Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois,

on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de

Justice (1909).

Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là,

devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les

sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4

heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous

l'œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son

bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des

victimes qui «allaient là-bas».

[Illustration: L'ÉGLISE SAINT-BARTHÉLEMY ET LA PETITE PLACE EN

FACE LE PALAIS DE JUSTICE.]

C'est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre

1793, partit pour l'échafaud, les cheveux coupés et les mains

liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s'était

écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait

l'angle du quai de l'Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à

quelques mètres de la Conciergerie!

Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire

et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous

les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait

à l'échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le

chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la

place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l'autre rive

de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une

dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la

masse imposante du Panthéon français, c'était le nom nouveau de

l'église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser

et de vouer au culte de nos gloires nationales.....

La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple

guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés

verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du

Palais de Justice.

Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai

furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine

et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le

vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de

Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l'abbesse

de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les

princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les

généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus

nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus

misérables franchirent ce seuil sinistre.

Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet

escalier, devant les charrettes.

Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les

hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant

l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui

allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite

dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite

salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait

l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des

malheureux qu'on lui livrait.

Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres

occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes

placées le long du mur supportaient les hardes laissées par

les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur

avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre

de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les

longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si

bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau

allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et

reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents,

tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles

des êtres chers que renfermait la sinistre prison.

[Illustration: LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.

Eau-forte de Toussaint.]

«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires,

deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient

dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et

le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou

sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils

allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes

et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient

qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long

supplice.

«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient

pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles

qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour

n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.»

Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui

parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des

prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés

par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre

cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris

entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage

inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours.

On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser

d'adieu, les dernières tendresses.

Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée,

grinçante comme autrefois, et il est facile d'évoquer les fantômes

qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile

Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte

Corday l'ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares

femmes qui aient tremblé devant la mort--«Encore une minute,

monsieur le Bourreau»--s'y est cramponnée!

Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé

«la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine

sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur

exécution, les seuls vestiges de l'ancienne prison; plus loin, un

gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre

parcours des condamnés, et ferme l'ancienne entrée du greffe de la

Conciergerie.

Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée;

arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les

trente-cinq derniers jours qu'elle avait à vivre, fut enfermée

Marie-Antoinette.

La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien

des choses, a commencé par ce triste lieu. D'abominables verrières

colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois

quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la

Reine, à qui l'humidité de la prison et le manque de soins avaient

abîmé la vue, allait quêter un peu d'air et de jour.

[Illustration: DÉGAGEMENT DE LA PLACE DU PALAIS-DE-JUSTICE.

Meunier, _pinxit_.]

Le carrelage seul subsiste de cette pièce de trois mètres sur

cinq, qu'un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient

en permanence deux gendarmes geôliers; c'est là qu'agonisa

lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée

d'inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à

la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et

dont la dernière dame d'atours fut l'humble servante Rosalie

Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur

de la compromettre ou de l'affliger», lui jeta sur les épaules

un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour

l'échafaud.

Contraste saisissant: ce cachot lugubre n'est séparé que par une

mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire

fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause

de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui

faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la

fête de l'Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme

un hideux paquet.

Sinistre, muet, ne donnant d'autre signe de vie que les

soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances,

impassible devant les insultes des lâches qui l'acclamaient la

veille, l'Incorruptible y attendit qu'on vînt le prendre pour

l'attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les

huées de tout un peuple, le traîna jusqu'à l'échafaud.

Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier

en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal

révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque

totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands

drames se jouèrent.

Seul tableau de Boilly--_Le Triomphe de Marat_--figurant au musée

de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire.

«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement

de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle

d'aboyeurs et de fidèles!

Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief

représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches,

avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»--C'est là!

La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland

s'appelait _salle de la Liberté_. Dans l'autre salle, dite _salle

de l'Égalité_, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann,

Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de

l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante

voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées

ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la

Seine.

[Illustration: LE TRIOMPHE DE MARAT.

Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)]

Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de

Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe

de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de

cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles

et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous

les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne

subsiste aujourd'hui!

Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On

y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On

y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres

fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a

vu tant d'illustres agonies! _Immane nefas_, répétait Paul-Louis

Courier.

Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse

place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques

de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas

aux Académies officielles.--Le Musée Carnavalet possède un bien

amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai

1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque

de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour

de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet,

«lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence--dans la

matinée--de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait--et

c'était le cas en 1783--la fête était remise au jeudi suivant: les

tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des

tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la

façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque

sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de

Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin

y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée

aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport

de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728,

Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre,

_la Raie_ et _le Buffet_, qui sont aujourd'hui deux des gloires de

l'École française au Musée du Louvre.

Jusqu'à la Révolution, cette petite manifestation artistique

passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place

Dauphine, les façades roses des deux maisons d'angle et le vieux

Pont-Neuf--décor exquis, pittoresque et charmeur--encombrés

d'amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d'artistes,

d'aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés,

babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai,

devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la

place Dauphine!»

[Illustration: PLACE DAUPHINE EN 1780.

Dessin de Duché de Vancy. «L'Exposition de la Jeunesse». (Musée

Carnavalet.)]

[Illustration]

L'ILE SAINT-LOUIS

L'Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la

Cité. C'est une manière de province dans Paris. Les rues y sont

silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs,

pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs

hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture

sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier.

La flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile met sa note

élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d'Orléans

et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue

Saint-Louis, se dresse l'admirable hôtel Lambert, ce chef-d'œuvre

de l'architecte Le Vau, que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin

de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y

peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses.

C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame

du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert

rayonnait sur Paris ébloui.

Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur

furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre

de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une

grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux

répartis çà et là.

Enfin--déchéance suprême--l'hôtel fut occupé par des fournisseurs

de lits militaires: les fines sculptures, les peintures

somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse

poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande

galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël,

des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de

femmes se mirent à coudre des toiles grossières.

Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la

sauva de la ruine.

[Illustration: LA POMPE NOTRE-DAME.

Meryon.]

En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied

duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la

première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme

pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds

sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de

l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École

militaire, et la première vision que le futur César eut de ce

grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame,

la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de

Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre

dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y

déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!

On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de

l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du

Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses

incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé,

et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2].

[Note 2: Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de

Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron

Pichon, fils du collectionneur célèbre.]

Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux

bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont

de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile

Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier,

y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint

ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond

de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,--jadis rue de

la Femme-sans-Tête,--a vu défiler toute la Pléiade romantique,

continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les

amoureux du Paris d'autrefois.

C'est enfin du quai Bourbon qu'il faut se donner la joie de

contempler l'un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de

soleil sur Paris.

La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et

superbe silhouette sur l'or empourpré du ciel en feu. Toute la

ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant

que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle,

les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les

campaniles de l'Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d'histoire,

s'illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine

charrie de l'or en fusion.

C'est une sublime apparition.

[Illustration: ILE SAINT-LOUIS.

Aquarelle de Houbron. Collection Georges Cain.]

[Illustration: Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle

de Saint-Aubin.)

Musée Carnavalet.]

LA RIVE GAUCHE

Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs.

C'est là que l'occupation romaine a laissé les traces les plus

profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les

Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et

l'initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses,

servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues,

entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou

du XVe siècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout

récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, près du

Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel,

mais la gloire de la rive gauche, c'était surtout l'Université et

la Sorbonne.

Il en reste peu de choses aujourd'hui, de ces vieux murs, mais, il

y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore

beaucoup du pittoresque de jadis.

Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons

du XVIIe siècle, et surtout--terrible souvenir--la porte aux

lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille

Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études

sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien

triste aussi, j'en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse

avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres

d'arrêts, perchées sous les toits, où l'on gelait si fort en

hiver, et où l'on étouffait si bien en été, ces arrêts où la

tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du

cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux

bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit--qui nous

rendait rêveurs--fait par les étudiants tapageurs.

[Illustration: COLLÈGE LOUIS-LE-GRAND.

H. Saffray, _sculp._]

Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions

pâles, fiévreux, anxieux, l'apparition de la petite affiche

blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au

baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l'on mourait

de peur à l'idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme

on bénissait les dieux d'avoir pour examinateur l'indulgent et

spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n'a pas vieilli.

[Illustration: COUR INTÉRIEURE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.

Eau-forte de Martial.]

A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de

la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante, si grouillante avec ses

vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels,

ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École

polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce

quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté.

* * * * *

Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois

l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore

et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve

décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes

grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses,

un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de

Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours

hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les

maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes

s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église

Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres

de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal,

Racine, Boileau. Un crime s'y commit:

Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de

Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des

chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On

vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu

de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné

par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la

juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps

son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait

planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque

de Paris!

[Illustration: RUE CLOVIS EN 1867.

Dessin de A. Maignan.]

C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette

charmante église:

Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le

porche.--Toute une librairie liturgique se débite sous des

parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands

d'oranges,--Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des

Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints,

Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images

saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des

médailles, des scapulaires--malheureusement ces objets valent

plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur

artistique.--Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des

plus jolis décors de la grande Ville.

Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine

où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore

debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à

deux pas du collège des Écossais,--actuellement «Institution

Chevallier»,--converti, comme la plupart des maisons d'éducation,

en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après

avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent

l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue

Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal).

L'on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue

Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que

faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent

Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse

sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les

clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des

trombes d'eau, en plein orage,--cet orage qui, dispersant les

bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit

aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison

Commune.

Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par

la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se

suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter

sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas

d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au

parapet du quai, «il faisait le mort». «--Jetons-le à l'eau,

hurlèrent des voix féroces.--Pardon, citoyens, murmura Couthon,

mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud.

* * * * *

Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des

Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église

et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand

artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés»,

vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la

chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l'armature et

le treillage en fer».

Coins de Paris · 第 2 / 9 段