le très grand monde, avait plus de droit que personne d'être frappé de
cette inconvenance. Car, si personne ne parlait mieux que lui, le
style de ses entretiens était aussi brillant, aussi naturel que celui
de ses écrits; personne aussi ne savait mieux écouter, et l'un de ces
talents n'est peut-être pas moins essentiel que l'autre, pour donner à
la conversation tout le charme dont elle est susceptible. Une des
perfections du théâtre français, l'art et le naturel du dialogue, doit
être attribuée en grande partie aux exemples et aux leçons qu'en
pouvait offrir la société. Ce n'est pas sans doute la seule influence
heureuse qu'ait eue l'esprit de société sur le mérite particulier qui
distingue les écrivains de la France de ceux de toutes les autres
nations de l'Europe. Ce sont eux qui sûrement ont contribué le plus à
débarrasser la science de tout ce qui pouvait en faire paraître
l'étude pénible et révoltante; ce sont eux qui l'ont mise à la portée
de tous les esprits et de tous les goûts, qui l'ont rendue, je ne
dirai pas populaire, parce qu'on a trop abusé de ce mot, mais humaine
et sociable. Ils ont simplifié toutes les méthodes. Ils nous ont
appris à franchir toutes ces idées intermédiaires qui ne servaient
qu'à prolonger la route; ils nous ont fait arriver au but par le
chemin le plus droit, le plus facile, le plus uni. S'ils se permettent
de nous y conduire quelquefois par des sentiers détournés, ce n'est
jamais que pour nous distraire de la fatigue ou des ennuis du voyage.
Quelque perfection qu'on puisse encore leur désirer, quelque tort
qu'on ait à leur reprocher, ils ont oublié du moins rarement
l'excellent conseil de Voltaire:
_Le secret d'ennuyer est celui de tout dire[118]._
[118] _Discours sur l'homme_, VI.
Il est temps de nous en souvenir....
APPENDICES
AVERTISSEMENT
Dans les pages qui suivent, nous avons rassemblé des morceaux inédits,
d'autres qui ont été récemment publiés dans des revues; d'autres enfin
qui étaient enfouis dans certains ouvrages de Meister, qu'on ne lit
plus.
I. _Les Prodromes de la Révolution française_ sont empruntés au livre
intitulé: _Des premiers principes du système social, appliqués à la
révolution présente_ (première édition, pages 94 à 111). Cet ouvrage a
eu deux éditions: Nice, 1790; Paris, 1791.
II. _Mes souvenirs personnels du commencement de la Révolution._ C'est
un morceau inédit, tiré des papiers de Henri Meister, qui sont
conservés à Winterthur, chez MM. Reinhart, ses arrière-petits-neveux.
III. _Le 18 fructidor_ est un des chapitres des _Esquisses
européennes_, Paris et Genève, 1818.
IV. _Paris au printemps de 1801_: ce sont des lettres de Meister à un
de ses amis d'Allemagne; elles ont été publiées dans la _Bibliothèque
universelle_, Lausanne, mars 1906.
V. _Paris en 1804_, morceau inédit.
VI. _Paris en 1815_: ce sont des lettres de Mme Diderot de Vandeul,
adressées à Hess, le neveu de Meister. Elles font partie, comme les
morceaux II, IV et V, des papiers conservés à Winterthur; elles ont
été publiées dans la _Revue bleue_ du 24 septembre 1904. Il nous a
semblé qu'elles se joignaient naturellement aux autres appendices, et
formaient une bonne conclusion de notre volume.
I.
LES PRODROMES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
_Quelques aperçus sur les causes de la révolution actuelle_
_Ce 30 avril 1789._
Plusieurs circonstances ont favorisé sans doute la révolution qui se
prépare.
L'esprit d'indépendance, si naturel à la jeunesse, était devenu le ton
dominant de la cour, et cet esprit fut encore exalté par l'influence
marquée de beaucoup de jeunes gens devenus les chefs de leur maison.
Plusieurs des plus illustres familles du royaume crurent avoir à se
plaindre des distinctions exclusives de la faveur.
Pour avoir moins de gêne, il y eut moins d'étiquette.
Jamais la dépense peut-être n'avait été si excessive, et jamais elle
n'avait servi moins utilement ni les branches les plus essentielles du
commerce national, ni ce faste extérieur qui n'est pas de la dignité,
mais qui en est la représentation la plus sensible et la plus
imposante. La cour fut plus aimable peut-être, mais elle avait écarté
sûrement les illusions les plus propres à entretenir cette espèce
d'idolâtrie monarchique, dont Louis XIV avait su faire un des premiers
appuis de son énorme puissance.
Le contraste de l'économie et de l'austérité des principes de M.
Necker, avec la légèreté, l'inconsidération, les prodigalités de l'un
de ses successeurs, ne pouvait manquer de faire une grande sensation;
elle devint plus vive encore par la nécessité où se trouva le
premier, d'appuyer sa consistance ministérielle de toutes les forces
de l'opinion publique, par l'imprudence avec laquelle le second se
permit de braver cette première puissance, source de toutes les
autres, en révélant tout à coup l'excès du désordre, en l'exagérant
peut-être pour se préparer de nouvelles ressources, en disant enfin à
l'élite de la nation assemblée, à la face de toute l'Europe: «Depuis
trois ans je vous ai trompés, mais c'était d'accord avec le Roi.
Aujourd'hui nous sommes plus intéressés que jamais à vous tromper
encore: croyez-nous donc!» C'est exactement le précis de l'étrange
discours de M. de Calonne à l'Assemblée des notables; aussi le sage
Pitt ne douta-t-il point, après la première lecture, que ce ne fût un
pamphlet satirique contre le ministre qui en était l'auteur. Je ne
pense pas, en effet, qu'un homme public ait jamais porté plus loin
l'audace et la folie; et ce qui me semble plus évident encore, c'est
que de toutes les extravagances ministérielles, c'était la plus propre
à dégrader l'autorité, à l'avilir aux yeux de la nation et des
puissances étrangères. Les suites qu'eut la disgrâce de ce ministre
déprédateur, l'humeur et l'indiscrétion de ses créatures, les intérêts
qui divisèrent alors la société la plus intime du Roi et de la Reine,
ajoutèrent encore à cette impression funeste, en laissant éclater des
secrets de l'intérieur, qu'il convenait plus que jamais de couvrir
d'une ombre éternelle, en semant avec une adresse perfide des bruits
absolument faux, mais qui, par leur liaison avec des faits avérés,
pouvaient usurper plus ou moins de croyance, et blesser ainsi, sous
plus d'un rapport, cette opinion publique devenue tout à la fois si
redoutable et si susceptible.
Les Parlements, comme l'on sait, furent longtemps la seule barrière
qu'il y eût en France contre l'autorité absolue; cette barrière
n'avait aucune force réelle, aucune base solide, parce que l'existence
de cette sorte de pouvoir intermédiaire n'avait jamais été ni
déterminée, ni reconnue; ni par le Roi, ni par la nation. Il n'en est
pas moins vrai que le génie législateur n'inventa peut-être jamais un
moyen de résistance plus embarrassant pour un gouvernement faible,
pour une administration incertaine. Par la nature même de leur
composition, les Parlements embrassent toutes les classes de l'État;
sortis la plupart des familles les plus riches et les plus
considérables du Tiers État, les membres des cours souveraines
tiennent encore aujourd'hui, par les magistrats qui les président, aux
premières maisons du royaume; ils y tiennent aussi par leurs
alliances; d'un autre côté, les dernières classes du peuple leur sont
encore nécessairement dévouées par l'intérêt qui lie à leur puissance
tous les suppôts des justices subalternes, et cette multitude
innombrable d'avocats, de procureurs, de clercs, d'huissiers, répandus
dans toutes les parties du royaume: c'est une armée toujours prête,
non à combattre à la vérité, mais à faire quelquefois beaucoup pis, à
répandre partout le trouble, la défiance et les alarmes, par ses
plaintes, ses murmures et ses clameurs. Il en coûte peu pour la mettre
en campagne, il suffit de quelques belles phrases patriotiques, qui
annoncent la résistance respectueuse de Messieurs, et menacent leurs
fidèles troupes d'une persévérance capable de les faire mourir de faim
pendant plusieurs mois. Rien de plus ridicule en apparence que cette
lutte qui s'est renouvelée si souvent entre les ministres de la
Justice et ceux de l'Autorité; mais au fond rien de plus sérieux, rien
de plus redoutable. Toutes les fois que les Cours souveraines n'ont
employé que les armes qui étaient à leur usage, elles ont presque
toujours été invincibles; leur force d'inertie a résisté à tous les
efforts de la puissance royale; et les arrêtés des Parlements, motivés
avec adresse, c'est-à-dire avec autant de mesure et de modération que
de force et de courage, l'ont emporté le plus souvent sur les arrêts
du Conseil, de quelque pouvoir qu'on ait entrepris de les appuyer. Un
arrêté de la Cour, envoyé à cette foule de tribunaux qui en dépendent,
suffit pour embarrasser tous les exercices du pouvoir exécutif; il
arrête, pour ainsi dire, au même instant, tous les mouvements de
l'administration; plus de justice, plus de police; et si l'on
s'obstine même, plus d'impôts à percevoir. C'est une manière très
commode et très légale de sonner le tocsin d'une extrémité du royaume
à l'autre, et l'on voit aisément de quel effet pouvait être un pareil
instrument entre les mains d'un génie factieux.
L'abbé de Mably a très bien prouvé que la puissance des Parlements
était une puissance usurpée. Mille autres écrivains ont dit et répété
avec beaucoup de raison qu'il n'y avait rien de si absurde que de voir
les juges s'ériger en législateurs, et s'imaginer que pour quarante ou
cinquante mille francs, ils avaient acquis le droit de prescrire des
limites à l'autorité royale, le droit de représenter la nation sans
son aveu; mais il n'en est pas moins constant que, si le pouvoir que
les Parlements s'attribuent ne leur a jamais été confié, il leur a été
certainement abandonné, puisqu'on les a vus l'exercer depuis
longtemps, à la vérité suivant les circonstances, avec plus ou moins
d'éclat. Ce qu'on ne peut contester encore, c'est que par le fait
aucun autre ordre, aucune autre assemblée, pas même celle des États
généraux, n'a décidé de plus grandes questions nationales que le
Parlement de Paris; car il a cassé le testament de Louis XIV plus
arbitrairement qu'il n'oserait casser celui d'un particulier; il a
disposé deux fois de la Régence; il a consenti bien sûrement plus
d'impôts que n'en avaient jamais accordé tous les États généraux
réunis. Après cela, comment se trouver conseiller au Parlement, et ne
pas se croire, au moins dans certaines circonstances, un peu plus que
Roi?
Cette puissance parlementaire tour à tour si faible et si redoutable,
jamais reconnue, mais toujours assez inquiétante, s'est vue souvent
tourmentée, exilée, honnie, humiliée, renversée même, sans que le
principe essentiel de sa force en eût éprouvé la moindre atteinte;
c'était toujours le palladium de la liberté nationale, parce qu'il
n'en existait plus aucun autre. L'ancienneté de l'abus qui l'avait
élevé à cette dignité, en était le titre le plus respectable, et tout
le monde se croyait intéressé à respecter un corps si fort intéressé
lui-même à maintenir tous les abus consacrés en quelque sorte par son
silence ou par son aveu.
Ce n'est qu'en essayant de remplacer par quelque chose de réel ce qui,
pour tout ministre habile, n'était qu'un fantôme plus ou moins
importun, que la nation pouvait être amenée à désirer véritablement un
autre état de choses. C'est ce que le Parlement crut voir dans
l'établissement des administrations provinciales, quelque prudente,
quelque monarchique qu'en fût la première constitution; c'est ce qu'il
vit avec plus de terreur encore dans la convocation d'une Assemblée de
notables; il ne douta plus que le projet de l'autorité ne fût de se
passer de lui; et voilà quelle fut évidemment la première époque du
plan de résistance, ou pour mieux dire d'insurrection manifeste de
toute l'aristocratie parlementaire, à laquelle crut devoir se réunir
bientôt celle des nobles et du clergé. Toutes ces puissances
subalternes se crurent menacées à la fois par celle de l'autorité
ministérielle, toutes ne virent plus d'autres ressources que celle
d'en appeler à la nation; et la nation qui depuis si longtemps n'était
plus rien, sentit enfin qu'elle devait, qu'elle pouvait être quelque
chose.
Jamais aucun ministre n'avait montré autant de talent que M. de
Brienne pour décomposer une grande machine politique. Il en désunit,
il en faussa tous les ressorts; on peut dire que dans l'espace de peu
de mois, grâce à l'heureux ascendant de son génie, on ne vit plus un
seul corps en France rester à sa place, ou conserver son mouvement
naturel. Le Parlement adopta tout à coup le système le plus contraire
à ses intérêts, un système qu'il avait anathématisé cent et cent fois.
La noblesse, dont l'existence tient le plus intimement aux droits du
trône, eut l'air de vouloir s'en séparer. L'esprit militaire parut
dominé lui-même par je ne sais quel patriotisme, louable au fond
peut-être, mais difficile à concilier avec ce caractère de
subordination, sans lequel il n'y aura jamais ni discipline ni armée.
Le clergé ne prêcha plus l'obéissance, le soldat se montra moins
disposé à la maintenir; ce qu'il y a de très remarquable encore, c'est
que ce mécontentement universel avait été précédé des déclarations les
plus favorables à la liberté publique. Le Roi venait de faire plus de
sacrifices de son autorité qu'on n'en avait jamais osé attendre
d'aucun de ses prédécesseurs. Les Parlements avaient appelé à grands
cris le secours qu'ils avaient le plus à redouter; entraînés par la
voix d'un seul homme d'abord à peine écouté[119], tous, comme pressés
par quelque puissance surnaturelle, avaient demandé la convocation des
États généraux, et fait, pour ainsi dire, amende honorable aux pieds
de la nation, pour avoir usurpé si longtemps le plus beau de ses
droits. Dans l'Assemblée des notables, la noblesse et le clergé
avaient déjà reconnu la justice d'une répartition égale de tous les
impôts. Comment imaginer que tant de résolutions désintéressées, tant
d'actes solennels de patriotisme et de vertu, ne serviraient qu'à
fomenter le trouble, accroître le désordre, porter au comble les
embarras et le désespoir de l'administration? D'abord on crut, et
peut-être était-il assez naturel de croire que de si grands sacrifices
ne pouvaient avoir été offerts de bonne foi. Ce sentiment vague
d'inquiétude et de défiance ne put manquer de s'accroître, lorsqu'on
vit la marche incertaine du ministre essayant tour à tour de la
politique de Richelieu, et de celle de Mazarin, sans avoir assez d'art
pour jouer ni l'une ni l'autre, défaisant le lendemain ce qu'il avait
fait la veille, croyant réparer sans cesse un acte de violence par un
acte de faiblesse, et presque toujours l'acte de faiblesse par un acte
de violence plus révoltant que ceux qui l'avaient précédé;
entreprenant, au milieu du désordre le plus alarmant des finances, ce
qu'il eût même été difficile de faire réussir avec les ressources les
plus abondantes; aliénant enfin toute la cour, et bientôt après toute
la nation, par des réformes et des suppressions dont le résultat
achevait de tarir tous les canaux de la richesse et du crédit.
[119] Duval d'Éprémesnil, dans la séance royale du 19 novembre
1787.
C'est dans ces circonstances désespérées que fut rappelé M. Necker, et
plutôt comme le ministre de la nation, que comme celui de l'autorité.
Il ne dépendait plus de son choix de remplir un de ces ministères sans
s'imposer en même temps toutes les obligations de l'autre; ce n'est
qu'en les réunissant avec toute la sagesse de son génie et toute la
conscience de sa vertu qu'il pouvait justifier le prix le plus
glorieux qu'aucun particulier ait jamais obtenu de l'estime publique.
Jusqu'ici nous n'avons indiqué, pour ainsi dire, que les circonstances
locales et personnelles qui paraissent avoir contribué le plus à la
Révolution présente, parce que ce sont des causes dont l'influence
plus prochaine est par là même plus sensible et plus marquée; mais on
ne saurait se dissimuler que le principe d'une révolution si étonnante
doit tenir à des causes plus générales, dont l'action moins rapide,
moins facile à saisir, est essentiellement plus forte, plus
irrésistible. Il en est deux surtout dont il est impossible de ne pas
être frappé, c'est le progrès immense des lumières et l'accroissement
de la dette publique. Une nation très éclairée ne peut supporter
longtemps l'empire si peu raisonnable d'un pouvoir illimité; la
confiance que doit inspirer le plus juste et le meilleur des rois ne
peut soutenir longtemps seule le poids énorme d'une dette de plusieurs
milliards. Le crédit, après avoir servi quelque temps à étendre la
puissance des souverains, finit toujours par la restreindre lorsqu'il
a passé de certaines bornes. L'influence de ce crédit réveille encore
nécessairement l'esprit de patriotisme par le grand nombre d'individus
dont elle lie l'intérêt personnel à celui de la chose publique. On
croit la nation plus pauvre, elle n'a jamais été si riche. Il semble
que le souverain n'ait jamais été plus riche, car ses revenus sont
immenses, et de fait il ne fut jamais plus pauvre. Le plus pauvre
dépend toujours du plus riche; c'est donc de la nation que dépendra
désormais le souverain.
L'impossibilité d'atteindre ou de surpasser, dans les arts du génie et
de l'imagination, cette foule de chefs-d'œuvre que vit naître en
France le siècle dernier, a porté dans celui-ci tous les bons esprits
à diriger leurs efforts et leurs études vers les hautes sciences. Il
n'est aucun genre de connaissances utiles qui n'ait été cultivé avec
plus ou moins de succès; les Buffon, les Rousseau, les Montesquieu ont
remplacé les Racine, les Boileau, les Corneille; et Voltaire
lui-même, le plus bel esprit de tous les siècles, est devenu
philosophe; il a surtout mérité ce titre par le talent unique qu'il
eut, non seulement de mettre de grandes vérités à la portée de tout le
monde, mais encore d'y intéresser vivement toutes les classes des
lecteurs, depuis le trône jusqu'à l'antichambre. Il en est résulté un
foyer de lumière qu'aucun pouvoir humain ne pouvait éteindre, une
liberté de penser que les entraves qu'on cherchait à lui donner ne
rendaient que plus hardie et plus attrayante. Ces dispositions furent
encore exaltées par le goût des voyages, par l'établissement des
clubs, par l'habitude que les hommes prirent de vivre davantage entre
eux, par tous les ridicules de l'anglomanie; car quelle est la
révolution qui pourrait se faire en France, sans que la mode y eût
plus ou moins de part?
La guerre d'Amérique, cette guerre qui ruina les deux nations les plus
riches de l'Europe, pour assurer à jamais l'indépendance du peuple le
plus pauvre de l'univers; cette guerre, si folle pour les rois qui
l'entreprirent, ne pouvait manquer d'être utile à leurs peuples; elle
a sauvé la constitution de l'Angleterre, elle en va donner une à la
France: car qui ne voit pas que sans l'énorme déficit de ses finances,
il n'y aurait jamais eu ni États généraux, ni Assemblée de notables,
ni Necker, ni Calonne[120]? Quelque justice qu'on soit disposé à
rendre aux déprédations de ce dernier, sans la dépense d'une guerre
où l'on eut à combattre une puissance qui disposait des richesses et
du crédit des deux mondes, il est bien clair que les ressources
ordinaires auraient suffi pour réparer tout le mal qui ne peut être
imputé qu'aux vices de son administration.
[120] Quel admirable enchaînement des passions, des événements,
des circonstances! Ce n'est qu'avec le crédit établi par
l'économie et les sages dispositions de M. Necker, que M. de
Calonne a pu se procurer les ressources qui ont rendu son
ministère si facile, si brillant et si désastreux. C'est
l'énormité même des besoins produits du désordre et des faux
calculs des administrations précédentes, qui vient d'ouvrir les
yeux du souverain et de la nation, et qui, par l'impulsion
générale et pour ainsi dire soudaine donnée à tous les esprits, a
mis entre les mains du ministre actuel les moyens de fonder la
prospérité publique sur les bases d'un plan d'ordre et de
constitution auquel toute la sagesse des Sully, des Colbert,
abandonnée à ses propres forces, n'aurait pu se flatter
d'atteindre que par une succession de mesures lentes, isolées, et
par là même toujours d'un effet plus ou moins incertain. Qui
aurait imaginé que deux ministres tels que M. Necker et M. de
Calonne fussent si bien faits l'un pour l'autre, et tous les deux
peut-être pour le bonheur de la France! (_Note de Meister._)
Les liaisons qu'eut la France avec l'Angleterre et l'Amérique ont été
pour elle, disait un homme de beaucoup d'esprit, ce que sont pour le
fils d'un bourgeois les liaisons de quelques grands seigneurs: elles
le ruinent communément, mais elles le forment toujours plus ou moins,
donnent à ses manières plus d'aisance et de liberté, quelquefois même
à sa façon de penser, plus de noblesse et d'élévation.
_Quelques vues sur les suites probables des États généraux_
_Ce 12 juin 1789._
Si le parti des princes, de la noblesse, du clergé, des Parlements,
des privilégiés de toutes les classes, si ce parti pouvait encore
l'emporter, on verrait bientôt ces mouvements qui étonnent aujourd'hui
la France et l'Europe entière n'aboutir à rien, et les États généraux
réduits à l'inaction la plus complète, et le prompt retour de tous les
abus dont la destruction paraît si nécessaire et si prochaine.
Si au contraire le fanatisme républicain prenait tellement le dessus
qu'il parvînt à subjuguer tout à la fois la sage modération du
ministre[121], et l'opiniâtre résistance de nos antiques maximes, de
nos vieux préjugés, de tous les intérêts divers qui en dépendent, son
triomphe serait de peu de durée; car en brisant tous les appuis de la
monarchie, il précipiterait l'État dans un abîme de désordre et de
confusion.
[121] Il en existe deux monuments que le temps et l'envie ne
pourront détruire: c'est son rapport au Conseil le 27 décembre
1788, c'est son discours sur l'ouverture des États généraux de
1789. Les principes en ont été consacrés de la manière la plus
touchante par le sublime discours du Roi à l'Assemblée nationale,
au mois de février de cette année.--_C'est évidemment en 1790,
que Meister a ajouté cette note au texte daté du 12 juin 1789._
Ce que cette alternative offre de plus affligeant, c'est que l'on peut
prévoir que ces deux partis, si fort opposés en apparence, sont
également bien servis par des hommes dont les talents et l'ambition ne
fondent leurs espérances que sur les périls d'un bouleversement
général.
* * * * *
II.
MES SOUVENIRS PERSONNELS DU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION[122]
La dette publique avait été fort augmentée par les énormes dépenses de
la guerre d'Amérique. Grâce aux emprunts obtenus par la confiance
qu'avait inspirée l'administration de M. Necker, il n'y eut peut-être
jamais un aussi grand nombre d'intéressés au maintien de la fortune et
du crédit de l'État, du moins dans la capitale, dont l'opinion avait
acquis sur celle des provinces plus d'influence qu'elle n'en eut, je
crois, dans aucune autre époque. Les principes de réforme et
d'économie annoncés d'une manière si solennelle dans les préambules
des édits de M. Turgot, développés encore avec une éloquence plus
vraie et plus imposante dans ceux de M. Necker, venaient d'exalter
toutes les têtes des créanciers du fisc, et les possesseurs de fonds
de terre ne rêvaient plus qu'aux mesures à prendre pour assurer
l'exécution de ces belles promesses, pour prévenir par des moyens
efficaces le retour des désordres et des abus éprouvés sous les deux
derniers règnes. La grande masse du peuple parisien ne songeait qu'au
paiement exact de ses rentes, à la diminution progressive d'impôts
fort onéreux, fort vexatoires par leur nature même, et que l'inégalité
de leur répartition rendait encore plus odieux. Les hommes à systèmes,
les admirateurs passionnés de la Constitution anglaise, de celle des
États-Unis d'Amérique, les grands seigneurs mécontents de la cour, les
meneurs des Cours souveraines, voulaient tout autre chose. Ces
différents partis avaient chacun leur vue particulière; mais toutes
divergentes qu'étaient ces vues l'une de l'autre, elles s'accordaient
cependant toutes à fomenter, avec des intentions plus ou moins
décidées, un mouvement général d'inquiétude, de trouble et de
mécontentement.
[122] Ce morceau a été écrit après 1815.