Grâces au ciel, je restai toujours fort étranger aux intrigues qui

préparèrent les premières explosions de la grande crise

révolutionnaire; mais j'en étais assez près pour être à même de les

suivre, de les observer sans trop d'illusion. Je voyais journellement,

pour ainsi dire, les hommes qui en furent les premiers auteurs, les

agents les plus actifs, et dans les clubs nouvellement établis, et

dans un comité plus intime qui se rassemblait tous les soirs à un

quatrième étage au-dessus du café de Foi. J'en rencontrais plusieurs

des plus marquants, non seulement dans les salons de Mme Necker et de

Mme de Staël, mais encore chez le marquis de Villette, chez Mlle

Clairon, toute bonne royaliste qu'elle était; dans la boutique de Mme

Le Jay, l'amie alors du comte de Mirabeau, depuis Mme de P.[123].

[123] Nous n'avons pu retrouver le nom que Mme Le Jay porta en

secondes noces.

La manière dont j'entendais discuter, dans ces différentes sociétés,

les plus légères comme les plus importantes questions politiques, ne

m'avait pas donné, je l'avoue, une trop favorable idée des

dispositions de la nation française à supporter le régime de la

liberté, à savoir en jouir sous l'égide austère d'une Constitution

sagement combinée et véritablement analogue à son caractère, à ses

ressources et à ses besoins.

Je me rappelle qu'au moment où tout le monde se félicitait de la

convocation des États généraux, promise au nom du roi par M. le

cardinal de Brienne, M. Necker, en me menant dîner à sa campagne de

Saint-Ouen, me fit l'honneur de me demander, et d'une manière qui

devait m'encourager à dire franchement mon avis, ce que j'augurais de

cette auguste Assemblée. Je répondis: «Si l'antique fantôme de la

royauté peut imposer encore, rien ou peu de chose; dans toute

autre hypothèse, une impulsion si forte et si violente, qu'aucune

sagesse humaine ne sera capable de l'arrêter ou de la diriger

raisonnablement.» Il éleva et fronça ses sourcils si remarquablement

expressifs, et l'accent de sa voix, encore plus que ses paroles, me

fit entendre qu'il craignait bien que ce sinistre augure ne fût que

trop bien justifié,--du moins si lui-même ne se voyait pas remis à la

tête des affaires.

De tous les écrits publiés, d'après l'invitation même du ministère

avant la fameuse Assemblée des notables, il n'en est point qui fît une

plus grande sensation que les deux petits pamphlets de l'abbé Sieyès:

_Sur les privilèges_, et _Qu'est-ce que le Tiers État?_ quoique des

juges de sang-froid y dussent trouver plus de métaphysique, d'esprit

et de fiel, que de sagesse ou d'idées vraiment applicables à la

situation où se trouvait alors la France. On n'a point vanté celui

qu'il fit paraître peu de temps après, intitulé: _Moyens d'exécution_;

mais le style en étant encore plus pénible et plus obscur que celui

des premiers, il eut bien moins de lecteurs. J'ai tâché de peindre cet

illustre apôtre des théories révolutionnaires dans les _Souvenirs de

mon dernier voyage à Paris_. Je n'en dirai donc rien de plus ici.

Un de ses grands admirateurs, Chamfort, était bien autrement aimable

que lui. Les observations, les anecdotes qu'il avait recueillies dans

la meilleure et dans la plus mauvaise compagnie de Paris, et qu'il

racontait de la manière la plus spirituelle et la plus piquante,

m'amusaient et m'intéressaient bien plus que les raisonnements à perte

de vue du trop fameux abbé, les calculs encore plus secs du marquis de

Caseaux, les demi-confidences et les sorties populacières de quelques

autres membres de la société qui se rassemblait tous les soirs dans le

galetas du folliculaire Artaud[124]. Cette réunion quelquefois fort

resserrée, mais quelquefois assez brillante, assez nombreuse,

rassemblait des hommes de tous les rangs, de tous les partis, de

toutes les couleurs, des ducs et pairs très libéraux, des bourgeois

très aristocrates, des militaires, des hommes de robe, des amis de M.

Necker, des amis du comte de Mirabeau, des affidés du comte d'Artois,

des conseillers secrets et des agents du duc d'Orléans[125]. Parmi ces

derniers, il y avait un architecte qui, très jeune, avait eu le

bonheur d'assister au tremblement de terre de Lisbonne, et ne parlait

qu'avec ravissement de ce superbe spectacle. Quoique au fond peut-être

fort honnête homme, et même assez instruit, je n'ai jamais vu de

révolutionnaire qui le fût autant par goût, de cœur et d'âme. Avant

qu'on eût rêvé même la possibilité des terribles scènes qui devaient

bouleverser la France, je lui disais: «Oui, je le conçois, vous

redoutez peu les explosions funestes dont nous menacent vos principes;

vous n'y verriez qu'une nouvelle représentation de l'effroyable

spectacle dont vous conservez de si délicieux souvenirs.»

[124] Le choix de ce local était assez singulier. Au

rez-de-chaussée de la maison était le fameux café de Foi, que

fréquentaient habituellement des curieux de toute classe, des

agents de police et des agents subalternes du parti

révolutionnaire. Après le 14 juillet, on y voyait arriver presque

tous les soirs des gens fort mal vêtus qui heurtaient doucement

aux croisées, disant du ton le plus emphatique: «La nation veut

savoir ce qui se passe.»--Au premier étage était alors le plus

ancien des clubs, où j'avais entendu pour la première fois M. de

Lally-Tolendal. Il y vint plaider avec beaucoup d'éloquence

contre le conseiller d'Éprémesnil, qui avait intrigué pour l'en

faire exclure. La majorité de cette réunion passait pour être

passablement démocrate. Au second, le club des échecs réunissait

plusieurs vieux aristocrates et quelques zélés parlementaires.

Quel bizarre assemblage des intérêts et des partis les plus

discordants! (_Note de Meister._)

[125] Ce prince avait été fort désappointé des espérances qu'il

avait conçues d'obtenir la main de Madame pour son fils. Il avait

été vivement blessé de la manière dont la reine s'était prononcée

à ce sujet. Il fut trop facile aux personnes qui l'entouraient de

nourrir, d'exciter ce ressentiment et de le faire servir à

l'accomplissement de leurs projets.

Mme de Genlis assure que ce mariage avait été assuré très

positivement, et que le contrat devait être signé peu de jours

avant que la Révolution eût éclaté. Je n'en ai pas moins tout lieu

de persister à croire que ce mariage n'avait été nullement

approuvé par la reine, et qu'elle s'était expliquée à cette

occasion sur le duc d'Orléans d'une manière trop franche pour ne

pas lui faire craindre que la négociation ne serait rompue d'une

manière ou d'une autre. (_Note de Meister._)

Je n'ai jamais connu personne dont la conversation fût aussi vive,

aussi variée, aussi amusante que l'était celle de Chamfort, lorsqu'il

pouvait s'abandonner à toute la liberté de son humeur, à toutes les

hardiesses de ses pensées. D'une naissance fort obscure (son nom de

famille était Nicolas), il n'en avait pas moins débuté dans le monde

de la manière la plus brillante, grâce aux agréments de sa figure, à

la séduisante amabilité de son esprit et de son talent, peut-être

encore grâce à son goût effréné pour les femmes; mais les excès

auxquels cette passion l'avait livré, ne tardèrent pas à ruiner en peu

de temps une constitution naturellement fort robuste. L'épuisement qui

en fut la suite, quoique dans la plus grande vigueur de la jeunesse,

arrêta durant plusieurs années le cours de ses travaux littéraires et

des premiers succès qu'il avait obtenus de très bonne heure au théâtre

et à différents concours académiques. Après que sa santé parut

entièrement rétablie, il était encore sujet à de fâcheux retours

d'abattement et de langueur. Il n'était tout à fait lui-même que

lorsqu'un vif intérêt rendait à son âme, à son esprit, l'heureux

ressort qu'il avait reçu de la nature. La mémoire de tout ce qu'il

avait vu, de tout ce qu'il avait observé dans le monde et dans des

rapports très intimes avec plusieurs personnages marquants de son

temps, avait laissé dans sa tête un trésor inépuisable. Et il semblait

n'avoir retenu que ce qu'il avait aperçu de plus singulier, de plus

original, de plus sage et de plus fin. On pouvait conter, si l'on

veut, plus agréablement; mais il était impossible de conter avec plus

de précision, avec plus de sel. Durant les dernières années de mon

séjour à Paris, je le voyais, pour ainsi dire, tous les jours, il

m'avait pris en grande amitié, peut-être pour avoir remarqué que je

l'écoutais mieux qu'un autre. Eh bien! je ne me rappelle pas de

l'avoir entendu répéter deux fois le même trait, la même anecdote. Son

humeur, son caractère, ses principes portaient l'empreinte d'une

véritable antipathie pour tout ce qui s'appelait noble ou riche.

Cependant son esprit et son goût supportaient avec peine tout autre

ton que celui de la société la plus distinguée. Les hommes avec

lesquels il s'était le plus intimement lié dès sa première jeunesse,

étaient tous de la plus haute naissance: l'abbé de Périgord, depuis le

prince de Talleyrand, le comte de Choiseul-Gouffier, Mirabeau, M. de

Vaudreuil, etc. C'est dans l'hôtel de ce dernier qu'il était logé

depuis qu'il avait renoncé à sa place de secrétaire des commandements

de M. le prince de Condé.

Il n'était pas doué, je crois, d'un cœur fort tendre et fort

sensible; il n'aimait guère la personne de M. Necker. Mais je ne l'ai

jamais vu plus touché, plus profondément ému qu'en lisant l'édit où ce

ministre annonçait au peuple français que le roi venait d'adopter la

double représentation du Tiers État dans la prochaine convocation des

États généraux. Il n'en put achever la lecture qu'en sanglotant, et

ses larmes, ses sanglots étaient mêlés de transports de joie et

d'admiration.

Il est sans doute assez remarquable que cet édit eût fait la même

impression sur l'abbé Maury, depuis, l'orateur le plus exalté du côté

droit de l'Assemblée nationale. J'ai vu la lettre qu'il adressa dans

le temps à M. Necker pour le féliciter d'une résolution si salutaire

et si courageuse. Au reste, qui connaît le caractère de ce fameux

prélat n'en sera guère étonné. Les vrais amis du trône devaient l'être

encore moins, s'ils voulaient bien se rappeler qu'à cette époque

c'était surtout contre les attaques des ordres privilégiés qu'il

semblait urgent de se défendre.

Le sort a voulu que j'aie contribué pendant quelques années à

l'entretien du meilleur des hommes, que les circonstances jetèrent en

1789 dans un rôle qui ne semblait nullement analogue à ses moyens,

encore moins à son caractère. C'était M. Pitra, de Lyon; il avait été

à la tête d'une fabrique de fils d'or, où il parfila bientôt le peu de

fortune qu'il avait héritée de ses parents. Étant venu à Paris,

j'ignore avec quel projet, il fit la connaissance de quelques hommes

de lettres, et comme le Francaleu de la _Métromanie_, devint poète à

quarante ans passés. Il mit l'_Andromaque_ de Racine en opéra pour

Grétry, et l'_Oreste_ de Voltaire pour Piccini. Le premier de ces

ouvrages eut assez de succès; l'autre, malgré la réputation de son

compositeur, n'a, je crois, jamais été représenté. Ces essais

dramatiques l'avaient tiré d'embarras pour le moment, mais sans lui

laisser aucune ressource assurée. M. Suard, qui l'avait employé dans

son bureau de censeur des spectacles, me le recommanda, lorsque,

obligé de faire un voyage de plusieurs mois, je cherchai quelqu'un qui

pût fournir à ma _Correspondance_ de bons extraits des pièces

nouvelles qu'on donnerait pendant mon absence. Je trouvai ses analyses

dramatiques fort bien quant au fond, car mon _jeune poète_ avait été

doué par la nature d'un sentiment très juste des effets de la scène,

des moyens qui pouvaient en préparer le succès, l'affaiblir ou le

détruire; mais son éducation littéraire ayant été fort négligée ou

fort tardive, le style de sa prose était si diffus, si rempli de

négligences et d'incorrections, qu'il ne m'en coûtait guère moins de

peine et de temps pour corriger ses brouillons, qu'il ne m'eût coûté

pour les refaire à neuf. Cependant, comme à mon retour je me croyais

assez riche pour ne pas me priver d'une aide dont j'aurais pu me

passer, mais dont ce brave homme avait grand besoin, je le priai de

continuer à s'en charger aux mêmes conditions, quoique très souvent je

ne fisse aucun usage de son travail.

Eh bien! c'est ce même homme, incapable d'écrire quatre phrases sans

faute, et qui dans la conversation ordinaire ne disait que des choses

assez communes, dont vous auriez été forcé d'admirer la chaleur et

l'éloquence lorsqu'il était animé par un intérêt propre à échauffer sa

tête, bien plus encore au milieu de la foule d'une cohue bruyante que

dans un cercle borné, quelque peu même que ce cercle dût paraître

imposant à ses yeux.

Eh bien! c'est ce même homme, du caractère le plus probe et le plus

droit, de l'âme la plus douce, la plus sensible, qui peut être regardé

comme un des premiers promoteurs de la révolution du 14 juillet 1789.

Car c'est bien lui qui, suivi de quelques domestiques d'un ami chez

lequel il demeurait, et de ceux du docteur Guillotin, qui, locataire

de la même maison,--depuis, l'inventeur ou le restaurateur de la

guillotine,--le matin de ce terrible jour, s'empressa de courir à sa

section et d'y sonner le premier le tocsin: exemple qui ne tarda pas

d'être suivi dans toutes les autres. La véhémence patriotique avec

laquelle il parla dans l'assemblée de cette section du Cloître

Saint-Honoré le fit nommer son député à la Commune de Paris, et peu de

jours après, président de cette municipalité provisoire, alors de fait

la première autorité du royaume[126]. C'est à la popularité que

s'était acquise dans cette circonstance un homme dont la destinée

politique avait été jusque-là parfaitement obscure, que le marquis de

La Fayette dut, au moins en grande partie, sa nomination au

commandement général de la force armée. Ciel! en quelles mains

avez-vous laissé tomber une si grande puissance!

[126] Je possède encore un manuscrit de lui, contenant plusieurs

détails curieux sur la prise de la Bastille. (_Note de Meister._)

Le texte original de cette relation, après avoir été traduit deux

fois en allemand (1793 et 1865), a été publié en français pur

Jules Flammermont sous ce titre: _La Journée du 14 juillet 1789_

(Paris, 1892, in-8), aux frais de la Société de l'histoire de la

Révolution française. L'introduction est beaucoup plus importante

que le document qu'elle précède.

Depuis, mon pauvre et excellent ami, quelque bonnes que fussent ses

intentions, a pleuré bien amèrement toute la part qu'il avait eue à

cette fatale journée.

Au moment où M. de La Fayette était parvenu, Dieu sait comment, à

mettre sous les armes toute la population de Paris et de la France,

qui pouvait en paraître plus ou moins susceptible, je ne me crus pas

digne de prendre moi-même l'habit de garde national; mais j'en fis

revêtir deux de mes copistes à mes frais, et je disais modestement aux

chefs du nouveau peuple-roi, comme Philoctète:

J'ai fait des souverains, et n'ai point voulu l'être[127].

[127] Voltaire, _Œdipe_, acte II, scène IV.

Parmi tous les hommes qu'a produits la Révolution, parmi tous ceux qui

l'ont produite ou secondée, citerait-on un plus honnête homme que M.

de La Fayette! Cependant, quel autre pourrait-on accuser, sans

prévention, d'avoir contribué davantage, soit directement, soit

indirectement, aux plus grands crimes, aux plus grands malheurs de

cette déplorable Révolution? D'abord, si la faveur accordée par la

France à l'indépendance américaine, et la guerre qui en fut la suite,

doivent être regardées comme une des principales causes de la grande

crise, n'est-ce pas notre jeune héros qui donna la première impulsion

à l'enthousiasme avec lequel fut embrassée une cause aussi

antimonarchique, aussi antieuropéenne?

N'est-ce pas encore, au mois de juillet 1789, M. de La Fayette, qui de

concert dans ce moment avec le duc d'Orléans, fit armer tout le peuple

français d'un bout du royaume à l'autre? N'est-ce pas à lui qu'on doit

principalement l'organisation de cette garde nationale qui, sous le

prétexte de défendre les propriétés, ne servit bientôt qu'à les

envahir, à renverser la plus sacrée de toutes, le trône, en paralysant

la seule force armée capable d'en maintenir le respect, d'en garantir

la sûreté!

Quoique, monté sur son cheval blanc, M. de La Fayette parût, près

d'une longue année au moins, maître absolu de la capitale, et bien

plus roi que l'infortuné Louis XVI, quels désordres, quels excès

a-t-il su prévenir?

Pour avoir protégé, le 5 octobre 1789, les jours de son souverain avec

beaucoup de courage et de dévouement, l'a-t-il moins laissé traîner en

triomphe comme un malheureux captif de Versailles à Paris, au milieu

des cris sauvages et des clameurs insultantes d'une populace effrénée?

Le plus heureux, le plus noble moment de sa destinée politique fut,

sans contredit, celui où sans autre autorité que celle d'une

résolution ferme et vertueuse, il obligea le duc d'Orléans de s'exiler

lui-même en Angleterre, au lieu de se faire proclamer régent du

royaume, comme l'avait osé projeter le parti qui ne croyait pouvoir

assurer le nouvel ordre de choses que par un changement de dynastie.

Entraîné tantôt par une ambition dont l'objet ne fut jamais assez

décidé, retenu tantôt par la faiblesse de son caractère ou par

l'honnêteté naturelle de ses sentiments et de ses principes, M. de La

Fayette ne faisait pas un pas en avant dans aucune des routes où il

s'était laissé engager de force ou de gré, sans reculer bientôt après

dans un sens ou dans un autre. Voulant servir tour à tour la monarchie

et la Révolution, il risquait sans cesse de compromettre l'une et

l'autre par de fausses démarches. Une des plus dangereuses, et qui

sans doute eut les suites les plus funestes, fut l'idée aussi bizarre

que désintéressée de mettre en votation le commandement de la garde

nationale[128].

[128] C'était, vu les circonstances où elle fut prise, la mesure

la plus propre à favoriser tous les vœux et toutes les

espérances de l'anarchie et de la rébellion. (_Note de Meister._)

Il paraît fort douteux qu'il n'ait été plus ou moins informé du

malheureux départ du roi pour Varennes. Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'il ne sut ni le protéger, ni le prévenir. Ce qui paraît aussi

certain, et plus déplorable encore, c'est que, dans ce fatal moment,

pour ressaisir une popularité qu'il se croyait menacé de perdre, il ne

craignit point d'appuyer de toute l'influence qui lui restait, les

décrets les plus violents, et surtout celui qui mit le comble aux

horreurs de la situation de Saint-Domingue.

Comment s'expliquer une conduite aussi peu conséquente dans un homme à

qui l'on ne saurait refuser des intentions très nobles et très

vertueuses? Les chances de sa destinée ne l'avaient-elles pas porté à

se charger d'un rôle politique au-dessus de ses talents, et peut-être

encore moins analogue à ses qualités morales? Il aurait voulu rester

le protecteur d'un monarque auquel il se trouvait attaché par sa

naissance et par ses serments, mais, en même temps, passer dans

l'histoire pour le Washington de la France, deux partis difficiles à

concilier, et qui ne convenaient pas plus à la médiocrité de ses

talents qu'au repos de sa patrie[129].

[129] Les torts qu'on s'est permis de reprocher à la conduite

politique de M. de La Fayette dans l'ancien monde, n'altèrent

aucun des titres de gloire qu'il s'était acquis dans le nouveau.

La hardiesse avec laquelle, si jeune encore, il conçut le projet

de son entreprise, la persévérance avec laquelle il sut la

poursuivre, font infiniment d'honneur à son caractère. Et par

l'ardeur dont on vit son exemple enflammer un grand nombre de ses

jeunes compatriotes en faveur de l'indépendance américaine, il

lui rendit sans doute un service éminent. Toute sa conduite,

durant la guerre d'Amérique, fut aussi sage que noble et

généreuse. Là son rôle ne se trouva point au-dessus des forces de

sa tête et de son courage. Mais....

Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

(_Note de Meister._)

Son extérieur au premier coup d'œil a quelque chose d'assez

imposant; mais en l'examinant avec un peu de sagacité physionomique,

on y découvre tout à la fois des indices d'un caractère niais et têtu.

Une des plus jolies femmes de la cour, Mme du N., l'avait jugé ainsi,

avant son départ pour l'Amérique; mais elle le traita plus

favorablement lorsqu'il revint, le front ceint des lauriers de l'autre

monde. On assure que c'est le désespoir d'avoir échoué dans les

premiers vœux adressés à cette dangereuse sirène, qui lui fit

embrasser le projet d'aller en Amérique. Ce seraient donc les beaux

yeux de Mme du N. qui seraient une des grandes causes secondes de la

Révolution française, et de tous les bouleversements qui l'ont suivie

et la suivront encore[130].

[130] Ni les mémoires, ni les pamphlets du temps ne font allusion

à cette intrigue, mais A. Bardoux, dans son livre sur _La

jeunesse de La Fayette_, a rappelé qu'à son retour d'Amérique, le

jeune héros fit la conquête de Mme de Simiane, née de Damas,

conquête aussi difficile, au dire du vieux duc de Laval, que

«celle des principes de 1789».

Est-ce par un excès de générosité patriotique ou de charité

chrétienne, ou d'aveugle confiance aux promesses d'une monarchie

puissamment constitutionnelle, que M. de La Fayette ne dédaigna point

de servir sous le gouvernement des Cent-Jours, en dépit de toutes les

défaveurs, de tout le mépris, de toutes les humiliations dont

l'empereur revenant n'avait cessé de l'abreuver durant l'éclat de son

premier règne?

Les deux mois qui suivirent les violences exercées par le peuple de

Paris après la conquête de la Bastille, présentèrent toutes les

apparences d'un état de calme. On crut voir, dans les mesures prises

sous le nouveau régime, plus de folie et de ridicule que de sujets de

crainte et d'alarmes. Tout le monde, à peu d'exceptions près, se

flattait de pouvoir désormais faire et dire tout ce qui lui passait

par la tête, sans en redouter les conséquences. Et c'est là justement

le genre de liberté dont raffolait la nation française, et nommément

le peuple de Paris. Le feu révolutionnaire couvait sous la cendre. On

entendait à la vérité l'orage gronder dans le lointain. Mais chaque

parti s'imaginait qu'il parviendrait aisément à le conjurer, et, comme

on peut croire, chacun selon ses vues particulières, si quelque grande

explosion se trouvait inévitable, chacun se persuadait encore qu'elle

n'écraserait que le rival ou l'ennemi dont on désirait la ruine, ou

dont on était intéressé du moins à déjouer les projets.

L'instant où l'on apprit le brusque renvoi de M. Necker, fut l'apogée

de sa gloire et de sa popularité. Le superbe triomphe de son rappel et

de son retour en devint le terme déplorable. Car le soir même du beau

jour où il avait paru à l'hôtel de ville pour remercier le peuple de

la confiance dont il daignait l'honorer, ses ennemis surent trouver

dans l'éloquence touchante avec laquelle il avait osé plaider la cause

du baron de Besenval, les moyens les plus noirs, mais aussi les plus

sûrs de le dépopulariser dans l'opinion trop dominante alors, dont il

venait de se voir la première idole.

J'ignore quel concours de craintes et d'intrigues, de mesures

également mal prises pour en assurer le succès, comme pour le faire

échouer, amena les terribles journées du 5 et du 6 octobre. Mais il y

a tout lieu de croire qu'il existait un projet bien décidé dans ce

moment, de renverser la branche régnante de la dynastie et d'y

substituer celle d'Orléans.

«Croyez-vous, disait-on dans plus d'un cercle de la plus haute et de

la plus basse classe, croyez-vous que le nouvel ordre de choses puisse

s'établir solidement sous un monarque élevé comme le fut Louis XVI? Le

généreux parti qu'embrassa, dès le commencement de la Révolution, le

duc d'Orléans, ne prouve-t-il pas qu'il serait bien plus propre à

justifier les espérances des vrais amis de la liberté? Entouré de

ministres choisis parmi les hommes auxquels il paraît avoir accordé

jusqu'ici toute sa confiance, que n'oserait-on pas attendre d'un

prince qui ne devrait le trône qu'aux partisans les plus zélés d'une

monarchie constitutionnelle?»

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 14 / 18 段