Extraits de correspondances particulières se rapportant à
Marie-Louise et rendant compte de sa situation d'esprit.--Mme de
Montebello, MM. Corvisart et Caffarelli se séparent de
l'Impératrice.--Projet de Marie-Louise d'aller prendre les eaux
d'Aix en Savoie. La cour d'Autriche n'y est nullement
favorable.--La reine Caroline de Naples, grand'mère de la femme de
Napoléon.--Son portrait.--Bons conseils qu'elle donne à
Marie-Louise.
La correspondance de mon grand-père avec sa femme, demeurée à Paris avec
leurs enfants, se multipliait pendant cette période d'exil. Nous allons
y puiser d'assez nombreux extraits qui jetteront quelque lumière sur la
situation d'esprit de Marie-Louise et sur son caractère. Dans trois ou
quatre lettres qui s'échelonnent du 25 au 31 mai les observations qui la
concernent sont nombreuses. Mon grand-père s'y inquiète de ce qu'il
appelle à plusieurs reprises sa _facilité_, ce qui veut dire,
probablement, un excès de générosité et de crédulité. Il trouve que
l'Impératrice se laisse trop aisément duper par des intrigants envers
lesquels elle prend des engagements qu'elle doit être, par la suite,
dans l'impossibilité de remplir et il ajoute qu'elle s'en cache de peur
qu'on ne cherche à s'opposer à ces actes de munificence, en lui
démontrant l'indignité de ceux qui en bénéficient. Il déplore
l'éloignement obstiné de Marie-Louise pour tout ce qui est _affaire_:
«Penser à ses intérêts, estime-t-elle, c'est manquer de noblesse; ne pas
accueillir les aventuriers qui s'efforcent de s'attacher à elle: c'est
manque de générosité.» Malgré le rôle ingrat qu'il croyait de son devoir
d'assumer, mon grand-père ne réussit guère, paraît-il, à prémunir sa
souveraine contre une façon de penser qu'elle considérait comme louable,
et contre des tendances généreuses qui, par leur exagération même,
n'étaient susceptibles de produire que des résultats déplorables. Une
autre fois c'est à son aveuglement sur ce qui constitue son seul et
véritable intérêt qu'il s'en prend, blâmant dans Marie-Louise une fatale
disposition à écarter, de ses préoccupations, l'avenir comme une idée
importune. Jugeant compromis l'avenir d'une princesse si peu sérieuse,
mon grand-père en demeurait profondément affecté, regrettant le
sacrifice inutile qu'il avait fait en s'attachant à ses pas. Mais
bientôt après il se ressaisit et termine sa lettre par ces mots:
«L'Impératrice est touchée de mon attachement. Elle me l'a dit les
larmes aux yeux. Je ne la quitterai qu'à la dernière extrémité.»
Une autre des lettres de cette correspondance mérite d'être citée tout
entière. Elle porte la date du _31 mai 1814_:
De Schönbrunn: «Je n'augure rien de bon de ce qui va se passer ici
pendant le mois de juin. Si ce n'était au reste le véritable attachement
que je porte à l'Impératrice, cela me serait fort indifférent. Car, pour
ce qu'on appelle intérêts, ils ne peuvent pas être plus nuls. Tu sais
d'ailleurs que ce n'est pas dans cette vue que je l'ai suivie; je n'ai
écouté que mon cœur, et n'ai jamais calculé ce qui fait le but de
toutes les ambitions. Je ne m'en repentirai jamais, quoi qu'il puisse
arriver, parce que ma conscience me suffit. On dit hautement ici que Sa
Majesté est trop jeune pour la laisser se conduire elle-même. Il est
probable qu'on m'attribue une partie de l'honneur de la conseiller;
mais ce qui lui nuit le plus c'est la légèreté qu'elle a eue de confier
ses affaires pécuniaires et les choses d'honneur à Bausset qui,
malheureusement, jouit d'une assez mauvaise réputation, qui est bien
connue ici, et qui rejaillit sur nous. Ajoute à cela la prochaine
arrivée de M. de Cussy que bien tu connais, et tu peux juger si ce n'est
pas beaucoup plus qu'il n'en faut pour nous perdre. En vérité tout cela
me touche aux larmes, et je suis malheureux d'aimer si tendrement une
princesse, digne à tant d'égards du plus profond dévouement.»
Quand Mme Durand, le respectable auteur des _Mémoires_ dont nous avons
plus d'une fois eu occasion d'invoquer le témoignage, parle des
_perfides conseillers_ de l'impératrice Marie-Louise et de son mauvais
entourage, on peut à présent constater qu'elle donne une note juste, et
qu'elle a fait preuve non seulement de perspicacité, mais surtout de
véracité.
Le 30 mai 1814, jour de la signature à Paris du traité de paix entre la
France et les Puissances alliées, le _Journal_ de mon grand-père relate
que l'impératrice Marie-Louise, après avoir été rendre visite à sa
grand-mère la reine de Naples à l'occasion de la Saint-Ferdinand, patron
du roi son mari, se rendit ensuite chez l'impératrice d'Autriche.
Marie-Louise était accompagnée paraît-il de la duchesse de Montebello,
de MM. de Bausset et de Saint-Aignan. Mais il arriva que la femme de
l'empereur François étant à table, sa belle-fille seule put être
introduite auprès de Sa Majesté, et que Mme de Montebello et ces
deux messieurs, abandonnés dans une office, furent laissés
irrévérencieusement au milieu des domestiques qui servaient le dîner!
Le lendemain, 31 mai, l'impératrice Marie-Louise vit partir avec douleur
sa très chère dame d'honneur et amie, la duchesse de Montebello,
rentrant en France avec son inséparable docteur Corvisart et M. de
Saint-Aignan. Cette séparation fut extrêmement pénible, pour
l'impératrice surtout. Le 1er juin, à 10 heures du soir, le brave et
loyal général Caffarelli prenait à son tour congé de Marie-Louise, et
partait le lendemain à 7 heures du matin. Il avait donné à
l'Impératrice, en arrivant à Schönbrunn, les meilleurs conseils sur la
ligne de conduite que ses véritables amis auraient voulu lui voir
adopter. Elle ne les suivit malheureusement pas, mais elle demeura
sincèrement affligée du départ de ce brave officier. On apprit à Vienne,
ce même jour, que l'empereur d'Autriche avait dû quitter Paris pour
revenir dans sa capitale; les souverains de Russie et de Prusse
partaient en même temps pour Londres. Le 6 et le 7 juin, le _Journal_ de
mon grand-père signale que Marie-Louise écrit et envoie des lettres en
se servant, pour leur transmission, du courrier de la reine de Naples sa
grand'mère. Elle avait eu à dîner le 6 juin le prince de Ligne et le
prince Clary.
A cette époque on remettait encore à Marie-Louise, sans les ouvrir, les
lettres de l'empereur Napoléon, car l'infatigable _Journal_ rapporte
qu'elle reçut le 14 juin une lettre de son époux, datée du 9 mai: «Cette
lettre était dans son paquet mêlée avec d'autres lettres et des
journaux.» Cette lettre, comme toutes celles que Napoléon écrivait à
Marie-Louise, devait probablement rappeler à celle-ci la convenance de
venir retrouver son mari à l'île d'Elbe ou tout au moins d'aller faire
une saison d'eaux en Toscane pour se rapprocher de lui, au lieu de se
rendre à Aix comme sa fantaisie le lui conseillait et comme Corvisart
l'avait obstinément prescrit. De son côté la cour d'Autriche voyait
déjà, d'un œil méfiant, la fugue projetée de Marie-Louise vers les
montagnes de la Savoie, et faisait toutes sortes d'objections pour la
dissuader de l'entreprendre. Le cabinet de Vienne redoutait que, placée
si loin de sa surveillance, Marie-Louise ne lui échappât et ne revînt
plus à Schönbrunn. C'est alors que Metternich songea sérieusement à
choisir un mentor pour diriger les volontés de la fille de son maître,
et lui imposer sa tutelle. L'empereur d'Autriche, de complicité avec son
premier ministre, avait d'abord jeté les yeux sur le prince Nicolas
Esterhazy, seigneur de la Cour infiniment respectable, mais Metternich
le jugea _trop âgé_ pour acquérir, sur l'esprit de Marie-Louise, le
genre d'influence qui lui paraissait désirable... et ce fut ainsi que
son choix finit par se fixer sur le général Neipperg. Il avait sondé ce
dernier, et lui avait reconnu toutes les qualités nécessaires pour
jouer, à l'entière satisfaction du gouvernement autrichien, un rôle
utile auprès de la femme de l'empereur détrôné. Le principal ministre de
l'empereur François était secondé, dans ce plan de corruption déloyal,
par l'impératrice d'Autriche dont les vues s'accordaient avec les
siennes, et qui affichait la prétention de diriger l'esprit et les
actions de sa belle-fille. La belle-mère de Marie-Louise avait toujours
été et restait effectivement l'adversaire irréductible de l'Empereur
Napoléon.
Plus compatissante et plus équitable pour le mari de sa petite-fille se
montrait la vieille reine Marie-Caroline de Naples[23], sœur comme on
le sait de la femme de Louis XVI. A travers mille dangers cette reine,
réussissant à tromper la surveillance des Anglais, avait trouvé le moyen
de s'échapper de Sicile et d'arriver à Vienne en passant par
Constantinople. Elle était venue en Autriche pour intéresser au sort de
son mari, le roi Ferdinand, son gendre l'empereur François II. Elle
voulait obtenir, à tout prix, à l'aide des armées de ce prince,
l'expulsion du roi Murat et la restitution intégrale du royaume de
Naples à ses légitimes possesseurs. Cette énergique princesse était
résolue--dit mon grand-père--à voir chaque souverain en particulier et à
ne pas lâcher prise qu'elle n'eût atteint le but qu'elle poursuivait: la
chute du roi Joachim. Son caractère entreprenant et sa ténacité
donnaient quelque inquiétude au gouvernement autrichien, dont elle
accusait de son côté l'égoïsme.
[23] Cette princesse s'était installée, près de Schönbrunn et de
Vienne, dans le petit château d'Hetzendorf.
«Cette reine qui dans les temps de prospérité de l'empereur
Napoléon--ajoute mon grand-père--avait été son ennemie déclarée, et dont
l'opinion ne pouvait être suspecte de partialité, professait une haute
estime pour ses grandes qualités. Apprenant que je lui avais été attaché
en qualité de secrétaire, elle me rechercha pour me parler de lui. Elle
me disait qu'elle avait eu autrefois à s'en plaindre; qu'il l'avait
persécutée et blessée dans son amour-propre (car j'avais alors quinze
ans de moins, observait-elle); mais qu'aujourd'hui qu'il était
malheureux, elle oubliait tout. Elle ne pouvait retenir son indignation
devant les manœuvres employées pour arracher sa petite-fille à des
liens qui faisaient sa gloire, et pour priver l'Empereur de la plus
douce consolation qu'il pût recevoir, après les immenses sacrifices
arrachés à son orgueil. Elle ajoutait que si l'on s'opposait à leur
réunion, il fallait que Marie-Louise attachât les draps de son lit à sa
fenêtre et s'échappât sous un déguisement: _Voilà_, répétait-elle, _ce
que je ferais à sa place; car quand on est mariée, c'est pour la vie!_
Un tel acte de hardiesse, qui souriait à l'esprit entreprenant de la
vieille reine, n'était pas dans la mesure du caractère de Marie-Louise,
ni dans ses idées de décorum.»
Continuons d'emprunter au livre de M. de Bausset quelques détails
complémentaires relatifs à Marie-Caroline de Naples:
«Cette princesse, dit-il[24], était d'une taille au-dessous de la
moyenne, avait une démarche sans dignité, mais sa physionomie était vive
et spirituelle: ses traits étaient assez réguliers, ses yeux petits, son
sourire gracieux; sa voix était dure et son teint sans couleur; la seule
chose que l'on pouvait remarquer en elle était l'extrême blancheur et la
beauté de ses bras. Elle avait alors 63 ans, et il était facile de
juger que, dans sa jeunesse, elle avait dû être jolie, moins pourtant
que ne l'était sa sœur, Marie-Antoinette de France.
[24] Mémoires anecdotiques de Bausset, tome III, chapitre II,
page 27.
»Les événements du mois d'avril en France venaient de ramener
Marie-Louise dans le sein de sa famille paternelle; la grand'mère et la
petite-fille s'y trouvaient dans une situation assez analogue. Cette
conformité, dont les causes seules différaient, donna peut-être plus de
charme à leur affection que les liens du sang qui les unissaient, et
qui, d'ordinaire, sont comptés pour peu de chose dans des rangs aussi
élevés. La reine Caroline venait redemander une couronne que des traités
récents conservaient à Joachim. Marie-Louise avait été obligée de
déposer la sienne. Plus vive, plus ardente, la reine de Sicile
paraissait irritée des refus qui lui étaient faits. Je ne sais s'il faut
l'attribuer à l'humeur qu'elle éprouvait contre la diplomatie
circonspecte du Cabinet de Vienne, ou bien seulement à la politesse
naturelle ou aux égards qu'elle croyait devoir à celle qui venait d'être
la victime innocente d'une convulsion politique encore plus éclatante
que celle dont elle se plaignait... Toujours est-il certain qu'elle eut
assez de grandeur d'âme pour savoir apprécier et estimer la fidélité et
le dévouement des personnes qui avaient suivi la destinée de sa
petite-fille; elle ne parlait même de Napoléon qu'avec la noble
franchise d'une ennemie à la vérité, mais d'une ennemie qui ne fermait
point les yeux sur les grandes qualités de ce prince. Assurée par tout
ce que lui disait l'Impératrice, que jamais Napoléon n'avait cessé
d'avoir pour elle les meilleurs procédés, et qu'elle avait été comblée
de soins et d'égards les plus touchants, la reine de Sicile l'engagea à
se parer du portrait de Napoléon, qu'une réserve timide avait relégué au
fond d'un écrin, et elle ne cessa de combler des plus grandes caresses
le jeune Napoléon, le fils de son ennemi. Il y avait, dans cette
conduite autant d'esprit que de délicatesse. Cette manière d'être et de
l'exprimer ne se démentit pas un instant.»
Il faut convenir que la grand'mère de Marie-Louise lui donnait des
conseils plus nobles et plus élevés que ceux que M. de Bausset, qui en
fait l'éloge, est accusé d'avoir donnés à la femme de Napoléon!...