CHAPITRE VII

Départ de Marie-Louise pour Aix.--Détails sur ce voyage, arrivée à

Aix.--Mme de Montebello, Corvisart et Isabey arrivés de leur côté

pour y retrouver l'Impératrice.--Première apparition de

Neipperg.--Réflexions.--Portrait du général Neipperg.--Quel était

son véritable père.

Passant par Lambach, Traunstein, Paiss, Marie-Louise fit son entrée à

Munich, le 2 juillet à 9 heures du soir. L'ex-vice-roi d'Italie, prince

Eugène de Beauharnais et la princesse de Bavière, sa femme, attendaient

à la maison de poste l'arrivée de l'ancienne souveraine de France,

qu'ils emmenèrent souper avec eux. «Nous les suivîmes, dit mon

grand-père, Mme de Brignole et moi, dans tout le désordre d'un costume

de voyage, et soupâmes, dans le palais du prince Eugène, avec la

princesse royale de Würtemberg, sœur et belle-sœur de nos hôtes. Cette

princesse, après sa séparation de l'époux que la politique de Napoléon

lui avait donné, était venue chercher des consolations auprès de sa

sœur. La Providence lui ménageait une éclatante réparation en la

plaçant, un an après, sur le trône impérial d'Autriche[29].»

[29] Elle devint effectivement, à cette époque, la quatrième

femme de l'empereur François.

L'Impératrice était si pressée d'arriver au terme de son voyage qu'elle

se résigna à passer toute une nuit dans sa voiture. Elle traversa

successivement Landsberg, Mindelheim, Landkirch, Morsburg, où

Marie-Louise et son entourage retrouvèrent M. de Bausset, parti en

éclaireur, retenu dans sa chambre par la goutte à l'auberge de _l'Ours_.

Le 5 juillet, Sa Majesté quitte Morsburg, à 6 heures et demie du matin,

pour traverser le lac de Constance, et trouve, dans la ville du même

nom, ses équipages qui l'y attendaient. Elle rencontre à Baden son

beau-frère, le roi Louis Bonaparte, arrivé depuis quatre jours pour y

prendre les bains. Après avoir passé la nuit à l'auberge du _Sauvage_ à

Aarau, Marie-Louise arrive à Berne à 7 heures du soir et descend à

l'auberge du _Faucon_, le 6 juillet, au milieu de tourbillons de

poussière et par une chaleur excessive. Le 7 juillet, l'Impératrice

séjourne à Berne où elle fait des emplettes, visite les curiosités de la

ville ainsi que la célèbre fosse où sont renfermés les ours, armes

parlantes du canton. Mon grand-père mentionne, dans son _Journal_, le

cadeau que lui fait sa souveraine d'un superbe dessin original de Lorry,

représentant une vue de Berne, et destiné à lui en rappeler le souvenir.

Partie de Berne le 8 à 10 heures du matin, Marie-Louise et son cortège

traversent Payerne pour arriver, le lendemain 9, à Lausanne. Au retour

d'une excursion dans les environs et d'une promenade à Ouchy sur le beau

lac de Genève[30], excursion au cours de laquelle la voiture de mon

grand-père verse (ce qui lui occasionne une foulure du poignet), Sa

Majesté trouve en rentrant chez elle à 8 heures et demie le roi Joseph

Bonaparte, son beau-frère, qui attendait son retour à Lausanne. Ce

prince s'était retiré depuis le renversement de l'Empire dans une

maison de campagne située à Allaman, habitation qui n'était distante de

Lausanne que de quatre lieues. Le Gouvernement autrichien n'avait

certainement ni favorisé ni prévu cette rencontre, dont il n'aurait

vraisemblablement pas manqué de prendre ombrage. Mais le garde du corps

que le prince Metternich avait annoncé et imposé à la fille de son

maître, pour être son organe et son plénipotentiaire auprès d'elle,

n'était heureusement pas encore arrivé, ce que le frère de Napoléon

n'eut pas lieu, probablement, de regretter beaucoup.

[30] Dans sa promenade sur le lac de Genève, à Ouchy, le 9

juillet, un témoin oculaire décrit en ces termes la toilette de

Marie-Louise: «Elle portait une robe blanche sous une tunique de

soie verte, un châle à grandes draperies, un chapeau de paille

garni de dentelles et de fleurs. Son regard annonçait une douce

mélancolie et une grande expression de bonté.»

(BUDÉ. _Les Bonaparte en Suisse_, chap. III, p. 94.)

Marie-Louise passe la journée du 10 juillet chez le roi Joseph dans la

charmante propriété d'Allaman, et s'embarque à deux heures avec lui sur

le lac, accompagnée de M. de Sellon, propriétaire du château, de la

comtesse Brignole et de mon grand-père. Elle débarque à la bergerie du

roi et se promène, dans les bosquets de Prangins, par une chaleur

affreuse. On repart, après un léger repas, dans les chars à bancs du roi

Joseph pour arriver à l'auberge anglaise, fameuse en ce temps là, des

_Sécherons_ près Genève. Le roi Joseph, après y avoir passé la nuit, se

remit en route, à la pointe du jour, pour retourner chez lui.

Le 11 juillet, partie des Sécherons, à 7 heures du matin, accompagnée de

son fidèle entourage, Marie-Louise traversa Bonneville pour arriver à

Chamouny à 11 heures et demie du soir par un orage affreux et une pluie

battante. Ces excursions alpestres l'enchantaient et l'intéressaient

vivement, et, après avoir visité le glacier des Bossons, le Montanvert

et la Mer de Glace, l'impériale voyageuse pria instamment mon grand-père

de faire, sur leur commune expédition, une relation poétique qu'elle lui

promit d'entreprendre elle-même de son côté[31]. Il fallut bien lui

obéir, mais pour être poète il ne suffit pas d'avoir de la bonne

volonté; il est surtout nécessaire d'avoir reçu du ciel un don spécial

dont un très petit nombre de personnes sont seules favorisées. La suite

de l'Impératrice, au cours de ces pérégrinations, se composait de Mme de

Brignole, de mon grand-père, de Mlle Rabusson, du docteur Héreau, de M.

Amelin, et du guide Jacques Crotet, de Genève. Le 16 juillet, à 7 heures

du soir, Marie-Louise était de retour aux Sécherons.

[31] L'Impératrice avait pris, dans ce voyage, le nom de duchesse

de Colorno.

Le 17 juillet Marie-Louise quitta les Sécherons à 11 heures du matin

pour arriver à Aix-les-Bains, terme de son voyage, à 6 heures du soir.

Elle y descendit dans la maison d'un M. Chevalley qui avait été retenue

pour lui servir d'habitation. Ce fut à cette date fatale, et mémorable

dans l'histoire de la deuxième femme de Napoléon, que le général

Neipperg fit auprès d'elle sa première apparition... Le fondé de

pouvoirs de l'empereur d'Autriche et de Metternich auprès de

Marie-Louise s'était rendu au-devant d'elle, à deux postes d'Aix, et, à

partir de ce moment, ne devait plus la quitter. Du 18 juillet 1814, au 4

septembre inclus de la même année, Marie-Louise séjourna à Aix. Elle y

reçut la visite de la duchesse de Montebello, de Corvisart et d'Isabey

venus pour passer quelques jours auprès de leur ex-souveraine. Arrivée à

Aix le 4 août, Mme de Montebello en repartait le 17. Dès le 20 juillet

mon grand-père, après avoir installé l'Impératrice à Aix, avait

provisoirement pris congé d'elle, pour aller passer à Paris, près de sa

femme et de ses jeunes enfants, le temps d'une double saison d'eaux.

Dans les mémoires qu'il a laissés sur la période du Premier Empire,

mémoires auxquels nous avons dû déjà faire et ferons encore de si larges

emprunts, mon grand-père rapporte qu'en voyant arriver à cheval, à sa

rencontre, le général Neipperg à Carrouge près d'Aix, Marie-Louise

éprouva, en recevant son salut, une impression désagréable qu'elle ne

put entièrement parvenir à dissimuler. «Était-ce, ajoute-t-il,

l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-même, qui lui

présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui

l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils?»

Le départ du fidèle secrétaire intime de l'Empereur laissait ainsi le

champ libre à l'agent du Cabinet de Vienne auprès de l'Impératrice, au

représentant des adversaires acharnés de Napoléon, dont Neipperg

partageait la manière de voir et les sentiments plus qu'hostiles. Le

Méphistophélès de la coalition ne se doutait peut-être pas alors du

service que cet éloignement lui rendait. Jusqu'à ce moment, en effet, et

malgré les manœuvres déloyales de toute nature, mises en œuvre à la

Cour de Vienne pour perdre son époux dans l'esprit de l'Impératrice,

Marie-Louise n'avait qu'à demi subi leur pernicieuse influence. Ces

manœuvres avaient pu, dans une certaine mesure, oblitérer son jugement,

paralyser ses bonnes intentions, mais comme femme, comme épouse, sa

conduite était demeurée irréprochable. Cette jeune princesse faible,

mais non perfide, avait besoin, plus que personne, d'être maintenue dans

la ligne droite par de sages conseils et de salutaires représentations.

Nous avons vu ce que valait son entourage intime, à l'exception de

quelques nobles caractères tels que Mme Durand et la comtesse de

Montesquiou, ce qui faisait dire à mon grand-père, quelques mois plus

tard, qu'ils étaient _les derniers des Romains_. Or l'impératrice

Marie-Louise allait rester, pendant deux mois, seule avec la comtesse

Brignole et le général Neipperg! «C'était, dit avec raison M.

Welschinger, deux créatures qui semblent avoir été inventées tout exprès

pour la détourner de son époux; car, l'une stylée par M. de Talleyrand

parlait adroitement contre l'Empereur, et l'autre savait qu'en disant

du mal de Napoléon, il ne déplairait ni à Metternich, ni à François

II[32].»

[32] _Le Roi de Rome_, par Welschinger, p. 91, chap. VI.

Le départ de mon grand-père pour la France, en juillet 1814, coïncide

donc, d'une manière assez frappante, avec la chute morale, et bientôt

matérielle, de la femme de l'empereur Napoléon. Notre intention n'est

pas d'en conclure que sa présence permanente auprès de Marie-Louise

aurait pu préserver celle-ci de cette déchéance, car tous les atouts

étaient dans le jeu de l'Autriche, un bien petit nombre au contraire

dans celui du serviteur loyal de l'empereur déchu. Il nous paraît

néanmoins incontestable que cette circonstance ne fit que hâter et

précipiter un dénoûment que celui-là même qui le provoquait n'aurait pu

croire ni espérer si rapide!...

Bien que le portrait du général comte Neipperg ait été retracé dans

divers ouvrages concernant le Premier Empire, le rôle considérable qu'il

a joué dans l'histoire de Marie-Louise est tel que nous jugeons

intéressant de mettre, sous les yeux du lecteur, ce qu'en a dit déjà

mon grand-père dans ses _Mémoires_:

«Le comte de Neipperg n'était pas doué d'avantages extérieurs

remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une

blessure qui l'avait privé d'un œil; mais cet inconvénient

disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette

blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure qui avait

un caractère martial; il avait des cheveux d'un blond clair peu fournis

et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni

vulgaires, ni distingués; leur ensemble annonçait un homme délié et

subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de

fraîcheur; l'altération causée par les fatigues de la guerre et de

nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne

mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe

dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors

quarante-deux ans[33] environ. L'abord du comte Neipperg était celui

d'un homme circonspect. Son air habituel était bienveillant, mêlé

d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes

et flatteuses. Il possédait des talents agréables; il était bon

musicien[34]. Actif, adroit, peu scrupuleux, il savait cacher sa finesse

sous les dehors de la simplicité; il s'exprimait avec grâce et écrivait

de même. Il joignait à beaucoup de tact l'esprit d'observation; il avait

le talent d'écouter et prêtait une attention réfléchie aux paroles de

son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression

caressante, tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant

il était habile à pénétrer les desseins des autres, autant il était

prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la

modestie à un grand fond de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais

de lui. Il était brave à la guerre; ses nombreuses blessures prouvaient

qu'il ne s'y était pas épargné[35].»

[33] Vingt ans de plus que Marie-Louise à peu de chose près.

[34] Cette dernière qualité devait lui devenir fort utile auprès

de Marie-Louise.

[35] Méneval. _Mémoires_, t. III.

Il faut bien reconnaître qu'avec cet ensemble de qualités remarquables

le général Neipperg n'était pas le premier venu, mais qu'au contraire

le ministre Metternich avait, une fois de plus, admirablement choisi

l'instrument de ses ténébreux desseins.

Pour compléter cette esquisse du futur mari de l'impératrice

Marie-Louise, mon grand-père a cru devoir encore relater une

particularité curieuse de cette singulière destinée. Il raconte que le

comte Neipperg--soi-disant père du général--étant chargé d'une mission

diplomatique en France, avant la Révolution, sa femme devint la

maîtresse du comte d'H... père de Mme C... La comtesse Neipperg mit au

monde, quelque temps après, celui qui devait devenir le général

Neipperg. Après la mort du comte d'H... la femme de celui-ci trouva,

dans ses papiers, une lettre de la comtesse Neipperg au comte d'H... qui

lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte

d'H... et de cette dame. Le pseudo-père du général s'occupait en effet,

paraît-il, fort peu de sa femme et la laissait volontiers maîtresse de

ses actions, pourvu qu'on lui permît de se livrer, en toute liberté, aux

plaisirs de la table et du jeu. Le général Neipperg se trouvait donc

être le frère de la comtesse C... et il ne l'ignorait point. Il se

trouvait en 1814 à Milan chez une dame dont il était le cavalier

servant, quand il reçut de Metternich l'avis qu'on venait de le nommer

grand maître de la maison de la future duchesse de Parme. Neipperg prit

aussitôt congé de sa maîtresse, qui tentait en vain de le retenir; son

ambition lui rendait facile l'exécution de l'ordre qu'on lui avait fait

parvenir. Sa maîtresse italienne lui demandant ce qu'il ferait auprès de

Marie-Louise et quels seraient les avantages qu'il devait retirer de

cette situation, Neipperg ne prit aucun détour pour lui répondre:

«J'espère bien, avant six mois, être au mieux avec elle, et bientôt son

mari!» Neipperg vint rendre visite à la comtesse C... pendant son séjour

en France en 1814, et devint utile au général C..., son mari, pour la

sauvegarde de ses dotations en Italie.

Immédiatement après l'arrivée de mon grand-père à Paris une

correspondance active et suivie s'établit entre sa souveraine et lui.

Pour remplir la lacune laissée, par deux mois d'absence, dans la

relation des faits et gestes de Marie-Louise, sur le genre d'existence

de laquelle le journal qui nous a si fidèlement renseigné jusqu'ici

reste forcément muet, nous allons reproduire un certain nombre de

lettres autographes de cette princesse, encore en partie inédites. Elles

étaient adressées à mon grand-père.

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 15 / 78 题