Si vous fûtes si grands, ô Molière! ô Shakspeare!
Si tant de vérité dans vos oeuvres respire.
C'est que par votre voix la nature a parlé:
Vos héros ont l'amour dont vous avez brûlé,
Vos haines sont en eux, comme vos sympathies;
Toutes les passions que vous avez senties,
Tous les secrets instincts par vos coeurs observés.
En types immortels vous les avez gravés;
L'art ne fut pas pour vous cette stérile étude
Qui peuple d'un rhéteur la froide solitude;
L'art, vous l'avez trouvé, lorsque, pauvres, errants.
Vous viviez au hasard mêlés à tous les rangs,
Personnages actifs des scènes toujours vraies
Qui passaient sous vos yeux, ou tragiques ou gaies;
L'art a jailli pour vous, nouveau, libre, animé
De tous les sentiments dont l'homme est consumé;
Vous avez découvert sa science profonde
Non dans les livres morts, mais au livre du monde.
Note 5: Louis XIV tint sur les fonts baptismaux le premier enfant de
Molière, avec Henriette d'Angleterre. Cet enfant, qui portait le nom de
Louis, ne vécut pas.
Note 6: Armande Béjart, jeune soeur de Magdelaine Béjart, et actrice
comme elle de la troupe de Molière.
Note 7: Ou a longtemps supposé que le duc de Montausier avait inspiré
Molière le caractère du _Misanthrope_; mais une étude plus approfondie
de notre grand poète dramatique a prouvé qu'il s'était peint lui-même
dans ce caractère. Les notes si précieuses de M. Aimé Martin (dans la
belle édition de Molière publiée par le libraire Lefèvre) ne laissent
aucun doute à ce sujet.
La gloire est à ce prix; hélas! pour l'obtenir,
La vie est l'hécatombe offert à l'avenir;
L'âme va s'épuisant jour par jour tout entière,
Puis tout à coup se brise...
Ainsi mourut Molière!
Son âme remontait à peine vers les cieux,
Que tous ses ennemis, que tous les envieux
Se lèvent à la fois; une implacable haine,
La haine des dévots, contre lui se déchaîne:
«Il a pu nous railler et nous braver vivant;
«Il n'est plus, disent-ils, jetons sa cendre au vent;
«Que l'impie au saint lieu n'ait pas de sépulture! »
Mille hypocrites voix grossissent ce murmure;
Le peuple, qu'il aimait et dont il est sorti.
Insensé! contre lui le peuple prend parti;
Il vient, du fanatisme aveugle auxiliaire,
Frapper de ses clameurs la maison mortuaire.
Mais tandis qu'au dehors ces cris retentissaient,
Près du corps de Molière en larmes se pressaient
Ses amis accourus, sa troupe désolée
Par qui sa noble vie est alors rappelée,
Qui redit ses bienfaits et pleure en révélant
La bonté de son coeur égale à son talent;
Quelques vieux serviteurs, et les pauvres encore
Qui recevaient de lui des secours qu'on ignore.
Tout en le bénissant l'appellent à la fois,
Et les bruits du dehors sont couverts par leurs voix.
Dominant le clergé, la volonté royale
Veille encor sur Molière et met fin au scandale;
Puis, sans pompe, le soir, tous ses amis en deuil
Parmi les morts obscurs vont, cacher son cercueil (8).