CHAPITRE XX

Ce qui se passait à la fin de février à l'île

d'Elbe.--Conversation de Napoléon avec Fleury de

Chaboulon.--Extraits empruntés aux _Mémoires_ de ce dernier.

Voici quel fut l'entretien de Fleury de Chaboulon avec Napoléon:

... Le général Bertrand me fit avertir de me rendre à la porte du jardin

de l'Empereur, ajoutant que l'Empereur viendrait et que, sans avoir

l'air de me connaître, il me ferait appeler. Je m'y rendis. L'Empereur,

accompagné de ses officiers, se promenait, suivant sa coutume, les mains

derrière le dos: il passa plusieurs fois devant moi sans lever les yeux;

à la fin il me fixa, et s'arrêtant, il me demanda en italien de quel

pays j'étais; je lui répondis en français que j'étais Parisien. «Eh

bien, monsieur, parlez-moi de Paris et de la France.» En achevant ces

mots, il se remit à marcher. Je l'accompagnai, et, après plusieurs

questions insignifiantes faites à haute voix, il me fit entrer dans ses

appartements, fit signe aux généraux Bertrand et Drouot de se retirer,

et me força de m'asseoir à côté de lui. «Le grand maréchal, me dit-il,

d'un air froid et distrait, m'a annoncé que vous arriviez de

France.--Oui Sire.--Que venez-vous faire ici!... Il paraît que vous

connaissez le duc de Bassano...--Oui Sire.--Vous a-t-il remis une lettre

pour moi?--Non Sire.» L'Empereur m'interrompit: «Je vois bien qu'il m'a

oublié comme tous les autres. Depuis que je suis ici, je n'ai entendu

parler ni de lui ni de personne.--Sire, dis-je en l'interrompant à mon

tour, il n'a point cessé d'avoir pour Votre Majesté l'attachement et le

dévouement que lui ont conservés tous les Français.» L'Empereur avec

dédain: «Quoi! on pense donc encore à moi en France?--On ne vous y

oubliera jamais.--Jamais! c'est beaucoup. Les Français ont un autre

Souverain; leur devoir et leur tranquillité leur commandent de ne plus

songer qu'à lui.»

Cette réponse me déplut. L'Empereur, me dis-je est mécontent de ce que

je ne lui ai point apporté de lettres; il se défie de moi, ce n'est

point la peine de venir de si loin, pour être si mal reçu. «Que

pense-t-on de moi en France? me dit-il ensuite.--On y plaint et on y

regrette Votre Majesté.--L'on y fait aussi sur moi beaucoup de fables et

de mensonges... Comment s'y trouve-t-on des Bourbons?--Sire, ils n'ont

point réalisé l'attente des Français, et, chaque jour, le nombre des

mécontents augmente.--Tant pis, tant pis. (_vivement_): Comment! Bassano

ne vous a pas donné de lettres pour moi?--Non, Sire, il a craint

qu'elles ne me fussent enlevées; et comme il a pensé que Votre Majesté,

obligée de se tenir sur ses gardes et de se défier de tout le monde, se

défierait peut-être aussi de moi, il m'a révélé plusieurs circonstances

qui, n'étant connues que de Votre Majesté, peuvent vous prouver que je

suis digne de votre confiance.--Voyons ces circonstances.»

Je lui en détaillai quelques-unes; il ne me laissa pas achever. «Cela

suffit, me dit-il, pourquoi n'avoir pas commencé par me dire tout cela?

Voilà une demi-heure que vous me faites perdre.»

Cette bourrasque me déconcerta. Il s'en aperçut et me dit avec douceur:

«Allons, mettez-vous à votre aise et racontez-moi, dans le plus grand

détail, tout ce qui s'est dit et passé entre Bassano et vous.» Je lui

rapportai, mot à mot, l'entretien que j'avais eu avec M. de Bassano; je

lui fis une énumération complète des fautes et des excès du Gouvernement

royal, et j'allais en déduire les conséquences que nous en avions tirées

M. de Bassano et moi, lorsque l'Empereur, incapable, lorsqu'il est ému,

d'écouter un récit sans l'interrompre et le commenter à chaque instant,

m'ôta la parole et me dit: «Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que

les Bourbons, instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient pas

dans les fautes qui les avaient perdus en 1789. J'espérais que le roi

vous gouvernerait en bon homme. C'était le seul moyen de se faire

pardonner de vous avoir été donné par des étrangers. Mais, depuis que

les Bourbons ont mis le pied en France, leurs ministres n'ont fait que

des sottises. Leur traité du 23 avril, continua-t-il en élevant la voix,

m'a profondément indigné; d'un trait de plume ils ont dépouillé la

France de la Belgique et des possessions qu'elle avait acquises depuis

la Révolution; ils lui ont fait perdre les flottes, les arsenaux, les

chantiers, l'artillerie et le matériel immense que j'avais entassés dans

les forteresses et dans les ports qu'ils leur ont livrés. C'est

Talleyrand qui leur a fait faire cette infamie; on lui aura donné de

l'argent. La paix est facile à de telles conditions. Si j'avais voulu,

comme eux, signer la ruine de la France, ils ne seraient point sur mon

trône. (_Avec force_): J'aurais mieux aimé me trancher la main! J'ai

préféré renoncer au trône, plutôt que de le conserver aux dépens de ma

gloire et de l'honneur français... Une couronne déshonorée est un

horrible fardeau... Mes ennemis ont publié partout que je m'étais refusé

opiniâtrement à faire la paix; ils m'ont représenté comme un misérable

fou avide de sang et de carnage... Si j'avais été possédé de la rage de

la guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire, et

savourer à mon aise la guerre de montagnes. Je ne l'ai pas voulu... Mon

nom et les braves qui m'étaient restés fidèles faisaient encore trembler

les alliés, même dans ma capitale. Ils m'ont offert l'Italie pour prix

de mon abdication; je l'ai refusée. Quand on a régné sur la France, on

ne doit pas régner ailleurs. J'ai choisi l'île d'Elbe. Cette position

me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les Bourbons. Tout

ce que j'ai fait a toujours été pour la France. C'est pour elle et non

pour moi que j'aurais voulu la rendre la première nation du monde. Si je

n'avais songé qu'à ma personne j'aurais voulu, en descendant du trône,

rentrer dans la classe ordinaire de la vie; mais je devais garder le

trône pour ma famille et pour mon fils.»

»Je suis bien aise d'apprendre que l'armée a conservé le sentiment de sa

supériorité et qu'elle rejette, sur leurs véritables auteurs, nos

grandes infortunes. Je vois avec satisfaction, d'après ce que vous venez

de m'apprendre, que l'opinion que je m'étais formée de la situation de

la France est exacte...

»L'armée me sera toujours dévouée. Nos victoires et nos malheurs ont

établi entre elle et moi un lien indestructible; avec moi seul elle peut

retrouver la vengeance, la puissance et la gloire; avec le Gouvernement

actuel, elle ne peut gagner que des injures et des coups.»

L'Empereur, en prononçant ces paroles, gesticulait et marchait avec

précipitation; il avait plutôt l'air de parler seul que de parler à

quelqu'un. Tout à coup, il s'arrête et, me jetant un regard de côté, il

me dit: «Bassano croit-il que ces gens-là tiendront longtemps?--Son

opinion, sur ce point, est entièrement conforme à l'opinion générale,

c'est-à-dire qu'on pense en France et qu'on est convaincu que le

Gouvernement royal marche à sa perte.--Mais comment tout cela

finira-t-il? Croit-on qu'il y aura une nouvelle révolution?--Sire, les

esprits sont tellement mécontents et exaspérés que le moindre mouvement

partiel entraînerait nécessairement une insurrection générale et que

personne ne serait surpris qu'elle éclatât au premier jour.--Mais que

feriez-vous si vous chassiez les Bourbons? Établiriez-vous une

république?--La république, Sire, on n'y songe point. Peut-être

établirait-on une régence.--Une régence, s'écria-t-il, surpris et avec

une grande véhémence, et pourquoi faire? Suis-je mort?--Mais, Sire,

votre absence.--Mon absence n'y fait rien. En deux jours je serais en

France si la nation me rappelait... Croyez-vous que je ferais bien de

revenir? ajouta l'Empereur en détournant les yeux.» Mais il me fut

facile de remarquer qu'il attachait à cette question plus d'importance

qu'il ne voulait le faire paraître et qu'il attendait ma réponse avec

anxiété. «--Sire, lui dis-je, je n'ose résoudre personnellement une

semblable question, mais...--Ce n'est point cela que je vous demande, me

dit-il en m'interrompant brusquement, répondez oui ou non.--Eh bien!

oui, Sire.--Vous le pensez?--Oui, Sire; je suis convaincu, ainsi que M.

de Bassano, que le peuple et l'armée vous recevraient en libérateur et

embrasseraient votre cause avec enthousiasme.--Bassano est donc d'avis

que je revienne? dit l'Empereur avec un accent inquiet et ému.--Nous

avons prévu que Votre Majesté m'interrogerait sur ce point et voici

textuellement sa réponse: «Vous direz à l'Empereur que je n'ose prendre

sur moi une question aussi importante, mais qu'il peut regarder comme un

fait positif et incontestable que le Gouvernement actuel s'est perdu

dans l'esprit du peuple et de l'armée; que le mécontentement est au

comble et qu'on ne croit pas qu'il puisse lutter longtemps contre

l'animadversion générale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu

l'objet des regrets et des vœux de l'armée et de la nation. L'Empereur

décidera ensuite, dans sa sagesse, ce qui lui reste à faire.»

Napoléon devint pensif, se tut, et, après une longue méditation, me dit:

«J'y réfléchirai; venez demain à 11 heures.»

Le lendemain à 11 heures, je me présentai chez l'Empereur. On me fit

attendre dans son salon, au rez-de-chaussée; la tenture en soie bariolée

était à moitié usée et décolorée; le tapis de pied montrait la corde et

était rapiécé en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts

complétaient l'ameublement. Je me rappelai le luxe des palais impériaux,

et la comparaison m'arracha un profond soupir. L'Empereur arriva: son

maintien attestait un calme que démentaient ses yeux; il était aisé de

s'apercevoir qu'il avait éprouvé une violente agitation. «J'avais prévu

l'état de crise où la France va se trouver, me dit-il, mais je ne

croyais pas que les choses fussent aussi avancées. Mon intention était

de ne plus me mêler des affaires politiques; ce que vous m'avez dit a

changé mes résolutions; c'est moi qui suis cause des malheurs de la

France, c'est moi qui dois les réparer. Mais, avant de prendre un

parti, j'ai besoin de connaître à fond la situation de nos affaires:

asseyez-vous et répétez-moi tout ce que vous m'avez dit hier; j'aime à

vous entendre.»

Rassuré par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bonté,

je m'abandonnai sans réserve et sans crainte à toutes les inspirations

de mon esprit et de mon âme... «Brave jeune homme, me dit l'Empereur,

après m'avoir attentivement écouté, vous avez l'âme française, mais

votre imagination ne vous égare-t-elle pas?--Non Sire, le récit que j'ai

fait à Votre Majesté est fidèle; tout est exact, tout est vrai...--Vous

croyez donc que la France attend de moi sa délivrance, et qu'elle me

recevra comme un libérateur? Puissiez-vous ne pas vous tromper!

D'ailleurs j'arriverai si vite à Paris, qu'ils n'auront pas le temps de

savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de mon

débarquement... Oui, ajouta Napoléon, après avoir fait quelque pas, j'y

suis résolu... c'est moi qui ai donné les Bourbons à la France, c'est

moi qui dois l'en délivrer... Je partirai... L'entreprise est grande,

difficile, périlleuse; mais elle n'est pas au-dessus de moi. La fortune

ne m'a jamais abandonné dans les grandes occasions... Je partirai, non

point seul, je ne veux pas me laisser mettre la main sur le collet par

des gendarmes; je partirai avec mon épée, mes Polonais, mes

grenadiers... La France est tout pour moi, je lui appartiens; je lui

sacrifierai avec joie, mon repos, mon sang, ma vie!...»

L'Empereur, après avoir prononcé ces mots, s'arrêta. Ses yeux

étincelaient d'espoir et de génie; son attitude respirait la confiance

et la force; elle anonçait la victoire: il était grand! Il reprit la

parole et me dit: «Croyez-vous que les Bourbons oseront m'attendre à

Paris?--Non Sire, je ne le crois pas non plus.--Et les maréchaux que

feront-ils?--Les maréchaux, comblés de titres, d'honneurs et de

richesses, n'ont plus rien à désirer que le repos. Ils craindront, en

embrassant un parti douteux, de compromettre leur existence, et

peut-être resteront-ils spectateurs de la crise. Peut-être même la

crainte que Votre Majesté ne les punisse de l'avoir abandonnée ou trahie

en 1814, les portera-t-elle à embrasser le parti du roi.--Je ne punirai

personne, entendez-vous! s'écria l'Empereur. Dites-le bien à Bassano, je

veux tout oublier; nous avons tous des reproches à nous faire... Quelle

est la force de l'armée?--Je l'ignore, Sire; je sais seulement qu'elle a

été considérablement affaiblie par les désertions, par les congés, et

que la plupart des régiments ont à peine 300 hommes.--Tant mieux; les

mauvais soldats seront partis, les bons seront restés. Connaissez-vous

le nom des officiers qui commandent sur les côtes et dans la 8e

division?--Non Sire.--Comment Bassano, dit-il avec humeur, ne m'a-t-il

pas fait savoir tout cela?--M. de Bassano était, ainsi que moi, bien

loin de prévoir que Votre Majesté prendrait, sur-le-champ, la généreuse

résolution de reparaître en France. Il pouvait croire d'ailleurs,

d'après les bruits publics, que vos agents ne vous laisseraient rien

ignorer de tout ce qui pouvait vous intéresser.--J'ai su effectivement

que les journaux prétendaient que j'avais des agents... C'est une

histoire. J'ai envoyé en France, il est vrai, quelques hommes à moi pour

savoir ce qui s'y passait; ils m'ont volé mon argent et ne m'ont

entretenu que de propos de cabarets ou de cafés... Vous êtes la première

personne qui m'ait fait connaître, sous ses grands rapports, la

situation de la France et des Bourbons. J'ai bien reçu, sans trop savoir

de quelle part, le signalement d'assassins soudoyés contre moi et une ou

deux lettres anonymes de la même main, où l'on me disait d'être

tranquille, que les broderies reprenaient faveur et autres bêtises

semblables; mais voilà tout. Ce n'est pas sur de pareilles données qu'on

tente un bouleversement. Mais comment pensez-vous que les étrangers

prendront mon retour? Voilà le grand point, ajouta l'Empereur d'un air

préoccupé. Cependant je regarde comme certain que les rois, qui m'ont

fait la guerre, n'ont plus la même union, les mêmes vues, les mêmes

intérêts... Tout considéré, les nations étrangères ont de grands motifs

pour me faire la guerre, comme elles en ont pour me laisser en paix. Je

ne suis pas encore fixé sur le jour de mon départ. En le différant,

j'aurais l'avantage de laisser le Congrès se dissoudre; mais aussi je

courrais le risque, si les étrangers venaient à se brouiller, comme tout

l'annonce, que les Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder à vue

par leurs vaisseaux. Au reste, ne nous inquiétons pas de tout cela, il

faut laisser quelque chose à la fortune.

»Nous avons approfondi, je crois, tous les points sur lesquels il

m'importait de me fixer et de nous entendre. La France redemande son

ancien souverain; l'armée et le peuple seront pour nous; les étrangers

se tairont; s'ils parlent, nous serons bons pour leur répondre; voilà,

en résumé, notre présent et notre avenir. Partez: vous direz à Bassano

que vous m'avez vu, et que je suis décidé à tout braver pour répondre

aux vœux de la France; que je partirai d'ici au 1er avril, avec ma

garde, ou peut-être plus tôt; que j'oublierai tout, que je pardonne

tout, que je donnerai à la France et à l'Europe les garanties qu'elles

peuvent attendre et exiger de moi; que j'ai renoncé à tout projet

d'agrandissement, et que je veux réparer, par une paix stable, le mal

que nous a fait la guerre. Vous direz aussi à Bassano et à vos amis

d'entretenir et de fortifier, par tous les moyens possibles, le bon

esprit du peuple et de l'armée. Si les excès des Bourbons accéléraient

leur chute et que la France les chassât avant mon débarquement, vous

déclarerez à Bassano que je ne veux point de régence, ni rien qui lui

ressemble. Allez, Monsieur, vos instants sont précieux; je ne veux plus

vous retenir, j'ai fait tout préparer pour votre départ. Ce soir, à 9

heures, vous trouverez un guide et des chevaux, au sortir de la porte de

la ville. On vous conduira à Porto-Longone. Le commandant a reçu l'ordre

de vous faire délivrer les papiers de santé nécessaires. Il ignore tout;

ne lui dites rien. A minuit il partira une felouque qui vous conduira à

Naples. Adieu, monsieur, embrassez-moi et partez. Mes pensées et mes

vœux vous suivront.»

Deux heures après j'étais en mer.

Cette conversation avait eu lieu le 25 février; le lendemain Napoléon

quittait l'île d'Elbe.

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 30 / 78 题