Molière! noble enfant du peuple de Paris,
De ce siècle si grand un des plus grands esprits.
Né de parents obscurs, dans les bruits de la Halle (3),
Il a dû son bon sens, sa verve originale,
A ce contact du peuple, à ces libres instincts,
Qui, dans un plus haut rang, trop souvent sont éteints;
D'un esprit sain et fort, d'un coeur plein de droiture,
Nul préjugé d'abord n'a faussé sa nature.
A l'étude en naissant n'étant point asservi.
C'est son propre génie, enfant, qu'il a suivi.
Mais bientôt un désir inconnu le pénètre:
Tout ce qu'un homme apprend, il voudrait le connaître
Il doute de lui-même et brûle de savoir
Comment d'autres ont vu ce qu'il croit entrevoir.
Alors, à quatorze ans, il vient demander place
Sur les bancs du collège; il étonne, il dépasse
Tous ses jeunes rivaux. Là, de l'antiquité
Il apprend à goûter la sévère beauté;
Il parle, dans ce monde où l'étude l'exile,
La langue de Platon et celle de Virgile;
Il interroge, et suit, comme ses précurseurs,
Les poètes hardis et les profonds penseurs.
Puis, lorsque son esprit, errant de livre en livre,
Manque enfin de pâture... alors il songe à vivre.
Et la vie apparaît à son coeur de vingt ans
Belle, riche, éternelle: il est maître du temps!
Note 3: Les parents de Molière avaient leur boutique de tapissier sous
les piliers des Halles, mais Molière est né rue Saint-Honoré.
Que fera-t-il de sa jeunesse?
Fleuve dont l'onde enchanteresse
Semble se dérouler sans fin!
Trésor d'amour et de science,
Plaisirs dont l'inexpérience
Nous compose un philtre divin!
Séduit par tout ce qu'il espère,
Dans l'humble sillon de son père
Pourra-t-il arrêter ses pas?
Non! son vol est tracé d'avance:
Le génie est une puissance
Que les hommes n'enchaînent pas.
A son ardente inquiétude
Que dompta si longtemps l'étude,
Il faut enfin un élément;
A cette âme où l'instinct l'emporte,
Il faut la vie errante et forte,
La passion, le mouvement!
L'art qui l'attire dans ses voies
Lui montre de faciles joies,
Folles amours, jours sans lien.
Succès, revers, pauvreté même,
Et, libre comme le Bohème,
Il part obscur comédien!
De province en province il entraîne joyeuse
La troupe qu'il attache à sa jeunesse heureuse;
Pour des coeurs de vingt ans quel plus riant destin?
D'intrigues, de hasards, quel fertile butin!
Qu'ils sont gais ces labeurs si pleins d'insouciance
Que le public charmé chaque soir récompense!
Au riche en l'égayant on arrache un peu d'or.
Et le pauvre à sa part du modeste trésor.
Du théâtre bouffon la gaité familière
D'abord a défrayé la verve de Molière.
Son génie incertain, aux farces se pliant,
Se se forme sous le masque et s'essaie en riant;
Mais bientôt ce grand coeur dédaigne un art futile;
Aux hommes qu'il amuse il voudrait être utile;
En lui deux sentiments profonds ont éclaté:
L'amour vrai de son art et de l'humanité.
Il fera parmi nous monter l'art dramatique,
Plus haut que ne l'ont vu Rome et la Grèce antique.
Et de l'humanité courageux défenseur,
Des vices de son siècle il sera le censeur.
Longtemps ce grand dessein a mûri dans sa tête;
Rien n'échappe au penseur, tout émeut le poète;
Pour les combattre un jour son âme a médité
Les fatales erreurs de la société:
Il voit le faux dévot, enseignant l'imposture,
Au nom de Dieu prêcher une morale impure;
Le philosophe, au lieu d'éclairer le savoir,
En faire un puits obscur où l'on ne peut rien voir;
Courtisan ridicule et chargé de bassesse,
Il voit le gentilhomme avilir la noblesse.
Enfin, en descendant, des vices aux travers,
Tous les faux sentiments sont par lui découverts:
Le bourgeois, dédaignant les vertus paternelles.
Cherche parmi les grands de dangereux modèles;
Le valet qui naquit probe, sincère et bon,
Veut imiter son maître et devient un fripon;
Le médecin, gonflé d'orgueil et d'ignorance,
Assassine les gens au nom de la science;
Dans sa prose ou ses vers, un mauvais écrivain
Substitue à la langue un jargon fade et vain;
Et la femme, suivant de pédantesques traces.
Immole au faux savoir son esprit et ses grâces!
Des fourbes et des sots le règne est respecté.
Pourra-t-il, détrônant leur fausse royauté,
Proclamer la morale et le bon goût pour règle?
Ah! cet essor nouveau qu'embrasse son oeil d'aigle,
Ce n'est plus un vain jeu de baladin, d'acteur:
C'est l'art du moraliste et du législateur.
En sévères leçons changeant la comédie,
Comment faire accepter la vérité hardie?
Sans fortune, sans nom, sans faveur, sans appui,
Que faire du démon qu'il sent grandir en lui?