CHAPITRE X

Épisode du voyage de Mme Walewska à l'île d'Elbe.--Retour de mon

grand-père en Suisse auprès de Marie-Louise.--Bon accueil qu'il en

reçoit.--Changement dont il aperçoit les premiers

symptômes.--Lettre qu'il écrit à sa femme à ce sujet.--Fugue de

Marie-Louise dans l'Oberland bernois.

Peu de jours avant le retour de mon grand-père auprès de sa souveraine

il se passait, à l'île d'Elbe, un événement des plus curieux qui nous

semble emprunter, à la date où il s'effectua, une importance assez

notable. M. de Saint-Amand, qui en fait mention dans son ouvrage se

rapportant à Marie-Louise et à l'île d'Elbe ne fait, à cet égard, que

reproduire lui-même le récit d'un témoin oculaire, dont il s'abstient de

citer le nom. Voici cette curieuse anecdote: Le 1er septembre 1814,

Napoléon avait passé une partie de sa journée sur la hauteur de Pomonte

à l'île d'Elbe, cherchant, à l'aide d'une longue-vue, à découvrir et à

reconnaître les bâtiments qui paraissaient en mer. A la tombée de la

nuit, l'Empereur, de retour dans l'habitation qu'il occupait, ordonna de

faire seller trois chevaux, de se transporter avec eux vers un certain

point qu'il indiqua, puis d'y attendre les ordres que donnerait le grand

maréchal. L'officier commandé pour ce service se trouvait donc avec la

voiture et les chevaux, au point indiqué, vers 10 heures du soir. Il

faisait, paraît-il, un très beau clair de lune. A ce moment un bateau se

dirigeait, à force de rames, vers le môle. Trois dames et un enfant, qui

étaient sur le bateau, descendirent à terre. Le général Bertrand les

salua respectueusement et les fit monter en voiture. On se mit en route,

et à la traverse de Prochia, on rencontra Napoléon qui arrivait, monté

sur un cheval blanc, et suivi d'une troupe de lanciers et de mameluks.

La voiture s'arrêta. L'Empereur descendit de cheval, on ouvrit la

portière de droite et Napoléon monta seul au milieu d'un profond

silence. On se remit en marche, et l'on atteignit rapidement la plage de

Prochia. A cet endroit, la voiture ne pouvant plus avancer à cause du

mauvais chemin, l'Empereur, les dames et l'enfant descendirent et

montèrent sur les chevaux amenés par l'officier d'ordonnance. L'enfant

était dans les bras d'une des dames, et l'officier--qui avait mis pied à

terre--conduisait le cheval par la bride. Quand on approcha de son

ermitage, Napoléon piqua des deux, et arriva, quelques instants avant le

cortège, à une tente qu'il avait fait dresser sous un grand châtaignier.

La dame et l'enfant le rejoignirent au bout de quelques minutes, et

entrèrent avec lui sous la tente. L'inconnue resta là deux jours et deux

nuits sans jamais se montrer. Napoléon ne sortit que deux fois pour

donner des ordres. Pendant ce temps, l'accès de la hauteur fut interdit

à tout le monde, même à Madame mère, qui logeait dans un village voisin.

«Ce fut ainsi, ajoute M. de Saint-Amand, qu'à l'heure où Marie-Louise

commençait à subir l'influence du comte Neipperg, Napoléon, désespérant

de la voir arriver à l'île d'Elbe, s'était souvenu de la comtesse

Walewska[43].»

[43] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours._

On n'ignore certainement pas qu'à l'île d'Elbe, l'Empereur était

environné d'espions qui surveillaient les moindres mouvements du grand

proscrit, et en rendaient un compte minutieux à leurs gouvernements

respectifs. La police autrichienne ne pouvait être une des moins assidue

et devait consciencieusement renseigner Metternich, auprès duquel ne

cessait pas de s'inspirer et de se documenter le général Neipperg.

Quel parti n'a pas dû tirer--de cette aventure imprudente de

l'Empereur--l'astucieux représentant du Cabinet de Vienne, auprès de la

femme de Napoléon, dans l'œuvre de séduction pour laquelle on l'avait

choisi! Marie-Louise, bien que manquant totalement de fermeté de

caractère, ce qui est l'explication de toute sa conduite, n'était pas

dépourvue d'une sorte de susceptibilité fière, que blessaient assez

vivement les procédés ouvertement indélicats. Il est par conséquent tout

à fait vraisemblable de supposer que, mise au courant par les

personnages les plus intéressés à le faire de la visite de Mme Walewska

à l'île d'Elbe, l'Impératrice n'ait pu manquer d'en ressentir un réel et

très amer froissement. Cette circonstance fâcheuse apportait un atout de

plus dans le jeu de Neipperg, dont la dextérité bien connue ne laissait

sans emploi aucun de ses avantages. L'influence de l'agent officiel en

même temps qu'officieux du Cabinet de Vienne, sur l'Impératrice, allait

grandissant tous les jours. Mon grand-père n'allait pas tarder à le

constater, à son retour de Paris près de Marie-Louise, avec un bien

compréhensible découragement. Il se résolut toutefois à demeurer près de

l'ancienne Impératrice, par point d'honneur, et par dévouement pour son

maître. Le _Journal_ qu'il recommença à tenir, dès son arrivée en

Suisse, et une partie de sa correspondance avec ma grand'mère, restée à

Paris pendant leur séparation, vont encore nous servir de guides pour

l'achèvement de la tâche que nous avons entreprise.

Parti de Paris le 6 septembre 1814 à midi, mon grand-père, arrivé à

Genève dans la journée du 8, se remit en route pour se rendre aux

Sécherons où il descendait le 9 à six heures du matin, après avoir écrit

de Genève à sa femme une lettre que nous reproduirons tout à l'heure.

L'Impératrice y était arrivée de son côté depuis trois jours, après

avoir quitté Aix, pour entreprendre une excursion dans les glaciers de

l'Oberland bernois. Elle devait être accompagnée, dans ce nouveau

déplacement, par Mme de Brignole, Mme Hurault, le général Neipperg, le

capitaine Karatzaï, M. Amelin, etc. Mon grand-père rapporte qu'il trouva

Marie-Louise en très bonne santé, qu'il reçut d'elle un accueil

extrêmement amical, et qu'elle l'engagea à l'accompagner dans ses

excursions, après lui avoir donné rendez-vous à Berne.

A 10 heures du matin l'Impératrice quittait les Sécherons pour Lausanne,

Fribourg et enfin Berne, où elle arrivait avec sa suite le 11 septembre.

Elle devait visiter successivement, pendant ce voyage de huit jours:

Grindelwald, Meyringen, l'hospice du Grimsel, Lax, l'hospice du Simplon,

Brigg, Lenck, Thun, pour être de retour à Berne le 21 septembre. Mon

grand-père n'avait pu qu'entrevoir Marie-Louise, pendant un très court

espace de temps, avant son départ précipité des Sécherons pour

l'Oberland. C'est en la quittant qu'il apprit seulement la mission du

colonel Hurault de Sorbée[44] venu de l'île d'Elbe pour apporter à

l'Impératrice des nouvelles et une lettre de l'Empereur. Cet officier,

qui était chargé de conduire dans cette résidence la femme de Napoléon,

avait dû repartir, pour Paris, comme nous l'avons dit, sans avoir réussi

à remplir cette mission, la veille même du retour de mon grand-père.

[44] Devenu général.

Nous mettons à présent sous les yeux du lecteur la lettre suivante,

datée de _Genève, 8 septembre 1814_, et que ma grand'mère recevait de

son mari:

«J'ai reçu de Sa Majesté un accueil extrêmement amical. Elle a paru très

touchée de me revoir. Je l'ai trouvée engraissée et dans un état de

santé parfait. Du reste elle paraît fort contente et heureuse. Elle m'a

dit que M. Hurault était chargé d'une lettre d'elle pour toi, par

laquelle elle te priait de recevoir des papiers qu'elle me renvoyait. Si

tu le vois, il te parlera peut-être de sa mission qui était d'emmener

l'impératrice à l'île d'Elbe, mais il a trouvé quelqu'un bien peu

disposé à le suivre.

»Quand j'envisage la grandeur du sacrifice que je fais et le peu qu'il

produira, je serais tenté de retourner sur mes pas et de ne point suivre

l'Impératrice. Ordinairement ces sacrifices ne sont appréciés qu'autant

que les circonstances y prêtent; Dieu veuille que je n'aie point à

regretter le mien... Mais je ne puis m'empêcher de faire la réflexion

que c'est une chance désagréable à courir.»

«En Suisse, dit M. de Saint-Amand dans un ouvrage que nous avons cité

déjà plusieurs fois, l'ancienne impératrice des Français est déjà

beaucoup moins attachée à Napoléon qu'à Aix-en-Savoie. L'heure approche

où, pour elle, il ne sera plus qu'un étranger.

»Marie-Louise qui, d'abord, repoussait si loin d'elle la pensée de

séjourner à Vienne en même temps que les souverains vainqueurs de son

époux, s'habitue peu à peu à cette idée. Le comte Neipperg ne la quitte

plus. Si elle entreprend avec tant de hardiesse dans les glaciers, dans

les montagnes, des excursions fatigantes, pour ne pas dire dangereuses,

c'est que le séducteur est auprès d'elle. Il lui fait de la musique.

Lorsqu'elle chante, c'est lui qui est son accompagnateur au piano. C'est

un chambellan assidu, dévoué, obséquieux, peut-être est-ce déjà...

(quelque chose de plus?) Il va devenir un factotum, un homme

indispensable. C'est lui qui se vantera de résoudre toutes les

difficultés, d'aplanir tous les obstacles, et de faire entrer

Marie-Louise dans ce duché de Parme qu'elle regarde comme une terre

promise. Agent et confident du prince Metternich, il poursuit avec

autant de ténacité que d'adresse l'œuvre qui lui est confiée...»

En attendant à Berne le retour de Marie-Louise, mon grand-père

promenait--comme il le dit--son désœuvrement dans les riantes campagnes

qui entourent la ville en compagnie de M. de Bausset et de M. de Cussy,

peu soucieux d'escalader les montagnes alpestres et de côtoyer leurs

précipices, surtout M. de Bausset dont la pesanteur corporelle et la

rotondité étaient proverbiales. M. de Cussy servit même, avec mon

grand-père, de témoin, à Berne, au mariage du docteur Héreau, médecin de

l'Impératrice, avec Mlle Rabusson, une des dames lectrices qui

l'avaient accompagnée quand Marie-Louise avait quitté la France.

L'attitude prise plus tard par cette madame Héreau, à Schönbrunn, semble

nous autoriser à supposer qu'elle y devint l'alliée, sinon la complice

du général Neipperg, et comme un trait-d'union entre Marie-Louise et ce

personnage.

Le 20 septembre, jour où l'Impératrice devait revenir de son excursion

dans les glaciers, mon grand-père--impatient de la retrouver--se rendit

à sa rencontre jusqu'à Thoun. L'Impératrice, enchantée de son voyage,

vint chercher son fidèle secrétaire chez Mme de Brignole où il était

descendu. Elle lui parla longuement des entraves qui s'opposaient à son

établissement à Parme et du vif regret qu'elle éprouvait d'être obligée

de retourner à Vienne, où sa position serait si équivoque pendant la

durée du Congrès. «Je lui parlai de l'Empereur, dit mon grand-père, elle

me répondit qu'elle n'en avait pas reçu de nouvelles depuis l'arrivée du

colonel Hurault, et qu'elle n'avait pu répondre au désir qu'il lui avait

exprimé d'aller le joindre à l'île d'Elbe, sans en avoir prévenu son

père, dont je devais connaître les intentions par la lettre de M. de

Metternich qu'elle m'avait communiquée.» C'était une défaite polie que

cette réponse évasive; elle devait avoir été suggérée à Marie-Louise par

le général Neipperg, et mon grand-père qui s'y attendait ne s'y trompa

point. Nous sommes fondé à penser que--dès cette époque--l'impératrice

Marie-Louise avait renoncé définitivement à toute idée de rapprochement

effectif avec l'empereur Napoléon.

En arrivant à Berne le 12 septembre, avant le retour de l'Impératrice de

son excursion dans l'Oberland, mon grand-père raconte, dans une lettre

adressée à sa femme datée du même jour, que Marie-Louise avait laissé

pour lui, à Berne, un mot écrit de sa main auquel elle avait joint

l'itinéraire de ce voyage. «Elle me proposait, dit-il, de venir la

retrouver _dans le cas où cela me plairait et en voulant faire ce qui

m'arrangerait le mieux_. Tu penses sans doute que je vais partir, mais

je t'avouerai que je n'y suis nullement disposé. T'en dire les raisons,

_cela serait trop long et trop difficile à expliquer dans une lettre qui

sera soumise à l'inquisition, et dont chaque mot serait interprété de

travers_. Sa Majesté n'a pas un Français à sa suite. Elle a laissé

Bausset et Cussy à Berne. Si elle eut voulu m'avoir avec elle, elle

m'aurait attendu, car elle avait le projet de se reposer un jour à

Berne. Du reste des protestations d'amitié, des louanges à tout le monde

à propos de mon retour auprès d'elle, accompagnées d'éloges qui

véritablement me confondent.»

Il est difficile, croyons-nous, après lecture de ce fragment de lettre,

de ne pas se rendre compte de la transformation déjà si frappante qui

venait de se produire, en l'espace de quelques semaines, dans le cœur

et les dispositions de l'impératrice Marie-Louise. La présence auprès

d'elle de l'homme dévoué qui ne lui avait jamais donné que de bons

conseils, et dont l'éloignement momentané lui avait semblé si difficile

à supporter, ne pouvait que gêner maintenant l'épouse oublieuse de son

rang et de ses devoirs; l'absence de mon grand-père, et de toute

contrainte, devenait à présent pour elle au contraire un soulagement.

Marie-Louise en était réduite, dorénavant, à se cacher de lui tout en le

couvrant de fleurs.

L'Impératrice redoublait d'attentions et de bons procédés pour son

fidèle serviteur, comme pour se faire pardonner la peine que la ligne de

conduite si funeste qu'elle venait d'adopter ne pouvait manquer de

causer à ce dernier. Pour en fournir un nouveau témoignage nous citerons

encore l'extrait suivant d'une lettre du 20 septembre que ma grand'mère

recevait de son mari:

«J'arrive de Thoun, ma bonne Virginie. J'y ai trouvé l'Impératrice dans

un état de santé parfait, engraissée et vermeille, heureuse de son

voyage qui a été des plus pénibles, au dire de tous ceux qui

l'accompagnaient, mais qu'elle n'a pas trouvé fatigant. M'ayant vu

arriver avec M. de Cussy, elle m'est venue chercher chez Mme de Brignole

où on lui avait dit que j'étais. Elle m'a emmené chez elle, m'a dit les

choses les plus aimables et les plus affectueuses, enfin a été charmante

pour moi. Elle m'a entretenu pendant près de deux heures de ses

affaires, m'a parlé de toi, de la part qu'elle prenait à ton chagrin, de

la reconnaissance qu'elle en conserverait, du désir qu'elle avait de te

posséder auprès d'elle, et de faire de toi une de ses meilleures

amies...»

A moitié sincères à moitié flatteusement exagérées, ces protestations

véhémentes d'attachement de la part de Marie-Louise masquaient le

dessein d'endormir la clairvoyante vigilance de son interlocuteur, en

l'amenant à fermer les yeux sur la conduite si peu digne et si blâmable

de sa souveraine. Elle se montra si affectueuse, si gracieusement

aimable qu'elle y réussit, momentanément, en partie; mais ce ne fut pas

pour longtemps ainsi que la suite de notre récit le fera comprendre au

lecteur.

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 18 / 78 题