d'ivrognes et d'ivrognesses
pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher
une façon de gîte, une heure d'oubli. C'était hideux et lugubre.
Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs
études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le
personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans
toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans la _Damnation
de Faust_. De récents travaux d'édilité et d'assainissement ont
fait disparaître le Château-Rouge.
* * * * *
Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles
maisons étale autour de l'antique église gothique cette «flore
de pierres», l'une des plus curieuses peut-être de Paris; l'une
de celles qui gardent le mieux les traces d'un passé d'art, de
recueillement et de prière.
Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer
cette forêt de fines sculptures dont est décorée l'abside, ont,
hélas, laissé d'insuffisants successeurs.--A côté d'anciens
vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et
modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin
le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se
complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse
que trop voir les traces de mutilations successives dont fut
victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère
actuel est construit sur l'ancien cimetière où, en 1461,--nous
apprend l'érudit M. de Rochegude,--fut publiquement tentée la
première opération de la pierre sur un condamné à mort..., qui
guérit, l'heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce
quartier est l'un des plus grouillants de Paris, et parfois c'est
une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins,
les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés
aient laissé là leurs descendants les plus directs.--On y vit dans
la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une
odeur d'alcool flotte dans l'air au coin de chaque carrefour,
les mastroquets, les bars, regorgent de clients.--Une partie de
l'argent mendié ou volé à Paris se dépense ici!
[Illustration: LA RUE GALANDE.
Lansyer, _pinxit_. Musée Carnavalet.]
Saint-Médard est tout proche, avec son petit square
poussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l'extrémité de la rue
Monge, au coin de la rue Mouffetard. C'est une église lugubre et
pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans
de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il
est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses
miracles, où la Cour et la ville s'étouffaient dans le petit
cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur
laquelle on inscrivit le fameux distique:
De par le Roi, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu.
La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante
de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les
portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe
siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de
terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son
tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au
milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères
jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans
la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un
passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y
eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard.
Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale,
peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs
d'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le
chou-fleur!
[Illustration: LA PLACE MAUBERT.
Lansyer, _pinxit_.]
[Illustration: ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.
A l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert
Eau-forte de Martial.]
La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges;
maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose
dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé
en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette
«plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée,
étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire
de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait
presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté,
impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame
de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien
conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver
son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de
succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de
vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se
servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de
faire disparaître ses sœurs et son mari.
En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses
écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine
possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert.
Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son
ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée
rétrospectif de chirurgie[6].
[Note 6: L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la
«_Maison des Étudiants_».]
* * * * *
Tout près, la rue Maître-Albert,--qui, jusqu'en 1844, s'appela
«rue Perdue»,--doit son nom actuel au dominicain Maître Albert,
lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place
Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd'hui
repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux
nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les
soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour
aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait
en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de
la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV,
Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands
seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux
de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal
de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa
bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine.
De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette
triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le
7 février 1820.
[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-NICOLAS-DU-CHARDONNET ET LA RUE
SAINT-VICTOR.
Dessin de Heidbrendk. Musée Carnavalet.]
Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les
deux églises les plus proches; l'une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet,
a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la
direction de l'abbé Dupanloup, l'éminent philosophe E. Renan
fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans
les _Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse_ les pages admirables
que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans
cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du
champ de chardons bien connu des étudiants de l'Université de
Paris au Moyen Age, était alors le centre d'un quartier riche,
habité surtout par la magistrature... L'internat me tuait...
Je n'étais pas le seul à souffrir... Mon meilleur ami, un jeune
homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent
cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se
montraient bien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus
âgé que moi, m'avouait que chaque soir il mesurait la hauteur
du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue
Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences,
j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des
mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j'avais
entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que
j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient
en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires,
j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait...»
La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle
Saint-Charles, de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et
aussi Pierre de Chamousset, l'inventeur de la petite Poste aux
lettres... Parisiennes, bénissez sa mémoire!
[Illustration: LA RUE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.]
L'église Saint-Julien-le-Pauvre est affectée au culte grec.
Elle tombe en ruine, cette triste chapelle enclavée dans les
anciens bâtiments de l'Hôtel-Dieu; une margelle bouchée de
puits d'où sortent quelques pauvres herbes, semble en garder la
porte, qui s'ouvre sur une cour sale, encombrée de détritus, où
picorent quelques maigres poules. En ce coin de misère et de
souffrances, les murs sont humides et noirâtres; dans ces cours
sombres, poussent difficilement quelques arbres rachitiques.
Il y a trois ans encore, de temps en temps, s'y arrêtaient des
civières ou des voitures d'ambulances: on en descendait les
malheureux qu'un accident, un crime ou la maladie avaient frappés
brusquement dans la rue. Dans ce grand Paris indifférent, affairé,
partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l'épave humaine
était apportée à l'Assistance publique, dans cette triste rue
Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la
vie achevaient leur misérable existence, à l'ombre de la vieille
église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours
dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre
silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les
pires misères du pauvre peuple parisien.
* * * * *
Pour nous reposer de ce pénible spectacle, reprenons les
admirables quais parisiens, suivons ce beau fleuve, si vivant
sous les jeux de lumière du jour et les coups de lune de la nuit,
longeons la Seine, le plus gai, le plus merveilleux spectacle que
nous offre Paris; passons devant les beaux hôtels des Miramionnes,
de Nesmond, du président Rolland, devant la Halle aux Vins, ces
«catacombes de la soif», et arrêtons-nous au vieux Jardin des
Plantes, cher à Buffon; un reste du charme des choses passées et
non encore abolies y subsiste encore!
Les arbres sont séculaires, les décors des charmilles n'ont pas
été modifiés; il est des coins de volières et de huttes à chèvres
qui sont tels que Daubigny et Charles Jacques les dessinèrent en
1843, pour l'illustration du bel ouvrage édité par Curmer.