la cour se trouvait menacée, semblent avoir été bien vagues ou bien
perfides. Dans le nombre des premiers agents du pouvoir, des meneurs
alors les plus puissants de l'opinion publique ou populaire, n'en
était-il pas encore plusieurs qui, tout attachés qu'ils étaient bien
sincèrement au maintien de l'ordre, à la personne même du roi,
pouvaient bien penser que, vu son caractère, la faiblesse,
l'incertitude, et s'il est permis d'employer ici le mot propre,
l'impuissance, l'imbécillité de sa volonté, ce prince, dans sa
capitale, serait plus à l'abri de toutes les séductions
aristocratiques qu'il ne l'était dans son château de Versailles?
Si M. de La Fayette ne sut pas prévenir de si dangereux mouvements, il
en arrêta du moins les derniers excès. Son courage personnel en imposa
tout à la fois aux violences de la canaille des faubourgs et aux
velléités ambitieuses du chef dont cette tourbe servait la cause, ou
plutôt les intérêts du parti qui voulait se couvrir de son nom.
C'est de ce moment que le comte de Mirabeau rompit toutes ses
relations avec le duc d'Orléans. La meilleure amie du comte me dit
quelques jours après: «Il n'aurait tenu qu'au duc d'Orléans de se
faire déclarer lieutenant général du royaume; mais il ne l'a pas osé,
parce qu'il n'a pas plus de courage que le dernier de ses laquais.
Aussi l'abandonnera-t-on désormais au sort que mérite tant de bassesse
et tant de lâcheté.»
Toutes les relations du comte de Mirabeau avec le parti d'Orléans
décidément rompues, il se montra dès lors assez disposé à se
rapprocher de celui de la reine, et le comte de la Marck (depuis le
prince d'Aremberg) devint l'intermédiaire le plus actif et le plus
zélé de ces nouvelles négociations; mais la marche en fut fort lente,
et croisée souvent par d'autres intrigues. Les jacobins ne tardèrent
pas d'en découvrir et d'en suivre la trace. Lorsqu'on les crut enfin
près d'obtenir une issue favorable, Mirabeau mourut, emportant avec
lui, comme lui-même ne craignit pas de l'annoncer, les derniers
lambeaux de la monarchie. Cette mort précipitée ne manqua pas d'être
attribuée, non sans beaucoup de vraisemblance, à la crainte
qu'inspirait au parti révolutionnaire l'apostasie d'un chef aussi
marquant, aussi dangereux. Mais on imagine bien que les jacobins
démentirent hautement la réalité du secret qu'ils avaient surpris, et
le cachèrent tout aussi soigneusement que les moyens de leur
vengeance. L'enterrement du comte fut une espèce d'apothéose, où l'on
vit les partis les plus opposés se réunir, si ce n'est avec les mêmes
sentiments, du moins avec le même faste, avec la même hypocrisie. A
tout ce qui s'empressa de prendre part à cette farce solennelle, il ne
manqua, dit-on, que la douleur. Elle était retirée auprès de la couche
solitaire de Mme Le Jay qui, réconciliée avec le comte peu de jours
avant sa dernière maladie, gémissait de sa perte dans l'abattement et
le délire du plus profond désespoir. Elle se reprochait peut-être
encore les sacrifices trop répétés par lesquels l'amour avait expié
les torts d'une malheureuse brouillerie, et qui seuls, pour tout autre
du moins que le comte, auraient pu suppléer au poison dont on accusait
assez généralement la conscience peu scrupuleuse du jacobinisme.
M. de Narbonne m'a dit lui-même[131] qu'étant ministre de la guerre,
après qu'on ne pouvait plus avoir aucun doute sur les résultats de la
conférence de Pilnitz, il avait obtenu du roi d'oser offrir au
malheureux duc de Brunswick le commandement général des armées, en le
laissant entièrement maître des conditions auxquelles il se déciderait
à l'accepter. J'ai lieu de croire que le jeune comte de Custine fut
chargé de cette mission. Il avait toutes les qualités nécessaires pour
la bien remplir; mais les choses, dès lors, étaient trop avancées
dans un autre sens pour obtenir le succès désiré.
[131] A Tubingue, où je passai quelques jours avec lui, en 1798.
(_Note de Meister._)
Il faut l'avoir vu de ses yeux pour le croire (car pour le comprendre,
ou pour l'expliquer, c'est ce qui me paraît encore aujourd'hui tout à
fait impossible) que sept ou huit cents bandits de Marseille aient eu
le pouvoir de terroriser quarante mille hommes de la garde nationale
de Paris, et parvenir à se rendre maîtres du château des Tuileries
défendu par plusieurs pièces d'artillerie, par un bataillon de gardes
suisses très dévoués à la cause qu'ils étaient chargés de défendre, et
par je ne sais combien de gentilshommes restés fidèles à leur roi, et
que les révolutionnaires ont honorés du titre de chevaliers du
poignard. Le succès de cette horrible journée est d'autant plus
incroyable que, trois mois d'avance, M. Dupont de Nemours en avait
révélé le sombre mystère dans une lettre au maire Pétion, le plus
éloquent écrit qui soit jamais sorti de sa plume, et que la sensation
qu'il fit dans le moment où il parut avait fait répandre plus
généralement qu'aucun autre pamphlet de ce genre.
Je me rappellerai toute ma vie avec horreur les infâmes chansons et
les cris de sang et de mort que faisait retentir cette horde de
bandits, en parcourant joyeusement les arcades du Palais-Royal, la
veille du 10 août, sans qu'aucune des autorités, dont le fantôme
existait encore, parût faire le moindre mouvement pour contenir et
réprimer tant d'audace[132]. On fermait les boutiques, on craignait
d'être pillé par ces brigands; les restaurateurs avaient enterré toute
leur argenterie; on ne trouvait plus chez eux que des cuillères et des
fourchettes de fer blanc. Mais de tout ce grand nombre de citoyens
militaires organisés par M. de La Fayette, on ne voulut ou l'on n'osa
pas faire marcher un seul détachement pour envelopper cette troupe de
gueux très légèrement armés, et dont il semble que le corps de garde
d'une seule section aurait pu facilement se rendre maître.
[132] «Ha! ha! que de gens, criaient-ils avec les accents d'une
gaîté féroce, que de gens qui mangent aujourd'hui de bon appétit,
ne chieront pas demain!» (_Note de Meister._)
L'époque de ma vie où je vis de près le plus de crimes, où j'éprouvai
le plus d'angoisses et d'horreur, ce sont les trente derniers jours
que je vécus à Paris, depuis le 10 août jusqu'au 10 septembre 1792. Je
me trouvais renfermé dans cette vaste capitale comme dans l'antre de
Polyphème, quoique, pour moi-même, jusqu'au moment qui ne précéda mon
départ que de peu d'heures, j'ignore par quel pressentiment ou par
quelle illusion, je n'eusse pas même rêvé la possibilité d'aucun
danger personnel. Je pouvais croire en effet n'avoir encouru ni la
haine ni les soupçons des hommes les plus révolutionnaires. Il en est
plusieurs avec qui j'avais conservé des liaisons assez suivies, sans
leur cacher mes opinions, mais aussi sans leur permettre de penser que
j'eusse la moindre idée de m'immiscer dans leurs projets, ou de les
trahir. Il en était même quelques-uns dont les sentiments de
bienveillance et d'amitié qu'ils ne cessaient de me témoigner, malgré
l'extrême opposition de nos vues politiques, ne pouvaient me laisser
aucun doute. Cependant, l'affreux spectacle de toutes les atrocités,
de toutes les barbaries, de toutes les terreurs dont je me voyais
entouré, me déchirait l'âme, et souvent la nuit, comme le jour,
j'avais de la peine à retrouver ma respiration. Pour me tenir éloigné
du théâtre de tant d'horribles scènes, elles n'en étaient pas moins
présentes à mes yeux. J'en étais instruit par les feuilles du jour, on
venait m'en raconter les plus cruels détails dans ma retraite que je
quittais le moins possible. J'en voyais la trop hideuse image sur le
feuillet que j'essayais d'écrire, sur ceux que je m'efforçais de lire
pour m'en distraire. La seule lecture, durant l'éternité de ces
épouvantables semaines, qui pût attacher mon attention, fut l'_Enfer_
de Dante. L'énergie de ces sombres fictions était en rapport avec les
réalités dont mon âme était agitée, et l'emportait quelquefois sur les
impressions d'horreur et de pitié dont elle était remplie.
Je me rappelle encore en ce moment la précipitation et l'effroi de
l'immense cohue qui traversa le boulevard de la Madeleine dans la
matinée du 10 août, en fuyant de la cour des Tuileries, après la
première décharge des gardes suisses, et criant: «Les Suisses, les
infâmes Suisses assassinent la nation!»
J'ignorais ce qui venait d'arriver, et je me gardai d'arrêter les
fuyards pour m'instruire. Je me hâtai seulement de remplir un devoir
dont je n'avais cru pouvoir me dispenser, c'était de remettre en mains
propres, à la légation danoise, une lettre qui m'avait été adressée
par le ministre du duc de Brunswick[133]. J'en avais reçu, sous le
même couvert, des couplets qu'avait composés Gleim pour servir de _Ça
ira_ à l'armée prussienne. Quel passeport pour parcourir dans ce
moment les rues de Paris! Je regagnai le plus promptement possible ma
cellule, et ne tardai pas d'apprendre tous les désastres qui venaient
de suivre un premier moment de succès et d'espoir. Le monarque s'était
décidé, ou s'était laissé entraîner par de lâches ou de perfides
insinuations, à se soustraire lui-même au courage, à la fidélité des
braves qui s'étaient dévoués pour sa défense. Il voulut épargner un
grand crime à son peuple, et ce généreux mouvement rompit la dernière
barrière qu'eussent encore à franchir tous les forfaits, tous les
malheurs auxquels la France allait être livrée, malheurs qui servirent
dans la suite à élever plus haut que jamais sa puissance, mais dont
l'imposant fantôme ne tarda pas à s'évanouir par les fautes mêmes de
l'être extraordinaire qui l'avait créé avec tant de génie, de gloire
et de bonheur.
[133] M. Féronce de Rothenkreuz.
Le lendemain de la terrible journée, mon compatriote et mon ami
Schweizer vint me proposer de nous présenter à l'Assemblée
législative, comme Anacharsis Cloots, l'ambassadeur du genre humain,
pour demander justice des cruelles vengeances exercées contre les
Suisses, et de celles qui les menaçaient encore, quoiqu'ils n'eussent
fait qu'obéir à leur serment. Je lui représentai l'inutilité comme le
danger d'une pareille démarche, sans nous y trouver autorisés par
aucune mission, ayant même tout lieu de craindre qu'un zèle trop
précipité ne fût plus ou moins blâmé par notre gouvernement, peut-être
même formellement désavoué. Je lui dis que je connaissais un homme qui
pouvait avoir quelque ascendant sur les chefs des Marseillais, M.
Audibert. J'allai le trouver de suite, et je parvins sans peine à
l'engager d'user de tout son crédit pour adoucir la rage des brigands,
et prévenir de nouvelles horreurs. Cette intervention secrète ne fut
pas entièrement perdue, mais elle ne put conjurer le sort réservé par
l'affreux tribunal aux officiers de la garde suisse qu'on avait
arrêtés et jetés dans les cachots de la Conciergerie. Je recevais tous
les courriers des lettres de mon ami Vermenoux, qui me pressaient
vivement de venir le joindre à Londres. Je n'ai point le courage
d'avouer quel charme trop puissant, et dont le souvenir m'est encore
bien cher, m'avait retenu jusqu'alors au milieu de tant d'horreurs et
de dangers. Mais, grâce au Ciel, le voile qui fascinait mes yeux fut
enfin douloureusement déchiré; et Mme de Vandeul, la plus
désintéressée et la plus généreuse des amies, m'écrivit presque au
même moment, et plus fortement encore que mon ami émigré, pour me
décider à partir. J'en pris enfin la résolution, et me présentai
modestement à la section dans le ressort de laquelle je demeurais,
pour solliciter mon passeport. Protégé là par quelques anciens
domestiques, entre autres par le cocher de M. de Vermenoux[134], je
l'obtins d'assez bonne grâce, mais il fallait l'envoyer à la
municipalité pour être visé par elle. J'y courus le lendemain, à
l'heure où l'on m'avait fait espérer qu'il pourrait m'être délivré. La
première réponse du président fut que mon passeport avait été mis au
rebut, parce qu'on n'en donnait plus aux étrangers domiciliés depuis
quelque temps à Paris. Très heureusement, ce fatal passeport m'avait
été expédié par un secrétaire qui ne savait pas un mot d'orthographe.
Citoyen était écrit _sitoyen_, Angleterre _angletaire_, etc. Je tirai
parti de la méchante rédaction de l'acte, pour prouver au citoyen
président que c'était par ignorance qu'on avait écrit _domicilié_, au
lieu de _logé_, puisque je n'avais jamais eu l'honneur de faire aucun
acte de citoyen français et que je n'étais véritablement domicilié que
dans ma patrie. Mon éloquence, ou la bonhomie naturelle de mon juge,
me firent triompher de ses scrupules, et j'eus mon visa. J'étais prêt
à rentrer chez moi, bénissant le Ciel d'avoir obtenu ce brevet de
liberté, car les difficultés qu'on m'avait faites pour me l'accorder
m'en rendaient encore la possession plus précieuse, lorsque je
rencontrai M. Oelsner à ma porte, qui venait me faire une confidence
assez grave. Renfermés dans mon cabinet, il me dit: «Quoiqu'il y ait
bien longtemps que la différence de nos idées et de nos rapports
politiques m'ait éloigné de vous, j'ai cru devoir à l'intérêt de nos
anciennes liaisons de vous avertir que vous avez été dénoncé hier au
comité secret des Jacobins, comme ayant une correspondance avec le duc
de Brunswick»,--dont on venait d'apprendre l'arrivée à Verdun. Je lui
témoignai combien j'étais touché d'une preuve si distinguée de sa
bienveillance et de son amitié. Je lui rappelai qu'il n'ignorait pas
lui-même quel était l'objet très inoffensif du genre de correspondance
que j'adressais depuis plusieurs années à la cour de Brunswick, comme
à différentes autres cours du Nord et de l'Italie. Je l'assurai que je
n'abuserais point de son avertissement; mais je le priai en même temps
d'instruire les personnes qui l'avaient mis à même de me le donner, de
la pure vérité du fait qui pouvait avoir fourni le prétexte d'une si
dangereuse dénonciation. Il me fit entendre avec beaucoup de loyauté
que son témoignage en détruirait difficilement l'impression funeste,
et que je ferais bien de recourir à d'autres mesures. C'est aussi ce
que je ne manquai pas de faire. A peine m'avait-il quitté, que je
montai en fiacre, les genoux un peu tremblants. Au lieu d'aller
demander les chevaux de poste pour le lendemain, je les demandai pour
l'entrée de la nuit, et partis pour Boulogne[135], où j'arrivai très
heureusement le surlendemain matin, n'ayant été arrêté qu'à Abbeville,
pour aller faire viser mon passeport par la municipalité, où l'on me
fit beaucoup de questions sur les derniers événements de Paris,
auxquelles j'eus le bonheur de répondre sans me compromettre.
[134] C'est par lui que j'appris les premiers massacres de la
Conciergerie dont il venait d'être témoin. En m'en faisant le
déplorable récit, lui-même sanglotait d'angoisse et de pitié.
Cependant il se sent entraîné de nouveau vers cet horrible
spectacle. Et, quelques heures après, à son retour, il me fait
frémir du sang-froid avec lequel il m'en raconte la suite, dont
il avait recueilli les épouvantables circonstances sans autre
émotion que celle de la plus vive curiosité. Il est donc vrai que
des âmes mêmes qui ne semblaient pas tout à fait insensibles,
peuvent céder bien promptement à l'ascendant trop contagieux des
impressions les plus déchirantes et les plus féroces.
Je rencontrai dans la même matinée une femme du peuple, mais fort
bien mise, qui criait en passant à l'une de ses voisines d'un air
fort tranquille: «Hé! ne voulez-vous pas venir avec moi voir comme
on met là-bas nos aristocrates à la crapaudine?» (_Note de
Meister._)
[135] J'y trouvai M. de Talleyrand, fort inquiet de s'y voir
retenu depuis deux jours par des vents contraires. Il n'avait pu
s'échapper de Paris qu'à la faveur d'un passeport obtenu par la
protection des bonnes grâces de Mme Danton. (_Note de Meister._)
Pour excuser un peu l'impression des genoux tremblants dont je n'ai
point voulu dissimuler la faiblesse, je prierai mes amis de se
rappeler le _Ça ira_ de l'armée prussienne, que ce jour-là j'avais par
hasard encore dans ma poche. Je ne dois pas leur cacher non plus
qu'indépendamment de la correspondance littéraire que j'envoyais
depuis plusieurs années au duc de Brunswick, j'en avais une plus
confidentielle avec son digne ministre, M. Féronce de Rothenkreutz. Il
m'avait même écrit peu de jours auparavant: «Je vous recommande très
particulièrement le jeune officier que vous ne tarderez pas de voir
arriver à Paris, et qui désire fort de faire votre connaissance».
Hélas! cet espoir devait être cruellement déçu; mais que de gens
d'esprit, et plus éclairés que moi, le partageaient avec la plus
grande confiance! M. Schweizer, à qui j'offris la veille de mon départ
une partie des petits rouleaux de louis que j'avais ramassés depuis
quelque temps, et cachés dans mon secrétaire, ne voulut point les
accepter; mais il osa me demander une lettre pour l'illustre jeune
officier, et je m'empressai de la lui donner. Je cite ce trait pour
prouver à quel point les personnes qui jugeaient la situation de la
France avec le plus de sang-froid, ne pouvaient s'empêcher de croire
au succès de la coalition dont les armées venaient de franchir si
facilement les premières barrières du royaume. Quelque déplorable même
qu'ait été l'issue de cette première campagne, je suis encore persuadé
que, si de perfides négociations n'en avaient pas ralenti la marche,
ne l'avaient pas arrêtée même entièrement au moment le plus décisif,
elles seraient parvenues à Paris avec moins de sacrifices, avec moins
d'efforts qu'en 1814, et qu'en dépit de l'odieux manifeste[136] que le
duc de Brunswick avait été forcé de signer malgré lui, son armée
victorieuse s'y serait vue alors bien mieux accueillie que ne l'a été
celle de la ligue européenne dans ces derniers temps. Car en 1792, les
trois quarts de la France étaient aussi royalistes, aussi fortement
attachés à la dynastie régnante qu'ils le furent depuis, qu'ils
risquent de l'être encore actuellement aux intérêts, aux opinions dont
l'ascendant avait obtenu durant près de trente ans une si puissante
influence.
[136] Ce manifeste avait été rédigé par M. de Limon, ci-devant
attaché à la cour d'Orléans,--et le Ciel sait dans quelles vues.
(_Note de Meister._)
La reconnaissance que je dois à M. Oelsner n'a pu être altérée au fond
de mon cœur par l'imputation, si ce n'est tout à fait fausse, au
moins très fâcheuse, dont il lui plut de me gratifier peu de temps
après, dans un cahier de la _Minerve_ d'Archenholz. Il assure
hardiment ses lecteurs que la manière dont le duc de Brunswick avait
jugé de l'état de la France fut malheureusement égarée par les
rapports de M. de Meister, d'un homme de beaucoup d'esprit, mais qui
n'en avait point assez, puisqu'il allait consulter l'opinion publique
dans les salons des belles dames et des beaux esprits de Paris, au
lieu de la chercher, comme lui, dans les réunions populaires et
surtout dans le club des Jacobins, dont les journaux de Carra et de
Laclos révélaient pourtant à peu près tous les secrets.
En attendant les chevaux de poste, j'allai passer une demi-heure au
Club de 89. Plus rassuré, je ne sais trop pourquoi, sur ma situation
personnelle, j'y causai même avec beaucoup d'intérêt avec M. de
Custine, revenu depuis peu de sa mission en Allemagne. Ce fut ma
dernière conversation dans le pays auquel m'attachaient tant d'heureux
souvenirs, tant de douces habitudes, et où je me flattais alors de
pouvoir revenir bientôt. Je n'y revins qu'en 1795; ce fut pour
m'assurer qu'il ne me convenait plus d'y vivre, et le jeune homme
intéressant avec qui je venais de m'entretenir n'était déjà plus, il
s'était vu immolé sur l'échafaud révolutionnaire, victime du noble
zèle avec lequel il avait osé prendre la défense d'un père qu'il ne
pouvait respecter que comme l'auteur de ses jours, non comme l'exemple
du noble caractère et des qualités qui l'avaient fait connaître d'une
manière si distinguée dès son entrée dans le monde.
Le pouvoir de la Terreur était déjà tellement établi dans ce moment,
qu'une maison de banque de laquelle j'étais bien connu ne voulut
accepter la valeur d'une lettre de change de mille écus pour Londres
qu'en assignats. Je fus donc obligé pour l'obtenir d'aller échanger,
la veille de mon départ, ces pauvres louis que j'avais ramassés avec
tant de peine, contre du beau papier-monnaie, et ce n'est qu'au fond
d'une sombre allée, voisine du fameux perron de la rue Vivienne, que
l'on consentit à faire avec moi ce troc alors si dangereux.
Il y eut encore après le 10 août plusieurs projets formés pour enlever
le roi captif et le conduire à Rouen, et de là en Angleterre ou en
Amérique. L'honnête M. de Monciel et le duc de Liancourt et
l'intrigant Brémont croyaient avoir déjà réuni des moyens suffisants
pour en assurer l'exécution. Mais, le secret trahi, les auteurs du
complot[137] ainsi que leurs agents furent bientôt dispersés, et ne
durent leur salut qu'à la fuite la plus précipitée. L'un d'eux, le
sieur Brémont, fut caché plusieurs jours dans l'hôtel de mon
compatriote Schweizer. Il venait à peine de quitter l'appartement
qu'une amitié trop confiante avait bien voulu lui céder, qu'on y vint
mettre le scellé sur tous ses papiers. J'ignore avec regret comment
s'y prit son généreux hôte pour ne pas se trouver compromis.
[137] On trouvera des renseignements sur ce complot dans
l'ouvrage de Bächtold, _Johann Caspar Schweizer_. Berlin, 1884.
Un plan, j'ose croire, mieux combiné pour délivrer à cette époque
l'infortuné Louis XVI, fut celui qu'un de ses derniers et de ses plus
zélés ministres, M. le marquis de Sainte-Croix, ne craignit pas de
présenter au ministère anglais. D'après ce projet, un sacrifice de
quelques millions aurait pu prévenir, selon toute apparence, le plus
injuste, le plus révoltant des régicides, peut-être même les suites de
la guerre la plus désastreuse; mais la politique insulaire jugea sans
doute alors qu'il y avait bien plus à gagner pour elle à laisser
déchirer la France, à s'en partager les superbes lambeaux, qu'à sauver
si ce n'est le meilleur, du moins le plus vertueux, le plus saint de
ses rois.
III.
LE 18 FRUCTIDOR
(Écrit en 1799)
Je n'ai pas été présent aux événements du 18 fructidor; mais j'en ai
vu tant de témoins et tant de victimes, on m'en a si bien développé
les principaux ressorts, que j'ose me croire assez à portée de les
considérer sous leur véritable point de vue. Si l'esquisse que
j'essaierai d'en tracer ici ne les développe pas dans tout leur jour,
ce sera bien faute de talent, et non pas de données nécessaires pour y
réussir.
Quelque étonnant que soit le résultat d'un mouvement aussi brusque,
aussi violent, aussi terrible dans ses moyens comme dans ses
conséquences, et cependant d'une exécution si simple et si facile, les
hommes les plus intéressés à le prévenir ne devaient-ils pas depuis
longtemps le prévoir et le craindre?
La lutte entre les deux pouvoirs, celui du Directoire et celui des
Conseils, était établie par la Constitution même, qui n'avait su les
diviser qu'en les rendant hostiles, en les forçant à se faire
éternellement une guerre ouverte ou cachée, jusqu'à ce que l'ambition
de l'un eût achevé d'engloutir les ressources de l'autre.
A cette lutte, effet naturel de leur organisation, il s'en joignait
une autre qui n'était que de circonstance, mais dont l'énergie ne
pouvait manquer d'être encore plus dangereuse.
Le Directoire avait été nommé par les vainqueurs du 13 vendémiaire, la
majorité des Conseils par les vaincus.
Longtemps avant la querelle engagée entre les deux autorités,
antérieurement même à la convocation des assemblées primaires de l'an
V, le Directoire, se voyant déjà menacé par l'esprit qui semblait
prédominer tous les jours davantage dans le Corps législatif, avait
dès lors conçu le projet qu'il vient d'exécuter[138] avec tant
d'audace et tant de bonheur.
[138] Les mots _qu'il vient d'exécuter_ ne s'accordent pas bien
avec l'annotation: «Écrit en 1799», que Meister a mise en 1818 au
titre de ce morceau. Il semble qu'il ait été rédigé à un moment
plus rapproché du 18 fructidor (4 septembre 1797).