III.

Alors, par droit divin, les princes de la terre

Avaient aux yeux du peuple un sacré caractère;

La volonté d'un seul était l'unique lui;

Tout, jusqu'au goût public, suivait le goût du roi.

C'est ce maître absolu que pour auxiliaire

Dans l'oeuvre qu'il médite osé espérer Molière

Louis Quatorze avait des instincts généreux,

Pour réformer les moeurs il s'appuîra sur eux.

Dans le but qu'il poursuit dès lors rien ne l'arrête:

Il enchaîne l'orgueil dans son coeur de poète,

Humblement de son père il accepte l'emploi,

Et Molière à la cour est tapissier du roi!

Il s'insinue ainsi; sous ce modeste titre.

Des plaisirs de Versailles il est bientôt l'arbitre

Contre le genre faux qui domine partout

Du monarque d'abord il excite le goût.

Puis, lorsque, secondé par une troupe habile

Il a fait applaudir et sa verve et son style,

Audacieux et franc, comme les novateurs,

Il ose de son art aborder les hauteurs.

Sûr du concours du roi que son génie amuse,

Il choisit hardiment la Vérité pour muse.

On le voit, affrontant leurs dédains méprisants,

Devant toute la cour jouer les courtisans.

Frappé de ce tableau pour lui si véridique,

Louis Quatorze absout le profond satirique;

Bientôt même à Molière il fournit des portraits.

Dont avec lui parfois il esquisse les traits.

[Illustration: Salle de l'Institut.]

Le voyez-vous caché dans la chambre royale.

A l'écart, épiant la foule qui s'étale?

Il suit les courtisans de son regard moqueur,

Au travers de leur masque il pénètre leur coeur;

Observateur discret, il devine en silence

Quelle servilité cache leur insolence;

Puis il rit de trouver parfois sur son chemin

Leur impuissant mépris qu'il châtira demain.

C'est ainsi qu'il créa, protégé par le trône.

Ces chefs-d'oeuvre hardis dont notre esprit s'étonne;

Après les grands seigneurs, il raille tour à tour

Rambouillet, son cénacle et les rimeurs de cour

Enfin, comme Pascal, dans _Tartufe_, il flagelle

D'hypocrites puissants l'audace et le faux, zèle,

Et, par un noble élan qu'on tente d'étouffer,

Le roi cède au poète et le fait triompher!

Il triomphe!... à sa gloire il a plié les âmes;

Mais que d'inimitiés, que de haineuses trames

Contre ce grand génie alors on voit s'ourdir!

Ceux qui devant le roi, forcés de l'applaudir.

N'osent pas à la cour montrer leur rage hostile,

Esclaves révoltes, l'insultent à la ville;

Les poètes sifflés et les mauvais acteurs.

Unis aux courtisans, se font ses détracteurs;

Non contents d'outrager et de nier sa gloire,

Ils forgent sur ses moeurs une impudique histoire (4)

Au coeur il est frappé par ceux qu'il persiflait.

Avec cette arme occulte et lâche, le pamphlet...

Mais, le couvrant toujours de son pouvoir suprême.

Louis est le vengeur du poète qu'il aime.

Note 4: On l'accusa d'avoir épousé sa propre fille. Il dédaigna

toujours de répondre à cette accusation. L'acte de mariage de Molière,

récemment découvert par M. Beffara, prouve que Molière avait épousé la

soeur et non la fille de Magdelaine Béjart, avec laquelle on suppose

qu'il avait eu des relations.

A la table royale il le convie un jour;

Il fait plus: à Versailles, entouré de sa cour,

Avec cette princesse, alors heureuse et belle

Qu'un cri de Bossuet devait rendre immortelle (5)

De Molière outragé, que son grand coeur défend,

Sur les fonts de baptême il veut tenir l'enfant,

Et le fils d'un acteur, malgré l'intolérance,

A reçu devant Dieu le nom du roi de France.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843 · 第 10 / 20 题