La veille, la nuit même du jour qu'il avait été résolu d'attaquer

ouvertement le Directoire au Conseil des Cinq-Cents, le comité des

inspecteurs de la salle se vit arrêté par le général Augereau, mandé

tout exprès à Paris pour cette expédition, comme un club de

conspirateurs. Au même instant, ses satellites enlevèrent ou

dispersèrent autant de députés qu'il en fallait faire disparaître pour

que la minorité du Corps législatif en devînt bien sûrement la

majorité. Cette étrange majorité de la représentation nationale,

ouvrage d'une seule nuit, fut rassemblée dans un autre local, dans la

salle de l'Odéon, sous les yeux et sous la garde du triumvirat

directorial; car, victimes du même complot, frappés du même coup de

foudre, Carnot et Barthélemy s'étaient déjà vus proscrits sans avoir

été ni jugés ni même accusés. Le premier s'était soustrait par la

fuite au plus injuste pouvoir; l'autre en attendit l'arrêt avec la

plus noble résignation. Peut-être son âme douce et vertueuse se

refusait-elle encore à croire à tant d'injustice et d'atrocité. Dès le

matin, tout Paris fut couvert de placards qui annonçaient la

découverte de la plus terrible conspiration, à la vérité sans aucune

preuve, mais avec l'assurance la plus imposante et tout l'appareil

d'une grande force armée pour la soutenir ou pour y suppléer.

Avant qu'on eût le temps d'être instruit des mesures extraordinaires

que venait de prendre le Directoire, il en avait déjà reçu le pouvoir

par la nouvelle majorité du Corps législatif. Et ce ne fut pas un seul

instant, pour ainsi dire, que la responsabilité de ces grandes mesures

reposa sur la tête des triumvirs. Les premiers ordres exécutés par le

général Augereau[140] n'étaient signés d'aucun des Directeurs[141]; et

tous les autres avaient été légalisés par un décret du Corps

législatif.

[140] C'est le fils d'une marchande fruitière. On l'avait déjà

demandé quelques mois auparavant, pour épouvanter Paris. Il fut

tellement furieux de ne pas se voir mieux récompensé des services

qu'il venait de rendre aux triumvirs, il s'emporta si haut contre

leur ingratitude, que peu de jours avant de lui donner le

commandement de l'armée d'Allemagne, on fut sur le point de le

faire arrêter. (_Note de Meister._)

[141] On sait positivement que l'ordre présenté à Siméon,

président du Conseil, n'était signé que d'Augereau. (_Note de

Meister._)

La grande force déployée dans cette circonstance le fut avec tant

d'énergie et de promptitude qu'elle ne trouva nulle part la moindre

résistance. Et l'on ne vit jamais un plus grand mouvement politique

exécuté non seulement avec moins de violence et de trouble, mais avec

une plus grande apparence d'ordre et de tranquillité. Il n'y eut pas

une goutte de sang répandue.

Paris ne parut éprouver qu'une morne surprise; l'effroi d'une attente

encore plus funeste le disposa sans doute à supporter avec plus de

soumission la perte de ses dernières espérances et le nouveau joug

qu'il venait de subir.

Quelque violente qu'eût été cette révolution, de quelques suites

terribles qu'elle menace et la destinée de la France et celle de

l'Europe entière, elle ne ressemble en rien à toutes celles qui

l'avaient précédée. Ce n'est point, comme les autres, au dehors qu'on

la voit éclater; c'est dans l'enceinte même du palais directorial

qu'elle fut conçue et consommée. Elle porte tout le caractère des

révolutions du Divan de Constantinople.

Passé les premiers jours où Paris, plus désarmé qu'il ne le fut jamais

au temps de la monarchie, se vit contenu de tout côté par une très

grande force militaire, cette partie du peuple, dont l'attention n'est

jamais vivement frappée que par les objets extérieurs, n'aperçut pour

ainsi dire aucun changement remarquable; elle ne vit autour d'elle

aucun mouvement sensible, aucun nouveau pouvoir. Le même drapeau

flottait toujours devant ses yeux. La République était toujours là

pour ceux qui l'aimaient, comme pour ceux qui la détestaient; entourée

en apparence des mêmes autorités, de son Directoire et de ses deux

Conseils. Encore entendait-on crier de toute part qu'elle venait

d'être sauvée du plus imminent de tous les dangers, que par un nouveau

miracle de prudence et d'énergie elle avait enfin triomphé de ses plus

terribles ennemis.

Et peut-être étaient-ce en effet les plus ardents républicains qui,

dans le fond du cœur, se trouvaient le plus affligés de ce cruel

triomphe: quels que fussent les intérêts de leur opinion ou de leur

parti, pouvaient-ils se dissimuler que si la République avait été

véritablement menacée, c'est au moins par les moyens les plus indignes

d'elle qu'on avait entrepris de la sauver!

Ils ne pouvaient se dissimuler encore que des secours aussi violents,

aussi parricides, n'étaient pas moins propres à renverser la

République qu'à la rétablir; et qu'enfin le succès d'un grand exemple

venait d'apprendre aux factieux de toutes les classes par quelles

manœuvres, avec quelle impunité l'on pouvait violer la Constitution,

pourvu qu'on en eût l'audace et qu'on en sût bien saisir le moment.

N'était-il pas trop évident que la République n'était plus qu'un nom;

que sous ce nom un petit nombre de démagogues pouvait usurper d'un

moment à l'autre la puissance la plus absolue qu'aucun gouvernement

eût jamais exercée; que toute la majesté de la représentation

nationale se trouvait soumise à l'oligarchie la plus oligarchique et

la plus militaire qui eût jamais existé, et que cette oligarchie d'un

nouveau genre ne devait pas trouver encore dans l'incertitude et

l'extrême mobilité de son existence des principes de sagesse, de

justice et de modération bien rassurants.

Aucune crise de la Révolution n'a paru moins sanguinaire, à la

vérité; mais il n'en est peut-être aucune qui soit signalée par des

actes de violence plus arbitraires, plus révoltants, par des

déportations plus injustes, par des émigrations plus nombreuses, par

un acharnement plus barbare contre cette foule de malheureux que la

loi même avait forcés d'abandonner leurs foyers, par des arrestations

plus fréquentes et plus despotiques, par des mesures plus destructives

au dedans et plus alarmantes au dehors. La journée du 18 fructidor fut

le dernier triomphe des idées extrêmes sur les principes qui ont fondé

jusqu'ici la sûreté de tous les gouvernements et de tous les peuples;

il fut accompagné de crimes moins éclatants, mais d'une plus terrible

puissance. Il y a tout lieu de craindre que ses suites ne s'étendent

encore beaucoup plus loin, qu'il ne soit le 31 mai de l'Europe

entière.

L'inconcevable inertie du peuple de Paris dans cette circonstance ne

peut s'expliquer que par le profond accablement où l'ont plongé tant

d'années de misère et de calamités de tout genre. Où les malheurs

particuliers sont si grands et si multipliés, il n'y a plus d'esprit

public. Chacun est trop occupé de ses propres dangers pour considérer

ceux de la patrie. Sous l'apparence de se rallier à la volonté

générale, on ne se rallie en effet qu'à soi. «Sauve qui peut!» est la

morale du jour. Cette morale perfide a perdu la France, et perdra le

reste de l'Europe si l'on n'y rappelle pas les nations et les

individus à des sentiments plus patriotiques et plus généreux.

IV.

PARIS AU PRINTEMPS DE 1801

En revenant à Paris au temps du Consulat, Meister eut le plaisir de

retrouver la ville brillante qu'il avait connue dans sa jeunesse. Le

gouvernement du Premier Consul, qui n'avait que seize mois de date, ne

semblait pas complètement assis, et n'avait pas porté tous ses fruits:

le Concordat était encore à venir.

Étranger à la France, Meister n'avait pas à prendre parti; mais il

était heureux de voir le nouveau régime et le rétablissement de

l'ordre. Il a décrit ses impressions dans les pages qui suivent,

adressées à un de ses amis d'Allemagne. Nous y avons fait quelques

coupures.

«Je partis pour Bâle vers la fin de février [1801] et m'embarquai là

dans la diligence, comme la voiture la plus sûre et la plus commode,

lorsqu'on ne peut pas voyager à la manière des généraux ou des

commissaires, avec un grand équipage et beaucoup de suite. Nous avions

pour escorte quatre fantassins et un caporal, bien armés, mais si

péniblement juchés sur l'impériale, qu'avant de pouvoir se mettre en

défense contre une troupe de brigands, ils en eussent été selon toute

apparence les premières victimes[142].

[142] Depuis l'établissement des tribunaux spéciaux, on a réformé

cette embarrassante et pénible escorte; dans les routes où l'on

croit encore en avoir besoin, les conducteurs peuvent requérir la

protection des gendarmes à cheval. (_Note de Meister._)

«Depuis Belfort jusqu'à Troyes, nous trouvâmes des chemins si

horribles, si mal entretenus en dépit des sommes considérables que

doivent rendre les droits de péage qu'on vous fait payer pour ainsi

dire à chaque poste, que je ne pus m'empêcher d'observer plus d'une

fois que de pareils chemins gâtaient furieusement un des beaux droits

que nous avait assurés la Révolution,--qu'elle nous avait promis du

moins, comme tant d'autres: le droit d'aller et de venir. Et plût à

Dieu qu'elle ne l'eût pas restreint de mille manières infiniment plus

pénibles encore!

«Je fus sensiblement touché de voir plusieurs églises réparées, et

d'apprendre en même temps que le culte public avait été rétabli

presque partout, avec plus de simplicité sans doute, mais sans

trouble, et peut-être avec une ferveur plus pure et plus édifiante.

«Il était près de dix heures du soir, lorsque nous passâmes les

barrières de Paris. Mais quelque obscure que fût la nuit, je crus

déjà, dans le premier moment, retrouver le Paris que je n'avais pas

revu depuis dix ans, quoiqu'il n'y en eût que cinq que j'y étais

retourné pour la dernière fois. Même bruit, même mouvement, même folie

et même sécurité que dans le bon temps où l'on n'y rêvait pas même

révolution.

«Le lendemain, et tous les jours qui suivirent cet heureux lendemain,

m'ont confirmé la vérité de ce premier aperçu. L'état actuel de ce

magique séjour ne tient pas moins du miracle que n'en tenait

l'horrible métamorphose qu'il avait subie depuis l'époque de 1790 à

celle de 1795.

«Cette même immense population qui, durant le règne de la Terreur, et

même encore quelque temps après, se vit plus d'une fois menacée de

périr de faim et de misère, paraît aujourd'hui nager dans l'abondance.

Je ne me rappelle pas avoir jamais vu, dans aucun temps, à Paris,

autant de grands et vastes magasins de comestibles, autant et d'aussi

magnifiques cafés. Le seul genre de luxe que je n'ai point trouvé,

dans le nouveau Paris, au même degré que dans l'ancien, est le luxe

des chevaux et des voitures particulières. Un équipage à soi tient

peut-être à un état de richesse plus stable que ne croient l'être

beaucoup de fortunés de fraîche date; plus marquant aussi peut-être

qu'il ne convient encore à d'autres de l'afficher. Aux fêtes de

Longchamp, le temps était superbe; il y eut un monde prodigieux, et

l'on n'y vit pas une voiture d'une élégance remarquable.

«--_Comment va-t-on cette année à Longchamp?_ disait-on devant M. de

Narbonne.--_Mais, je crois_, répliqua-t-il, _que les personnes de

qualité y vont à pied_.

«En voyant tous les piétons de Longchamp, on aurait pu croire, en

vérité, que beaucoup de personnes avaient entendu la décision, et

l'avaient prise à la lettre, comme M. Jourdain celle de son

tailleur[143].

[143] _Le Bourgeois gentilhomme_, acte II, sc. 8: _Le maître

tailleur_: Tenez, voilà le plus bel habit de la cour, et le mieux

assorti.--_M. Jourdain_: Qu'est-ce que c'est que ceci? Vous avez

mis les fleurs en en-bas.--_Le maître tailleur_: Toutes les

personnes de qualité les portent de la sorte.--_M. Jourdain_: Les

personnes de qualité portent les fleurs en en-bas?--_Le maître

tailleur_: Oui, Monsieur.

«Les coiffures à la Titus, à la Caracalla, sont toujours à la mode;

mais pour être du dernier goût, il faut qu'il y ait sur la tête une

touffe de cheveux bien ébouriffée; aussi ne voyez-vous jamais nos

merveilleux du moment s'approcher d'une glace sans se gratter la tête

ou la perruque, de manière à lui rendre toutes les grâces de ce beau

désordre.

«La plupart du temps, les hommes sont en bottes, mais bien cirées et

bien parfumées. Cet usage est même si commun qu'il a produit une

branche d'industrie nouvelle: celle des décrotteurs en boutique. Dans

ces boutiques, plus ou moins élégantes, vous trouvez des fauteuils

faits tout exprès pour cet usage, où vous reposez commodément, tandis

qu'on nettoie et qu'on parfume vos bottes. De peur que la longueur de

l'opération ne vous ennuie, on vous offre à lire, en attendant, les

gazettes et les journaux.

«L'habit des hommes est fort uni, fort simple et peu cher. Ce n'est

qu'à la broderie de son pantalon que vous pouvez reconnaître, dans le

monde, un tribun, un législateur[144], un général, au dessin plus ou

moins riche de leur broderie d'or ou d'argent.

[144] Un membre du Tribunat, du Corps législatif.

«La parure des femmes est non seulement plus agréable, plus élégante

qu'elle ne l'a jamais été: depuis quelque temps elle est encore fort

riche. Aux robes de mousseline et de linou, on a substitué celles de

soie. Les couleurs foncées, même un peu sombres, et plus ou moins

tranchantes, comme toutes les nuances de boue rouge et jaune d'Égypte,

sont celles que les jeunes personnes portent de préférence. La mode

des diamants a si bien repris que leur valeur, dans le commerce, a

presque doublé depuis un an.

«Si la plupart des femmes ont renoncé aux poches et aux jupons, il est

rare d'en rencontrer, à la promenade ou dans les rues, sans

ridicule[145] et sans châle. Ces châles sont une espèce de draperie

qui sied singulièrement bien aux femmes qui savent en tirer parti; et,

du moins dans ce moment où elles ont la gorge et les épaules presque

entièrement découvertes, une parure tout à fait indispensable pour se

garantir un peu des rigueurs de la saison et des regards du profane

vulgaire.

[145] C'est une espèce de sac à ouvrage dans lequel on met une

partie de ce qu'on portait dans ses poches, entre autres son

mouchoir. (_Note de Meister._)

* * * * *

«Le lieu de l'Europe où l'on paraît avoir conservé le moins de

souvenirs pénibles du règne de la Terreur, du 13 vendémiaire, du 18

fructidor, de tous les crimes et de tous les malheurs de la

Révolution, c'est Paris. Même lorsqu'on y parle encore de ces époques

désastreuses, ce n'est que pour en rappeler quelques scènes

singulières et piquantes, comme d'un événement mémorable arrivé dans

un autre hémisphère, ou dans un autre siècle.

«Peut-être un pareil état d'indifférence est-il ce fleuve du Léthé

qu'il est indispensable de traverser, en sortant des enfers d'une

révolution, pour arriver à de nouveaux Champs-Élysées, c'est-à-dire à

quelque établissement stable, d'ordre et de paix. Comment pourrait-on

exister en France au milieu de tant de bourreaux, de tant de

victimes[146], si l'on conservait toute la juste indignation que

méritent les uns, toute la pitié que devraient inspirer les autres? On

devient forcément indifférent et léger, lorsque ce n'est plus qu'à ce

prix qu'il est possible de vivre et de supporter la vie.

[146] La première fois que je dînai avec l'excellent M.

Barthélemy, je le trouvai placé justement à côté de l'un des

hommes qui avaient eu le plus de part à l'affreux décret du 18

fructidor. _Il est pourtant un peu dur_, me dit-il tout bas, _de

dîner à côté de ses bourreaux_. Cependant nous n'en fîmes pas

moins un très bon dîner. (_Note de Meister._)

Barthélemy, le neveu de l'auteur d'_Anacharsis_, avait été

ambassadeur en Suisse, et c'est alors qu'il était entré en

relations avec Meister. Nommé plus tard membre du Directoire, il

avait été proscrit au 18 fructidor, et déporté à la Guyane, où il

faillit périr.

«En 1795, je vis la Révolution dévorer encore tout le monde;

aujourd'hui, tout le monde à son tour ne paraît occupé qu'à dévorer la

Révolution, à ressaisir, de force ou d'adresse, soit quelques lambeaux

de ce qu'elle n'a pas détruit, soit quelqu'une des riches dépouilles

qu'elle sut conquérir au dedans et au dehors. Ceux qui ne peuvent en

arracher du crédit et de la puissance tâchent d'en obtenir du moins de

l'argent et du plaisir; et plus d'un ci-devant grand seigneur s'estime

encore assez heureux d'en recevoir un morceau de pain, quelquefois

même au prix le plus avilissant: car ce n'est qu'en faisant le métier

d'espion dans la bonne compagnie, qu'un chevalier de Luxembourg, par

exemple, a retrouvé, dit-on, de quoi vivre.

* * * * *

«Je ne crois pas que l'affectation du langage de la morale la plus

sévère ait jamais été plus à la mode dans les conversations, ni dans

les écrits qui prétendent donner ou saisir le ton du jour. On prêche

la dévotion jusque dans les romans; et le conte ou le petit poème

d'_Atala_ ne doit certainement la meilleure partie de son prodigieux

succès qu'à l'éloquence religieuse du père Aubry.

«Aux fêtes de Pâques, j'ai vu toutes nos merveilleuses et tous nos

incroyables courir avec empressement à la messe; et dans une de nos

plus grandes paroisses de Paris, à Saint-Roch, c'est la beauté la plus

célèbre du moment, Mme Récamier, qui s'était chargée de faire la

quête, précédée, comme autrefois les femmes de la cour, par le suisse

de l'église avec sa grande hallebarde.

«Il a été sérieusement question de recréer une espèce de hiérarchie

ecclésiastique, composée de vingt-quatre évêques et d'un patriarche

gallican; de donner par conséquent au culte catholique le caractère

d'une institution nationale, et d'assigner des fonds publics à

l'entretien de ce culte et de ses ministres. Sans l'horrible attentat

du 3 nivôse (24 décembre 1800), peut-être l'exécution de ce projet

aurait-elle déjà eu lieu. Mais ce crime des chouans a jeté quelque

défaveur sur les partisans les plus purs d'une religion dont ces mêmes

chouans avaient osé couvrir la coupable audace de leurs complots.

«Dans l'espèce d'inquiétude que laisse encore une puissance

nouvellement établie qui ne repose que sur la tête d'un seul homme,

sans présenter aucune autre garantie que le prodige inouï de sa gloire

et de sa fortune, comment les plus heureux n'auraient-ils pas un

besoin continuel de se distraire? comment les autres ne

chercheraient-ils pas, dans un ordre de choses supérieur, les

consolations, l'espoir, le repos que ne leur assure point l'ordre

actuel?

«La mauvaise humeur des républicains se permet de dire que Bonaparte a

mis la tranquillité publique sur sa tête, et la liberté sous ses

pieds: rien de plus injuste assurément; car depuis le commencement de

la Révolution, il serait impossible de citer une seule époque où la

France ait joui de plus de gloire et de prospérité, de plus de repos,

d'une liberté plus douce.

«Le contraste qui frappe aujourd'hui le plus fréquemment

l'observateur, c'est celui de l'ancien et du nouveau régime, qui ne

cessent de se rencontrer, dont l'un tantôt devance l'autre, et tantôt

se trouve devancé par lui, mais toujours d'une façon assez

bizarre;--de pauvres ci-devant dont, malgré leur humiliation, de

nouveaux parvenus affectent de singer le langage et les manières;--de

purs citoyens jadis, voulant être traités aujourd'hui de messieurs; et

des messieurs d'autrefois, se piquant encore d'être appelés

citoyens;--des philosophes devenus minutieusement dévots, et des

prêtres devenus philosophes;--partout encore des formes et des

formules républicaines, avec une puissance heureusement plus que

monarchique;--le luxe d'une cour, et surtout l'appareil imposant d'une

cour militaire;--des femmes de généraux ou de fournisseurs vêtues

comme des princesses, mais laissant échapper encore de temps en temps

des expressions familières à leur première condition. C'est ainsi qu'à

la fête donnée par M. de Talleyrand, une de ces dames de nouvelle

date, entrant dans la salle à manger, ne put s'empêcher de s'écrier:

_Sacré nom de D...., quel souper!_

«--_Ah! madame!_ lui répondit le ministre, qui sait si bien prendre le

ton de tout le monde, _croyez-moi, ce n'est pas le Pérou!_

* * * * *

«J'ai rencontré dans le monde un officier de la suite de M. le comte

de Kalitchef, le jour même qu'il avait été présenté au Premier Consul.

Ce jeune Russe, plein d'esprit et de naïveté, ravi de tout ce qu'il

venait de voir aux Tuileries, ne pouvait se lasser de répéter à tous

ceux qui lui parlaient de cette audience: _Mais c'est une cour, je

vous assure, absolument une cour!_»

* * * * *

Le jeune officier avait saisi la situation d'un coup d'œil, et son

mot la résume parfaitement. Ce résultat n'était pas pour déplaire à

Meister: dans le tableau qu'on vient de lire, on a vu se dessiner ses

préférences. Ce n'est pas lui qui aurait dit avec le frère d'André

Chénier:

Un Corse a des Français dévoré l'héritage!

Élite des héros au combat moissonnés,

Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés,

Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance!

Meister était l'ami de Necker, de Mme de Staël, qui étaient restés

fidèles à leur idéal politique de libre discussion; mais il se

séparait d'eux sur ce point, et ne demandait que l'ordre et le repos,

après les longs troubles dont il avait souffert.

V.

PARIS EN 1804

J'avais eu de la peine à reconnaître en 1801 le Paris que j'avais

tâché de décrire dans mon voyage de 1795. Les changements survenus les

trois dernières années ne sont pas à beaucoup près aussi frappants.

Le cortège chargé d'annoncer à la capitale de l'empire le plus grand

événement historique de ses fastes depuis Charlemagne[147] n'a pas

attiré, je crois, plus de curieux que dans notre petite ville

l'annonce d'une foire ou d'un nouveau spectacle. Il est vrai que cette

mémorable proclamation s'est faite d'une manière assez inattendue, et

sans beaucoup de préparatifs. Sur la place du Palais de Justice où il

y eut un peu plus de monde rassemblé qu'ailleurs, c'est-à-dire

quarante à cinquante personnes, un mauvais plaisant, après la

publication du décret, s'avisa de dire aux voisins dont il était

entouré: _Vous l'avez entendu, messieurs. Eh bien! Personne ne dit

mot? Une fois, deux fois, trois fois, personne n'en veut plus:

adjugé!_

[147] Proclamation de l'Empire, 15 prairial an XII (lundi 4 juin

1804).

Cette grande indifférence du peuple de Paris dans cette occasion est

au fond beaucoup plus concevable qu'elle ne le paraît d'abord. Toute

la nouvelle solennité n'apporte à ses yeux aucun changement réel à

l'ordre de choses établi. Il n'a vu ni changement de pouvoir, ni

changement de personne.

Napoléon Ier, empereur des Français, n'en aura pas plus de puissance

que Napoléon, premier Consul.

Du repos et de la sécurité, voilà plus que jamais la devise et le vœu

le plus constant des trois quarts et demi des habitants de l'empire

français.

Parmi tous les partis très multipliés qu'enfanta la Révolution, il en

est deux qui sont et qui seront encore longtemps d'une opiniâtreté

désespérée: ce sont les républicains de système, et les royalistes

purs. Mais les premiers, quoique avec plus de ressources et d'audace

que les autres, sont en si petit nombre qu'on doit les regarder plutôt

comme l'état-major d'un parti que comme un parti réel. Les royalistes

purs sont plus nombreux, mais plus faibles.

VI.

PARIS EN 1815

LETTRES DE MADAME DE VANDEUL

La fille de Diderot, Mme de Vandeul, a vécu jusqu'aux premiers temps

du règne de Charles X. Quelques semaines avant sa mort, on la voit

faire de beaux rêves à propos de ce nouveau roi; elle est pleine d'une

espérance qui fait sourire: «Le règne de Charles X promet le bonheur,

écrivait-elle le 9 octobre 1824; j'aime à me bercer de l'espérance que

mes enfants et petits-enfants ne verront aucun trouble, et que ce

prince jouira de la félicité que doit donner à un monarque celle de la

nation qu'il gouverne.»

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 17 / 18 段