CHAPITRE XII

Retour de Marie-Louise à Vienne.--Elle y trouve les souverains de

l'Europe réunis.--Magnificence de la réception qui leur y est

préparée.--Détails sur différents princes et

princesses.--Asservissement de Marie-Louise aux injonctions du

Cabinet de Vienne.--Jugement de lord Holland sur l'empereur

François.

La femme de l'empereur Napoléon trouvait tous les souverains réunis à

Vienne. Les rois de Danemark, de Bavière, de Würtemberg et autres

princes, moins haut placés, y avaient précédé l'empereur de Russie et le

roi de Prusse. Ces souverains avaient fait une entrée solennelle dans

Vienne, le 25 septembre 1814, accompagnés par l'empereur d'Autriche, qui

était allé au-devant d'eux suivi de toute sa Cour. La famille impériale

d'Autriche avait accueilli tous ces princes souverains avec

magnificence. Les empereurs et les rois logeaient au palais impérial,

où ils recevaient la plus somptueuse hospitalité. Les dépenses que la

réunion de ces différents princes occasionnaient à cette Cour étaient

énormes.

Quinze cents domestiques et douze cents chevaux furent ajoutés à l'état

de la maison impériale. Des voitures constamment attelées et des chevaux

de selle étaient affectés à l'usage de chaque souverain et des officiers

de leur maison. Chacun d'eux avait une table particulière,

somptueusement servie aux frais de l'Empereur. Le dîner avait lieu à 2

heures de l'après-midi et le souper à 10 heures du soir. Des fêtes

splendides délassaient ces nobles hôtes de leurs travaux politiques, car

le Congrès n'était pas encore ouvert. Il ne devait durer que pendant

quelques semaines pour régler les intérêts des États secondaires de

l'Allemagne, le traité de Paris ayant investi et mis en possession les

grandes puissances des territoires qu'elles s'étaient adjugés

elles-mêmes[47].

[47] Tous ces détails sont tirés des _Mémoires pour servir à

l'histoire de Napoléon Ier_, par le baron de Méneval, t. III, p.

366 et 367.

On voit que la cour d'Autriche faisait bien les choses, mais c'est

qu'elle espérait, comme on dit, en avoir pour son argent, c'est-à-dire

une part très importante des dépouilles du colosse, enfin renversé par

les efforts répétés de la coalition.

A partir de cette époque, Marie-Louise n'est plus «Majesté» et surtout

«Impératrice» que pour mon grand-père et un très petit nombre de

personnes de son entourage français. On ne la désigne plus à Vienne que

sous le nom de duchesse de Parme, et encore cette souveraineté très

discutée et qu'elle n'obtiendra en réalité qu'à force de démarches, de

temps et de patience, est l'objet des plus vives attaques de la part de

ses adversaires déclarés: le gouvernement de Louis XVIII et celui de

Ferdinand VII. Talleyrand surtout, qui naguère ne savait comment

témoigner assez d'hommages et d'adulation à l'Impératrice des Français,

changeant, comme on dirait de nos jours, son fusil d'épaule, se montrait

son ennemi le plus implacable. Neipperg seul, soutenu secrètement par

l'empereur François et Metternich, ostensiblement par l'empereur

Alexandre, défendait les intérêts de Marie-Louise et plaidait sa cause

auprès des autres souverains et de leurs ministres. Le général

autrichien, dont elle ne pouvait d'ailleurs plus se passer, remplissait

consciencieusement le rôle qui lui avait été confié. «Ayant accepté de

l'observer, de la surveiller à toute heure, dit M. Welschinger, il

s'acquittait de cette triste mission avec un zèle particulier et une

sorte de conscience. Ce qu'il empêchait, surtout, c'était toute

correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de Schönbrunn pour cette

île[48].»

[48] _Roi de Rome_, par Welschinger, p. 95. (Mon grand-père y

suppléa et ne laissa jamais Napoléon manquer de nouvelles de sa

femme et de son fils.)

Nous extrayons de la correspondance de mon grand-père avec sa femme les

lignes suivantes datées du 7 octobre 1814:

«Vienne est méconnaissable, c'est un brouhaha étourdissant dans les

rues. Il y a aujourd'hui une fête à Laxembourg. Je compte y aller

incognito pour voir cette réunion de souverains que je connais tous,

excepté le roi de Danemark[49] et que j'ai vus dans d'autres

circonstances... C'est aussi un objet de distraction, car je m'ennuie

fort dans mon appartement doré de Schönbrunn où j'ai, par parenthèse,

une cheminée, avantage rarissime même dans les plus somptueux palais en

Allemagne. Les avis sont divisés sur le plus ou moins de durée du séjour

des souverains ici. Les uns pensent qu'ils partiront dans moins de

quinze jours, les autres qu'ils resteront jusqu'à la mi-novembre. Je

fais des vœux pour leur plus prochain départ.»

[49] Frédéric VI de la maison d'Oldenbourg, roi de Danemark

depuis 1808, mort en 1839.

Une autre lettre à ma grand'mère, _datée du 9 octobre_, complète la

précédente, et donne sur les hôtes royaux ou princiers de l'empereur

d'Autriche des détails curieux. Voici les principaux passages qu'elle

renferme:

«J'ai été à Laxembourg comme je te l'ai mandé. Je n'avais pour but dans

cette promenade que de voir, à mon aise, les souverains et les

princesses réunis. J'ai eu cette satisfaction. Les princesses de Russie

sont charmantes. La grande-duchesse Catherine d'Oldenbourg, surtout, est

une des plus piquantes physionomies que j'aie vues. A détailler ses

traits elle ne serait peut-être pas jolie; mais l'ensemble de sa figure,

de sa personne, de sa tournure est charmant, elle annonce une personne

pétillante d'esprit. La grande duchesse de Weymar sa sœur, a un autre

genre de beauté; ses traits sont plus réguliers, plus sévères. Ce sont

en tout deux princesses très marquantes ici. Elles sont venues faire une

visite à l'Impératrice, et ont été extrêmement aimables avec Elle et

avec le petit prince.

»Le roi de Danemark est le seul prince que je ne connusse pas: Aux yeux

rouges et bleus, c'est un véritable albinos. Il a des cheveux et des

sourcils d'argent avec une figure rose et blafarde. Il passe pour avoir

beaucoup de bonté et de douceur.

»Les affaires de l'Impératrice ne vont pas trop bien. Elle attend avec

assez de tranquillité la décision de son sort... Malheureusement il ne

lui arrivera jamais tout le bien que je lui désire. Sa Majesté a fait

choix de son fils pour parrain[50].»

[50] Marie-Louise, duchesse de Parme, et le prince son fils

furent parrain et marraine de mon père et de son frère. Voir aux

actes baptismaux de la paroisse Saint-Philippe du Roule, à Paris.

Pendant ce temps Marie-Louise, de plus en plus asservie aux

prescriptions du cabinet de Vienne, n'ayant plus d'autre volonté que

celle de Neipperg, ne donnait pour ainsi dire presque plus signe de vie

à son époux. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il en était

réduit, le 10 octobre, à recourir an grand-duc de Toscane, pour lui

demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât, chaque

semaine, une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait

en retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me

flatte, disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de

choses, Votre Altesse royale me conserve quelque amitié.» Telle était la

situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'empereur

Napoléon[51].

[51] _Roi de Rome_, par Welschinger, p. 95.

Le dominateur de l'Europe, celui qui avait distribué tant de couronnes

et vu tant de souverains à ses pieds, se voyait alors contraint de se

faire solliciteur auprès de l'un d'eux, pour qu'on voulût bien laisser

passer ses lettres à Marie-Louise, et pour obtenir qu'on lui accordât

l'autorisation d'en recevoir les réponses! Les stipulations du traité de

Fontainebleau n'étaient pas observées, et lorsque les alliés--sauf les

représentants de l'Autriche--avaient signé cet accord avec Napoléon le

11 avril 1814, ne croyaient-ils pas que l'Impératrice et son fils

iraient séjourner auprès de lui à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au

moins correspondre avec le nouveau souverain de ce petit État? «Encore

une fois, comme le dit fort bien M. Welschinger, à quoi servait ce

raffinement de cruauté?»

Les deux vrais coupables, nous ne saurions assez le répéter, c'était

l'empereur François et son ministre Metternich, dont Neipperg n'était,

après tout, que le docile et ambitieux intermédiaire. Il est intéressant

de connaître, nous semble-t-il, l'opinion qu'un Anglais de marque, lord

Holland, émettait sur le caractère de l'empereur François; voici ce que

rapporte, à cet égard, une note insérée, à la page 114, dans l'ouvrage

de M. Welschinger intitulé: _le Roi de Rome_.

Parlant du père de Marie-Louise, lord Holland a dit: «C'était un homme

de quelque intelligence, de peu de cœur et sans aucune justice.» Il

conteste absolument qu'il fût, comme on l'a affirmé, doux et

bienveillant. Dans toutes les circonstances il avait agi comme un homme

d'un caractère bien opposé. «Quant au mariage de sa fille, ajoute lord

Holland, il faut admettre cette alternative: ou qu'il ait consenti à

sacrifier son enfant à une politique couarde, ou bien qu'il ait

lâchement abandonné et détrôné un prince qu'il avait pris pour son

gendre. Il sépara sa fille du mari qu'il lui avait donné et aida à

déshériter son petit-fils, issu d'un mariage qu'il avait approuvé et, à

ce que je crois, sérieusement recherché. Pour éloigner de l'esprit de

cette même fille le souvenir de son époux détrôné et exilé, mais dont la

conduite envers elle était irréprochable, on prétend qu'il encouragea et

même qu'il combina les moyens de la rendre infidèle...»

Telle est la grave accusation portée par lord Holland, dans ses

souvenirs diplomatiques, contre François II. En faisant la part d'une

très légère exagération on peut, dans son ensemble, considérer cette

accusation comme fondée. La peur de Napoléon tout puissant avait porté

l'empereur d'Autriche, et surtout son premier ministre, à se précipiter

au pied du monarque français pour lui offrir leur archiduchesse; la peur

de laisser à l'empereur détrôné la moindre branche de salut les amena

plus tard, comme on a pu le voir au cours de ce récit, à mettre en

œuvre les moyens les plus répréhensibles et les plus vils pour le

séparer à tout jamais de sa femme.

Le 12 octobre le _Journal_ de mon grand-père mentionne une visite du

prince Metternich à l'impératrice Marie-Louise, et un entretien d'une

durée de cinq quarts d'heure entre ce ministre et la princesse; mais il

ne fournit aucun renseignement sur le sujet traité dans cette entrevue.

Les visites des souverains étrangers ainsi que celles de plusieurs

souveraines deviennent fréquentes à Schönbrunn pendant le mois

d'octobre. L'impératrice de Russie étant venue rendre visite à

Marie-Louise le 13, celle-ci présente à la Czarine le général Neipperg,

récemment nommé par l'empereur d'Autriche, chambellan de sa fille.

L'empereur Alexandre de Russie était, le premier, venu faire sa visite à

l'ancienne impératrice des Français; le reste des têtes couronnées

suivit aussitôt cet exemple, ce qui obligea Marie-Louise à sortir de la

retraite que, par pur décorum, elle avait cru devoir s'imposer.

Le 17 octobre, dit le _Journal_, Sa Majesté a pour convives à sa table,

le prince Eugène de Beauharnais, son cousin Tascher, les personnes

habituelles formant sa petite cour, et bien entendu le général Neipperg,

qui--à partir de ce moment--fait avec Marie-Louise de la musique

presque tous les soirs sans exception. Il paraît d'après les notes du

_Journal_, que le prince Eugène, très musicien lui aussi, faisait

souvent sa partie de chant dans ces soirées. La veille, un magnifique

oratorio de Hændel avait été exécuté dans la perfection au Grand Manège

de Vienne par onze cents musiciens. Nous avons omis de dire que le 13

octobre il y avait eu un grand bal à la Cour et que Marie-Louise,

curieuse d'en contempler le spectacle sans y figurer, trouva moyen de

jouir du coup d'œil de cette fête en la regardant par une petite

fenêtre percée dans l'attique surmontant la salle de bal du Palais.

D'ailleurs les fêtes, les bals et les distractions brillantes de toute

nature continueront à se succéder à Vienne, jusqu'au moment où la

nouvelle du départ de Napoléon de l'île d'Elbe viendra calmer cette

folie de plaisirs. Aussi les lettres de mon grand-père à sa femme

font-elles souvent mention des divertissements de toute espèce auxquels

se livrent les souverains, grands et petits, réunis à Vienne sous

prétexte de congrès, et le 19 octobre 1814 il lui écrit:

«... Les souverains se trouvent si bien à Vienne qu'ils ne songent pas

encore à en partir. Ils ont eu hier une fête militaire au Prater qui

est, comme tu le sais, le bois de Boulogne de Vienne, mais plus à la

portée des habitants et tout à fait d'un autre genre. C'est un immense

jardin anglais, entretenu avec beaucoup de soin, et où tous les

amusements populaires sont rassemblés. Le Danube forme l'enceinte de ce

beau jardin qui, je dois le dire, n'a pas son pareil dans aucune

capitale. Le prince Metternich a donné une superbe fête dans sa maison

du faubourg... Lundi, l'empereur d'Autriche, l'empereur de Russie, le

roi de Prusse, le roi de Danemark et la grande duchesse Catherine

partent pour la Hongrie où sont préparées de grandes revues et de

grandes chasses. Je suppose qu'à leur retour, qui aura lieu dans huit ou

dix jours, les princes songeront à reprendre le chemin de leurs États,

que le congrès s'ouvrira, et que notre agonie finira... Pourvu qu'elle

finisse je serai content, car l'incertitude cruelle où je vois le sort

de l'Impératrice m'affecte plus que personne...»

Ainsi, malgré tout ce que l'attitude de Marie-Louise avait d'ingrat et

de choquant, mon grand-père l'aimait toujours et ne pouvait se détacher

d'elle, bien qu'il ne se fît plus d'illusion sur la profondeur de sa

chute. Nous sommes, tout en le plaignant, obligé de convenir que c'était

de sa part un bien malheureux attachement!

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 20 / 78 题