Deux siècles ont passé; ses oeuvres immortelles
Semblent, après ce temps, plus jeunes et plus belles
Dans l'art qu'il a créé toujours original,
Chez aucun peuple encor il n'a trouvé d'égal;
Par ses rivaux vaincus sa gloire est confirmée:
Chacun de leurs efforts accroît sa renommée:
Tout a changé, les lois, les usages, le goût;
Il peignit la nature et survécut à tout!
Et cependant, malgré l'universel hommage,
Dans Paris, de Molière on cherche en vain l'image.
Que de jours écoulés, avant qu'un monument
Ait convié la France à son couronnement!
Mais cette heure viendra; vieille et fidèle amie.
Revendiquant sa gloire, enfin l'Académie,
Qui l'avait vainement appelé dans son sein,
La première a conçu ce glorieux dessein (9).
Note 8: L'enterrement fut fait par deux prêtres qui accompagnèrent le
corps sans chanter. Molière fut inhumé le soir, dans le cimetière qui
est derrière la chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre; tous ses amis
étaient présents. Vingt-deux ans plus tard, La Fontaine fut enterré au
même cimetière.
Note 9: La première statue élevée à Molière l'a été par l'Académie
Française; mais ainsi qu'on a pu le voir dans la notice de M. Aime
Martin qui précède ce poème, l'idée du monument appartient à un de nos
acteurs comiques les plus distingués, M. Régnier, digne interprète de
Molière et sociétaire du Théâtre-Français.
Déjà le marbre est prêt; vis-à-vis la demeure
Témoin de ses travaux et de sa dernière heure.
Du haut du monument il pourra voir encor
Ce théâtre où sa gloire en naissant prit l'essor;
Là, chaque âge est venu de ce rare génie
Applaudir le bon sens, l'audace et l'ironie,
Ce style inimitable et ce vrai goût du beau,
Cette ferme raison qui, radieux flambeau.
Dans les replis du coeur projette sa lumière.
Enfin cet art divin qu'atteignit seul Molière.
Quand la foule du siècle, en tumulte à ses pieds
Passera... tout à coup si vous vous animiez
Comme le commandeur, marbre de sa statue,
Et si sa voix parlait à cette foule émue,
Que dirait-il? Hélas! pour nous, fils orgueilleux.
Il aurait des leçons comme pour nos aïeux:
De notre âge on verrait sa sévère justice
Censurer chaque erreur, combattre chaque vice;
Il oserait railler sous leur masque moral
L'intrigant philanthrope et le faux libéral.
L'avocat tout gonflé de sa creuse faconde,
L'utopiste en travail de refaire le monde,
Le souple ambitieux au pouvoir toujours prêt,
Ne servant pas l'État, mais son propre intérêt;
Le parvenu, malgré l'égalité conquise,
Parant d'un vieux blason sa moderne sottise;
A la fraude exercé, l'avide industriel
Méfiant en _actions_ l'eau, la terre et le ciel;
Anonyme assassin, l'abject folliculaire
Calomniant au prix d'un infâme salaire;
La femme, en homme libre osant se transformer,
Oubliant que sa force est de plaire et d'aimer!
Enfin, si tu vivais de nos jours, ô Molière,
Tu maudirais surtout, de la voix rude et fière,
L'amour de l'or, ardente et vile passion
Qui consume et qui perd la génération!
Cet amour a tué l'amour de la pairie;
Par son impur poison la jeunesse est flétrie;
L'or, des plus beaux instincts fait dévier le cours:
Plus d'élans généreux, plus de nobles amours...
Le poète lui-même, aurais-tu pu le croire?
Aime l'or, ô Molière! encore plus que la gloire;
Cet appât du vulgaire a gagné les esprits,
Tous encensent l'idole et s'en montrent épris.
Lève-toi, dis à ceux qui gouvernent la France:
«Osez combattre aussi le vice et l'ignorance;
«Imitez du grand roi l'exemple glorieux,
«Enflammez pour le bien les coeurs ambitieux.
«Si quelque satirique à la sainte colère
«Flagelle comme moi les abus qu'on tolère,
«Vous-mêmes du génie encouragez l'effort:
«En s'appuyant sur lui le pouvoir est plus fort;
«Aux nations c'est lui qui trace la carrière;
«Devant le siècle en marche il porte la lumière;
«Sentinelle avancée, il voit les temps venir.
«Et toujours au génie appartient l'avenir!»
Madame LOUISE COLET.
Paris, février 1842.
[Illustration.]