Séjour de l'Impératrice et de sa petite cour à Berne.--Son
entrevue avec la princesse de Galles dans cette ville.--Dîner
suivi de musique et de chants où la femme du prince régent
d'Angleterre se fait remarquer par son originalité.--Ruines du
château de Habsbourg.--Anecdote significative sur le séjour de
Marie-Louise à l'auberge du Soleil d'Or, au Righi.--Terrain gagné
par Neipperg.
L'Impératrice séjourna à Berne du 21 septembre au 24 du même mois, jour
de son départ pour retourner à Vienne en traversant les petits cantons
de la Suisse. Le même jour 24, M. de Cussy prenait congé de Sa Majesté
et partait pour Paris à 5 heures du matin. Le 23, Marie-Louise recevait
à dîner la fameuse princesse de Galles, épouse séparée du prince régent
d'Angleterre[45], devenue historique par le scandale que les Anglais
ont donné à l'Europe, à cause d'elle, et de ses éclatants dissentiments
avec son mari. Cette princesse se trouvait également de passage à Berne
avec une suite de plusieurs personnes. Mon grand-père désirait partir
pour Vienne, immédiatement et directement, après cette soirée; mais
Marie-Louise insistait de son côté pour qu'il ne la quittât pas, et
qu'il fît avec elle l'école buissonnière le long du chemin qui devait
les ramener dans la capitale de l'Empire d'Autriche. Mon grand-père céda
encore une fois devant ses aimables instances, et avant de se mettre en
route, écrivait à ma grand'mère la lettre suivante remplie de détails
piquants:
«Berne, le 23 septembre 1814.
Je voulais aller tout droit à Vienne, mais l'Impératrice a exigé, avec
tant d'amabilité, que je fasse ce petit voyage avec elle que je n'ai pu
refuser. Elle n'a jamais été meilleure pour toi et pour moi, car Elle
m'a proposé de me nommer son chambellan et toi sa dame du palais. Je
cite cela comme marque d'obligeance de sa part, car Elle n'a point la
faculté de faire ces nominations; d'ailleurs elles seraient tout à fait
intempestives et le Congrès dérangera bien des choses. Je n'ai donc
certes pas à me plaindre personnellement d'Elle; mais je ne puis me
dissimuler que ce n'est plus cet ange de pureté et d'innocence que j'ai
quitté... Sa tête n'est pas occupée comme je le voudrais. Tu connais mon
tendre attachement pour Elle; il a redoublé depuis que je la vois dans
un chemin qui la mène à sa perte. Je voudrais le cacher à toute la
terre, à toi-même. Garde donc pour toi ce que je te dis là. Quoi qu'il
arrive d'Elle, Elle nous est respectable par son rang, ses rares
qualités, et la reconnaissance que je dois à ses bontés. Elle est pleine
de bons sentiments, mais elle est entourée d'écueils--et sa jeunesse et
son inexpérience ont tant besoin d'un guide et d'un protecteur!...»
[45] Caroline de Brunswick,--épouse du prince régent d'Angleterre
devenu roi sous le nom de Georges IV--née en 1768, morte en 1821.
On voit, par ce qui précède, que l'auteur de cette lettre ne se fait
plus guère d'illusions sur la coupable conduite de la princesse à
laquelle il était cependant toujours si tendrement attaché. Il se mêlait
à son réel chagrin une complication de sentiments et de sensations que
nous ne voulons pas chercher à approfondir. Mieux vaut continuer la
reproduction de la lettre interrompue tout à l'heure par ces réflexions:
«Nous avons eu à dîner aujourd'hui la princesse de Galles qui a tant
occupé les journaux il y a deux ans. C'est une femme de 40 à 45 ans,
petite et grosse, qui a encore une fort belle tête, mais des yeux qui
annoncent une partie de ses aventures vraies ou supposées. Elle est
accompagnée d'une demoiselle d'honneur et de quatre officiers. Elle se
rend à Rome où elle se propose de passer l'hiver. J'ai eu du plaisir à
me trouver en présence de cette princesse qui est devenue historique par
le scandale que les Anglais ont donné à l'Europe à cause d'elle et du
prince régent, son mari. La soirée a été une des plus gaies que j'aie
jamais vues. On a fait de la musique. La princesse à laquelle on a
proposé de chanter, a dit qu'elle le voulait bien. L'Impératrice a parlé
de la peur qu'elle avait à chanter devant du monde; mais la princesse a
assuré qu'elle n'avait jamais peur excepté pour ses amis. En conséquence
elle a chanté un duo avec Sa Majesté. Te dire l'effet que sa voix m'a
fait est chose impossible; j'ai cru que j'étoufferais... L'Impératrice,
derrière laquelle j'étais placé, a eu le malheur de se tourner de mon
côté au milieu de son chant; alors adieu la mesure, il a fallu cesser
sous un prétexte, car il n'était plus possible de tenir son sérieux! Du
reste la princesse de Galles,--au ridicule de sa mise et de sa tournure
près--a l'air d'une femme excellente, pleine d'aisance et de
prévenances, et mettant tout le monde à son aise. Elle a, avec elle, le
fameux enfant dont il est si souvent question dans ses mémoires, qu'elle
assure être un pamphlet; mais elle ne l'a point amené avec elle chez
l'Impératrice. Je l'ai rencontré à la promenade: il a environ douze ans
et est d'une jolie figure. La Princesse dit qu'elle ne connaît pas son
père mais qu'elle l'aime encore plus que sa fille. Sa demoiselle
d'honneur a une tournure qui ne le cède en rien à celle de sa maîtresse.
Elle ressemble à un petit poupard mal fagoté. Les officiers sont fort
bien. Le premier est fils d'une Anglaise célèbre (lady Craven), qui a
épousé le margrave d'Anspach, les deux autres sont deux jeunes officiers
de la maison du prince de Galles, et le quatrième le docteur Holland,
qui passe pour un bon médecin. Mais j'emploie tout mon papier à te
parler d'une princesse qui doit bien peu t'intéresser. Il faut pourtant
te dire encore un mot de sa parure. Elle était enveloppée dans dix aunes
de dentelle d'Angleterre, avec un magnifique collier de perles; un voile
d'Iphigénie qui la couvrait tout entière et traînait par terre, cachant
sa tête et presque sa figure, était retenu par une couronne de diamants
à dents, comme les couronnes des reines d'Opéra...»
En retournant à Vienne par les petits cantons Marie-Louise était
accompagnée de l'inévitable et indispensable Neipperg et de son adjudant
Harabowsky, de la comtesse Brignole, de Mme Héreau et du docteur son
mari, enfin de mon grand-père. M. de Bausset et Mme Hurault de Sorbée
avaient été l'attendre à Lindau, sur le lac de Constance, avec les
équipages. Le 24 septembre, au soir, Sa Majesté arrivait à Lucerne et le
25 s'embarquait avec sa suite sur le lac des Quatre-Cantons. Elle
faisait arrêter son bateau devant les ruines du château des Habsbourg,
berceau de la famille impériale d'Autriche, puis déjeunait dans le
bateau stationné au pied de ces ruines. C'est là que le général Neipperg
voulut prendre acte de la trouvaille qu'il avait faite d'un morceau de
fer, dans les pierres des murs éboulés, pour prétendre y reconnaître un
fragment de la lance de Rodolphe, fondateur de la dynastie. Marie-Louise
se prêta naturellement, de très bonne grâce, à ce produit de
l'imagination pleine d'à propos du galant général. L'Impératrice fit
même plus tard confectionner, à Vienne, plusieurs bagues où furent
incrustés de petits morceaux de ce fer, bagues qu'elle distribua à
madame de Brignole, au comte Neipperg, à M. de Bausset et à mon
grand-père, comme insignes d'un nouvel ordre de chevalerie. Après avoir
débarqué à Kussnacht, fait en se promenant à pied le chemin de Kussnacht
à Immensée, enfin visité la chapelle de Guillaume Tell, la caravane de
l'Impératrice atteignit un des premiers plateaux du mont Righi, alors
peu fréquenté par les touristes. Au lieu des superbes et confortables
hôtels que, de nos jours, l'on rencontre en Suisse à chaque pas,
Marie-Louise et son petit cortège durent se contenter de l'hospitalité
qui leur fut offerte à l'auberge du _Soleil d'or_, l'une des cinq ou
six modestes habitations de cet endroit alors presque désert. Nos
voyageurs y passèrent la nuit du 25 au 26 et firent l'ascension du
Righi-Culm où ils eurent la bonne fortune, tant la journée du 26 fut
belle, de jouir du magnifique panorama qu'on y découvre et de la vue des
quatorze lacs de Suisse que l'on aperçoit de ce sommet, par un temps
clair.
Ce fut dans ce site pittoresque, et dans cette pauvre petite auberge du
_Soleil d'or_, que mon grand-père se trouva soudainement et très
péniblement éclairé sur ce qu'il n'avait jusqu'alors fait qu'entrevoir,
et fortement soupçonné. Nous allons tirer parti, pour le raconter, d'une
note manuscrite et inédite, découverte dernièrement dans ses papiers.
Lorsque le soir de ce même 26 septembre, après leur arrivée à Schwitz,
le secrétaire des commandements de l'Impératrice vint exprimer à sa
Souveraine son désir de ne pas prolonger sa villégiature en Suisse et de
se séparer d'elle pour rentrer à Vienne, son véritable motif était bien
différent de celui qu'il lui fallut alléguer. Obligé de donner à
Marie-Louise, comme prétexte de son départ précipité, la hâte qu'il
avait de retrouver dans cette ville, des lettres pressantes, mon
grand-père confesse que ce prétexte cachait la répugnance qu'il venait
d'éprouver, tout à coup, à l'escorter plus longtemps. Voici comment il
rend compte de ce qui s'était passé. Il dit qu'il avait été témoin,
depuis quelques jours, de choses qui l'affligeaient, mais qu'il ne
pouvait empêcher. Il constatait, autour de l'Impératrice, depuis que
Neipperg était là, un oubli significatif des formes toujours
cérémonieuses qui sont d'obligation envers une souveraine. Il voyait se
produire, vis-à-vis de Marie-Louise, une familiarité qui sans sortir des
bornes de la bienséance mondaine, contrastait cependant avec les
habitudes de respect et les hommages dont la fille de François II était
environnée à la cour de l'Empereur. Il reconnaît toutefois que cet
ensemble de petits faits pouvait, à la rigueur, être attribué à la
liberté du voyage. Il n'en était pas de même, assure-t-il, _d'une
certaine facilité de manières, souffertes d'une seule personne_... A
l'auberge du Righi une infraction à un usage, jusqu'alors
scrupuleusement observé, avait été commise: Le valet de pied de service
devait toujours coucher en travers de la porte de l'Impératrice; or il
était arrivé que les logements de la maison de sapin, composant
l'auberge, consistaient en cellules sans communication entre elles,
séparées de deux côtés par un corridor. Cette disposition des lieux
pouvait rendre, à la vérité, incommode à l'Impératrice la présence d'un
homme qui aurait dû coucher dans le corridor, et devant sa porte, seule
issue pour entrer ou sortir de sa chambre. Quoi qu'il en soit le valet
de pied reçut l'ordre, paraît-il, de coucher au rez-de-chaussée, et
cette dérogation à l'usage établi fut remarquée, ajoute mon grand-père,
par les personnes du service de l'Impératrice.
«En causant de cela dans ce sens chez Mme de Brignole,--nous lui
laissons à présent la parole,--je déployai machinalement, dit-il, une
carte de Suisse qui était sur la table, lorsqu'il en tomba un billet
fermé que je m'empressai de ramasser. En le rendant à Mme de Brignole,
je reconnus l'écriture de l'Impératrice, sur le billet qui était adressé
au général Neipperg...» Mme de Brignole, un peu émue paraît-il,
prétendit que chargée de remettre la carte au général, elle ignorait
qu'elle renfermât un billet. Était-elle sincère?... Surpris et surtout
mécontent de ce mystère, _mais n'ayant même pas le droit de
remontrance_, mon grand-père s'empressa, comme on l'a vu tout à l'heure,
de demander à l'Impératrice l'autorisation de rentrer à Vienne, sans
retard, et par la voie la plus directe. Marie-Louise ne manqua pas
d'opposer plusieurs objections obligeantes à ce départ subit dont le
prétexte ne l'avait pas convaincue, mais elle finit cependant par y
consentir. En la quittant mon grand-père la pria de le charger de ses
lettres pour l'empereur François, dont le jour de fête tombait le 4
octobre, et lui promit de remettre ces plis à destination dès qu'il
serait lui-même de retour à Schönbrunn. Ce brusque départ devint, de la
part de l'entourage de l'Impératrice, l'objet de nombreux commentaires.
Le 27 septembre, partie de Schwitz à 11 heures du matin, quelques heures
après mon grand-père, Marie-Louise arrivait le 29 à Saint-Gall. Le 30
elle traversait le lac de Constance, et le 2 octobre, après avoir passé
la nuit à Munich, elle atteignait Braunau[46] le lendemain. Dans quelle
situation et dans quelles dispositions différentes l'archiduchesse ne
s'était-elle pas trouvée, un peu plus de quatre ans auparavant, quand
l'empereur son père la faisait remettre, dans cette même ville de
Braunau, aux mains de la mission extraordinaire française?... Elle
allait alors à Paris, s'asseoir sur le trône de France, aux côtés de
l'empereur Napoléon, au milieu de l'allégresse et des acclamations des
foules enthousiastes des pays qu'elle traversait. Maintenant tout ce
passé oublié n'aurait pu lui rappeler que des souvenirs importuns, et
Marie-Louise, étouffant ses remords, ne voulait plus penser qu'au
général Neipperg!
[46] Lors de la remise de Marie-Louise à la mission française à
_Braunau en 1810_, cette princesse portait une robe de brocard
d'or, brochée de grandes fleurs de couleurs naturelles.
(_Mémoires de Bausset_, t. II, p. 9.)
Mon grand-père ayant pris, comme il a été dit, les devants, arriva à
Schönbrunn le 4 octobre, à midi. Il avoue qu'à sa grande surprise il y
vit bientôt revenir l'Impératrice, dont il n'aurait pas supposé le
retour si rapide. Partie de Möelk le 6 octobre, à 9 heures du soir, elle
rentrait à Schönbrunn le 7, à 6 heures du matin, après avoir passé
toute la nuit en voiture. Marie-Louise retrouva son fils qui était resté
confié aux soins vigilants de Mme de Montesquiou, et qui se montra
tendre et caressant pour sa mère. Il était dans un état de santé
florissant. L'empereur François vint seul voir sa fille, dès qu'il eut
appris son retour.
Le général Neipperg s'était acquitté de sa mission, on le sait, avec un
tel succès, que la reconnaissance et l'approbation de la cour d'Autriche
ne pouvaient manquer de lui être acquises. Aussi l'Empereur
s'empressa-t-il de le nommer chambellan, auprès de la duchesse de Parme,
pendant la durée du Congrès.