CHAPITRE VI

Marie-Louise, le duché de Parme et Metternich.--Lettre de l'île

d'Elbe pour recommander les eaux de la Toscane.--Retour de

l'empereur d'Autriche à Vienne.--Réception qui lui est

faite.--Dîner chez Marie-Louise.--Comment se passe la journée du

secrétaire des commandements de l'Impératrice.

Le 14 juin avait été une journée que Marie-Louise avait passée presque

tout entière, ainsi que son entourage français, dans de longues

causeries avec sa grand'mère la reine de Naples. Rappeler la femme de

Napoléon au sentiment de ses devoirs n'était certes pas une besogne

inutile. On a pu comprendre, par le compte rendu détaillé plus haut de

quelques-unes des exhortations de l'aïeule, l'impression salutaire

qu'elles auraient dû exercer sur le cœur de sa petite-fille. Mme de

Brignole expédiant à l'île d'Elbe un courrier nommé Sandrini,

Marie-Louise en profita ce jour-là pour donner une pensée à son époux et

lui envoyer une lettre. Comme un enfant gâté, l'Impératrice ne songeait

guère plus d'ailleurs qu'à accomplir le projet qu'elle avait formé

d'aller prendre les eaux d'Aix en Savoie, et de se rapprocher ainsi de

la duchesse de Montebello qu'elle n'avait pas encore eu le loisir

d'oublier. Marie-Louise dut se donner beaucoup de mouvement et de peine

pour obtenir de sa famille, et de Metternich, l'autorisation de

s'absenter aussi loin et pour une période de temps relativement longue.

On avait semé des doutes sur la possibilité de son voyage en Savoie et

on lui proposait les eaux de Carlsbad ou d'autres analogues, situées en

Allemagne, et qui pourraient mieux convenir à sa santé.

Bien que la possession du duché de Parme fût assurée à Marie-Louise dans

l'esprit du Cabinet autrichien, Metternich profitait de la candeur de

cette princesse, et, pour mieux la dominer, lui inspirait des craintes

continuelles sur la possibilité de la réalisation d'un désir qui lui

tenait tant à cœur. La souveraineté de ce petit duché d'Italie, que

l'on faisait miroiter à ses yeux comme la récompense de son obéissance

aux vues de l'Autriche, était devenue comme un nouveau supplice de

Tantale pour la fille de François II.

Les prévenances dont Marie-Louise était l'objet de la part de sa

belle-mère et des dames de la Cour masquaient le dessein de s'emparer de

son esprit, de la confiner dans sa famille et de diriger toute sa

conduite. Elle entrevoyait parfois confusément, dans certaines

tracasseries dont elle était obsédée, l'intention secrète de la séparer

définitivement de l'empereur Napoléon, auquel l'attachaient encore les

liens du devoir et de l'affection. Elle se reprochait alors d'avoir trop

cru aux impossibilités de le rejoindre, et d'avoir eu trop de confiance

dans les promesses mensongères qui lui avaient été faites pour calmer

ses scrupules. Enfin Napoléon, dans presque toutes ses lettres,

l'entretenait de projets de réunion. Le général Bertrand écrivait en

effet de Porto-Ferrajo à mon grand-père: «Si l'Impératrice a attendu à

Vienne la réponse à sa lettre, l'Empereur désire qu'elle n'aille pas à

Aix, et si elle y est déjà rendue, qu'elle n'y passe qu'une saison et

qu'elle revienne le plus tôt possible en Toscane, où il y a des eaux qui

ont les mêmes qualités que celles d'Aix. Elles sont plus près de nous,

de Parme, et elles donneront à l'Impératrice le moyen d'avoir son fils

auprès d'elle... Le voyage d'Aix plaît d'autant moins à l'Empereur qu'il

n'y a plus probablement de troupes autrichiennes, et qu'alors

l'Impératrice peut être exposée aux insultes de quelques aventuriers, et

que d'ailleurs ce voisinage ne doit pas plaire aux souverains de ce

pays. Il n'y a aucun de ces inconvénients en Toscane.» Mais Marie-Louise

ne devait pas attendre l'autorisation de son époux pour faire ses

préparatifs de voyage et pour se mettre en route.

«Le 15 juin 1814, dit mon grand-père, Sa Majesté partit à 8 heures du

matin de Schöenbrunn avec Mme de Brignole et moi pour Siegartskirchen où

elle devait attendre, à la maison de poste de cette localité, l'arrivée

de l'empereur d'Autriche, qui retournait dans ses États, et au-devant

duquel elle avait résolu de se rendre. L'impératrice d'Autriche et les

enfants de ce prince l'y avaient précédée. L'empereur François arriva à

Siegartskirchen à 1 heure et demie, et vînt trouver Marie-Louise dans

la maison de poste, accompagné de l'impératrice d'Autriche. L'ancienne

impératrice des Français reçut son père dans la même salle de la maison

de poste où l'empereur Napoléon avait reçu, en 1805, la députation qui

venait lui présenter les clefs de Vienne. Le souvenir de la scène dont

j'avais été le témoin, neuf ans auparavant, se retraça vivement à mon

esprit. Je revoyais en imagination le glorieux vainqueur devant lequel

le comte Zinzendorf, suivi de vénérables magistrats, s'inclinait en lui

présentant, sur un plat d'argent, les clefs de l'orgueilleuse capitale

de l'Autriche. Je revoyais ces députés recommandant leur ville et ses

habitants à la générosité du vainqueur. Cette hallucination m'avait

saisi au point que je fermai involontairement les yeux pour me

recueillir. Quand je les rouvris je vis une scène bien différente. Les

rôles étaient changés. A la même place où j'avais vu le soldat

victorieux, dans une attitude fière, mais tempérée par un sentiment de

générosité naturelle et par la sympathie qu'inspire aux cœurs

magnanimes l'humiliation d'un grand peuple, je voyais une princesse

presque agenouillée, les yeux humides, devant un prince qui la relevait

avec un mélange d'orgueil et de tendresse. Cette princesse était la

femme de Napoléon. Le prince était le beau-père de son époux, de celui

dont il avait naguère imploré la clémence au bivouac de Sar-Uchitz, et

qu'il proscrivait aujourd'hui. Dieu! me disais-je, quel jeu de la

fortune, quel contraste et quelle leçon![25]»

[25] Méneval. _Mémoires_, t. III. #

Après quelques instants de repos l'empereur François, quittant

Siegartskirchen, monta dans la calèche de sa fille; l'impératrice

d'Autriche dans sa berline avec le prince héréditaire Ferdinand,

l'archiduc François et l'archiduchesse Léopoldine. Mme la comtesse

Laczanski, Mme de Brignole et mon grand-père dans la troisième

voiture. L'impératrice Marie-Louise, après avoir dîné à Burkendorf

avec toute sa famille, précéda d'un quart d'heure le retour de son

père à Schönbrunn accompagnée, dans sa calèche, de l'archiduc

Ferdinand son frère et du grand duc de Würtzbourg[26] son oncle.

Les habitants de Vienne et des environs se pressaient, en foule

immense, pour voir passer le cortège, et remplissaient les avenues

et même les appartements du palais.

[26] L'archiduc Ferdinand-Joseph, grand duc de Toscane en 1815

sous le nom de Ferdinand III.

Le 16 juin le souverain de l'Autriche, parti de Schönbrunn à 8 heures du

matin, fit son entrée triomphale, à cheval, dans Vienne. La veille, à la

descente de voiture de l'empereur François au château, Marie-Louise lui

avait amené son fils pour le présenter à son grand-père.

Le 20 juin l'impératrice Marie-Louise avait invité à venir s'asseoir à

sa table le comte et la comtesse d'Althann, grand maître et grande

maîtresse de la maison de l'impératrice d'Autriche, ainsi que le grand

maître des cuisines: landgrave de Fürstenberg. Le grand chambellan

remettait ce même soir, à mon grand-père, une lettre du général Bertrand

partie de l'île d'Elbe le 27 mai.

Le 21 juin, après un déjeuner chez Marie-Louise, avec son oncle le

palatin de Hongrie, Mme de Brignole, Mme de Bausset et mon grand-père

furent présentés à l'empereur d'Autriche. «Il nous accueillit avec

bienveillance, assure mon grand-père, et prolongea assez longtemps un

entretien dans lequel il ne fut question d'aucun objet politique[27].

Une circonstance de cette présentation était faite pour me frapper. La

pièce où l'empereur François nous recevait était la même qui avait servi

de cabinet à l'empereur Napoléon en 1805 et en 1809. Ce cabinet, rempli

des souvenirs d'une grande souveraine (Marie-Thérèse) était orné de sa

statue et des portraits de ses descendants.»

[27] «L'empereur d'Autriche nous a reçus hier et nous a fort bien

traités. J'ai eu beaucoup à m'en louer en mon particulier...» 22

juin 1814. (Extrait d'une lettre à la baronne de Méneval à elle

adressée par son mari.)

En prévision de son prochain départ pour Aix, Marie-Louise avait résolu

de recommander aux soins du docteur Franck, célèbre médecin de Vienne,

son fils qui devait rester en Autriche avec la comtesse de Montesquiou,

sa fidèle et noble gouvernante, pendant l'absence de l'Impératrice sa

mère. Mon grand-père dut se rendre chez le docteur Franck, pour

s'entendre avec lui à ce sujet, et il fut convenu que le médecin

viennois serait présenté à Sa Majesté le 27 juin. Le 24, après une

visite au château d'Hetzendorf, chez sa grand'mère, Marie-Louise avait

reçu à dîner l'archevêque de Vienne, qui avait béni son mariage par

procuration en 1810, le prince Trauttmansdorf, grand maître de la Cour,

le comte Trauttmansdorf son fils, grand écuyer, et le comte Chotek,

ministre d'État et des Conférences. Le dimanche 26 juin grande réception

à Schönbrunn chez l'impératrice Marie-Louise. Un grand nombre de

notabilités de la Cour et beaucoup de membres de la famille impériale

viennent prendre congé d'elle avant son départ pour les eaux. Le

_Journal_ de mon grand-père cite entre autres noms: le prince de Ligne,

le grand chambellan comte Wrbna, le grand écuyer et ses quatre enfants,

la maréchale de Bellegarde, la comtesse O'Donnell et ses sœurs, M. et

Mme de Taffe, M. de Reigersberg, le comte Chotek, M. et Mme d'Althann,

M. de Kaiserstein, le grand duc de Würtzbourg, les archiducs Reinier,

Antoine, Rodolphe et Maximilien, l'archiduchesse Béatrix, l'archiduc

François et la princesse de Sardaigne sa femme, etc.

Enfin le 29 juin, jour fixé pour son départ, Marie-Louise reçoit dans

la journée sa grand'mère la reine Marie-Caroline, plusieurs de ses

oncles, ses deux frères, leurs gouverneurs et le médecin de l'empereur

François; à 6 heures du soir elle va prendre également congé de ses

sœurs. Une indisposition assez sérieuse de Mme de Brignole fait un

moment craindre à l'Impératrice d'être obligée de différer son départ.

«Sa Majesté dîne à 7 heures et demie avec son fils et moi, ajoute mon

grand-père, et voit pendant son dîner Mmes de Colloredo et Crenneville.

A huit heures arrive sa belle-mère, l'impératrice d'Autriche, qui reste

auprès de Sa Majesté jusqu'au moment où elle monte en voiture,

c'est-à-dire jusque vers 10 heures et demie. L'impératrice d'Autriche

m'exprime, d'une manière très gracieuse, son regret de ne pas m'avoir

reçu chez elle, et le désir que je m'y présente à mon retour à Vienne.

Marie-Louise promet à sa belle-mère d'y revenir après avoir pris deux

saisons d'eaux.»

La femme de Napoléon quittait alors avec soulagement cette ville de

Vienne où sa situation était fausse malgré les prévenances et les égards

dont l'entourait sa famille. Le cœur inquiet, l'âme remplie d'amers

souvenirs, elle avait soif de mouvement et de distractions, le besoin de

s'étourdir et de chasser les pensées, souvent sombres, qui assiégeaient

son esprit. Elle était revenue en Autriche comme elle en était partie

quatre ans auparavant, déchue du haut rang que lui avait assigné pour un

moment la politique changeante du Cabinet de Vienne, et leurrée de la

jouissance d'une principauté que ce gouvernement devait lui faire

acheter par les plus pénibles sacrifices. «Quand elle avait été

destinée, dit mon grand-père, à devenir la compagne de l'empereur

Napoléon, l'Empereur son père lui avait donné, en se séparant d'elle,

les conseils d'un bon père de famille: _Soyez bonne épouse, bonne mère,

et rendez-vous agréable en tout à votre mari_. La politique autrichienne

avait sous-entendu: Tant qu'il sera puissant et heureux, et utile à

notre maison!»

Tout avait bien changé depuis cette époque, et le proverbe est bien vrai

quand il affirme que les absents ont toujours tort; le sort de Napoléon

en fournira une nouvelle preuve. Cependant, au cours des cinq semaines

que l'impératrice Marie-Louise venait de passer à Vienne, mon

grand-père rapporte qu'elle y reçut plusieurs lettres de son époux,

l'une par l'intermédiaire du général autrichien Köhler, à son retour de

l'île d'Elbe où il avait accompagné l'Empereur en qualité de commissaire

autrichien, les autres renfermées dans des lettres du général

Bertrand[28]. L'Impératrice y répondit exactement paraît-il. Ces lettres

du comte Bertrand contenaient quelques notions générales sur la

situation de Napoléon à l'île d'Elbe, et sur les espérances qu'il

paraissait conserver d'y revoir, dans un avenir rapproché, l'Impératrice

et son fils. Combien cet espoir était vain!

[28] Nous ne publierons pas de nouveau, dans cet ouvrage, les

lettres du général Bertrand, datées de l'île d'Elbe et adressées

à mon grand-père; si le lecteur est désireux d'en prendre

connaissance, il n'a qu'à se reporter au troisième volume de ses

_Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_ (chez Dentu,

1894).

Avant de continuer la relation du voyage de l'impératrice Marie-Louise,

nous ne jugeons pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse, pour insérer

une lettre de mon grand-père à sa femme, lettre destinée à donner à

celle-ci une idée du genre de vie mené par lui à Schönbrunn:

«Schönbrunn, _le 18 juin 1814_.

»Si tu veux savoir comment ma journée est arrangée, le voici: Je me lève

à 6 ou 7 heures du matin, mais pas plus tard. Je lis un peu ou reçois

quelqu'un. Je m'habille et descends à 9 heures chez l'Impératrice, où je

passe une heure.

»A 11 heures et demie nous déjeunons, assez habituellement seuls,

c'est-à-dire l'Impératrice, Mme Brignole, Bausset et moi. Après

déjeuner, Sa Majesté reçoit quelquefois ses oncles ou des étrangers.

Elle s'occupe chez elle ou passe quelques heures avec sa famille ou

prend une leçon d'italien jusqu'à 5 heures qu'elle va se promener, si le

temps le permet, ou à cheval, ou à pied ou en voiture; je l'accompagne

ordinairement. A 7 heures, nous dînons. Presque toujours l'Impératrice

invite deux ou trois personnes de Vienne. Après dîner nous jouons à la

poule, et à 10 heures, Sa Majesté rentre chez elle. Après avoir causé,

on continue à jouer une demi-heure ou une heure; puis nous allons nous

coucher. Voilà une vie bien régulière et j'ajouterai bien monotone pour

ce qui me regarde.»

Un peu plus tard, au cours des différentes promenades ou excursions de

Marie-Louise en Suisse pendant le mois de juillet 1814, mon

grand-père--dans sa correspondance avec ma grand'mère,--fera savoir à

celle-ci «qu'il ne peut quitter sa Majesté d'un pas, et qu'il est obligé

de l'accompagner et de lui donner le bras partout, Marie-Louise ayant la

bonté de vouloir toujours le garder à ses côtés.»

Marie-Louise et la cour d'Autriche entre les deux abdications (1814-1815) · 第 14 / 78 题