Dessin original de G. de Saint-Aubin. (Collect. G. Cain.)]

_Georges Cain_

_Coins_

_de Paris_

[Illustration: PARIS]

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, rue Racine, 26

Coins de Paris

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

_Couronnés par l'Académie française_

=Coins de Paris=, un volume grand in-16, orné de 105 illustrations,

d'après les curieux documents fournis par l'auteur (_12e mille_).

=Promenades dans Paris=, un volume grand in-16, orné de 125

illustrations et plans, d'après les documents de l'auteur (_24e

mille_).

=Nouvelles promenades dans Paris=, un volume grand in-16. orné de 135

illustrations et de 20 plans anciens et modernes (_14e mille_).

=A Travers Paris=, un volume grand in-16, orné de 148 illustrations et

de 16 plans anciens et modernes (_10e mille_).

=Les Pierres de Paris=, un volume grand in-16, orné de 133

illustrations et de 6 plans anciens et modernes (_8e mille_).

=Le Long des rues=, un volume grand in-16. orné de 132 illustrations

et plans (_7e mille_).

=Environs de Paris= (_1re Série_), un volume grand in-16, orné de 130

illustrations et de 3 plans anciens (_8e mille_).

=Environs de Paris= (_2e Série_), un volume grand in-16, orné de 107

illustrations et plans _6e mille_.

=Tableaux de Paris=, un volume grand in-16, avec 113 illustrations et

plans.

=Les Théâtres de Paris= (=Le Boulevard du Crime, Les Théâtres du

boulevard=), avec 376 reproductions de documents anciens. Un volume

grand in-16 jésus.

[Illustration: RUE DU CHAUME EN 1866 (AUJOURD'HUI RUE DES

ARCHIVES) HÔTEL DE SOUBISE--TOUR DE CLISSON.

Dessin de A. Maignan.]

_Ouvrage couronné par l'Académie Française_ (Prix Berger 1907)

GEORGES CAIN

Conservateur du Musée Carnavalet et des Collections historiques

de la Ville de Paris

Coins de Paris

PRÉFACE

DE

VICTORIEN SARDOU

de l'Académie Française

_Avec 105 illustrations documentaires_

_Nouvelle Édition_

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays.

A G. LENOTRE

En témoignage de très sincère affection.

G. C.

Décembre 1905.

PRÉFACE

_Petit-fils et fils de deux artistes d'un rare mérite et d'une

juste célébrité: P.-J. Mène et Auguste Cain; mon excellent ami

Georges Cain a suffisamment prouvé qu'il est le digne héritier

de leur talent. Il veut constater aujourd'hui qu'il sait, comme

disaient nos Anciens, «manier la plume aussi bien que le crayon» &

que le Musée Carnavalet n'a pas seulement en lui le Conservateur

actif & passionné que nous voyons tous les jours à l'œuvre, mais

aussi le guide le plus éclairé en fait d'érudition parisienne, &

il a écrit ce livre charmant qui évoque à mes yeux le Paris de mon

enfance et de ma jeunesse;--ce Paris d'autrefois qui a subi

bien des transformations au cours des siècles; mais pas une aussi

rapide, aussi complète que celle dont j'ai été le témoin.--C'est

au point que j'ai peine à retrouver dans certains quartiers, sous

la ville de Napoléon III, celle de Louis-Philippe, qui serait

aujourd'hui inhabitable, étant données les exigences de la vie

moderne, mais qui répondait aux besoins et aux habitudes de son

temps. On s'accommodait de défauts que l'on jugeait inévitables,

aucune capitale n'en étant exempte. Et, en somme, avec ses tares &

ses verrues, ce Paris-là avait bien aussi son charme!_

_La plupart de ses rues étaient très étroites et dépourvues de

trottoirs. Il fallait se garer des voitures sur le seuil des

boutiques, sous les portes cochères ou à l'abri de bornes plantées

çà & là, à cet effet. Toutefois, là où la circulation était

la plus active, le piéton courait moins de risques à cheminer

sur la chaussée qu'à traverser aujourd'hui le Boulevard... Ce

Boulevard, qui ne voyait passer alors qu'un omnibus tous les

quarts d'heure, desservant la place de la Madeleine & celle

de la Bastille; où l'on redoutait si peu d'être écrasé, que,

devant la Madeleine, j'ai vu les curieux faire cercle autour du

bâtonniste, à la place même où est aujourd'hui le refuge, et que,

sur la place de la Bastille, je jouais tranquillement au cerceau

autour de l'Éléphant & de la Colonne de Juillet. On n'avait guère

à craindre dans tout Paris que les éclaboussures des ruisseaux

coulant au milieu des rues... quand ils coulaient; car, par les

grandes chaleurs de l'été, les eaux ménagères y croupissaient

jusqu'aux pluies d'orage. En hiver, la neige n'étant jamais

balayée, & l'emploi du sel étant inconnu, c'était chose horrible

que le dégel! Tous les recoins des maisons mal alignées étaient

consacrés aux dépôts d'ordures & aux libertés qu'autorisait chez

les passants l'absence de kiosques dont l'installation s'est fait

trop longtemps désirer. Ces rues enfin, à cause même de leur

étroitesse, étaient plus bruyantes que les nôtres. Le roulement

des lourds camions sur de gros pavés arrondis, mal ajustés, où

ils rebondissaient en ébranlant les maisons & les vitres, les

cris incessants des marchands et marchandes de fruits, légumes,

poissons, fleurs, etc... poussant leurs charrettes à bras, des

marchands d'habits, de parapluies, de petits balais; des vitriers

& des ramoneurs; la sonnerie des fontainiers soufflant dans leurs

robinets; l'appel des porteurs d'eau, faisant claquer à tour de

bras les anses de leurs seaux; les chanteurs ambulants portant

de cour en cour leurs clarinettes & leurs tambours de basque:

tout cela en somme était la gaieté de la rue. Ce qui n'était pas

tolérable, c'était l'obsession des orgues de barbarie, se relayant

sous vos fenêtres, sans répit, du matin au soir, & vous infligeant

un supplice auquel aujourd'hui encore je ne songe pas sans colère!_

[Illustration: LA PLACE DE LA BASTILLE ET L'ÉLÉPHANT.

Lithographie de Ph. Benoist.]

_Enfin l'éclairage de ces rues était déplorable. La plupart en

étaient encore au réverbère, dont l'allumage sur la chaussée

arrêtait toute circulation. Mais, en revanche, la ville était

mieux gardée, la nuit, qu'elle ne l'est présentement, grâce aux

rondes, des «patrouilles grises» qui circulaient sous le manteau,

à pas lents, à la file indienne, rasant les murs et se croisant

en route, de façon à se prêter main-forte au moindre appel.

Heureux temps où, à une heure du matin, dans mon quartier désert,

j'étais assuré de me heurter à l'une d'elles, et où l'on pouvait

s'attarder, sans revolver en poche. C'est, dit-on, que Paris était

moins grand, moins peuplé, & la tâche de la police plus facile.

C'est à elle à mesurer la protection sur le danger & le nombre

de ses agents sur celui des malfaiteurs, pour qui, du reste,

on n'avait pas alors les affectueux égards qu'on leur prodigue

aujourd'hui._

_Pour se faire pardonner ses rues étroites, mal pavées, mal

éclairées, mal entretenues, Paris avait alors un attrait qu'il n'a

plus:--ses jardins._

_On se le figure comme un fouillis de vieilles maisons, privées

de jour, d'air salubre & de verdure. En réalité, les maisons

vieilles ou neuves n'existaient qu'en bordure sur la rue. Derrière

elles, dans tout l'espace compris d'une rue à l'autre, de vastes

enclos leur assuraient le soleil, le silence & la verdure, dont

elles étaient privées sur leurs façades. Nombre d'habitations

s'étaient taillé, dans le morcellement des anciens hôtels & des

communautés religieuses des derniers siècles, de grandes cours

& des jardins particuliers qui, séparés par de basses clôtures,

se prêtaient mutuellement leurs ombrages. Il en était ainsi dans

toute la ville, sauf dans la Cité et dans le centre, aux abords

de l'Hôtel de Ville & des Halles. Il suffit d'un coup d'œil sur

les anciens plans de la Ville pour constater que ces terrains non

bâtis occupaient sous Louis XVI la moitié, & sous Louis-Philippe

le tiers de sa superficie actuelle. Dans les quartiers du Marais,

de l'Arsenal, dans les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,

Popincourt, à la Courtille, dans la chaussée d'Antin, les

Porcherons, le Roule, le faubourg Saint-Honoré & sur toute la

rive Gauche, privilégiée à cet égard, ce n'étaient qu'habitations

clairsemées, au milieu de vergers, potagers, treilles,

basses-cours, bosquets & grands parcs plantés d'arbres séculaires.

On s'acharne à détruire le peu qui en subsiste & au point de vue

de l'hygiène & de l'agrément, c'est grand dommage._

_De ma fenêtre, rue d'Enfer, place de l'Estrapade, impasse des

Feuillantines, je ne voyais autour de moi, à perte de vue, que

profusion de feuillages. Rue Neuve-Saint-Étienne, de l'habitation

de Bernardin de Saint Pierre, j'apercevais, au delà de grandes

allées d'arbres taillés, les tours de Notre-Dame, & je pouvais me

dire, comme le bon Rollin, dans le distique gravé sur sa porte,

à quelques pas de là: _Ruris et urbis incola_ «Habitant de la

ville & de la campagne». C'est au travers de ces jardins, de ces

rues silencieuses, si propices au travail, parfumées par les

lilas, fleuries par les marronniers blancs & roses, que l'on a

tracé les grandes voies nouvelles: les boulevards Saint-Germain

& Saint-Michel, les rues de Rennes, Gay-Lussac, la rue Monge

qui a rasé le pavillon champêtre où est mort Pascal, dans cette

même rue Saint-Étienne; et la rue Claude-Bernard qui a supprimé

les Feuillantines, où Victor Hugo enfant faisait la chasse aux

papillons. Bientôt le dernier survivant des enclos religieux du

quartier Saint-Jacques, celui des Ursulines, va faire place à

trois rues nouvelles!..._

_La jouissance de ces jardinets attenant à la plupart des logis

était vivement appréciée par le petit bourgeois parisien,

qui a toujours été d'humeur casanière. On l'en raillait, au

dernier siècle, dans un opuscule bien connu: _Voyage de Paris à

Saint-Cloud par terre et par mer_. Sa curiosité des pays lointains

n'était point sollicitée comme elle l'est aujourd'hui par les

récits de voyages, les gravures, les photographies, les affiches

en couleurs. Et le déplacement était fort coûteux! Les chemins

de fer ne l'avaient pas encore mis à la portée de toutes les

bourses, par la réduction de ses prix & ses trains circulaires

à bon marché. Un simple ouvrier va plus facilement aujourd'hui

à Biarritz, en Suisse ou à Monte-Carlo que ne le faisait alors

un rentier du Marais. Paris était si peu délaissé, par les

grandes chaleurs de l'été, que jamais les théâtres ne faisaient

plus grosses recettes, surtout les scènes populaires telles

que l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin, la Gaieté, le Cirque, les

Folies-Dramatiques, le Petit Lazary, Madame Saqui, le Théâtre

Historique, etc., groupés au boulevard du Temple. La belle saison

permettait aux spectateurs les plus éloignés de venir à pied à

cette foire dramatique, en économisant, pour l'aller & le retour,

le prix d'une voiture, & de faire queue sans avoir à craindre le

froid ou la pluie; car le bon public de ce temps-là, qui aimait

le spectacle pour lui-même, ne répugnait pas à cette longue

station entre deux barrières, avant l'ouverture des guichets,

qui se faisait alors de 5 à 6 heures du soir. C'était une des

conditions, un des stimulants de son plaisir, quelque chose

comme l'apéritif du spectacle._

[Illustration: DÉMOLITION DE LA RUE SAINT-HYACINTHE-SAINT-MICHEL à

la hauteur de la rue Soufflot.

Eau-forte de Martial.]

_Les vacances elles-mêmes ne faisaient pas dans Paris des

vides bien sensibles, si ce n'est sur la rive Gauche. De mai à

octobre, la majorité de la classe moyenne, petits commerçants,

fonctionnaires & rentiers; employés, commis, travailleurs de toute

sorte se contentaient, comme les héros de Paul de Kock, de parties

de campagne, avec dîners sur l'herbe, dans toute la banlieue

parisienne: Vincennes, Montmorency, Saint-Cloud, Romainville, etc.

A Paris, les boutiquiers dressaient leur couvert en plein air,

dans les cours, les jardins, ou, à défaut, dans la rue. Quand je

rentrais de mes promenades du dimanche, à l'heure du dîner, de 4

à 5 heures du soir, je ne voyais partout, dans les rues les plus

fréquentées, que familles attablées devant leurs portes, tandis

que filles et garçons, sur la chaussée, jouaient au volant, à

la main chaude ou à colin-maillard. Il m'est arrivé de me faire

prendre au passage par quelque fillette aux yeux bandés qui,

pour me reconnaître, promenait sa main sur ma figure, aux grands

éclats de rire de tous les dîneurs! Et si par les longues soirées

d'été, quelque partie de barres commencée à la grande allée du

Luxembourg nous entraînait, mes camarades & moi, dans la rue de

Vaugirard, la petite place Saint-Michel, & la rue d'Enfer..., les

bonnes gens qui prenaient le frais sur le pas de leurs portes

n'accordaient aucune attention à cette galopade de gamins en

pleine rue._

_Bref, c'était la province!_

_Ces mœurs bourgeoises, que l'on peut caractériser d'un mot en

disant qu'elles étaient «dix-huit-cent-trente», ont survécu à

la Révolution de 1848 & persisté jusqu'au Second Empire, où

l'extension des chemins de fer, l'afflux des étrangers, les

grandes entreprises industrielles & commerciales, la prospérité

croissante, le souci du confort & du luxe, la vie publique

plus active, la concurrence plus âpre, la lutte pour la vie

plus acharnée ont enfanté les mœurs actuelles! Transformation

surprenante à laquelle n'a pas peu contribué la création d'un

nouveau Paris sur les ruines de l'ancien. Que de fois je me suis

félicité d'avoir, dès l'âge de quinze ans, donné pour but à mes

flâneries des jours de congé la recherche dans les vieux quartiers

aujourd'hui éventrés, morcelés, disparus, des moindres vestiges du

passé, comme si j'avais prévu qu'à bref délai ils seraient mis en

poussière par la pioche du démolisseur!_

[Illustration: HÔTEL DE VILLE EN 1838.

Lithographie de Engelmann.]

_Le Paris de Louis-Philippe était, à peu de chose près, celui de

la Révolution & du Premier Empire. Chaque pas y réveillait des

souvenirs dont on n'était guère préoccupé en mon jeune temps, le

Romantisme étant tout au Moyen Age & à la Renaissance, & plus

curieux de la Saint-Barthélemy que des massacres de Septembre.

Il regardait tendrement la vieille tourelle d'angle de la place

de Grève, & ne donnait pas un coup d'œil sur la même place à

l'enseigne où fut accroché le malheureux Foulon. Il déplorait

la disparition de la Porte Barbette qui vit le meurtre de

Charles d'Orléans, & n'allait pas voir, à trois pas de là, rue

des Ballets, la borne où fut décapité le cadavre de Madame de

Lamballe. Peintres, romanciers, poètes, historiens dédaignaient

ces localités encore chaudes du drame révolutionnaire dont ils

prétendaient retracer quelques épisodes. Ary Scheffer veut nous

montrer l'arrestation de Charlotte Corday. Il n'a garde de

consulter les documents très précis qui la feraient revivre à

ses yeux & aux nôtres, avec son visage, son attitude & jusqu'à

sa toilette. Il ne songe même pas à aller rue des Cordeliers,

visiter le logement de Marat, encore intact, jusqu'à son cordon

de sonnette! Et il nous offre une Charlotte de son cru, toute de

chic, qui a l'air d'une femme de chambre arrêtée par le concierge,

au moment où elle sort, ayant sur le dos la robe de sa maîtresse!_

_Alfred de Vigny, dans son _Stello_, est aussi peu soucieux de

l'exactitude des localités que de celle des faits. Il dresse

l'échafaud d'André Chénier, «sur la place de la Révolution»!

après l'y avoir conduit dans une charrette chargée de plus de

«quatre-vingts victimes!! dont quelques femmes avec leurs enfants

à la mamelle»!!!_

_Et ainsi des autres!_

_Mieux avisé, je n'ai pas dédaigné ces vieilles pierres, humbles

témoins de si grands faits, & grâce à elles j'ai revécu la

Révolution sur place. Elles étaient condamnées à disparaître. On

ne fonde une ville nouvelle que sur les débris de l'ancienne, & il

est bien difficile de concilier les exigences du présent avec le

culte du passé. D'ailleurs, la plupart de ces vieilleries, celles

mêmes qui pouvaient être sauvées, feraient triste mine au milieu

des splendeurs de la ville actuelle. Ce qui me fâche, c'est de

constater qu'on les a remplacées quelquefois de façon à les faire

plutôt regretter._

_Ainsi, par exemple, la Cité! La démolition de ses masures, de

ses ruelles sinistres, n'a pu chagriner que les enragés de

pittoresque ou les admirateurs des _Mystères de Paris_. Mais il

faut bien avouer que Notre-Dame avait, dans son vieux parvis, plus

grande allure qu'à l'extrémité de ce grand désert, où elle semble

poser bêtement pour le photographe, entre le vide de la rivière &

cet affreux Hôtel-Dieu qui a l'air d'un abattoir!_

_Il n'était pas non plus bien nécessaire, en déplaçant le Marché

aux fleurs, d'interdire aux vendeuses les jolies logettes qu'elles

improvisaient autrefois à l'aide de feuillages, de branchages & de

fleurs, & de leur imposer ces toitures en zinc qui ne devraient

abriter que des fleurs artificielles, pour compléter le charme de

ce bosquet administratif!_

_On pouvait aussi se dispenser d'éventrer la place Dauphine, que

j'ai vue aussi charmante que la place Royale, avec ses briques

roses, pour nous montrer le monument funèbre qui est l'entrée du

Palais de Justice & l'horrible balustrade de son escalier._

_Aussi bien, puisque le hasard de la promenade m'a conduit

au Pont-Neuf, je poursuis de ce côté ma petite flânerie

rétrospective._

_On peut féliciter le Pont-Neuf plus neuf que jamais, d'avoir

perdu ses hauts trottoirs, les décrotteurs, tondeurs de chiens,

coupeurs de chats, blottis entre ses bornes, & les boutiques de

mercerie, papeterie, parfumerie, pommes de terre frites, briquets

phosphoriques, allumettes chimiques allemandes, etc., installées

dans les guérites en demi-lune que l'on a rasées pour y installer

des bancs. Mais quel vandalisme que le badigeonnage des deux

maisons en briques qui font face à la statue de Henri IV. Elles

ont été construites pour la place qu'elles occupent. Elles font

corps avec le pont & contribuent grandement à sa décoration.

S'il plaît aux propriétaires, qui les ont déjà blanchies, de les

remplacer par des constructions quelconques, c'en est fait de l'un

des plus jolis aspects du vieux Paris._

[Illustration: LE LOUVRE VERS 1785.

Dessin de Meunier. Musée Carnavalet.]

_On pouvait aussi épargner à Saint-Germain-l'Auxerrois le

voisinage de cette tour, qui se donne pour gothique, et de cette

mairie, qui se croit Renaissance. L'église y perd toute sa grâce &

l'ensemble est ridicule._

_Du moins, en lui tournant le dos, on a la satisfaction de ne plus

voir devant la Colonnade un terrain vague, entouré de palissades

pourries. Il ne lui manquait que des croix pour avoir l'air d'un

cimetière._

_Et, par le fait, c'en était un!_

_Sous la Restauration, on y avait enfoui, là même où est la statue

équestre de Velasquez, des momies d'Égypte, décomposées par leur

trop long séjour dans l'humidité des salles basses du Louvre. En

1830, à la même place, les corps des assaillants tués à l'attaque

du Louvre furent jetés à la hâte dans une fosse commune. Dix ans

plus tard, quand on voulut donner à ces braves une plus noble

sépulture, on exhuma pêle-mêle patriotes & momies. Et les

contemporains des Pharaons sont pieusement ensevelis sous la

colonne de la Bastille, comme combattants de Juillet!_

_J'ai connu la cour du Louvre avec une statue du duc d'Orléans

mise au rebut après 1848, & à laquelle succéda celle de François

Ier, par Clesinger. Quelque imbécile l'ayant baptisée le «Sire de

Framboisy», cette plaisanterie était trop idiote pour n'avoir pas

le plus grand succès. Elle n'a pas été étrangère à la disparition

d'une œuvre qui méritait un meilleur sort._

_La cour a, de plus qu'autrefois, des statuettes dans

quelques-unes de ses niches: l'ingénieux tracé sur le sol du

Louvre de Philippe-Auguste & des parterres qui se font pardonner

leur inutilité par leur modestie._

_Aucune description ne saurait donner l'idée de ce qu'était

alors la place du Carrousel, dans l'état provisoire auquel la

condamnait, depuis le Premier Empire, la réunion du Louvre aux

Tuileries, toujours projetée, toujours ajournée. Ce n'était

que tronçons de rues éventrées, maisons isolées, à demi démolies,

étayées par des poutres. Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était

plus, les jours de pluie, qu'un vaste bourbier. La grande galerie

du Louvre était flanquée d'un affreux corridor en planches,

«la galerie de bois», toujours prête à flamber! Car il est de

tradition qu'à proximité du Musée il y ait une cause permanente

d'incendie! Du même côté, la liste civile avait construit des

baraques qui, de la petite cour du Sphinx jusqu'au guichet

faisant face au pont des Saints-Pères, enveloppaient les ruines

de l'ancienne église Saint-Thomas-du-Louvre & de ses dépendances,

telles que le prieuré où Théophile Gautier, Gérard de Nerval,

Nanteuil, Arsène Houssaye & autres avaient installé leur «Bohème

galante». Ces baraques, pour qui il faut plaider les circonstances

atténuantes, étaient louées à des marchands de couleurs, de

gravures, de tableaux et de curiosités de toute sorte. Je vois

encore un grand magasin de bibelots où, dans le plus amusant des

fouillis, au milieu d'œufs d'autruches, de crocodiles empaillés

& de chevelures de Peaux-Rouges, le collectionneur faisait de

merveilleuses trouvailles. Et que de richesses aussi dans les

cartons que les marchands de gravures exposaient devant leurs

portes à la curiosité des amateurs. Ce n'étaient, outre les

gravures, que dessins, croquis, sanguines, gouaches de Cochin,

Moreau, Boucher, Lawrence, Fragonard, Saint-Aubin, Prudhon,

Boilly, Isabey, etc. J'ai là passé des heures délicieuses à

fouiller dans ces cartons, où je ne pouvais, hélas! qu'admirer,

n'ayant pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je

pressentais la valeur future & que l'on donnait alors à vil

prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain mépris

l'art français du XVIIIe siècle, trop aimable & trop spirituel

à leur gré. «Monsieur, me disait plus tard un de ces marchands,

j'ai roulé des gravures de Poussin, dont je ne donnerais pas

aujourd'hui quarante sous, dans des Debucourt que je ne céderais

pas pour mille francs!»_

[Illustration: LE JARDIN DU PALAIS-ROYAL EN 1791.

Gouache du chevalier de Lespinasse. Musée Carnavalet.]

_Tout cela a été balayé par la réunion des deux Palais & par le

prolongement de la rue de Rivoli qui nous a dotés, en outre, d'une

très belle place devant le Palais-Royal, en échange de l'ancienne,

fort mesquine, & de son château d'eau, monument assez décoratif,

mais tout noir de crasse & d'humidité._

_Quant au Palais-Royal, que le duc d'Orléans semblait avoir

construit pour qu'il fût le forum de la Révolution, s'il

n'était plus le rendez-vous des politiques, des clubistes, des

gazetiers, des orateurs en plein vent & des agioteurs, le champ de

bataille des sans-culottes & des muscadins, des royalistes & des

demi-soldes; la promenade officielle des Merveilleuses, de tous

les demi-castors & de toutes les impures; s'il n'avait plus ses

galeries de bois, son camp des Tartares, sa grotte hollandaise,

ses maisons de jeu, il était toujours le quartier général

des «nymphes» du voisinage; & grâce à ses deux théâtres, à ses

restaurants, à ses cafés renommés, à ses riches boutiques, surtout

à celles des joailliers, il était encore la grande attraction de

Paris pour les nouveaux débarqués de la province & de l'étranger.

A la moindre ondée, la circulation devenait impossible sous

ses portiques, & en tout temps, le dimanche surtout, jour de

rendez-vous, il y avait cohue dans la galerie vitrée où tout

récemment, je me suis vu seul, absolument seul!_

_Du palais des Tuileries, que dire? sinon qu'il était & qu'il

n'est plus!... Que je regrette les magnifiques ombrages de sa

grande allée sans rivale, même à Versailles, & ses massifs de

marronniers qui bravaient le plus ardent soleil! La nature seule

est coupable de leur disparition, mais on aurait pu les remplacer

par des plantations moins piteuses que l'inévitable platane &

l'acacia, qui, fleurs à part, est bien le plus bête & le plus mal

fait de tous les arbres. Cela promet une belle frondaison

pour l'avenir, si l'avenir n'est pas, pour ce malheureux jardin,

sa suppression totale ou tout au moins son morcellement!..._

[Illustration: PLACE DE LA CONCORDE.

Dessin original de G. de Saint-Aubin. (Collect. G. Cain.)]

_J'ai vu la place de la Concorde sans ses fontaines & ses statues,

sauf les quatre chevaux de Marly: ceux de Coysevox à la grille

des Tuileries, ceux de Coustou à l'entrée des Champs-Élysées.

On travaillait dans mon enfance, à restaurer les socles des

futures villes de France. Ils étaient, depuis Louis XV, coiffés

de calottes de plâtre, pareils à des couvercles de marmites, &

dédaignés au point que celui qui porte la ville de Strasbourg

était flanqué d'un ignoble tuyau de poêle... Du moins, était-il le

seul qui choquât la vue. Comptez ceux qui couronnent aujourd'hui

les monuments de Gabriel! On s'obstinait encore à conserver autour

de la place les fossés qui avaient fait tant de victimes en

s'opposant, les jours de fête, à l'écoulement de la foule. Un soir

qu'on tirait un feu d'artifice pour la fête du Roi sur le pont de

la Concorde, je n'eus que le temps de me réfugier sur une de

leurs balustrades, d'où je faillis être jeté dans le fossé par

ceux qui suivaient mon exemple._

_L'obélisque, lui, venait d'être érigé au centre de la place, où

il n'avait pas d'autre raison d'être que de tirer d'embarras la

Monarchie de Juillet. Elle ne savait qu'y mettre pour ménager

toutes les opinions. Cette vieille pierre, indifférente à tous les

partis, symbolisait bien leur Concorde._

_Pour qui a vu les Champs-Élysées sous Louis-Philippe, ils sont

méconnaissables! Ils n'étaient pas, en ce temps-là, comme le

boulevard des Italiens, le rendez-vous de ce qu'on appelait,

avec la sotte mode de l'anglomanie, la «Fashion». On n'y prenait

pas des glaces comme au perron de Tortoni. Les mondains &

mondaines n'y passaient qu'à cheval ou en voiture, abandonnant

dédaigneusement les contre-allées à des promeneurs plus modestes,

aux petites gens qui s'y bousculaient dans la poussière, aux

flâneurs, aux désœuvrés, aux étrangers, aux convalescents, aux

écoliers en promenade, aux nourrices, aux bonnes d'enfants & aux

tourlourous; aux joueurs de barres, de boules & de ballon du carré

Marigny, & à l'innombrable marmaille qui se ruait sur la voiture

aux chèvres & poussait des cris de joie devant les guignols!_

_On n'y voyait pour tous cafés, que trois pavillons indignes de ce

nom, des petites buvettes ambulantes sur tréteaux, avec carafes

de limonade et d'orgeat, & les marchands de coco secouant leur

clochette; pour tous restaurants, deux infimes traiteurs, les

marchands de gâteaux de Nanterre, de pain d'épices, de gaufres,

et les «oublieux» faisant grincer leur crécelle; pour concerts,

les râcleurs de violon, de guitare & de harpe, les chansonniers

populaires & l'homme-orchestre; pour spectacles et réjouissance

avant l'ouverture du jardin Mabille, le cirque d'été de Franconi,

le Panorama du colonel Langlois, les balançoires, les chevaux de

bois, le tir à l'arbalète, la toupie hollandaise & le jeu de

Siam; pour luminaire, quelques becs de gaz, les chandelles des

petits débitants & les lanternes rouges des marchandes d'oranges.

Et pas une pelouse, pas un massif d'arbustes, pas une corbeille

de fleurs!--Rien, absolument rien de ce qui fait aujourd'hui le

charme de cette exquise promenade!_

_Au Rond-Point finissait Paris!_

_Au delà, ce n'était qu'une sorte de faubourg, avec, de loin

en loin, quelque bel hôtel du dernier siècle: un grand jardin,

des terrains à vendre, non bâtis, des maisons de rapport assez

minables, de grands dépôts de meubles, des remises, des manèges

& des carrossiers, surtout des carrossiers! Aux abords de la rue

de Chaillot, l'avenue était bordée à gauche par un grand talus

gazonné. J'y ai vu, dans la belle saison, des dîneurs découper

leur melon & leur gigot, avec la joie naïve de citadins respirant

le bon air des champs._

_Aux abords de l'Arc de Triomphe, l'avenue était de plus en

plus déserte & mal habitée, & quand on avait franchi la barrière

de l'Étoile, ce n'était plus le faubourg, mais la banlieue. Là

où l'on a tracé les belles avenues du Bois & Victor-Hugo, on ne

voyait que terrains vagues, cultures maraîchères, carrières &

masures inquiétantes. Quant au bois de Boulogne, il était si laid

le jour & si dangereux la nuit, qu'il vaut mieux n'en rien dire._

_A droite de l'avenue, le Roule était plus civilisé, mais au delà,

vers Mousseaux, il n'en était pas de même. Un soir, j'eus la

curiosité de voir la maison que Balzac venait de faire construire

dans la rue qui porte son nom... Après quoi je m'engageai au

hasard dans ce quartier des Ternes qui m'était inconnu. La nuit

survint & je ne tardai pas à m'égarer. Je longeais sur ma gauche

un grand coquin de mur qui n'en finissait plus, &, à la lueur

de pâles réverbères, très espacés, je ne voyais à ma droite que

des écuries, des chantiers, des étables de nourrisseurs, de

laitiers, exhalant des odeurs de poulaille & de fumier, & des

gargotes à rideaux rouges qui me rappelaient que, dans ces mêmes

parages, à la même heure, un professeur de mes amis avait été pris

au collet par un grand diable lui criant: «Ton argent, faquin!»

Mon ami fumait un cigare. Rusé comme le sage Ulysse, il fait

mine de s'exécuter en plongeant sa main gauche dans le gousset

de son gilet, tandis que, de la droite, il retire le cigare de

sa bouche, du petit doigt fait tomber la cendre & le plante dans

l'œil du malandrin qui lâche prise en hurlant comme Polyphème! Ce

souvenir m'obsédait, & après avoir traversé un misérable hameau

où je n'étais guidé vers Paris que par la pente du terrain, je

respirai enfin aux abords de la Pépinière, jurant bien qu'on ne me

rattraperait plus dans ce coupe-gorge!_

_Or, j'y demeure!_

[Illustration: CHEMIN DE RONDE DE LA BARRIÈRE DE L'ÉTOILE EN 1854.

(Aujourd'hui avenue de Wagram.)

Eau-forte de Martial.]

_Ce coupe-gorge est aujourd'hui le quartier Monceau, l'avenue

Hoche, l'avenue de Messine, les boulevards de Courcelles,

Malesherbes, Haussmann; ce que l'on appelait autrefois la

«Pologne», où le général Lagrange me disait avoir chassé la

perdrix dans sa jeunesse._

_Et la conclusion de ce bavardage,--car il faut bien

conclure,--c'est que je regrette l'ancien Paris, mais que j'aime

bien le nouveau._

VICTORIEN SARDOU.

AVANT-PROPOS

Paris! Que de visions évoque ce mot magique: le Paris historique,

avec ses palais, ses églises, ses monuments, ses rues et

ses places publiques; le Paris littéraire et son admirable

défilé d'écrivains, de poètes, de penseurs, de dramaturges, de

philosophes et d'humoristes: le Paris mondain, ses fêtes, ses

réceptions, ses modes, ses élégances et son snobisme; le Paris

des politiciens, le Paris des journalistes, le Paris religieux,

le Paris policier, le Paris bohème, le Paris industriel. Combien

d'autres encore!

Tant de passions, tant d'événements, tant d'intérêts s'y heurtent,

s'y enchevêtrent, s'y renouvellent, qu'une étude sur cette ville

admirable et si complexe n'est pas plutôt achevée qu'il convient

presque de l'écrire à nouveau: la vérité de la veille n'étant plus

celle du lendemain, le document exact hier se trouvant infirmé ce

matin.

Notre ambition est plus modeste et notre titre est un programme:

_Coins de Paris_.

Négligeant de parti pris le trop connu, le trop décrit, n'ayant

surtout ni le désir, ni la prétention de refaire un «Guide

de l'Étranger dans Paris», ne recherchant que le rare, sinon

l'inédit, nous voudrions simplement donner à ceux qui, comme nous,

adorent notre vieille Cité, un peu de la joie que nous avons

chaque jour à «flâner» dans cette incomparable Ville. Notre but

serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste

du précieux Paris d'autrefois, la série des documents peints,

dessinés ou gravés que renferme le Musée Carnavalet.

La maison qu'aima tant Madame de Sévigné est, en effet, devenue le

musée des Collections Historiques de Paris.

[Illustration: LE MUSÉE CARNAVALET.

Karl Fichot.]

C'est un coin délicieux où palpite encore un peu de l'âme ancienne

de la grande Ville! Nos prédécesseurs et nous-même nous sommes

efforcés de réunir les documents de tout ordre qui retracent la

vie de Paris. Chartes, plans, gravures, tableaux, autographes,

placards jaunis et pierres commémoratives; enseignes de fer forgé

qui guidaient aux cabarets les buveurs du XVIe siècle; costumes de

soies changeantes que portaient les jolies Parisiennes de Louis

XV; bonnets rouges de la Terreur; ceintures dont se paraient les

jeunes filles autour du char funèbre de Voltaire; souliers aux

bouffettes tricolores qui foulèrent le sol du Champ-de-Mars lors

de la Fête de la Fédération; cravate légère de tulle noir que

portait Marie-Antoinette, allant poser pour son portrait chez

Dumont, le miniaturiste; pique de citoyenne ou sabre d'honneur;

pierre commémorative de la Bastille; bonnets de grisettes 1830

ou cothurnes de Merveilleuses; ordre de comparution de la «veuve

Capet» devant le Tribunal Révolutionnaire; affiche du spectacle

des grands danseurs du Roy et convocations aux séances de la

Convention: les grandes époques de la Royauté, les glorieuses

journées de la Révolution, les tragédies de la Terreur; les

proclamations de l'Empire, les bulletins de victoires, les messes

de _Requiem_, les joies, les douleurs, la vie enfin du peuple le

plus impressionnable, le plus nerveux, le plus enthousiaste et le

plus artiste qui ait jamais existé,--tout se trouve à Carnavalet,

et le même carton rassemblant avec un effrayant éclectisme la

succession foudroyante des événements qui se sont passés au même

endroit nous montre, pour une période d'à peine vingt années et

dans les mêmes Tuileries, par exemple: l'arrivée de Louis XVI,

la prise du château le 10 août, l'exécution du Roi et celle de

la Reine, la fête de l'Être suprême, Thermidor, Prairial et

l'invasion de la Convention, les sections foudroyées à Saint-Roch

par Bonaparte, les revues du Carrousel, l'apothéose du Roi de

Rome, le départ de l'Empereur, l'arrivée de Louis XVIII, sa fuite,

le retour de Napoléon, la rentrée de Louis XVIII, etc.

Voilà, j'imagine, une sérieuse leçon d'histoire... et de

philosophie.

Notre but, je le répète, serait donc simplement de continuer

dans quelques promenades, que nous nous efforcerons de rendre

aussi attrayantes que possible, la recherche de documents qui

disparaissent, hélas! un peu tous les jours.

Nous diviserons Paris en trois grandes sections: la Cité et l'Ile

Saint-Louis, la Rive gauche, la Rive droite.

Après le document écrit ou dessiné, le document vivant, ou tout au

moins ce qu'il en survit.

Ce volume «_Coins de Paris_» est en grande partie la réédition

d'un ouvrage «_Croquis du Vieux-Paris_» tiré à très petit nombre

et publié en 1904 avec autant de luxe que de goût à la Librairie

Conard.

Depuis, non seulement ce volume fut revu et considérablement

augmenté, mais encore toute une illustration nouvelle fut

choisie. Un artiste de grand talent, M. Tony Beltrand, mort

hélas trop tôt, avait orné les «_Croquis du Vieux-Paris_»

d'admirables compositions dont il avait été, de plus, l'habile

graveur. Nous avons dû remplacer cette illustration par une série

de reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de

lithographies empruntées à des collections particulières, à des

Musées, à des Bibliothèques,--et c'est, pour nous, un devoir très

doux que de dire publiquement l'infinie bonne grâce avec laquelle

on a bien voulu nous venir en aide. Qu'il soit permis à notre

profonde reconnaissance de citer les noms de MM. Sardou, Claretie,

Detaille, Lavedan, Lenôtre, Bouchot, H. Martin, Funck-Brentano,

A. Maignan, Massenet, Pigoreau, Ch. Drouet, de Rochegude,

Beaurepaire, Ch. Sellier, L.-P. Aubey, le Dr Bach, J. Robiquet,

nos maîtres ou nos amis, qui nous ont prêté le plus précieux

concours. D'ailleurs, quand il s'agit de Paris, toutes les portes

s'ouvrent et tous les cœurs battent.

Notre tâche fut facile; si nous n'avons pas su mieux la remplir,

la faute en est à nous seul; il convient donc de terminer cet

avant-propos par la vieille formule... plus que jamais de

circonstance: «Excusez les fautes de l'auteur».

[Illustration: LE PONT-ROYAL, LES TUILERIES ET LE LOUVRE (XVIIIe

SIÈCLE).

(Vue prise du Pont-Neuf.)

Noël, _pinxit_.]

Coins de Paris

LA CITÉ

Paris est né dans cette île de la Seine qui a la forme d'un

berceau et dont Sauval parle de si pittoresque façon: «L'île de

la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et

échoué au fil de l'eau, au milieu de la Seine.»

Cette particularité a certainement frappé les héraldistes de tout

temps, et c'est de là que nous vient la nef qui blasonne le vieil

écusson de Paris.

La Cité s'offre donc avec sa proue au couchant et sa poupe au

levant.

La poupe, c'est Notre-Dame, et la proue reliée aux deux rives

par deux cordages de pierres, c'est le vieux Pont-Neuf,

élevé sur cette pointe extrême qui fut autrefois l'îlot du

Passeur-aux-Vaches, ou, le 11 mars 1314, furent brûlés Jacques de

Molay, grand-maître des Templiers, et Guy, prieur de Normandie;

le Pont-Neuf, dont Henri III, le 31 mai 1578, posa la pierre de

dédicace,--décorée des armes du Roi, de la Reine Mère et de la

Ville de Paris.--Lorsque la première pile émergea de l'eau, du

côté du quai des Augustins, le roi s'y rendit du Louvre dans

une magnifique barque, accompagné de la Reine Mère Catherine de

Médicis, et de la Reine Louise de Vaudémont, sa femme. Henri III

avait l'air lugubre; le matin même il avait enterré, à l'église

Saint-Paul, Quélus, le plus cher de ses favoris, mort des

blessures reçues quelques semaines auparavant, lors du fameux duel

des Mignons.

Les Parisiens, irrévérencieux, n'hésitaient pas à déclarer que,

par respect pour la tristesse Royale, le nouveau pont devrait

s'appeler «le Pont des Pleurs»,--mais cette opinion ne dura

pas!--et, dès que Henri IV l'eût inauguré, en juin 1603, «encore

mal asseuré» et inachevé, le Pont-Neuf devint l'endroit le

plus gai de Paris: Mondor y vend son baume et Tabarin y débite

ses sornettes, le singe de Brioché y récrée les passants; on y

fredonne les mazarinades, les duellistes y dégainent et les bandes

de Cartouche et de Mandrin y détroussent galamment les passants.

Sur ce joyeux Pont-Neuf tout Paris se promène, s'amuse, se donne

rendez-vous; Loret y va faire sa cueillette d'informations pour la

_Gazette rimée_:

Si j'eusse été cette semaine

Visiter la Samaritaine,

J'eusse appris parmi les badauds

Tout ce qui se passe...

[Illustration: VUE DU PONT-NEUF, PRISE D'UN ŒIL-DE-BŒUF DE LA

COLONNADE DU LOUVRE.

Aquarelle de Nicolle. Musée Carnavalet.]

[Illustration: LE PETIT BRAS DE LA SEINE ET LE PONT-NEUF]

Dès le XVIIe siècle, on assure qu'il est impossible de traverser

les douze arches de ce pont si populaire sans croiser un

moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c'est le passage

officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et

c'est également le Pont-Neuf qu'envahissent en hurlant les

émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, les

Présidents suspectés de rendre plus de services que d'arrêts;

c'est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui

mènent carrosses à s'arrêter et à saluer bien bas l'effigie du

bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les

quatre figures d'esclaves qu'y fit placer Richelieu, se dresse au

milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792,

les enrôlements volontaires, où retentira le canon d'alarme aux

heures tragiques de la Révolution! Toute l'histoire de Paris est

mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde

entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon;

le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.

C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades:

nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce;

on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts,

derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui

formaient cette antique défense provenaient des arènes construites

par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à

arrêter l'invasion normande; le mur de Périclès à l'Acropole ne

renferme-t-il pas des fragments brisés d'antiques statues de

marbre!...

Mais la gloire de la Cité: c'est Notre-Dame! Suivons la tortueuse

et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mme

de la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l'escalier branlant de

la Tour Dagobert, vieux et précieux débris des constructions

canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris:

quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite

plate-forme, d'où nous découvrirons un admirable spectacle[1]:

[Note 1: Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an

passé...

G. C. (1909).]

[Illustration: ATELIERS ET TRAVAUX DES FONDATIONS DE LA CASERNE DE

LA CITÉ EN 1864-1865.

Photographie Richebourg, 29, quai de l'Horloge.]

Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de

pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les

majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur

l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière;

que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les

sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel

en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion,

ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la

noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son

incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se

découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles

tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris

de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement

de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers,

de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et

finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise;

les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés

ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes

et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement

au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville

que viennent de refléter nos yeux enchantés.

De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent

les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du

vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan,

Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire

du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de

ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre

des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de

l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des

siècles et la fumée des encens.

Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu,

on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de

Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes:

la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre,

la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses

assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé

leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou

verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens.

D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame:

Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où

fut déposé d'Alembert.--L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la

cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre

vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement,

le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture

de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent

être les repoussoirs naturels de cette gloire française:

Notre-Dame-de-Paris.

[Illustration: VUE DE NOTRE-DAME.

J.-C. Nattes, _del_]

Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a

verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants

où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un

vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV,

dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette

humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui

se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et

de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins

en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et

hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout

le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards»,

rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée

par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont

rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de

regrettables--mais nécessaires--restaurations ont arrachés de la

cathédrale.

Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité,

près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments

de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on

retrouve encore, au nº 19, les restes d'une chapelle du XIIe

siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on.

Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des

prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements:

porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots,

maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement

la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine,

ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des

Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une

heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours

religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le

temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons,

la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole,

courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les

soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins,

on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis

qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf!

[Illustration: LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAME

Eau-forte de Meryon.]

Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus--(«Il

les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)--l'abbé Emery,

supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les

prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les

sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands

d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque

sur le chemin de l'échafaud, les malheureux que l'on menait au

supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre

parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par

avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolution

_in extremis_.

[Illustration: ANCIENNE PRÉFECTURE DE POLICE.

Ancienne rue de Jérusalem. (Dessin de A. Maignan.)]

Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s'élevaient autrefois

l'Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux

enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche,

dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et

devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d'effroi,

en suivant de l'œil les énormes rats qui y logeaient et y

déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées.

Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues

enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police,

dont les jardins s'avançaient presque jusqu'au bord de l'eau. A la

hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent

encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de

1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où

travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement

s'intitulait le «quenotier du peuple». C'est aujourd'hui un des

coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à

la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s'y

livrer à leur impassible sacerdoce.

Coins de Paris · 第 1 / 9 段