de caractères et d'états si différents, était d'obliger ceux qui
prétendaient y réussir, à parler une langue qui fût entendue de tous,
à présenter ainsi les faits et les idées que pouvait amener le cours
de l'entretien, sous le rapport de l'intérêt le plus général, à ne
s'appesantir sur rien, à saisir promptement l'à-propos d'une pensée
pour la faire paraître avec avantage, à ne lui laisser remplir que
l'espace convenable pour ne point fatiguer la complaisance des
auditeurs, sans oublier encore l'impatience de ceux qui voudraient
prendre la parole à leur tour, à se borner en conséquence le plus
souvent à des aperçus vifs et rapides, mais clairs et frappants.
Il est facile de voir combien un pareil exercice devait contribuer à
former l'esprit et le goût, combien il dut servir au perfectionnement
de la langue, à lui donner surtout cette clarté, cette justesse, cette
grâce aisée, cette précision vive et piquante qui la distinguent. «Les
observations fines, a dit Rousseau, ne peuvent guère être faites que
par des gens très répandus, attendu qu'elles frappent après toutes les
autres, et que les gens peu accoutumés aux sociétés nombreuses y
épuisent leur attention sur les grands traits. Il n'y a pas peut-être
à présent un lieu policé sur la terre, où le goût général soit plus
mauvais qu'à Paris; cependant, c'est dans cette capitale que le bon
goût se cultive, et il paraît peu de livres estimés dans l'Europe dont
l'auteur n'ait été se former à Paris. Ceux qui pensent qu'il suffit de
lire les livres qui s'y font, se trompent. On apprend beaucoup plus
dans la conversation des auteurs que dans leurs livres, et les auteurs
eux-mêmes ne sont pas ceux avec qui l'on apprend le plus. C'est
l'esprit des sociétés qui développe une tête pensante, et qui porte
la vue aussi loin qu'elle peut aller[112].»
[112] Dans _Émile_, vers la fin du quatrième livre. Ici comme
ailleurs, Meister a cité de mémoire et légèrement modifié le
texte de son auteur, que nous avons rétabli, comme nous avons
fait un peu plus haut pour celui de La Bruyère.
Je sais qu'il est un autre genre d'entretien que l'on peut préférer
beaucoup à celui de ces cercles si vantés et si brillants, c'est une
conversation où le cœur a toujours autant de part que l'esprit, où
l'esprit même prend un caractère plus énergique et plus original,
parce qu'il s'y montre avec plus d'abandon. N'ayant à redouter ni les
triomphes ni les défaites de l'amour-propre, on ose paraître là tout
ce qu'on est, ni plus ni moins. On n'y dit pas seulement ce qu'on a
pensé, mais ce qu'on pense, ce qu'on ne pense encore qu'à demi, parce
qu'on est sûr d'être entendu, de l'être même quelquefois mieux par son
ami, qu'on ne s'entendait d'abord tout seul; l'idée la plus compliquée
n'a souvent besoin que d'une demi-lueur pour être aperçue ou devinée;
l'habitude de se voir et de se communiquer ses pensées les plus
intimes, sans regret de la veille, sans crainte du lendemain, sait
attacher au seul accent du mot le plus simple une longue suite d'idées
ou de souvenirs intéressants.
Mais des entretiens si doux, une des plus précieuses jouissances de
l'amitié, sont réservés pour elle. Ce n'est pas dans le monde qu'il
faut les chercher. Je ne vois pas même qu'il soit beaucoup plus aisé
de les rencontrer dans le monde des plus petites villes que dans celui
des plus grandes.
Plusieurs usages établis en France favorisaient singulièrement les
dispositions naturelles de ce peuple, d'ailleurs plus sociable
qu'aucun autre, à développer au plus haut degré le génie et le talent
de la conversation.
Les femmes y jouissaient d'une grande liberté; peut-être même en
abusaient-elles quelquefois.... Depuis qu'elles avaient été
publiquement admises à la cour sous le règne chevaleresque de François
Ier, elles avaient pris dans toutes les affaires et dans toutes les
intrigues un rôle assez important; et peut-être n'était-ce pas
toujours pour le plus grand bien de l'État, encore moins, je pense, à
l'avantage des mœurs domestiques. Mais on ne peut nier que ces deux
circonstances n'aient contribué beaucoup à donner aux ressources
particulières de leur esprit, et plus d'étendue et plus d'activité. On
ne peut nier aussi que cette espèce d'éducation des femmes n'ait eu la
plus grande influence sur celle des hommes, sur le ton et les
agréments de la société.
Sans entreprendre de discuter ici l'égalité des talents des deux
sexes, ou la supériorité de l'un et de l'autre dans certains genres,
il est un fait qu'on ne saurait guère contester, c'est que, grâce à
l'éducation donnée aux femmes par l'empire même de la nature, ou par
celui de nos usages, elles ont communément dans l'esprit moins
d'application et plus de légèreté que les hommes, mais aussi plus de
justesse naturelle, une sagacité plus facile et plus prompte. Si leur
imagination a moins d'étendue et moins d'énergie, elle est aussi plus
souple et plus mobile. Si leur sentiment a moins de profondeur, il est
aussi plus fin, plus susceptible, plus délicat. On conçoit aisément
quel charme ce caractère distinctif de l'esprit, de l'imagination, du
sentiment des femmes, devait imprimer au ton général des sociétés dont
elles formaient le lien principal, dont elles étaient devenues, pour
ainsi dire, l'âme et la vie.
Il n'y avait presque point de maison à Paris où la société ne fût
reçue et présidée par une femme. C'est chez elle qu'on se faisait
annoncer, c'est par elle qu'on était invité, c'est elle qui tenait le
cercle; et ce n'était pas une chose extraordinaire de voir une femme
seule entourée d'un cercle de douze ou quinze hommes. Cette manière
d'être était si généralement établie que l'on pouvait fort bien aller
plusieurs mois de suite dans la maison d'une femme très honnête sans
en connaître le mari, quoiqu'on se fût trouvé souvent à côté de lui.
Tout Paris se souvient encore de l'étourderie d'un Anglais qui dînait
toutes les semaines chez Mme Geoffrin, et qui s'avisa de lui demander
un jour, après une assez longue absence: _Dites-moi donc, madame,
qu'est devenu ce petit homme que je voyais toujours au bout de votre
table, et qui ne disait jamais mot?--Monsieur, c'était mon mari._
Le talent d'une maîtresse de maison ne se bornait pas à réunir chez
elle des hommes faits pour se convenir. Il fallait encore qu'elle eût
l'art de discerner ce que chacun d'eux pouvait fournir de plus
intéressant à la conversation, qu'elle sût leur adresser tour à tour
la parole pour engager,--et toujours sans impolitesse et sans
affectation,--tantôt l'un à parler, tantôt l'autre à se taire, en
demandant à celui-ci l'anecdote qu'il pouvait raconter mieux qu'un
autre, à celui-là son sentiment sur tel ouvrage ou sur tel fait,
qu'elle était sûre qu'il exprimerait de la manière la plus juste, ou
du moins la plus ingénieuse et la plus amusante. Souvent, il devait
lui suffire d'un mot, d'un regard, pour arrêter ou pour ranimer à
propos une discussion, qui, sans cette attention précieuse, allait
risquer de devenir ou trop vive ou trop languissante. Combien de fois
n'ai-je pas vu qu'un léger reproche, une réflexion naïve, une
plaisanterie heureuse avait amené les récits les plus attachants, ou
le développement lumineux des questions de littérature et de morale
les plus abstraites et les plus importantes! Je comparais volontiers
le talent de ces maîtresses de maison à celui du musicien, qui, pour
conduire un grand orchestre, a l'oreille et les yeux partout, sait
modérer ici le mouvement d'une partie d'instruments, presser ailleurs
celui d'une autre, prévient le plus qu'il est possible toute
dissonance et rappelle sans cesse cette juste mesure, sans laquelle la
meilleure musique du monde perd tout son effet.
J'ai connu des femmes d'un esprit médiocre, et n'ayant qu'une
instruction assez superficielle, mais douées de beaucoup de grâce et
d'un tact exquis, qui possédaient le talent dont nous parlons au
suprême degré. Grâce à ce talent, elles étaient parvenues à rassembler
autour d'elles les hommes les plus distingués par la supériorité de
leur esprit et de leurs connaissances; le plus naturellement du monde,
elles engageaient entre eux la conversation la plus vive et la plus
intéressante, savaient l'animer, la laisser tomber, la reprendre, la
soutenir, n'affectaient rien, mais trouvaient, comme par habitude ou
par instinct, le secret de concilier toutes les prétentions de
l'amour-propre. En excitant sans cesse le plus vif désir de plaire,
elles ménageaient encore à chacun le moyen le plus sûr d'y réussir.
L'esprit qu'elles n'avaient point elles-mêmes, elles semblaient
pourtant le donner aux autres, parce que celui qu'on avait avec elles,
et pour elles, était toujours le plus aimable. On serait tenté de dire
que le charme de leur présence avait justement sur la société qui les
entourait le même ascendant qu'eut le génie de Louis XIV sur son
siècle. Sans être véritablement grand par lui-même, il avait l'air de
la grandeur, et peut-être en avait-il le sentiment; du moins savait-il
l'inspirer aux autres. Incapable de concevoir ou de faire de grandes
choses, il les aimait et les faisait aimer. On se passionnait si
vivement pour son suffrage, il avait eu l'art d'en élever le prix si
haut, que les plus grands hommes de son règne parurent souvent prendre
leur propre gloire pour la sienne.
Le talent de tenir cercle, comme les autres, suppose toujours sans
doute un fonds de dispositions naturelles; mais aussi, comme les
autres, il n'y a que les leçons de l'expérience, celles de l'habitude
et des bons exemples, qui puissent l'élever au plus haut degré de
perfection. Ainsi, c'est chez Mme de Tencin, la sœur du cardinal de
ce nom, que Mme Geoffrin fut étudier d'abord, avec beaucoup de
discrétion et de modestie, le rôle qu'elle joua dans la suite avec
tant d'éclat et de célébrité. Mme Geoffrin ne fut-elle pas depuis,
pour Mme Necker et pour Mlle de Lespinasse, l'amie de d'Alembert, ce
que Mme de Tencin avait été pour elle-même?
Ce n'est pas seulement dans les classes supérieures de la société que
les femmes exerçaient en France le talent que nous avons essayé de
vous peindre. J'ai moi-même eu l'avantage de connaître une fameuse
couturière en robes, qui présidait avec beaucoup de grâce et de
dignité le cercle de beaux esprits qui se rassemblaient toutes les
semaines dans son grenier. Ce n'étaient guère à la vérité que des
jeunes gens, qui n'avaient pas encore pu parvenir à se faire présenter
dans des cercles plus choisis. Mais plusieurs d'entre eux ont joué
depuis un très grand rôle, et dans la littérature, et dans la
République.
Il n'y avait pas jusqu'aux formes matérielles, établies par l'usage
pour la réunion des sociétés, qui ne fussent infiniment commodes et
propres à faciliter le mouvement et l'intérêt de la conversation. La
femme qui recevait, se plaçait communément au coin de la cheminée de
son salon, et les personnes qui venaient la voir formaient cercle
autour d'elle. On était assis de manière à pouvoir être vu et entendu
de tout le monde. Les _apartés_, toujours plus ou moins désobligeants,
devenaient ainsi plus difficiles, plus rares, et ne pouvaient jamais
être longs, crainte d'être trop remarqués. On arrivait et l'on sortait
sans cérémonie, avec l'attention seulement d'interrompre le moins
possible le cours de l'entretien. On ne se croyait pas solennellement
obligé de passer toute la soirée dans la même maison; et l'on n'y
demeurait qu'autant qu'on pouvait espérer de prendre part à
l'amusement général, ou par ce qu'on avait à dire, ou par ce qu'on
trouvait à répondre, ou du moins par sa manière d'écouter les autres.
Grâce à cet usage, la société de la même soirée se renouvelait, se
variait, se ranimait de plus d'une manière et le même mot, la même
anecdote, la même réflexion circulait ainsi quelquefois le même jour
d'une extrémité de Paris à l'autre. Ce que le trait pouvait perdre en
passant par une bouche, il le regagnait souvent, répété par une autre;
et l'on pourrait citer tel trait heureux dont le souvenir est resté,
précisément parce que l'esprit de différentes sociétés sut contribuer
de plus d'une manière à sa perfection.
Je suis loin de prétendre que l'influence trop dominante des femmes
sur l'esprit de la société n'ait pas eu de grands inconvénients, et
surtout au milieu de mœurs aussi corrompues que celles de Paris.
Cette influence sans doute a pu fomenter sous plus d'un rapport cette
légèreté de caractère, ce goût de frivolités, reprochés tant de fois à
la nation française; elle a donné peut-être même aux génies les plus
heureux des entraves, capables d'en arrêter l'essor; elle l'a soumis
trop impérieusement aux vains caprices de la mode. La crainte de
paraître pesant a rendu trop superficiel. L'originalité s'est perdue
sous l'empreinte d'une manière factice et toujours la même. Enfin
cette influence a trop raffiné l'esprit, et comme l'a si bien dit
Montaigne: «L'affinement de l'esprit n'en est pas toujours
l'assagissement[113].» Mais les avantages dont on est redevable à la
société des femmes, nous en avons déjà remarqué plusieurs, n'en sont
pas moins réels; aucun abus ne doit les faire oublier. Sans les
femmes, la grande société politique et morale n'eût sans doute jamais
existé. Comment celle dont nous parlons dans ce moment pourrait-elle
avoir, sans les femmes, tout le charme, tout l'intérêt qui en font une
des plus douces félicités de la vie?
[113] _Essais_, livre III, chap. IX. _De la vanité._
Le désir de plaire, qu'il ne faut pas confondre avec celui de séduire
ou de réussir, est la première condition requise pour être aimable
dans la société. Qui pourrait inspirer ce désir aussi vivement que la
présence des femmes? N'est-ce pas encore à la délicatesse particulière
de leur sentiment et de leur goût que le langage de la conversation
doit non seulement son élégance et sa finesse, mais encore sa décence
et sa pureté? En France, les femmes mêmes qui ne passaient pas
toujours pour les plus sévères dans leurs principes et dans leur
conduite l'étaient encore infiniment dans le choix de leurs
expressions. Elles ne pardonnaient à personne aucun mot qui pût
rappeler une image trop libre, blesser les sens ou la pudeur; elles se
le permettaient beaucoup moins encore. La faveur ou la proscription de
certains mots pouvait paraître quelquefois, je l'avoue, passablement
arbitraire; mais le motif qui les faisait admettre ou proscrire n'en
tenait pas moins au même principe; il n'eût pas été du bon ton de les
ignorer.
On ne devait pas seulement au commerce des femmes le frivole avantage
de dire, avec plus d'agrément et plus d'esprit, tous ces petits riens
qui ne laissent pas d'occuper une assez grande place dans le cadre des
conversations ordinaires. C'est d'elles que l'on apprenait encore à
rendre les idées les plus raisonnables et les plus importantes avec
plus de clarté, parce que c'est à cette seule condition, que l'on
pouvait espérer d'en être entendu. On apprenait d'elles encore à les
exprimer avec plus de grâce et de facilité, parce que c'est à cette
seule condition que l'on pouvait se flatter de s'en faire écouter. Il
n'appartenait qu'à l'heureux génie de leur société d'inspirer ce joli
vers de la Chaussée:
La raison même a tort quand elle ne plaît pas[114].
[114] _La Gouvernante_ (1747). Acte Ier, sc. II.--Nous n'avons
pas su retrouver, dans les Œuvres de Gentil Bernard, le vers qui
est cité un peu plus loin.
Des compliments, des louanges maladroites ou recherchées sont sans
doute une des ressources les plus insipides de la conversation; mais
le talent de dire des choses agréables, d'écarter ou d'adoucir celles
qui pourraient blesser, contribue infiniment au charme de l'entretien
le plus vif et le plus intéressant. L'art de louer, comme l'a dit
Bernard:
L'art de louer commença l'art de plaire,
mais c'est l'art de bien louer, celui de saisir adroitement, et de
faire ressortir de même les qualités que l'on est le plus flatté de
faire remarquer aux autres, et qui le méritent le plus en effet. C'est
peut-être au besoin de la louange, que l'éloquence et la poésie
doivent les plus aimables et les plus ingénieuses de leurs
conceptions. C'est peut-être à la justesse, à l'à-propos d'une
louange bien sentie, que beaucoup de gens doivent tout l'esprit qu'ils
ont jamais montré. S'il est beaucoup d'hommes que la louange a pu
corrompre, il en est peut-être encore davantage qu'elle a formés. Car,
malgré tout l'amour-propre qu'on reproche à la plupart des hommes, il
en est sûrement un grand nombre qui n'ont pas tout l'esprit qu'ils
pourraient avoir, par la seule raison qu'on ne les a jamais avertis de
celui qu'ils avaient; mais de qui, pour qui, ce bel art de louer
s'apprendrait-il, si ce n'est des femmes, et par elles, et pour elles?
Rien n'anime davantage l'intérêt d'un cercle plus ou moins nombreux
que la variété des sentiments, des caractères et des opinions que l'on
y rencontre; mais l'opposition qui doit naître entre ces sentiments,
ces caractères, ces opinions, pour ne pas devenir trop vive ou trop
tranchante, pourrait-elle être plus habilement modérée, plus
heureusement adoucie, que par la présence d'une femme dont la grâce en
impose, dont on craint d'offenser le goût ou la sensibilité, qui
réunit, au moins sous un rapport, ces prétentions si diverses et
quelquefois si diamétralement opposées, le désir de lui plaire et de
gagner son suffrage. Ce n'est que dans la bonne compagnie de Paris que
j'ai souvent entendu les discussions les plus animées, soutenues avec
autant d'égards et de politesse que de force et de chaleur. On ne
craignait point de s'y montrer fortement persuadé de son opinion; mais
on se gardait au moins de la présenter comme une masse de puissance
physique, que rien dans le monde ne pourrait ébranler. On se souvient
du mot de Fontenelle, qui, après avoir passé plusieurs soirées de
suite dans une société de jeunes philosophes, disait: _Je suis accablé
de l'affreuse certitude que je vois depuis quelque temps autour de
moi_.
Au lieu de repousser par avance les objections ou les difficultés
auxquelles on devait s'attendre, on les invitait, pour ainsi dire, à
l'attaque, dans l'espoir de donner à ses moyens de défense plus de
lumière, plus d'intérêt ou plus d'éclat. On ne cherchait pas toujours
à peser gauchement sur le point qui divisait son opinion de celle de
son adversaire, on s'efforçait encore de trouver la nuance par
laquelle l'une pouvait se rapprocher de l'autre. On discutait bien
plus qu'on ne disputait, ou plutôt on ne disputait que pour rendre la
discussion plus vive et plus attachante. Une femme qui s'amusait
passionnément de ce genre de lutte était fâchée de voir qu'un homme de
beaucoup d'esprit, le docteur Gatti, n'y prenait jamais aucun rôle:
_Mais, docteur, vous n'aimez donc pas la dispute?--Très fort, madame,
rien ne me plaît davantage.... Mais j'ai si rarement un avis!_ Ce mot
donne, ce me semble, une idée assez juste du genre de disputes que
l'on se permettait dans la bonne compagnie.
Un des talents qui, comme ailleurs, y réussissait plus qu'aucun autre,
était celui de raconter. Et l'on conçoit sans peine combien le
mouvement continuel d'une population immense, la variété des
spectacles, les intrigues multipliées de la ville et de la cour
devaient fournir d'aliment et de ressources à ce genre de talent. Le
premier avantage qui résultait de cette extrême abondance de sujets,
et pour l'observateur et pour le conteur, était de pouvoir en faire un
choix plus sévère et plus heureux, d'être dispensé de recourir à tous
ces rapports indiscrets, à toutes ces petites médisances qui sont une
source éternelle de divisions et de tracasseries dans les sociétés des
petites villes. On médisait bien à Paris, mais c'était plus en grand,
c'était avec moins d'inconvénients. Le peintre pouvait aller prendre
ses modèles au loin, il n'avait pas besoin de lever le voile sous
lequel ils auraient voulu se cacher; ils étaient ordinairement sur un
théâtre où leurs vertus et leurs vices, leur mérite et leur ridicule
ne pouvaient échapper aux regards de la censure ou de la louange. Ce
qu'on entend par la sûreté du commerce dans les liaisons
particulières, était peut-être plus respecté dans cette capitale que
dans aucun autre lieu du monde.
Une manière agréable de conter, de préparer le trait d'une histoire
par toutes les circonstances qui peuvent le faire saisir plus
rapidement, en ménager mieux la surprise, en augmenter plus sûrement
l'effet, suppose une tournure d'imagination, une facilité d'esprit,
une justesse de goût toute particulière. La bonne société de Paris
fournissait de rares modèles dans ce genre de talents, et nulle
société dans le monde n'était plus propre à les former. On attachait
tant de prix au charme d'un conte bien fait qu'il arrivait souvent de
le redemander, comme on redemande un bel air parfaitement bien chanté.
On ne se lassait pas de l'entendre répéter; il est vrai que souvent on
y pouvait remarquer aussi des variations qui en renouvelaient
l'agrément, qui en augmentaient le mérite. Le charme de ces contes
tenait quelquefois beaucoup plus à l'art du conteur qu'au fond même de
ses récits. J'ai vu plusieurs fois un homme de la cour, l'abbé de
B***[115], réussir à fixer l'attention de tout un cercle de gens
d'esprit, par un conte qu'il eût été tout à fait impossible de répéter
après lui sans risquer d'ennuyer ce cercle et tout autre, si l'on
n'eût pas eu l'esprit doué précisément de la même grâce, de la même
finesse ou de la même facilité.
[115] L'abbé de Boufflers (?).
Un autre grand conteur, mais qui n'avait pas à beaucoup près cet
heureux don, faisait désirer souvent avec trop d'impatience le
dénouement de ses longs récits. Il allait en commencer un de cette
espèce à l'entrée du souper, lorsque la maîtresse de la maison lui dit
avec cette brusquerie naïve qu'elle savait si bien se faire pardonner:
_Ah! çà, l'abbé, vous contez à merveille; mais souvenez-vous qu'à
table il faut de grands couteaux et de petites histoires_[116].
[116] Ce mot très connu, et de tout temps attribué à Mme
Geoffrin, aurait été dit par elle, suivant Dufort de Cheverny
(_Mémoires_, t. I, p. 180), au chevalier de Coigny qui débutait
alors dans le monde.
On rencontrait bien quelquefois, dans les meilleures sociétés, des
hommes qui, par la chaleur de leurs idées, par l'impétuosité de leur
imagination, se laissaient entraîner facilement à s'emparer seuls de
la conversation[117]. Mais s'ils ne voulaient pas s'en voir bientôt
exclus comme de vrais _seccatori_, que de titres ne leur fallait-il
pas pour justifier une si haute prétention! A peine la pardonnait-on à
l'immense variété des connaissances d'un abbé Galiani, à l'originale
gaieté de ses contes et de ses saillies. L'abondance même des idées de
Diderot, l'étendue et la facilité de son génie, la chaleur tour à tour
si violente et si douce de son enthousiasme et de son éloquence, ne
trouvaient pas toujours grâce aux yeux de la société dont il faisait
le plus habituellement les délices. Lorsque M. de Voltaire le vit
pour la première fois, à son dernier voyage à Paris, il dit en le
quittant: _Voilà sans doute un homme de prodigieusement d'esprit; mais
il ne sait pas sortir du monologue_.
[117] On ne parle sûrement pas très bien sans avoir beaucoup de
tact. Mais cette faculté manque presque toujours plus ou moins
aux grands parleurs, même à ceux à qui l'on ne saurait refuser
infiniment d'esprit et de talent. Plus on a le tact sensible et
délicat, plus on trouvera de difficultés à parler avec abondance
et même avec méthode, sans avoir eu le temps de s'y préparer. La
crainte de blesser, celle de déplaire, celle de n'être pas
entendu, de ne l'être pas au moins assez promptement, suffisent
pour distraire un homme trop accoutumé à s'observer soi-même et
les autres. Tous ces obstacles disparaissent également devant
l'homme entraîné par une passion quelconque, et devant l'homme
léger, insouciant, sans intérêt pour les autres, ou fortement
préoccupé de lui-même et de son propre mérite. (_Note de
Meister._)