écrits publiés à cette époque, des traces manifestes de la
fermentation violente qu'avaient excitée ces craintes et ces divisions
intérieures. Mais l'esprit conciliant du ministre Pétiet entreprit de
conjurer l'orage, en ménageant une entrevue secrète entre un des
Directeurs, La Reveillère-Lépeaux, et deux députés qui jouissaient
alors d'une grande considération personnelle et d'une grande confiance
dans leur parti: Portalis et Tronson du Coudray. Ces deux hommes
engagèrent leur parole d'honneur, d'abord à La Reveillère, ensuite à
Carnot, qu'ils emploieraient tous leurs efforts, tout leur crédit, à
modérer la marche des Conseils, à repousser non seulement toutes les
résolutions nuisibles, mais encore celles qu'ils ne pouvaient se
dispenser de trouver justes, lorsqu'on aurait raison de les juger trop
prématurées.
«Et si l'on ose nous dénoncer, leur dirent les deux Directeurs,
promettez-vous de nous défendre?--Oui, sur le passé. Nous en prenons
l'engagement le plus sacré, nous le prenons encore pour l'avenir, tant
que vous ne violerez pas la Constitution.»
Carnot leur dit à la fin de cette conférence: «En m'unissant à vous,
je sens que je me perds; mais la justice et le bien de mon pays
doivent l'emporter sur mes considérations personnelles: je me
dévoue.»--Depuis ce moment, il n'a plus varié, dit-on, ni dans sa
marche, ni dans ses principes.
Jusqu'à l'entrée du nouveau tiers au Conseil des Cinq-Cents, la
conduite de cette Assemblée fut passablement mesurée, si ce n'est par
sagesse, du moins par timidité. Le parti de la modération s'y trouvait
encore en minorité très décidée; il était bien soutenu par l'opinion
publique; mais il était en même temps contenu par la violence de la
majorité conventionnelle. C'est dans le Conseil des Anciens que ce
parti se voyait réduit à chercher l'appui dont il avait besoin.
Plusieurs résolutions du Conseil des Cinq-Cents, qu'il n'avait pas eu
le crédit d'arrêter, il les vit combattues et repoussées par les
Anciens.
Après les élections de l'an V, tous les rapports du Corps législatif
parurent absolument changés. Le parti modéré se vit renforcé de la
plus grande partie du nouveau tiers, et crut pouvoir si bien compter
sur la puissance que lui donnaient ces dernières élections, qu'il eut
l'air de n'avoir désormais plus rien à craindre, plus rien à ménager.
Il s'applaudit en quelque sorte d'échapper à la tutelle des Anciens,
et promit à ceux qui l'avaient servi dans ce Conseil de les protéger à
son tour.
L'écueil le plus dangereux pour le caractère du Français le plus
raisonnable, sous le nouveau comme sous l'ancien régime, c'est un
sentiment trop vif de sa force et de son indépendance. Toutes les fois
qu'il ne sera pas retenu par quelque lien de circonstance ou de
préjugé, par quelque pouvoir physique ou moral, capable d'en imposer à
sa vivacité naturelle, vous le verrez toujours se livrer à la sécurité
la plus folle, à l'activité la plus dangereuse et la plus
extravagante.
Il y a beaucoup de raisons de croire que les assemblées primaires, les
corps électoraux de l'an V, ont été parfaitement à l'abri de toute
influence étrangère; que l'infortuné Louis XVIII, avec tous ses
protecteurs et tous ses agents, avait bien peu de ressources et bien
peu de moyens pour les agiter en sa faveur. Mais ce qui doit être plus
évident encore pour quiconque a vu l'intérieur de la France, sans
prévention, sans esprit de parti, c'est que ces assemblées primaires,
ces corps électoraux n'avaient besoin d'aucune influence extérieure
pour les déterminer aux choix qu'on leur a vu faire.
On a vu nommer à la vérité quelques députés royalistes, parce qu'il
reste encore beaucoup de royalistes en France; mais en portant le
nombre de ces députés antirépublicains aussi haut qu'on peut le
porter, il n'irait pas même à vingt. Le vœu qu'on a vu dominer dans
les assemblées primaires et qui devait y dominer tout naturellement,
parce qu'il était inspiré par tous les sentiments et par tous les
besoins de la nation, c'était un vœu général pour le retour de
l'ordre, de la justice et de la paix. On n'eut pas tort, sans doute,
de croire que des hommes probes et modérés dans leurs principes,
conduiraient le plus sûrement la nation vers ce but. Mais on n'a pas
assez calculé que dans les fonctions publiques, et surtout au milieu
des orages de la plus terrible des révolutions, la plus grande
probité, la plus grande sagesse ne pouvaient lutter seules contre
l'audace du crime, l'intérêt et la puissance des passions. On a choisi
beaucoup d'hommes honnêtes; mais dans cette classe il s'est trouvé
malheureusement peu d'hommes d'un grand caractère, d'un talent et
d'une prudence à la hauteur des événements.
Il paraît que Pichegru lui-même n'était plus hors des camps ce qu'il
était à la tête de son armée. Incapable en politique d'une décision
prompte et vigoureuse, il a trop prouvé que le meilleur général
pouvait n'être qu'un assez mauvais chef de parti.
Pourquoi l'énergie de l'action est-elle si rare dans les hommes sages
et vertueux? Pourquoi le courage de la vertu la plus pure n'est-il
presque jamais que lent et passif? C'est que la raison voit toujours
beaucoup plus clairement ce qu'il est défendu que ce qu'il est permis
de faire; c'est que la vertu se défie toujours beaucoup trop de la
puissance avec laquelle on renverse, on obtient tout sur la terre:
l'audace opiniâtre d'une volonté passionnée. Une volonté de ce genre
est tout ce qu'il y a de plus sublime et de plus dangereux dans la
nature humaine; elle semble tenir au principe universel, au principe
créateur du bien et du mal.
Je n'entreprendrai point ici d'examiner en détail la conduite morale
et politique des Conseils; on peut leur reprocher, je le crois, tous
les torts d'une assemblée nombreuse, et qui ne sait pas encore
distinguer et choisir ses guides; on peut leur reprocher quelques
décrets inutiles, imprudents, ou même prématurés; beaucoup de motions
inconsidérées, propres à troubler, à gêner mal à propos la marche du
gouvernement, plus sûrement encore à donner de l'inquiétude aux
gouvernants sur la durée de leur autorité, sur la jouissance plus ou
moins limitée de leurs pouvoirs.
Mais je ne pense pas qu'on puisse les accuser d'une seule résolution,
d'une seule mesure vraiment factieuse. Quelles que fussent les
intentions ou les espérances secrètes d'un très petit nombre
d'individus, la majorité du Corps législatif ne parut pas s'écarter un
instant de la ligne constitutionnelle. Il est même trop évident
aujourd'hui que rien n'a contribué davantage à décider sa ruine, que
ce respect superstitieux pour une Constitution faite, ce semble, tout
exprès, à l'exemple de ses aînées, pour écraser ceux qui voudraient se
ranger avec confiance sous son égide, comme pour servir de rempart à
ceux qui sauraient la violer avec audace.
Cependant, si l'on veut être de bonne foi, suffisait-il de la
modération, de la probité, du patriotisme que nous osons attribuer
encore dans ce moment aux Conseils, pour rassurer le Directoire et son
parti? N'entendait-il pas retentir sans cesse autour de lui les cris
de la vengeance et ceux des remords, les plaintes amères du désespoir,
et les éclats bruyants des plus folles espérances? Ne s'appliquait-on
pas à l'effrayer continuellement de la marche rétrograde du mouvement
révolutionnaire, de l'affreux danger des réactions politiques? Enfin,
sans toutes ces clameurs ambitieuses, sans toutes ces craintes
imaginaires, le Directoire ne devait-il pas voir trop clairement qu'en
abandonnant désormais la Constitution à son propre mouvement et à
celui de l'opinion publique, lui-même, et tout son parti, devait se
trouver dépouillé de toute sa puissance et de tout son crédit? Le
résultat des dernières élections ne pouvait laisser aucun doute sur
celui des élections prochaines. Tous les conventionnels allaient se
voir exclus de la représentation nationale; et dans le Directoire
même, grâce aux nouvelles dispositions connues de Carnot, au caractère
invariable de justice et de modération du vertueux Barthélemy,
n'était-il pas évident que ce parti serait au moins en minorité très
décidée?
Je ne sais ni comment on oserait contester la vérité de ces faits, ni
comment on pourrait se refuser aux conséquences qui devaient en
résulter nécessairement. Quelque irréprochable, quelque politique
qu'eût été la conduite des Conseils, le parti conventionnel se voyait
également vaincu, sans lutte et sans combat, par la seule puissance de
l'opinion, par la force même des circonstances, par le simple
mouvement de la Constitution. Quel intérêt n'avait-il donc pas à tout
risquer pour violer cette Constitution qu'il avait tant de fois juré
de maintenir, mais qui le menaçait aujourd'hui de toute son
ingratitude! Quel intérêt n'avait-il pas à prévenir par toutes sortes
de moyens, même les plus violents et les plus audacieux, le terrible
orage qui s'assemblait sur sa tête, et que chaque jour, grâce à la
marche rapide des événements et de l'opinion, semblait rendre encore
plus inévitable et plus alarmant!
Sans entrer encore dans aucun détail d'intrigues ou de faits
particuliers, n'est-ce pas assez de voir l'état des choses tel qu'il
était évidemment aux yeux de l'univers, pour juger quel est le parti,
celui des Conseils ou celui du Directoire, qui devait sentir le plus
vivement le besoin, la nécessité de conspirer, non seulement pour
défendre son pouvoir, mais encore pour assurer son existence, son
repos, l'impunité de ses conquêtes et de ses jouissances? C'est à ce
besoin même qui, l'éclairant sur tous ses dangers, lui donnait en même
temps une plus grande énergie de courage et de résolution, que ce
dernier dut essentiellement sa victoire; l'autre ne s'est perdu que
par une trop grande confiance dans la force toujours plus ou moins
chimérique de l'opinion, dans ce respect des formes qu'il est si
facile à l'audace heureuse d'enfreindre ouvertement, ou de plier à son
gré.
La catastrophe du 18 fructidor n'est bien réellement que le triste
résultat de la lutte établie, non pas, comme on a voulu le faire
croire, entre le royalisme et la République, mais entre la République
et la Révolution, ou pour mieux dire, entre deux partis, dont l'un
voyait dans la Constitution nouvelle le commencement de sa puissance,
et l'autre le terme de la sienne. De ces deux partis, l'un cherchait à
garder le pouvoir en continuant, sous toutes sortes de prétextes, la
Révolution qui le lui avait donné; l'autre se flattait de conquérir ce
même pouvoir à son tour, en dérévolutionnant sans cesse la Révolution,
au gré de l'opinion qui l'avait appelé, dans cette espérance, aux
honneurs de la représentation nationale.
Avant de parler de l'événement d'une grande bataille, il est sans
doute indispensable de passer en revue les forces et les ressources
des deux partis combattants. L'énumération de celles du parti des
Conseils n'est pas longue; constitutionnellement, il n'en avait point
d'autres qu'un décret d'accusation contre le Directoire pris en masse,
ou contre quelques-uns de ses membres en particulier. Et l'exécution
de ce décret ne pouvait avoir lieu qu'en vertu d'une proclamation du
Corps législatif pour la formation de la Haute Cour de justice. Cette
mesure était donc soumise à des formes dont la lenteur laissait
beaucoup de chances ouvertes aux manœuvres de la faction
directoriale. Les Conseils avaient évidemment pour eux la voix de
l'opinion publique, que les meilleurs journaux de la capitale ne
cessaient de soulever encore en leur faveur. Mais dans ces temps de
trouble, cette puissance de l'opinion est bien vague, bien faible,
bien incertaine. Il est d'ailleurs si facile d'en étouffer les
organes, ou d'opposer à leurs plus justes, à leurs plus énergiques
réclamations, les cris toujours plus perçants de la calomnie, de la
menace, de la violence ou des fausses terreurs de l'esprit de parti.
Tandis que l'éloquence de la raison éclairait doucement la partie du
public qui ne se trouvait déjà que trop convaincue des vérités qu'on
prenait tant de peine à lui persuader, on faisait crier de tous côtés
à la trahison, au royalisme, à la contre-révolution; on répandait dans
les dernières classes du peuple, et surtout dans les armées, les
pamphlets les plus absurdes, mais les plus séditieux, contre le Corps
législatif. On ne négligeait rien surtout pour épouvanter les
prétendus patriotes sur les suites terribles d'une réaction du parti
opprimé contre le parti oppresseur.
On ne saurait nier cependant que l'influence de quelques journaux
n'ait paru véritablement redoutable, puisque, même longtemps avant
l'événement, ce sont ces journalistes que les partisans du pouvoir
exécutif crurent devoir attaquer avec le plus d'acharnement et de
fureur, et qu'au moment de la victoire, on les vit placés par la
vengeance dans la même catégorie que les principaux chefs du parti
vaincu.
Les Conseils ne se dissimulèrent pas sans doute la faiblesse des
ressources que leur laissait la Constitution pour résister aux
entreprises du Directoire. Ils tentèrent de s'en assurer de plus
puissantes par une meilleure organisation de la garde nationale, par
l'établissement d'une surveillance particulière, confiée au comité des
inspecteurs de la salle. Mais ne dépendait-il pas du Directoire de
retarder, tant qu'il le jugerait à propos, cette organisation de la
garde nationale, puisque c'est encore de lui seul qu'il fallait
obtenir les moyens de l'armer?
Le titre d'inspecteur de la salle était assurément fort modeste, mais
était-il bien propre à rallier autour de lui l'esprit militaire? Et
cependant l'éclat des noms des généraux qu'on voyait à la tête de ce
comité n'avertissait-il pas trop clairement le parti opposé, des
entreprises auxquelles on pourrait avoir le dessein de l'employer? Je
ne serais pas très surpris, je l'avoue, que l'on eût encore compté,
dans un moment d'explosion, quoique bien vaguement, sur le secours des
nombreux émigrés rentrés dès lors dans le sein de la capitale. C'était
peut-être l'arrière-réserve de ce parti, comme les terroristes
formaient celle de l'autre. Mais quelques dispositions chevaleresques
qu'on puisse supposer encore à des infortunés que le désespoir et la
misère avaient si cruellement abattus, il faudra toujours convenir
que ce corps de réserve était au moins d'une très faible ressource, en
ce qu'il n'avait presque aucun moyen de se réunir avec confiance, avec
sûreté, en ce qu'il n'avait pas, comme les terroristes, le suprême
avantage de pouvoir se coaliser d'un instant à l'autre, par tous ses
rapports d'intérêt et d'habitude, avec les passions fougueuses de la
plus vive populace; au reste, je suis convaincu que l'un et l'autre
parti voyaient parfaitement l'extrême faiblesse de l'un de ces corps
de réserve, et le terrible danger de l'autre. Mais on se flattait
peut-être en secret de pouvoir s'en servir au besoin, pour s'inquiéter
et se menacer mutuellement.
Le Directoire avait pour lui les forces d'une faction très active, et
la puissance d'un gouvernement nouvellement établi, que la
Constitution même avait investi de pouvoirs très étendus, et à qui les
circonstances en avaient laissé de plus étendus encore, dans tous les
instruments, dans tous les ressorts du régime révolutionnaire auquel
il venait de succéder. Il tenait dans ses mains les rênes d'une force
armée prodigieuse, toutes celles d'une administration immense, par les
départements et les tribunaux qu'il pouvait destituer à volonté. Il
disposait encore du trésor national, qui ne renfermait pas, il est
vrai, de grosses sommes d'argent comptant; mais il y pouvait suppléer
par beaucoup de manœuvres particulières, et plus sûrement encore par
le produit secret des négociations qu'il était le maître de hâter ou
de retarder à son gré. Tous les fils tendus pour diriger, non
l'opinion publique qui ne peut jamais dépendre que d'elle-même ou de
l'empire de la raison, mais cette opinion beaucoup plus entreprenante
et beaucoup plus impérieuse de la classe qu'on affecte d'appeler le
peuple par excellence: tous les fils de cette grande machine étaient
encore en son pouvoir.
Pour soulever une si grande puissance, pour la faire agir décidément
en sa faveur, il n'avait plus qu'un léger obstacle à vaincre: c'est
d'oser risquer un moment de paraître avoir violé la Constitution.
Entre son danger et la conquête d'un despotisme absolu, l'on voit donc
qu'il n'existait d'autre barrière qu'une feuille de papier, un seul
article de la charte constitutionnelle.
Un obstacle plus embarrassant peut-être était l'opposition qui s'était
élevée dans le sein même du Directoire, pour défendre et pour soutenir
la majorité du Corps législatif. Mais la Constitution même avait
indiqué les moyens d'échapper à ce puissant obstacle en déclarant:
1º Que le Directoire exécutif peut délibérer, pourvu qu'il y ait trois
membres présents;
2º Qu'il peut délibérer quand il le juge à propos, sans l'assistance
de son secrétaire;
3º Qu'en ce cas les délibérations sont rédigées sur un registre
particulier par un des membres du Directoire.
Grâce à cette admirable prévoyance, trois directeurs ne sont-ils pas
les maîtres d'ordonner tout ce qui pourrait favoriser la plus violente
des injustices, même une conspiration contre l'État, ou seuls, ou
d'accord avec leurs collègues, avec la plus grande facilité pour en
faire disparaître les preuves, si le succès de l'entreprise ne
répondait pas à leurs vœux?
Je ne puis m'empêcher d'observer ici que, parmi les germes multipliés
de dispositions factieuses que renferme la Constitution de 1795, c'en
est un assez puissant sans doute que cette organisation du Directoire,
au moyen de laquelle, vu le petit nombre des hommes qui le composent
et l'énorme pouvoir qui leur est délégué, une majorité décisive doit
être fort rare dans les circonstances difficiles ou douteuses, et la
minorité toujours trop forte et trop redoutable. Sans quelques
faiblesses, ou sans quelques animosités personnelles, à quoi tenait-il
que la minorité du Directoire, peu de temps avant le 18 fructidor,
n'en devînt la majorité? Si soixante mille francs n'avaient pas décidé
Le Tourneur (de la Manche) à consentir de bonne grâce à s'arranger
avec le sort pour sortir le premier, ou si la terrible haine de Barras
et de Carnot[139] avait laissé quelque voie de conciliation ouverte
entre eux, qui sait si la révolution du 18 fructidor n'eût pas été
faite en sens inverse?
[139] Rien de comparable, dit-on, à la rage avec laquelle ces
deux hommes, liés longtemps par les mêmes intérêts, par les mêmes
opinions, par les mêmes crimes, se détestèrent. S'il eût été
possible de les rapprocher l'un de l'autre, le 18 fructidor n'eût
pas eu lieu peut-être, ou n'aurait pas eu du moins les mêmes
suites. Oh! combien l'on s'aime, ou l'on se hait, lorsqu'on s'est
assez éprouvé pour savoir tout ce dont on est capable!
Barras est un jacobin aristocrate, il n'a jamais pour maîtresses
que des femmes de l'ancien régime; dans ce moment, Mme de
Contades, fille du marquis de Bouillé. Il est violent en gros,
mais doux en détail. La liste des proscrits faite par lui ne
comprenait tout au plus que dix-neuf à vingt personnes; elle fut
augmentée par la haine et par la peur des autres, lorsque, revenus
de leur première frayeur, ils osèrent s'emparer à leur tour de
l'entreprise dont ils avaient consenti d'abord à laisser la
conduite au courage seul de Barras, dirigé lui-même par les
conseils de Benjamin Constant et de l'abbé Sieyès. Quand
l'éloquence de ce dernier avait épuisé vainement tous les moyens
de persuasion, il se livrait à son humeur et finissait toujours
par dire: «Eh bien! si l'on ne fait pas cela, vous serez pendus,
je serai pendu, nous serons tous pendus!» Et ce résultat rapide ne
manquait jamais de produire son effet.
Reubel, ancien constituant, ci-devant avocat de Colmar, homme
révolutionnaire, disciple aveugle de la doctrine de Sieyès, plus
opiniâtre que son maître, n'est, dit-on, guère moins timide dans
l'action, mais de la fermeté la plus inflexible dans la poursuite
de ses idées et de ses projets.
La Reveillère-Lépeaux, fanatique froid, portant la haine du
christianisme jusqu'au ridicule, puérilement ambitieux de
l'honneur de fonder une religion nouvelle, voudrait être le grand
prophète des théophilanthropes; du reste, assez bon homme, bon
père et bon époux.
Merlin est un tyran légiste. Toute sa morale et toute sa politique
est contenue, dit-on, dans ce mot du comte Almaviva: _Un bon arrêt
bien juste me vengera de tous ces coquins-là_. (_Note de
Meister._)
Lorsque les attaques continuelles et souvent très inconsidérées des
Conseils eurent engagé le Directoire à recourir à la terrible mesure
de former de grands rassemblements de troupes aux environs de Paris,
et de leur faire dépasser même la ligne déterminée par la Constitution
(la distance de six myriamètres du lieu de la résidence du Corps
législatif), une grande explosion dut paraître dès lors absolument
inévitable. L'espèce de désaveu, fait par le Directoire, d'un ordre
qu'une autre autorité que la sienne n'eût osé risquer, la
circonspection sage et modérée à laquelle la majorité du Corps
législatif semblait vouloir revenir, ne pouvaient inspirer aux hommes
clairvoyants une grande confiance; on s'était menacé trop
ouvertement, on s'était fait mutuellement une trop grande peur, les
haines de parti s'étaient trop prononcées, pour qu'il fût possible de
se pardonner et de se rapprocher de bonne foi.
Les Conseils laissèrent échapper le seul instant où, sans sortir de la
ligne constitutionnelle, ils auraient pu, selon toute apparence,
s'assurer de la victoire en poursuivant avec plus de fermeté la
dénonciation relative à l'approche des troupes. Un des ministres,
interrogé sur-le-champ, leur eût fourni, dit-on, des preuves
suffisantes de la forfaiture du Directoire, pour autoriser les
démarches les plus promptes et les plus décisives. Mais, soit que
l'influence même de quelques hommes de leur parti ait redouté le
danger des résolutions qu'eût nécessitées une pareille mesure, soit
que, de part et d'autre, on ne crût pas avoir assez rassemblé tous ses
moyens d'attaque, on eut l'air de se rapprocher. On se contenta d'une
explication fort équivoque, fort insignifiante; on s'applaudit
peut-être encore une fois en secret d'avoir pu réussir du moins à
donner une vive alarme et de l'avoir fait impunément.
Mais il s'en faut bien que la partie fût égale. Lorsqu'on n'a pas su
profiter d'une grande faute de son adversaire, en politique comme au
jeu, cette faute même donne communément un prodigieux avantage à celui
qui l'a commise.
On fit élever les poteaux qui devaient marquer l'enceinte dans
laquelle aucun corps de troupes ne pouvait pénétrer sans un décret du
Corps législatif. Mais, sous différents prétextes, on laissa toujours
cantonner les mêmes troupes à une fort petite distance de la ligne
constitutionnelle. D'un autre côté, n'est-il pas à présumer du moins
que l'on avait aussi tenté d'engager quelques négociations avec
l'armée de Moreau? Peut-être même les eût-on vues réussir, si ce
malheureux parti, dont l'intention du moins était bien évidemment de
garantir partout la sûreté des personnes et des propriétés, n'eût pas
été dépourvu d'argent au point de ne pouvoir trouver une somme de cent
mille écus, dans une circonstance où une somme si peu considérable eût
probablement suffi pour assurer le succès de la mesure la plus
importante. Un état de tension pareil dans les intérêts et dans les
dispositions des deux partis ne pouvait subsister longtemps. Tous
deux, après s'être flattés plus ou moins qu'on pourrait être contenu
par des craintes mutuelles, virent bientôt qu'une explosion devenait
inévitable. Il y a même tout lieu de croire qu'on se détermina presque
en même temps à risquer le combat: mais avec quelle inégalité de
mesures et de moyens!
On assure que l'argent nécessaire que le parti des Conseils ne put
trouver dans la bourse de ses avares et pusillanimes clients, le parti
directorial l'obtint sans peine pour prix de la négociation précipitée
qu'il voulut bien conclure alors avec le ministre de Portugal.