Correspondance de Marie-Louise avec le baron de
Méneval.--Plusieurs lettres autographes de l'Impératrice donnent
un récit de ses occupations pendant une partie de l'été de 1814.
«Au commencement de son séjour à Aix-en-Savoie, Marie-Louise n'avait que
des pensées tristes. Une véritable lutte se produisait dans son âme
entre ses deux patries, l'Autriche et la France, et, comme elle
comprenait à quel degré sa situation était fausse, elle souffrait en
silence, et ses perplexités n'étaient pas exemptes de remords. Son amour
pour le comte de Neipperg n'avait pas encore commencé. Elle ne lui
accordait que des audiences officielles, et certainement elle ne se
doutait pas qu'il prendrait auprès d'elle la place de l'empereur
Napoléon. M. de Méneval l'avait quittée le 19 juillet pour aller passer
quelques semaines près de sa femme; mais elle entretenait avec lui une
correspondance très suivie, et ses lettres attestent à la fois et les
agitations de son âme, et la confiance qu'elle témoignait encore à l'un
des plus fidèles serviteurs de son époux[36].»
[36] _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours_, par M. de
Saint-Amand, chap. IV.
On ne saurait mieux résumer ni dépeindre l'état d'âme de la femme de
Napoléon à ce tournant de sa destinée, qui pouvait encore, à cet instant
psychologique, prendre une direction diamétralement opposée à celle dans
laquelle Marie-Louise a été définitivement entraînée.
Le 21 juillet l'impératrice Marie-Louise écrivait d'Aix à mon grand-père
la lettre suivante:
«Il y a bien peu de temps que vous êtes parti et cependant je m'empresse
de vous écrire pour que vous ne puissiez pas vous plaindre de mon
inexactitude. J'espère que vous penserez quelquefois à moi et que vous
ne vous laisserez pas aller à des pensées noires; en ce cas je vous
rappelle la promesse de me l'écrire tout de suite pour que je puisse
vous en _dissuader_ (_sic_).
»Dans peu de jours vous serez content, vous serez avec votre famille,
avec vos petits-enfants que vous trouverez bien grandis, au lieu que
vous me manquez beaucoup, tant pour vos bons conseils que pour le
plaisir que j'avais à causer avec vous.
»Ma santée (_sic_) va assez bien; j'ai pris le premier bain aujourd'hui,
je ne sais si j'aurai le courage de continuer, car ils sentent bien
mauvais.
»Je ne vous écris pas une longue lettre parce qu'il est bien tard; je
vous prie de croire à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
Autre lettre:
«Aix, 28 juillet 1814.
»Je ne vous ai pas écrit la semaine passée parce que je n'ai pas eu un
moment de temps à moi, j'espère que vous n'aurez pas été inquiet de mon
silence, parce que j'avais chargé la duchesse de Montebello de vous
donner de mes nouvelles.
»Je vous envoie beaucoup de lettres que j'ai reçues par des paquets de
Vienne. Il y en a une que j'ai ouverte parce qu'il y avait des projets
de règlements pour mon écurie. Je vous envoie la lettre de M. Ballouhey
qui y était jointe. J'en ai reçu, aussi, à votre adresse, de M.
Marescalchi que j'ai gardées.
»Je vous prie de répéter encore à M. Ballouhey[37] comme il me serait
nécessaire pour mes affaires; je voudrais qu'il puisse venir avant que
je parte pour l'Italie, mes affaires seront, sans cela, dans un désordre
terrible.
[37] M. Ballouhey--serviteur fidèle et honorable--avait été placé
par Napoléon auprès de l'Impératrice, comme intendant chargé
d'administrer sa maison.
»J'espère que votre santée (_sic_) est bonne; la mienne se trouve fort
bien de l'usage des bains; j'en ai déjà pris cinq, et je promène (me)
toujours beaucoup dans d'aussi beaux chemins que ceux que j'ai parcourus
avec vous. Le reste du temps se passe à écrire la relation du journal de
mon voyage à Chamouny; Isabey en a déjà fait les vignettes; elles sont
charmantes. Je n'ai pas autant avancé le texte. Vous savez tous les
matériaux que vous deviez m'apporter pour rédiger la copie, je n'en ai
pas besoin. Si vous voulez les garder je vous conseille de les faire
mettre dans une caisse pour les envoyer à Parme; sans cela je vous
conseille de vous en défaire le plus tôt possible. J'aime mieux que cela
ne se fasse pas à présent, car je suis d'une telle paresse que je suis à
peine dans le moment où nous passons _le torrent de la Gria_...
»J'espère que Mme de Menneval ne m'aura pas oubliée; je la plains bien
de cette chaleur... Comme elle doit en souffrir à cause de sa grossesse;
elle est si forte ici que nous pouvons à peine sortir des maisons.
»Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles, cela m'inquiète; je crois
cependant que vous m'écrivez, au moins on devrait avoir la galanterie de
me faire passer les lettres après les avoir lues. Je vous prie de croire
à toute mon amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
«P. S.--J'ai reçu hier votre lettre du 23 et j'ai vu avec bien du
plaisir que votre santé est bonne; j'attends votre autre lettre pour
vous répondre plus en détail[38].»
[38] Écrit probablement le 29.
La candeur des lettres qu'on vient de lire montre bien, croyons-nous,
que Marie-Louise n'était agitée dans ce moment d'aucune pensée coupable;
et il existe de sérieuses raisons de présumer que cet état d'innocence
absolue persistera, en elle, jusqu'à l'époque de son excursion dans les
glaciers de l'Oberland suisse, en compagnie du général Neipperg, dans le
courant de septembre 1814. Le rêve dominant, la pensée pour ainsi dire
unique de l'Impératrice, pendant son séjour à Aix, c'était Parme et la
crainte des obstacles qui semblaient se dresser entre elle et l'objet de
ses désirs les plus ardents. Les alternatives d'espoir ou d'appréhension
qui agitaient l'esprit de Marie-Louise, à cet égard, se manifestent dans
presque toutes les lettres de sa correspondance avec mon grand-père:
«Aix-en-Savoie, ce 4 août 1814.
»J'ai reçu hier avec bien du plaisir votre lettre du 27, je vous prie de
continuer à me donner souvent de vos nouvelles et de tout ce qui vous
intéresse; je vous prierai aussi de me donner des nouvelles de la petite
famille de la duchesse, car elle n'est pas forte pour les détails.
J'attends toujours une réponse de mon père pour savoir le moment de mon
départ pour Parme--je vous le ferai savoir sur-le-champ. Quoique je sois
bien contente que vous puissiez bientôt revenir près de moi, je sens
trop combien vous devez désirer de rester près de Mme de M... encore un
peu de temps, et certainement c'est faire abnégation de mon égoïsme que
de vous le permettre.
»Ma santé est bonne, mais je suis cruellement fatiguée par ces grandes
chaleurs. Je viens de faire une promenade plus fatiguante (_sic_) que
celle du Montanvert--j'en suis revenue ce matin à 2 heures; je voulais
vous faire la description ce soir, mais j'ai tellement sommeil qu'il
faut que je la remette au prochain jour de poste. Je vous prie de croire
à tous les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
L'Impératrice écrivait la lettre précédente le matin du jour où Mme de
Montebello, son ancienne dame d'honneur, venait la rejoindre à Aix pour
y demeurer auprès d'elle pendant une période d'une quinzaine de jours
environ. Il aurait été fort intéressant de savoir quelle impression se
firent réciproquement la maréchale et le comte Neipperg; malheureusement
ce point reste obscur... et Marie-Louise n'en parle pas. Elle se
contente d'adresser à mon grand-père le billet suivant:
«Aix-en-Savoie, 6 août 1814.
»Je viens de recevoir ce matin toutes les lettres dont vous avez chargé
la duchesse de Montebello; je n'exagère pas en vous disant qu'elles me
font bien du plaisir. Je suis fâchée de voir que vous vous inquiétez de
ne pas avoir de mes nouvelles; c'est cependant la quatrième fois que je
vous écris depuis mon départ. C'est aussi par la duchesse que je vous
répondrai au long. Je regrette bien qu'elle ne puisse pas rester plus
longtemps avec moi, que dix ou douze jours, c'est bien peu de temps
surtout quand on ne sait pas quand on se reverra. Ma santé est très
bonne en comparaison de ce qu'elle était quand je quittai Vienne; cela
tient aux bains et à la tranquillité d'esprit dont je jouis ici. Vous
savez que les tracasseries me tuent.
»Mes compliments à Mme de M... Je ne vous écris pas plus parce que je
n'ai pas le temps.
»Je vous prie de croire à toute mon estime et amitié.
»Votre très affectionnée,
»Louise.»
Quelle influence exercèrent, cette fois, sur l'Impératrice, la présence
et les conversations de son ancienne dame d'honneur, pendant les
quelques jours de sa visite à Aix? Réduit sur ce point à de simples
conjectures il serait téméraire de les exposer ou plutôt de les
supposer... Ce qui paraît toutefois vraisemblable, c'est que la
maréchale ne dut pas donner à sa souveraine le conseil d'aller
s'enfermer à l'île d'Elbe!
Nous nous verrons dans l'obligation d'écourter autant que possible les
lettres de Marie-Louise qu'il nous reste à faire connaître au lecteur,
car leur publication, presque intégrale, a déjà été faite dans les
_Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_[39].
[39] Dentu, éditeur, 1894.
«Aix, 9 août 1814.
»Je vous remercie bien de toutes les démarches que vous avez bien voulu
faire pour mes caisses. Ce que vous m'écrivez à l'égard des remarques
que M. de Bombelles[40] vous a faites à ce sujet ne me semble rien de
bon. Je suis encore, à l'égard de mon sort futur, dans une cruelle
incertitude. J'ai envoyé par M. de Karaczaï une lettre à mon père, par
laquelle je lui demandais la permission d'aller m'établir à Parme le 10
septembre au plus tard. Me sera-t-elle accordée? Je crains que non...
[40] Troisième futur mari de Marie-Louise. Voir sur les Bombelles
l'ouvrage intéressant du comte Fleury. Emile Paul, éditeur.
»Si la réponse est négative je ne me déciderai jamais à retourner à
Vienne avant le départ des Souverains, et je tâcherai de ravoir mon fils
pour ce moment; je m'établirai à Genève ou à Parme en attendant le
Congrès, car il est impossible que je reste plus longtemps que la saison
des bains ici. Je ne puis vous dire comme j'attends impatiemment une
réponse; je vous prierai de m'aider de vos conseils dans ma
détermination. Ne craignez pas de me dire la vérité, si ma détermination
vous paraît inconséquente; je réclame ces conseils de vous comme d'un
ami, et j'espère que vous me direz franchement votre avis.
Je reçois en ce moment une lettre de l'Empereur, de l'île d'Elbe du 4
juillet. Il me prie de ne pas aller à Aix, et de me rendre en Toscane
pour prendre les eaux; j'en écrirai à mon père. Vous savez comme je
désire faire la volonté de l'Empereur; mais, dans ce cas, dois-je la
faire si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon père? Je vous
envoie une lettre de Porto-Ferraio. J'ai eu bien des tentations de
l'ouvrir: elle m'aurait donné quelques détails; s'il y en a je vous
prierai de me les faire savoir. Je vous remercie bien de ceux que vous
m'avez donnés; j'en avais besoin, il y avait longtemps que j'en étais
privée. En général je suis dans une position bien critique et bien
malheureuse. Il me faut bien de la prudence dans ma conduite. Il y a des
moments où cela me tourne tellement la tête que je crois que le meilleur
parti que j'aurais à prendre serait de mourir.
»... Ma santé est assez bonne. Je suis à mon dixième bain: ils me
feraient du bien si j'avais l'esprit assez tranquille; mais je ne puis
être contente avant d'être sortie de ce funeste état d'incertitude. Je
me réjouis de l'idée que vous viendrez bientôt me raisonner et calmer ma
pauvre tête, j'en ai bien besoin. M. de Bausset est parti depuis
quelques jours et, avec lui, tous les papiers que je voulais voir, de
sorte que je n'ai pas pu examiner tous les comptes du mois, comme je me
l'étais proposé. J'attends avec impatience les courriers qu'il m'a
envoyés de Parme.
»Nous avons toujours une chaleur épouvantable ici; cela ne s'accorde
guère avec les longues promenades que j'entreprends; la nuit nous y
surprend bien souvent et je meurs de peur en retournant chez moi à
cheval.»
»Votre très affectionnée,
«Louise.»
«P. S.--Mon fils se porte à merveille et devient tous les jours plus
aimable, à ce qu'on me mande. Il me tarde bien de revoir ce pauvre
enfant.»
Une circonstance, dont Marie-Louise ne dit rien dans sa correspondance,
motivait sans doute le ton particulièrement triste et désolé de la
dernière lettre que nous venons de transcrire. Le colonel Hurault de
Sorbée, devenu plus tard général, et mari d'une des dames d'annonce de
l'Impératrice[41] venait d'arriver de l'île d'Elbe à Aix, chargé de
lettres de l'Empereur pour Marie-Louise, et de la mission de ramener
avec lui l'Impératrice auprès de Napoléon. Cet officier fut obligé de
repartir sans avoir pu parvenir à remplir cette mission. Marie-Louise
faible et toujours hésitante, privée à ce moment de toute personne
capable de lui donner un _conseil fort_--suivant une expression de M. de
Talleyrand,--enfin surveillée et intimidée par Neipperg, laissa échapper
cette dernière chance d'accomplir le plus impérieux de ses devoirs,
celui de retourner près de son époux et de lui tenir compagnie dans
l'exil. Sa conscience, tourmentée par le remords, l'avertissait
intérieurement de ce qu'une semblable conduite avait de lâche et de
coupable. Les nobles conseils de la reine de Naples, sa grand'mère,
auraient bien dû, à un pareil moment, se retracer dans le souvenir de
la femme de Napoléon!
[41] Cette dame faisait toujours partie de l'entourage de M. L...
qu'elle avait suivie en Autriche; elle l'avait accompagnée dans
ses excursions en Savoie et en Suisse.
Reprenons la reproduction de la correspondance de Marie-Louise au point
où nous l'avons laissée:
«Aix, le 15 août 1814.
»Je n'ai pas encore de réponse de mon père à la lettre dont je vous
parlais dans ma dernière. Ce temps d'incertitude me paraît bien cruel et
bien long. Je l'attends avec bien de l'impatience, et je vous en
instruirai sur-le-champ. De noirs pressentiments me disent que cela ne
sera rien de bon; mais je suis aujourd'hui dans une de mes journées
tristes; peut-être que je me trompe! Comment puis-je être gaie le 15,
quand je suis obligée de passer cette fête, si solennelle pour moi, loin
des deux personnes qui me sont le plus chères! Je vous demande bien
pardon de vous parler ainsi de mes réflexions tristes, mais l'amitié et
l'intérêt que vous m'avez toujours témoignés m'enhardissent, à condition
que vous me direz quand je vous ennuierai...
»Je vous prie de croire, etc.
»Louise.»
«P. S.--Je viens de recevoir une lettre de Parme qui m'annonce que M.
Marescalchi a un successeur dans M. Magawly, qui vient de renverser tout
le Gouvernement provisoire. M. de Marescalchi n'est plus que ministre
d'Autriche près de ma cour; mon père a aussi nommé M. de San-Vitale mon
grand chambellan, et tout cela sans me consulter. Cela me peine et me
fâche. M. Magawly a dit, à Parme, que mon père avait fait venir M. de
San-Vitale à Vienne, pour y remplir ses fonctions près de moi et que je
serais priée de venir, à Vienne, pendant tout le temps du Congrès.
Quelle triste perspective! J'ai envie de lui demander de me permettre de
passer l'hiver à Florence, en lui promettant de n'écrire à l'Empereur
que par la voie du Grand-Duc; mais il paraît presque sûr qu'on me le
refusera. Ce que je suis décidée, c'est de ne pas aller à Vienne pendant
le temps de la présence des souverains. Conseillez-moi, je vous en prie;
je vous assure que je suis bien à plaindre.»