Une lettre de Napoléon à Marie-Louise, datée de Grenoble, lui est
transmise par l'intermédiaire du général Bubna.--Marie-Louise se
renferme dans un mutisme complet vis-à-vis de mon grand-père.--Le
fils de Napoléon transféré de Schönbrunn au Palais impérial à
Vienne.--Conversation sérieuse avec Marie-Louise.--Mme de
Montesquiou retenue à Vienne.--Fauche-Borel.--Nouvelles qu'il
répand dans la capitale autrichienne.
A la date du 8 mars Napoléon, arrivé à Grenoble, s'était empressé
d'écrire à Marie-Louise pour lui annoncer son heureuse arrivée dans
cette ville et la prier de venir le rejoindre, avec son fils à Paris, où
il était certain de faire son entrée très prochainement. Cette lettre
avait été expédiée au général Bubna (dont Napoléon faisait cas),
commandant à cette époque les troupes autrichiennes à Turin, et qui
était prié de la faire parvenir à l'Impératrice. Il est à supposer que
cet officier général s'acquitta de cette mission, et que la lettre de
son époux éveilla de nouveaux remords dans le cœur de Marie-Louise,
car, huit jours plus tard, délai à peu près suffisant pour l'arrivée de
cette lettre à Vienne, notre _Journal_ porte cette mention: «17
mars.--Le prince Eugène vient déjeuner avec l'Impératrice qui s'était
promenée, avant le repas, dans les jardins. Sa Majesté a paru triste et
affligée. Une fluctuation de sentiments et de réflexions de toute nature
semble l'agiter intérieurement.»
Mon grand-père en était réduit, dans ces pénibles conjonctures, à
deviner ce qui se passait dans la tête de sa Souveraine, dont les
habitudes de confiance envers lui s'étaient singulièrement modifiées.
Elle le traitait toujours avec une grande bonté, mais évitait avec soin
de le mettre, comme autrefois, au courant de ses affaires. Elle devenait
à son endroit d'une extrême réserve, et, pour obéir aux recommandations
de ceux qui dirigeaient sa conduite, elle esquivait autant que possible,
avec lui, toute conversation sérieuse. Elle sentait que ce fidèle
serviteur de Napoléon la désapprouvait, et, comme elle comprenait qu'il
lui était également profondément attaché à elle-même, Marie-Louise
souffrait de cette désapprobation silencieuse.
_Le 18 mars_ mon grand-père, écrivant à ma grand'mère lui disait:
«... Les affaires du congrès sont en stagnation. Je ne puis m'en aller,
quoique je sente combien je serais nécessaire auprès de toi. Tu me
demandes si l'Impératrice consent à me laisser partir. Elle n'a jamais
mis obstacle à mon retour, mais je n'ai pas voulu ni pu la quitter avant
de la voir établie et tranquille quelque part. Je n'aurais pu le faire
sans abandonner mes propres intérêts, qui ne peuvent être réglés
qu'après l'arrangement des affaires générales. D'autres considérations
me retiennent encore. Je ne pourrais pas décemment me séparer d'elle au
moment où son avenir se trouve compromis, et me faire taxer
d'ingratitude aux yeux du monde--_qui ne connaît pas l'intérieur où nous
vivons_--en paraissant la laisser dans l'embarras. Ces motifs sont bien
faibles et si ma raison s'en contente, mon cœur les désavoue. C'est une
situation qui use ma vie de me trouver ainsi, depuis tant de mois, entre
des sentiments si opposés...»
Le vendredi 17 mars le journal de M. de Gentz nous apprend qu'il y
avait, chez lui, un grand dîner auquel assistaient, entre autres
notabilités, MM. de Talleyrand et Metternich; mais que le festin avait
été un peu gâté par des nouvelles arrivées de France, signalant le
progrès étonnant et les succès décisifs de l'empereur Napoléon dans sa
marche rapide sur Paris. Au dire du même journal, à une grande soirée
qui avait lieu le 17 mars également, chez la duchesse de Sagan, la
consternation, pour le même motif, était générale.
Le 18 mars Marie-Louise avait été rendre visite à l'empereur François
auquel elle avait amené, comme il arrivait souvent, son jeune fils. A
son retour à Schönbrunn elle vint prévenir elle-même Mme de Montesquiou
de se préparer à mener le jeune prince le lendemain, à Vienne, pour y
occuper l'appartement du prince héréditaire et y résider jusqu'à nouvel
ordre. Pour toute explication d'une mesure, aussi extraordinaire
qu'inattendue, l'Impératrice s'était bornée à dire: _Les Souverains
l'ont désiré_. Il est permis de supposer que Talleyrand s'était servi de
ce terme, passablement élastique, pour obtenir de Metternich un nouveau
gage de sa fidélité à soutenir les intérêts de Louis XVIII.
Marie-Louise n'avait plus dans Mme de Montesquiou ni dans mon grand-père
une confiance suffisante pour leur laisser voir le fond de ses pensées
sans restriction. Il lui était même échappé, paraît-il, un propos dont
ce dernier se montra justement froissé. Elle aurait dit un jour, en
effet, devant témoin: «Si j'étais sûre qu'on ne m'ait pas imputé le tort
de n'être pas allée à l'île d'Elbe...» Puis, sans achever sa phrase:
«Mais je suis entourée de gens qui n'auront pas manqué de m'accuser!»
«Je ne pouvais me méprendre sur l'application de ces paroles, dit mon
grand-père dans ses _Mémoires_[77]. Je saisis donc l'occasion de me
plaindre à elle de la mauvaise opinion qu'elle avait de moi, si elle me
jugeait capable d'abuser de l'hospitalité honorable qu'elle m'accordait
pour jouer le rôle de délateur. Je lui dis que personne, mieux que moi,
ne connaissait le désir qu'elle avait toujours eu de se réunir à
l'Empereur, et que les événements seuls, la garde sévère qui se faisait
autour de sa personne et les précautions dont on avait eu soin de
l'entourer, ne l'avaient pas laissée maîtresse d'obéir à ce qu'elle
avait regardé comme un devoir. Quel motif, ajoutai-je, aurait donc pu me
porter à manquer au respect que je lui devais? Quand elle avait parlé de
l'Empereur, n'était-ce pas avec le souvenir des égards et de l'affection
qu'elle reconnaissait avoir toujours trouvés en lui? Je profitai de
cette occasion pour lui exprimer mes regrets de la déclaration qu'elle
avait faite il y avait peu de jours, et dont le Congrès avait abusé. Je
l'exhortai, de la manière la plus pressante, à ne rien signer qui pût
l'engager ni envers les alliés, ni contre l'Empereur, et à conserver une
stricte neutralité; il me semblait que c'était malheureusement la seule
attitude qu'elle pût prendre dans la situation fâcheuse à laquelle elle
était réduite[78].»
[77] Méneval. T. III, chap. VI.
[78] Méneval. T. III.
Ce discours d'une logique irréfutable ne pouvait qu'embarrasser
Marie-Louise, qui déjà n'était plus maîtresse de ses actions. Elle ne
sut que se retrancher derrière l'obéissance absolue qu'elle avait jurée
à son père, désormais son seul appui et son seul protecteur. Elle opposa
à son interlocuteur les principes de soumission entière au chef de leur
maison dans lesquels étaient élevées les archiduchesses d'Autriche.
Enfin Marie-Louise ajouta que, n'étant plus souveraine indépendante,
elle se trouvait hors d'état de résister et de se mettre ainsi en
révolte ouverte contre les volontés de l'empereur François et de toute
sa famille. Son avenir, prétendait-elle, celui même de son fils
dépendaient de l'obéissance dont elle ferait preuve, et c'était cette
perte de toute indépendance qui faisait, disait-elle, le malheur de sa
destinée.
On est obligé de reconnaître que la situation que les circonstances
avaient créée à cette malheureuse jeune femme était terriblement
compliquée. Une nature plus généreuse, une tête plus solide auraient eu
plus que du mérite à sortir, avec honneur, de cet inextricable réseau de
difficultés. Cependant comme l'a fait très justement observer M. de
Saint-Amand, dans un ouvrage auquel nous avons fait nous-même de larges
emprunts: «Si cette princesse avait plaidé, _avec l'éloquence du
cœur_, la cause de son époux et de son fils, si elle avait fait un
chaleureux appel aux sentiments chevaleresques du Czar, les Bourbons ne
seraient peut-être jamais remontés sur le trône[79].»
[79] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent Jours._
Cette réflexion est d'autant plus vraie que, comme l'a reconnu M. de
Gentz lui-même, le véritable intérêt de l'Autriche en 1814, et même en
1815, était de favoriser en France l'établissement d'une régence qui
aurait doublé l'influence et la puissance matérielle de la monarchie des
Habsbourg en Europe. M. de Gentz, dans ses écrits, déplore que le
souverain de l'Autriche, et surtout Metternich, n'aient jamais voulu le
comprendre.
Le 19 mars, dimanche des Rameaux, l'impératrice Marie-Louise s'étant
fait une loi, disait-elle de ne pas écrire en France de quelques
semaines, chargea mon grand-père de donner de ses nouvelles à Mme de
Montebello. Elle avait admis à déjeuner, à sa table, Mme de Montesquiou
et son fils Anatole. Le petit prince ne devait quitter Schönbrunn pour
sa nouvelle résidence, à Vienne, que le lendemain 20 mars, jour
anniversaire de sa naissance,--lorsque sa mère, à son retour du Burg,
annonça qu'elle devait y conduire son fils ce soir même à 8 heures. Il
fallut donc tout disposer en grande hâte pour activer ce départ
précipité. L'Impératrice avait écrit la veille à son père pour se mettre
elle et son fils sous la sauvegarde du souverain de l'Autriche. Enfin,
conformément à une décision prise par le cabinet de Vienne, les troupes
autrichiennes se mettaient en mesure d'occuper Parme, et les
fonctionnaires autrichiens d'administrer les duchés, pour leur compte,
mais au nom de la fille de leur maître. C'était, disait-on, pour
empêcher l'empereur Napoléon d'y envoyer un gouverneur et d'en prendre
possession au nom de sa femme.
A 7 heures et demie, le même jour, Sa Majesté se trouvant encore à
table, arrivait à Schönbrunn le grand chambellan comte Wrbna, qui
demandait à parler à l'Impératrice. Il eut d'abord un long entretien
avec le général Neipperg, puis après le dîner avec Marie-Louise; enfin à
8 heures cette princesse, accompagnée de son fils et de Mme de
Montesquiou, partait pour Vienne, d'où elle revenait chez elle à 10
heures du soir.
La peur que les ennemis de Napoléon avaient de voir enlever de Vienne le
jeune prince, son fils, avait été le vrai motif de la translation de ce
pauvre enfant au Palais de l'Empereur son grand-père. Sur nous ne savons
quels indices les soupçons du Gouvernement autrichien s'étaient portés,
à cet égard, d'un côté inattendu. C'est contre M. Anatole de Montesquiou
que cette accusation avait été formulée, sans l'ombre d'une preuve; quoi
qu'il en soit elle servit à fournir au cabinet de Vienne un excellent
prétexte pour séparer le pauvre petit prince de sa fidèle gouvernante.
Voici comment, dans ses _Mémoires_, mon grand-père raconte cette
séparation:
«Le 20 mars, jour où l'Empereur reprenait possession du Palais des
Tuileries, que le roi Louis XVIII avait abandonné pendant la nuit, le
grand chambellan, comte Wrbna, se rendit chez Mme de Montesquiou. Il lui
dit qu'il était allé la veille à Schönbrunn, chargé d'une mission
désagréable qu'il n'avait pas eu le courage de remplir et lui notifia,
avec tous les ménagements possibles, l'ordre de l'empereur de se séparer
du prince son petit-fils et de partir pour la France. Les sentiments
connus de la respectable comtesse et le tendre attachement qu'elle
croyait de son devoir de nourrir dans le cœur de son auguste élève,
pour l'empereur son père, l'avaient rendue suspecte à la Cour de Vienne.
Malgré ses prières, ses instances et ses protestations, elle se vit
forcée d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner un
enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait pas quitté un
instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de sa constante
sollicitude. Toutefois elle ne voulut se dessaisir de ce précieux dépôt
que sur un ordre écrit de l'empereur d'Autriche, protestant de la
violence qui l'arrachait à des fonctions dont elle ne pouvait se
démettre que dans les mains de celui qui les lui avait confiées. Elle
exigea--indépendamment d'un ordre écrit de l'Empereur--un certificat du
médecin qui prouvât qu'elle laissait le jeune prince dans un état
parfait de santé. En réponse elle reçut de l'empereur d'Autriche une
lettre qui lui faisait connaître que, des circonstances nouvelles
rendant un changement nécessaire dans la maison de son petit-fils, il ne
pouvait laisser partir Mme de Montesquiou sans l'assurer de sa
reconnaissance pour les soins qu'elle avait donnés au jeune prince,
depuis sa naissance. L'empereur François joignit à ce témoignage
d'estime, qu'il ne pouvait refuser à une aussi noble conduite, le don
d'une parure en saphir[80].»
[80] Méneval. _Mémoires_, t. III.
Bientôt après, la permission primitivement accordée à Mme de Montesquiou
de rentrer en France fut révoquée, et la comtesse retenue comme en
otage, à Vienne, ainsi que son fils, dut se résigner à accepter un
appartement vacant chez un chambellan de l'archiduc Louis: M.
d'Enzenberg. Anatole de Montesquiou, en butte aux plus odieuses
tracasseries policières, ne parvint à obtenir de passeports pour
retourner en France qu'au mois de juin 1815, et grâce seulement aux
instances de M. de Talleyrand en sa faveur. Croyant au départ imminent
de la si digne gouvernante de son fils pour Paris, Marie-Louise lui
avait adressé une lettre très affectueuse, accompagnée d'une boucle de
ses cheveux. Le pauvre petit prince, livré à des mains étrangères,
pleurait sa chère maman «Quiou», et la redemandait sans cesse.
Quelques jours après la translation du jeune prince à Vienne, mon
grand-père adressait à sa femme les lignes suivantes:
«... Je me porte bien. L'Impératrice et son fils jouissent aussi d'une
bonne santé. Il n'y a que la pauvre Mme de Brignole qui lutte en vain,
depuis six semaines, contre une maladie qui ne veut faire aucun pas vers
sa fin. Je t'envoie un mot qu'elle m'a chargé d'écrire à Mme Douglas.
Anatole de Montesquiou devait le porter, mais il reste auprès de sa
mère, qui est retenue à Vienne. Elle et son fils se portent bien.
»Les affaires sont ici dans la stagnation. Tous les yeux sont tournés de
votre côté, et c'est vous qui réglerez ce qui se passera ici.»
Fauche-Borel, publiciste célèbre par son dévoûment fanatique à la cause
des Bourbons, venait d'arriver à Vienne dans la seconde quinzaine de
mars. Il s'était aussitôt abouché avec M. de Gentz, chez lequel le
général Neipperg allait de son côté aux informations. Il en résultait
des conciliabules interminables entre ces différents personnages, et
Fauche-Borel inondait la Cour et la ville de toutes sortes de nouvelles
destinées à nuire à la cause de Napoléon. Mon grand-père, par contre,
admirablement renseigné grâce au roi Joseph, qui lui envoyait, de sa
résidence en Suisse, de fréquents messages, tentait de rétablir la
vérité dans l'esprit de Marie-Louise. Il avait fort à faire pour y
parvenir, car les membres de la famille impériale, et surtout
l'impératrice d'Autriche, favorisaient, cela va sans dire, la
propagation des informations, désastreuses pour Napoléon, répandues par
Fauche-Borel. Marie-Louise, en conséquence, se montrait généralement
plus disposée à ajouter foi à ces dernières, qui lui semblaient moins
contraires à ses espérances secrètes.