CHAPITRE XXI

La nouvelle du départ de l'île d'Elbe cause une profonde sensation

à Vienne.--Zèle intempestif de Bausset.--Paroles de l'empereur

Alexandre.--Trouble dissimulé de Marie-Louise.--Propos de

l'archiduc Jean.--Mme de Brignole gravement malade est

administrée.--Marie-Louise se met sous la protection des

alliés.--Déclaration du 13 mars.--Tracasseries policières.

Revenons à Schönbrunn où la nouvelle sensationnelle du départ de

Napoléon de l'île d'Elbe a fini, comme nous l'avons vu, par arriver et

par se répandre. A une époque où il n'existait ni chemin de fer, ni

télégraphe électrique, les nouvelles étaient lentes à se propager,

malgré la célérité que pouvaient déployer les courriers. Aussi à Vienne

Gentz, qui se trouvait pourtant au nombre des mieux informés,

n'apprit-il que le 7 mars, par un des plénipotentiaires de Prusse au

Congrès, M. de Humboldt, l'événement qui allait mettre l'Europe entière

en ébullition. A la date du _9 mars_, mon grand-père, écrivant à sa

femme, se faisait l'écho de cette nouvelle en ces termes:

«... Une nouvelle extraordinaire, arrivée hier, fait ici une sensation

incroyable. C'est le départ de l'empereur Napoléon avec sa garde. On

paraît ignorer ce qui a pu le porter à une entreprise si audacieuse, et

de quel côté il s'est dirigé. L'agitation est poussée à l'extrême parmi

les souverains, comme parmi les particuliers. Sans doute la même

nouvelle sera parvenue en même temps à Paris. On est dans la plus grande

impatience d'apprendre la suite de ce grand événement. Des troupes se

dirigent sur l'Italie, et les armées de la coalition sont préparées à se

remettre en campagne. Dieu nous préserve de malheurs! Le roi de Saxe est

arrivé à Presbourg. Il se refuse a consentir à l'arrangement qui lui

enlève la moitié de ses États. Lord Wellington et les princes de

Talleyrand et Metternich sont allés le trouver pour le presser de céder

à la nécessité. Cette circonstance, beaucoup moins cependant que la

première, va contribuer à prolonger le Congrès. L'impératrice de

Russie, néanmoins, est partie ce matin pour Munich. L'Empereur la

suivra, dit-on, dans huit ou dix jours, si rien ne vient changer ses

dispositions. L'impératrice d'Autriche est allée la reconduire jusqu'à

trente lieues d'ici.

»Mme de Brignole va bien doucement, et il n'est donné à personne,

jusqu'à présent, de prévoir l'issue de sa maladie. Elle résiste par sa

force morale, car son corps est épuisé... C'est cette intégrité de ses

facultés intellectuelles qui donne des espérances. Bausset est toujours

cloué sur son lit; depuis quelques jours cependant, il éprouve plus de

raideur et de nullité, dans ses jambes, que de douleur. Pour moi, chère

amie, après l'Impératrice, je me porte le mieux; je n'ai que l'esprit

malade...»

Le 7 mars au soir, pendant le spectacle de la Cour, la grande nouvelle

du départ de Napoléon de son île avait fait l'objet des entretiens les

plus animés. Le prince Talleyrand prétendait que l'Empereur avait dû se

diriger sur Naples; d'autres le contestaient. Le roi de Bavière, créé

roi par Napoléon et naguère si fidèle courtisan de ce prince, avait si

complètement changé d'attitude qu'il fendit la foule dont était

environné Talleyrand, pour lui déclarer avec feu qu'il serait de la

partie, et qu'il ferait marcher ses troupes contre son ancien

bienfaiteur. Son fils, le prince royal[73], renchérissant sur les

déclarations paternelles, ajouta qu'on prendrait Napoléon et le roi

Joachim ensemble, et qu'on ferait leur procès à l'un et à l'autre.

Marie-Louise apprit la nouvelle, ce même soir, de la bouche du général

Neipperg, auquel le fils de Mme de Brignole l'avait annoncée quelques

heures plus tôt; mais elle n'en laissa rien paraître.

[73] Plus tard le roi Louis Ier, protecteur de la fameuse Lola

Montès.

Le lendemain Bausset, tout goutteux qu'il était, mais ne croyant pas de

succès possible à la tentative de Napoléon, voulut faire du zèle et

s'acquérir des titres à la bienveillance de la Cour et du Gouvernement

autrichien[74]. Il proposa donc, dans ce but, à l'impératrice

Marie-Louise de signer un ordre du jour pour défendre, à tous les gens

de sa maison, aucune espèce de réflexion sur cet événement. Cet ordre du

jour était conçu dans des termes si peu modérés que l'Impératrice se vit

obligée de prier Bausset de les adoucir par une apostille de sa main,

mise en marge dudit ordre.

[74] 10 mars, Bausset achète un buste en bronze de l'empereur

d'Autriche. (Note du _Journal_.)

Quant à l'empereur d'Autriche, il témoigna à sa fille, à ce qu'il

paraît, son vif déplaisir de l'entreprise téméraire de l'empereur

Napoléon, et lui annonça la résolution qu'il avait prise d'envoyer, en

Italie, des forces redoutables pour s'opposer à tout ce qu'il pourrait y

tenter. La veille, l'empereur Alexandre, mis au courant de la nouvelle

qui occupait tous les esprits, avait dit à Talleyrand: «Je vous avais

bien annoncé que cela ne durerait pas!--Eh bien, vous voyez, Sire, lui

avait répliqué l'empereur d'Autriche, ce que c'est que d'avoir protégé

vos _jacobins_ de Paris!--C'est vrai, répondit le czar, mais pour

réparer mes torts, je mets ma personne et mes armées au service de Votre

Majesté[75].»

[75] Vaulabelle. _Histoire des deux Restaurations_, chap. IV, p.

187 p. 187-188.

Marie-Louise, saisie par la soudaineté de cet événement si imprévu pour

elle, gardait le silence; mais elle n'en était pas moins, dans son for

intérieur, vivement agitée. Son oncle l'archiduc Jean n'avait pas craint

de souhaiter franchement devant elle que, dans cette nouvelle aventure,

Napoléon se cassât le cou. Les personnes de l'entourage français de

l'Impératrice, surtout mon grand-père et Mme de Montesquiou, ayant été

choqués de ce langage, Marie-Louise convint qu'il était blâmable en

effet. Elle excusait toutefois la vivacité de ceux qui tenaient de

semblables propos, en faisant remarquer que le retour de l'empereur

Napoléon était, pour tous les princes réunis à Vienne, une véritable

calamité. La réelle émotion ressentie par l'épouse oublieuse de Napoléon

était faite surtout d'égoïsme, de remords et de crainte. Elle tremblait

pour son beau duché de Parme, pour l'existence tissée de plaisirs et

d'agréments qu'elle avait rêvé d'y passer avec son cher et indispensable

général. Marie-Louise n'envisageait qu'avec terreur l'éventualité de son

propre retour à Paris. «Il faudrait à la suite de ce terrible coureur

d'aventures (son époux) reprendre une vie d'angoisses et de périls!...

Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir l'homme dont

le génie tumultueux l'épouvantait[76].»

[76] Welschinger. _Le Roi de Rome_, chap. VII.

Cependant les bruits les plus fantaisistes circulaient chaque jour, à

Vienne, sur les incidents qui auraient précédé ou suivi le débarquement

de Napoléon en France, comme sur les prétendues résistances que sa

tentative, pour reprendre la couronne, y rencontrait. Notre _Journal_, à

partir de cette époque, est rempli de ces nouvelles quelquefois vraies,

souvent fausses, dont se repaissait la crédulité des habitants de la

capitale de l'Autriche. Nous ferons grâce au lecteur de ces détails qui

n'offrirent d'intérêt réel qu'aux contemporains de ce prodigieux

événement. Mais nous parlerons d'un propos qu'aurait tenu l'empereur

François à sa fille, et dont mon grand-père a fait mention dans ses

_Mémoires_. Le monarque autrichien aurait dit à l'impératrice

Marie-Louise, que si, contre toute probabilité, l'empereur Napoléon

réussissait à se maintenir sur le trône, il ne permettrait à sa fille de

retourner en France, que lorsque l'expérience de deux ou trois ans

aurait prouvé qu'il était possible de se fier à ses dispositions

pacifiques. Nous pensons à cet égard--comme M. Welschinger--que si ce

propos a été tenu, il a eu pour but de masquer les véritables intentions

de l'Autriche, et de calmer, par de l'eau bénite de cour, les sentiments

de réprobation muette, qu'inspirait l'attitude de la femme de Napoléon

au petit nombre de personnes françaises de l'entourage de l'Impératrice,

restées fidèles à celui-ci. En laissant subsister, dans l'esprit de

quelques-uns des membres de sa petite cour cette faible lueur

d'espérance, Marie-Louise trouvait effectivement un double avantage.

Elle y gagnait du repos, tout d'abord, et laissait moins de prise à ceux

qui étaient tentés de juger sévèrement sa conduite. C'est ainsi qu'un

jour elle affirmait ne pouvoir retourner en France, parce qu'elle

n'entrevoyait pas d'espoir de tranquillité pour ce pays. Une autre fois

la femme de Napoléon avait soin de déclarer, devant les serviteurs

attachés à ce dernier, que, si son mari renonçait à ses projets

belliqueux, elle estimait que son retour auprès de lui ne rencontrerait

pas d'obstacles. Marie-Louise ne manquait pas alors d'ajouter qu'elle

n'éprouverait aucune répugnance à revenir en France, dans cette

éventualité, parce qu'elle avait toujours eu du goût pour les Français.

Nous avons vu que la fille de l'empereur François était devenue fort

dissimulée, à l'école du comte Neipperg, ce qui nous donne le droit de

suspecter sa sincérité quand elle tenait les propos que nous venons de

rappeler. En attendant, les lettres et journaux venant de France furent

interceptés, et Marie-Louise, conseillée par Neipperg et Metternich, se

préparait à écrire, au premier ministre de son père, une lettre qui

allait creuser un infranchissable fossé à tout retour en arrière de sa

part.

L'infortunée Mme de Brignole, dont l'état de santé restait toujours

alarmant, et qui ignorait encore le grand événement du jour, avait eu

toutefois à ce sujet un rêve prophétique, signalé par notre _Journal_.

Le _11 mars_ mon grand-père écrivait à propos d'elle:

«... La pauvre Mme de Brignole est au plus mal aujourd'hui. Il est

question de l'administrer ce soir. Je commence à désespérer d'elle.

Elle a eu successivement plusieurs faiblesses aujourd'hui qui paraissent

aux médecins du plus mauvais augure...» Mme de Montesquiou parvint en

effet à déterminer Mme de Brignole à se faire administrer le soir même.

La malade reçut les derniers sacrements avec une édifiante piété et

demanda publiquement pardon du scandale qu'elle pouvait avoir donné.

D'après le cérémonial usité dans les palais impériaux d'Autriche,

l'impératrice Marie-Louise et toute sa maison, cierges allumés en main,

s'étaient réunis dans la chambre de la comtesse en y accompagnant

processionnellement le Saint-Sacrement.

A la date du même jour l'impératrice d'Autriche, qui était venue dîner

la veille à Schönbrunn avec sa belle-fille, envoyait, dès le lendemain

matin, à celle-ci un billet renfermant des nouvelles désastreuses

naturellement pour Napoléon, et arrivées soi-disant par une source sûre.

L'acharnement de la troisième femme de l'empereur François contre le

gendre de ce prince, loin de s'atténuer, ne désarmait pas. Elle

saisissait, pour lui nuire dans l'esprit de son mari et de sa

belle-fille, toutes les occasions qui se présentaient.

Le 12 mars, après une longue promenade à cheval avec le général

Neipperg, et sans doute à la suite d'une conversation avec son mentor un

peu plus sérieuse que de coutume, l'Impératrice était allée passer

quelques instants, dans la soirée, au chevet de Mme de Brignole, lorsque

notre _Journal_ nous apprend qu'elle se leva brusquement pour proposer

au général d'aller achever sa lettre. Ce que le _Journal_ ignorait à ce

moment-là, c'est que cette lettre était la fameuse déclaration de

Marie-Louise au chancelier de l'Empire d'Autriche, déclaration qui avait

pour objet de se placer elle et son fils sous la protection de son père

et des monarques ses alliés, en affirmant sa résolution de demeurer

étrangère à tous les projets de Napoléon.

Cette démarche attristante, et de la gravité de laquelle la femme de

Napoléon restait peut-être incomplètement responsable, remplissait, à

leur pleine et entière satisfaction, les vues de ceux entre les mains

desquels cette faible princesse était devenue un instrument docile et à

peu près inconscient. Cette malheureuse déclaration coupait en effet

toute retraite à l'impératrice des Français, en même temps qu'elle était

de nature à indisposer sérieusement, contre Marie-Louise, en premier

lieu l'empereur Napoléon, et en second lieu le sentiment public de toute

la France.

Le lendemain 13 mars était publiée, à Vienne, la déclaration remplie de

violence et de haine des souverains des puissances coalisées contre

Napoléon. Il y était dit «qu'en rompant la Convention qui l'avait établi

à l'île d'Elbe, Bonaparte, avait détruit le seul titre légal auquel son

existence se trouvait attachée; qu'en reparaissant en France avec des

projets de trouble et de bouleversement, il s'était privé lui-même de la

protection des lois, et avait manifesté, à la face de l'univers, qu'il

ne saurait y avoir ni paix ni trève avec lui. Les puissances déclaraient

en conséquence que Napoléon Bonaparte s'était placé hors des relations

civiles et sociales, et que, comme ennemi et perturbateur du repos du

monde, il s'était livré à la vindicte publique.» Ce factum

antidiplomatique, et d'une virulence inconnue jusqu'à ce jour, n'avait

été adopté, au sein du Congrès, qu'à la suite d'une longue et orageuse

conférence, ainsi que le journal de Gentz, qui avait collaboré à sa

rédaction, nous l'apprend. Ses véritables inspirateurs étaient les

représentants du Gouvernement de Louis XVIII au Congrès, et spécialement

M. de Talleyrand, qui écrivait avec satisfaction à son ami Jaucourt:

«J'envoie au roi, mon cher ami, la déclaration dont je vous ai parlé

hier; elle est très forte; jamais il n'y a eu une pièce de cette force

et de cette importance, signée par tous les souverains de l'Europe.»

Quant aux étrangers ils devaient regretter eux-mêmes, quelques jours

plus tard, la violence de langage déployée dans ce manifeste sauvage.

Marie-Louise de son côté le blâma mollement, au lieu de s'en indigner

comme toute autre l'eût probablement fait à sa place.

La correspondance de mon grand-père avec sa femme va devenir beaucoup

plus courte et plus insignifiante à mesure que le triomphe éphémère de

l'empereur Napoléon en France s'accentuera. On ne pourra ni n'osera plus

confier à la poste de Vienne, à destination de Paris, la moindre lettre

tant soit peu compromettante, par les faits qu'elle est en mesure de

raconter ou par les réflexions qu'elle suggère à celui qui tient la

plume. Un cabinet noir impitoyable, un espionnage policier intolérable

envelopperont désormais les Français suspects, résidant à Schönbrunn,

comme d'un réseau. Ce n'est qu'au moyen de quelques occasions, rares

mais sûres, que les deux époux auront la faculté de se parler, dans

leurs lettres, sans contrainte et à cœur ouvert.

_Le 13 mars_ partait à l'adresse de ma grand'mère le billet suivant que

lui envoyait son mari:

«... Nous sommes ici dans une grande anxiété, et bien impatients de

savoir l'issue du grand événement qui nous occupe depuis cinq jours.

L'Impératrice est fort tourmentée, et qui doit l'être plus qu'elle...?

Cette pauvre Mme de Brignole se meurt. L'espoir de la sauver s'affaiblit

tous les jours. Nous ne sommes entourés que de sujets de tristesse. Que

Dieu nous protège dans le présent et dans l'avenir!...»

Autre lettre du même à la même en date du _16 mars_:

«... Je vois, ma pauvre amie, que tu t'occupes beaucoup de politique

dans tes lettres, surtout quand elle regarde notre bonne princesse.

Mais c'est un sujet sur lequel il est difficile d'avoir une opinion,

parce que la politique se compose d'une telle complication de

circonstances et d'intérêts à concilier, que les résultats n'en peuvent

être appréciés par personne. Rassure-toi au reste sur le compte de

l'Impératrice. Ses idées de bonheur ne sont pas attachées aux soins ni à

l'éclat d'une souveraineté. Une vie douce et indépendante, affranchie

d'étiquette et de représentation, la flatte davantage...

»Les événements m'occupent au point que je ne suis en état de rien

faire, à peine de t'écrire...»

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 31 / 78 题