et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et
quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin
résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer
dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie,
et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée
et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du
peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric
Besnard, replaçait l'inscription _Aux grands hommes la Patrie
reconnaissante_ sur le beau temple édifié par Soufflot, que la
Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.
Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus
souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à
la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les
jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut
construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois
loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.
Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit
ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner,
et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses
constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité.
Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent;
une folle terreur succède à l'émerveillement: «Le monument va
s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de
la Sorbonne».--On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire;
mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de
tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son
œuvre.
En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands
Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le
corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone
et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient
les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque.
[Illustration: Saint-Aubin, _del._
LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.]
Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon--c'était le nom
nouveau de l'église désaffectée--qu'un court séjour, car le 27
novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après
avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces
qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte
de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de
grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera
retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La
sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça
Mirabeau,--pas pour longtemps, toutefois,--car, quelques mois plus
tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la
fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire
et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le
corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de
la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal,
escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par
les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en
costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas
marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour
faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout
prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège:
Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la
Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os,
crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou
s'abriter sous des parapluies.
C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au
Panthéon!
[Illustration: PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.
Meunier, _fecit_. Musée Carnavalet.]
J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794;
son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en
fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la
nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la
circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que
celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et
«l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait
lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec
les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux
et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement
voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une
journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut
amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations
d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous
l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin,
le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent
inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes
contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole.
Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul
Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se
surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué,
sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux
cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image
rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur
indomptable héroïsme.
Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites
rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des
collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.
La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé,
avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre
les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés;
et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue,
l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires
de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue
des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs
délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent;
et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette
rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du
Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons
noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et
fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair.
Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des
Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges
Cadoudal sauta--à sept heures du soir, le 9 mars 1804--dans le
cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui
avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la
rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé,
toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi
par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur
lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de
l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et
blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un
chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez
le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses
réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un
agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant
arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut
reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque
gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore,
répondit-il, mais je puis assurer que je ne l'ai pas fait
contrôler en France!»
[Illustration: Maréchal, _del._ LE LUXEMBOURG VERS 1790.
Bibliothèque Nationale.]
Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg,
où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans
bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour
le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement,
avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI
et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce
lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg
dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la
Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile
ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible,
le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était
amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally
se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David,
après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il
pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de
Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi
de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants,
des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et
de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et
aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où
tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et
de douleur, de rires et de sang. C'est que chaque rue, chaque
carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre
cortège ou célébrer quelque fête de victoire.
Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou
d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il
n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve,
des giroflées et des chansons.
* * * * *
[Illustration: BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
Collection du Musée Carnavalet.]
La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle
de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à
l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore,
au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où
entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui
constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre;
le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent
les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique,
ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire,
au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des
sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les
signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours,
anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin
de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia
Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque,
Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions,
rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où
était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur
sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un
bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre
impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la
Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu
m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire
sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait
cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient
ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera
bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»
En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le
Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la
Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de
vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la
Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour
et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes,
toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et
la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du
9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à
Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet,
à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui
restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais,
puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant
Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance
s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq
heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous
le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient
fauché la Convention.
En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne
de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d'Houdetot logeait
au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait
errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait,
presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue
Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs
de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez
Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il
termina,--dans quelles horribles conditions,--son _Tableau des
progrès de l'esprit humain_: Sa femme vivait à Auteuil, elle y
faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra
davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile
une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril
1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la
barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le
bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé
Cabanis, s'échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans
la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver
chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé.
Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant
de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il
mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté,
il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et
c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la
maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en
pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre.
Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de
gloire et de misère.
[Illustration: SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARIS
les 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la
République.--Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)]
Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux
tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de
son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette
imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables
boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages,
lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile
Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il
aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on
félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms
déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis,
par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1,
rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au
troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort
de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit
tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux
acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit
sur l'échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de
s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang.
Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue
Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue
Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots
quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par
cela même pleins d'un charme infini.
On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries
liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux
commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands
d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière
de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre
débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés,
très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses
personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou
en regrettant les temps qui ne sont plus!
Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de
mouvement, de tramways et de «Métro», c'est le refuge du passé,
le quartier de la prière, du silence et de l'oubli; là semblent
vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui
sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans ses _Mémoires
d'Outre-Tombe_.
Les vieux hôtels y abandonnent.
[Illustration: BASSIN DU LUXEMBOURG
Eau-forte de A. Lepère.]
Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoque les plus
illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon,
Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully,
Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc...
Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se
retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en
toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge
de la _Coupe d'Or_, à l'angle de la rue de Varenne, célèbre dans
l'histoire de la Chouannerie. Les héros de _Tournebut_, l'œuvre
charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le
plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l'un des
rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s'y
cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs
royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions
relatives à l'enlèvement de la Convention.
* * * * *
Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d'émigrés et de
chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache»
fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous
rapporte qu'il suffisait de se glisser derrière le tableau qui
servait d'enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la
rue, puis de rabattre sur soi l'un des volets de la chambre
contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller
la maison, ce dont d'ailleurs elle ne se fit pas faute.
Puis nous rencontrons l'Odéon, le vieil Odéon, toujours solide
malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l'objet, avec
ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs
vont «consulter» les dernières productions de la littérature
contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins
feuilletés d'un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux
pages non encore coupées!
[Illustration: GALERIE DE L'ODÉON (RUE ROTROU).]
C'est sous _trois_ arcades de cette galerie Odéonesque qu'en
1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest
Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables,
bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors
d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les
beaux et bons livres qu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient
si bien faire aimer.
[Illustration: RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.
Ancienne rue des Cordeliers.
(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat
fut assassiné.)
Dessin de A. Maignan.]
Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et
progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés
du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant
de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné
lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalage _L'Origine des
Espèces_, de Darwin (450 pages)!
D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume
commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des
trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur
leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe
philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins
aux profits et pertes!
* * * * *
Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée
Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des
Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la
percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut
assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain,
dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons
aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux
ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des
victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par
le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le
sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles
des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent
venir contempler l'ouvrage;--les boutiquiers du quartier,
témoins bienveillants, donnaient des détails.--Elles ont vu
Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer
des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit _Tape-Dur_,
qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa
longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un
bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la
poitrine délicate.
Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent
de cette épouvantable tuerie.
* * * * *
Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où
retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit
jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il
est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur,
d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la
Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir
de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors
intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal
avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel;
le Camille du Palais-Royal, de la _Lanterne_, des _Révolutions de
France et du Brabant_, du _Brissot dévoilé_; le Camille enfin du
_Vieux Cordelier_, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où
il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à
l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève
aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].
[Note 3: Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis
le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de
Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de
cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet:
grâces leur soient rendues.]
[Illustration: DÉMOLITIONS SUR L'ACTUEL EMPLACEMENT DU BOULEVARD
SAINT-GERMAIN.]
La cour de Rohan (qui devrait s'écrire _de Rouen_, car elle
dépendait, au XVe siècle, de l'ancien hôtel possédé par le
cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de
la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un
mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan
si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison
qu'habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l'on retrouve le
«pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures,
les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui
gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté
de lilas et de gazon--hélas disparu depuis l'an dernier.--Cette
muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur
d'enceinte de Philippe-Auguste dont la base d'une des tours se
retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier
qui y a installé sa forge!
Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d'un
pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et
l'on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne:
«On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la
plaque indicatrice du journal _le Ciel_, au quatrième, la porte à
gauche!
[Illustration: LA COUR DE ROHAN EN 1901.
Aquarelle de D. Bourgoin.]