États généraux, il le dut uniquement à la réputation que lui
avaient acquise ses premiers écrits. Il a fort peu de moyens, et
fort peu de talent pour parler en public. Il n'a pas assez de
souplesse dans l'esprit, ni d'audace dans le caractère, pour
réussir par l'intrigue. Sa force est dans la puissance de sa
dialectique, dans la profonde pénétration de ses vues, dans
l'opiniâtre intrépidité de ses plans. Je n'ai jamais vu personne
analyser une idée, établir un principe, développer une longue
série de raisonnements, avec une logique plus ferme et plus
serrée. Il m'est arrivé souvent de l'écouter, sous ce rapport,
avec un extrême plaisir, même lorsqu'il soutenait une opinion
tout à fait contraire à mes sentiments; et cependant sa manière
de parler est dénuée d'ailleurs de tout autre prestige; elle n'a
ni mouvement, ni grâce, ni chaleur. Sombre, méfiant, bilieux, il
ne saurait supporter la plus légère contradiction; elle l'irrite
ou le décourage, et lorsqu'on ne permet pas à son esprit de
dominer, il se renferme avec dédain dans le silence et dans
l'inaction. Il ne sait pas plus transiger avec les idées des
autres qu'avec leurs passions, et par cette seule raison, il n'a
pu, malgré ses avantages, malgré le crédit de sa renommée,
devenir le chef d'aucun parti. Quand il en aurait eu d'ailleurs
les moyens, on peut douter s'il en eût eu le courage. C'est dans
un mouvement de dépit qu'il essaya de fonder le club de 1789; la
peur le lui fit bientôt abandonner, pour rentrer dans la Société
des Jacobins. Ce même sentiment l'a fait balancer assez longtemps
entre le parti de Brissot et celui de Robespierre. Faible et
timide, lorsqu'il est question d'agir, il n'est pourtant aucune
conséquence de ses principes, aucun résultat de ses projets qui
paraisse étonner sa pensée, encore moins effrayer sa sensibilité;
en faudrait-il d'autres preuves que ces mots terribles et trop
connus?--_La Révolution ne sera finie que lorsqu'une rue droite
sera tirée de la rue Saint-Honoré à la rue du Bac.--Il faut que
les propriétés restent, mais que les propriétaires changent.--On
prétend que la noblesse est détruite, et il existe encore des
nobles!_--Le même homme qui parlait ainsi au commencement de juin
1792 disait déjà, vers la fin de l'année 1788: _Posons les jalons
de la République_.
Mais le même homme a dit aussi, lorsqu'on osa porter les premières
atteintes au droit de propriété: _Ils veulent être libres, et ils
ne savent pas être justes_.
S'il est quelqu'un qui puisse se vanter d'avoir prévu jusqu'où la
Révolution conduirait la France, cet honneur appartient sans doute
à l'abbé Sieyès. Quoiqu'il ait eu plus ou moins de part à tout,
comme tout ne s'est pas fait par lui, ni précisément comme sa
logique l'avait arrangé, l'avait conçu, je doute s'il est un homme
en France, parmi les plus violents aristocrates même, qui, dans
son intérieur, soit plus mécontent de tout que l'abbé Sieyès.
(_Note de Meister._)
Je serais beaucoup plus persuadé que je ne le suis, de la justesse ou
de l'importance de ces observations, que je me garderais bien,
Monsieur, de leur donner plus de développement; ce n'est pas de mon
opinion particulière dont je dois vous rendre compte, c'est de celle
que j'ai cru voir répandue le plus généralement en France.
Les royalistes purs,--et tout battus qu'ils sont, le nombre en est
encore très considérable[105],--les royalistes purs ne voient pas une
grande différence entre la Constitution de 1795 et celles qui l'ont
précédée. Ils ne se félicitent que de l'abolition du gouvernement
révolutionnaire, et jouissent avec un sensible plaisir de la liberté
de dire et d'écrire tout le mal qu'ils pensent d'un système auquel ils
attribuent toutes leurs infortunes, d'un parti dont ils ont si mal
calculé la puissance, et contre lequel ils se sont si mal défendus.
[105] Peut-être serait-il difficile cependant d'imaginer deux
règnes de suite plus propres à préparer une révolution
républicaine, que ceux de Louis XV et de Louis XVI. Et ce ne fut
pas seulement par les fautes de leur conduite politique, par le
désordre de leurs finances, par l'ineptie et la versatilité de
leurs ministres, que ces deux princes contribuèrent si
puissamment à démonarchiser la France; c'est encore par le genre
particulier de leurs mœurs, de leur esprit, de leurs habitudes,
en un mot par leur caractère personnel. Ils désaccoutumèrent la
nation du joug qu'elle portait si volontiers, ils la
désaccoutumèrent, pour ainsi dire, d'avoir un Roi. Car enfin
quelque qualité, quelque vertu même qu'on daigne leur supposer,
il faudra toujours convenir qu'on ne pouvait pas être moins Roi
qu'ils ne le furent l'un et l'autre. (_Note de Meister._)
Les jacobins sont peut-être tout aussi mécontents que les royalistes.
Comme il n'y a point de constitution pour les uns, hors de la
monarchie absolue, il n'y en a point pour les autres, hors de la
dictature populaire. Ce qui plaisait aux uns par-dessus tout, c'était
l'impunité par la faveur du monarque. Ce qui plaisait aux autres
par-dessus tout, c'était encore l'impunité, mais par la faveur du
peuple; les uns et les autres sont également impatients de tout ce qui
s'appelle loi, principe, constitution, quelque respect qu'ils
affectent pour le mot de certaines lois, de certains principes, de
certaine constitution.
Si les hommes sages et modérés de différents partis ne trouvent pas
que les conditions d'éligibilité soient suffisamment circonscrites,
les jacobins se plaignent amèrement de ce qu'elles le sont beaucoup
trop. Et peut-être même est-il un grand nombre de chouans qui sont
encore du même avis; pour satisfaire à loisir leur ambition, leur
vengeance, leur cupidité, ces conditions sont loin d'avoir toute la
latitude qu'ils auraient désirée. Les principes de la seule égalité
dont ils soient vraiment jaloux n'ont-ils pas été méconnus dans une
Constitution où l'on exige pour être électeur la possession légitime
d'un bien quelconque; pour être citoyen, de n'avoir été flétri
d'aucune peine afflictive ou infamante? Les plus ardents patriotes,
les patriotes du moins les plus actifs, ne furent-ils pas de la
classe trop longtemps avilie des hommes qui, ne possédant rien,
osaient tout risquer, parce qu'ils n'avaient rien à perdre? Quels
services ne rendirent pas à la République, et dans plus d'une
circonstance, des hommes flétris par une justice trop stricte ou trop
sévère? Aurait-on oublié l'heureuse impression que firent, sur la
masse la plus respectable du peuple, les honneurs rendus aux galériens
de Toulon, aux bandits d'Avignon et de Marseille?
Comment ne pas regretter les brillantes espérances qu'avait laissé
concevoir la Constitution de 1793? Comment ne pas regretter encore
bien davantage le merveilleux gouvernement qui lui succéda, l'heureuse
époque où l'armée et les comités révolutionnaires offraient aux hommes
de tout état, de toute condition, l'emploi le plus facile et le plus
lucratif de leurs vices, comme de leurs vertus, où l'homme sans
moyens, sans talent, pouvait espérer d'un moment à l'autre de se voir
l'égal ou plutôt le maître[106] de l'homme le plus distingué par ses
sentiments et par son mérite, où, grâce à quelques mots d'ordre, aisés
à retenir, on devenait tout à coup excellent citoyen, patriote,
sans-culotte enfin, c'est-à-dire: à portée de tout entreprendre, de
tout obtenir? Que les temps sont changés! et qui l'aurait pu croire,
que la République, à peine établie, rejetterait ainsi de son sein ses
plus fidèles enfants! peut-être même, hélas! il est permis de le dire,
les premiers auteurs de ses hautes destinées! Rome, qui finit par
suspendre au pied du Capitole les destinées de la moitié de
l'univers, Rome n'eut-elle pas pour fondateurs des hommes de la même
trempe?
[106] Cela me rappelle toujours le mot si naïf de ce valet
balourd, dans les _Deux Amis_ de Beaumarchais: _La belle chose
que l'égalité! c'est seulement dommage que nous ne puissions pas
tous être un peu plus égaux les uns que les autres_. (_Note de
Meister._)
Meister a cité de mémoire; voici le vrai texte: _Je voudrais que
chacun ne fût pas plus égaux l'un que l'autre. Les maîtres
seraient bien attrapés!.... Oui, et mes gages, qui est-ce qui me
les payerait?_
Les plus profonds politiques, toujours parmi les jacobins comme parmi
les chouans, se récrient surtout contre l'organisation du Directoire.
Dans quelle république vit-on jamais un sénat revêtu de pouvoirs plus
étendus, plus énormes? Et quel est l'État libre, où de tels pouvoirs
sont le partage d'un sénat si peu nombreux, et grâce à cette première
circonstance, comme à beaucoup d'autres (telles que son organisation
intérieure, ses rapports suivis avec les deux Conseils, son influence
directe et indirecte, la durée même de ses fonctions), plus menaçant
et plus corruptible?
Le revenu des membres du Directoire (environ cent quarante à cent
cinquante mille livres) est assez considérable, dit-on, pour leur
donner une existence beaucoup trop fastueuse, aux yeux de l'égalité
républicaine; et ce revenu si considérable ne l'est pourtant pas assez
pour les mettre à l'abri des séductions de l'or étranger, de celles
des factions intérieures, encore moins des rêves séduisants de leur
ambition personnelle. Comment ne pas calculer aussi la force et
l'étendue des regrets que doit éprouver un caractère ambitieux, en
retombant tout à coup du faîte d'une place aussi éminente, dans tout
le néant d'une condition privée, en y retombant après plusieurs années
de la jouissance la plus enivrante et de celle dont l'habitude jette
le plus promptement les plus profondes racines!
Je m'arrête, et vous laisse à juger vous-même, Monsieur, quel parti
peut tirer de ces simples observations, l'éloquence des journalistes,
des clubistes, des orateurs de taverne et de marché. Si vous
réfléchissez aux haines, aux jalousies, aux défiances, aux cabales,
aux dénonciations de tout genre et de toute couleur, qu'il est si
facile de fomenter avec de pareils prétextes; si vous n'oubliez point
ce que je vous ai dit de la situation de l'intérieur, de l'extrême
difficulté des approvisionnements, du terrible embarras des finances:
deux principes de désordre portés au point de mettre en péril le
gouvernement le plus ferme et le mieux établi, vous concevrez sans
peine que dans ces circonstances, avec les meilleures intentions du
monde, une constitution nouvelle ne peut se soutenir que par des
moyens singulièrement énergiques, par des mesures violentes et
forcées,--disons le mot: par des mesures toujours plus ou moins
révolutionnaires.
Il ne faut donc pas se presser de blâmer le Directoire d'avoir tâché
de conserver une grande partie des ressources et des instruments dont
la tyrannie décemvirale avait fait un si terrible usage; mais il faut
en convenir, du moins relativement à la puissance, le plus admirable
et le plus heureux. Il ne faut pas non plus se presser de blâmer le
Directoire de prolonger une guerre désastreuse, quelque glorieux qu'en
soient les succès, si ce n'est qu'à ce prix effrayant qu'il peut se
maintenir dans la possession des ressources extraordinaires dont il a
besoin pour défendre l'autorité dont il est le premier dépositaire, sa
propre existence, et peut-être même l'existence entière de la nouvelle
République, tout invincible que semble sa puissance au dehors. Car il
sera toujours injuste de ne pas juger les hommes, leur prudence et
leur moralité, d'après la position particulière dans laquelle ils se
trouvent, soit par leur propre choix, soit par l'entraînement
irrésistible des choses et des événements.
Les démocrates seraient plus aveugles encore que ne l'ont été les
aristocrates, s'ils ne voyaient pas le mécontentement et la
malveillance de la très grande majorité de la nation, le peu de
penchant qu'elle a naturellement pour les mœurs républicaines, le vif
regret qu'ont laissé l'ancienne religion et l'ancien régime dans une
foule d'individus échappés aux proscriptions révolutionnaires[107]. Le
gouvernement sera donc longtemps encore menacé de factions, de
manœuvres séditieuses, de conspirations plus ou moins entreprenantes.
Et l'on a vu plus d'une fois, depuis cinq à six ans, à quoi tient le
succès des conspirations mêmes qui semblaient les plus méprisables
dans leur origine, les plus faciles à déjouer, à punir. Le
gouvernement sera-t-il toujours assez heureux pour se garantir
également de la perfidie des uns et de la violence des autres, de la
fermeté patiente des modérés, et de l'audace tumultueuse des chouans
et des jacobins? Sera-t-il toujours assez heureux pour réussir, comme
il l'a déjà fait, à les armer tour à tour les uns contre les autres,
et sans danger, uniquement pour sa défense?
[107] Depuis le temps que dure la Révolution, il aurait pu se
former sans doute une génération nouvelle toute révolutionnaire,
la jeunesse de l'âge de dix à quinze ans, de quinze à vingt, de
vingt à vingt-cinq. Mais il faut observer que, vu le mode des
réquisitions, c'est aussi dans ces premières classes de la vie,
que la guerre a moissonné le plus d'individus. Il ne faut pas
oublier non plus que dans l'intérieur, l'esprit de faction, les
haines et les vengeances personnelles n'ont pas immolé peut-être
beaucoup moins de nouveaux révolutionnaires que d'anciens
royalistes. La Révolution, comme Saturne, n'a-t-elle pas commencé
par dévorer ses propres enfants? Il faut aussi compter qu'il est
rentré, sous toute sorte de prétextes, beaucoup d'émigrés, qui,
tout mécontents qu'ils sont de l'accueil qu'ils ont reçu dans
l'étranger, n'en aiment pas mieux le nouvel ordre de choses dans
leur vieille patrie. (_Note de Meister._)
Sans partager toutes ses opinions, je crois autant que M.
Constant[108] à la nécessité de se rallier au nouveau gouvernement,
pour l'engager à se rallier lui-même à cette opinion publique qui
finit toujours par être l'appui de l'autorité, le plus sage et le plus
sûr. J'oserai même aller un peu plus loin que M. Constant; je pense
que le gouvernement actuel de la France, parvenant à se soutenir, est
encore le seul qui puisse sauver tous les autres gouvernements de
l'Europe, parce que les circonstances, le succès de ses armées[109],
une certaine faveur populaire lui donnent, pour le moment, une force
prodigieuse, toute celle dont cette même faveur a dépouillé ses
rivaux; mais il est trop éclairé pour ne pas comprendre qu'en les
laissant accabler tout à fait, il ne tarderait pas à succomber
lui-même. Pour l'avoir fondé dans le principe, le Jacobinisme n'en
est, et n'en sera pas moins éternellement le plus dangereux de ses
ennemis; car c'est un ennemi dont les ressources sont immenses, et
toujours prêtes pour l'action, un ennemi dont la puissance va toujours
en avant, parce qu'elle n'a qu'un but vague, le bouleversement de tout
ordre, de toute constitution régulière et vraiment sociale, quelque
nom et quelques formes qu'on puisse lui donner.
[108] L'auteur de la brochure intitulée: _De la force actuelle du
gouvernement de France_, ouvrage rempli de vues hardies, d'idées
ingénieuses, mais où l'on regrette de trouver tant d'indifférence
ou d'oubli pour les victimes de la Révolution, et tant de
patience et d'égards pour leurs bourreaux. Dans le magnifique
tableau qu'il fait de la puissance des terroristes, il semble
nous avoir voulu peindre la liberté française, comme on nous a
représenté Bacchus allant à la conquête de l'Inde, dans un char
attelé de tigres et de panthères, précédé de bacchantes ivres et
furieuses. (_Note de Meister._)
[109] Ces succès sont bien faits pour éblouir. Mais je suis
toujours un peu surpris de voir des philosophes, dans leurs
discussions politiques, arguer avec tant de complaisance de ces
succès en faveur du nouveau système. Les conquêtes d'Alexandre,
d'Attila, de Gengiskan, prouvent-elles donc que leur empire fut
le plus beau de tous les gouvernements; les conquêtes de Mahomet
et de Soliman, que l'islamisme est la meilleure de toutes les
religions? (_Note de Meister._)
Parmi les rares avantages dont jouit aujourd'hui le gouvernement
français,--c'est toujours sous le rapport de la puissance que je le
considère,--il faut bien compter sans doute le caractère personnel des
hommes qui composent le Directoire. Les uns se distinguent comme
Carnot[110], par les qualités les plus éminentes, celles d'un génie
hardi, d'un esprit fécond en ressources, capable de l'application la
plus laborieuse, vers quelque objet qu'elle se tourne; les autres, par
un caractère ferme, intrépide, propre aux exécutions les plus
audacieuses; tous, par une grande énergie de résolution et de volonté.
[110] C'est un officier du génie. Il fut à la vérité du comité
des Dix, du temps de Robespierre, mais on assure que, durant
cette funeste époque, il ne se mêla que de la conduite de la
guerre; et les événements prouvent assez avec quelle prudence et
quel bonheur! (_Note de Meister._)
LETTRE XI
DES SOCIÉTÉS DE PARIS AVANT LA RÉVOLUTION
Ce qu'il est le plus difficile de ne pas regretter de l'ancienne
France, de l'ancien Paris, c'est le charme de la société, qui n'exista
jamais, qui n'existera probablement plus nulle part au même degré, du
moins de la même manière; il résultait d'un assemblage de
circonstances, de qualités et de défauts, d'abus et d'avantages, de
lumières et de préjugés;--puisqu'il faut le dire enfin: de vices et de
vertus, dont la réunion était tout à la fois infiniment singulière,
infiniment naturelle, mais que, sous beaucoup de rapports, la sagesse
même qui savait en jouir n'oserait désirer de voir renaître
aujourd'hui.
Les distinctions sociales, bien ou mal établies, avaient écarté d'une
classe de la société tous les devoirs humiliants, tous les soins
minutieux, tous les détails pénibles de la vie; elles l'avaient
entourée de jouissances exclusives, d'égards, d'attentions, de
respects. Une pareille manière d'être n'avait pu manquer d'imprimer à
toutes les habitudes de cette classe privilégiée un caractère
particulier de noblesse et d'élévation, qui, sans y prétendre,
distinguait toujours plus ou moins toutes les formes de leur maintien
et de leur langage. Il est évident que c'est à l'influence de ces
divisions multipliées dont se composait l'ordre social en France, que
la langue est redevable de cette variété de tons et de nuances qui la
rendent tour à tour si riche et si pauvre, si susceptible d'élégance
ou d'affectation, de délicatesse ou de ridicule.
La classe qui se rapprochait le plus de celle que nous venons de
désigner, était celle des hommes de lettres et des artistes; si leurs
rapports domestiques n'étaient pas aussi favorables au développement
du goût, que les relations habituelles des gens de qualité, que
d'avantages, pour y suppléer, ne trouvaient-ils pas dans leurs travaux
et dans leurs études! Les objets dont leurs sens avaient été frappés,
dans leur première enfance, ne portaient pas la même empreinte de
grandeur et de noblesse; mais le monde idéal, où les avaient
transportés de bonne heure leur imagination et celle des grands
maîtres qu'ils étaient appelés à méditer sans cesse, n'était-il pas
fort au-dessus du monde enchanté que l'opulence, la flatterie ou
l'ambition pouvait avoir créé pour les autres? Quelque distance qu'il
y eût à certains égards entre ces deux classes, elles se trouvaient
rappelées continuellement l'une vers l'autre par leurs besoins
mutuels, par une foule de convenances d'agrément et d'utilité.
L'institution des différentes Académies avait encore singulièrement
favorisé, peut-être même dans des vues de politique assez profondes,
les rapports naturels des gens de la cour, des gens de lettres et des
artistes.
Indépendamment de ces rapports établis avec intention, ou par le seul
hasard des circonstances, il y avait longtemps qu'à Paris du moins,
tous les privilèges de rang, de place, de naissance, disparaissaient,
dans le commerce de la société, devant la qualité d'homme aimable. Il
suffisait de ce seul titre pour être admis dans les cercles les plus
brillants, et pour s'y voir accueilli de la manière la plus flatteuse.
Aussi trouvait-on, sous cet ancien régime si bêtement calomnié par
l'ignorance et par l'esprit de parti, dans les assemblées dont l'accès
était le plus recherché, des hommes de rangs fort différents, qui tous
y jouissaient de l'égalité de droit la plus parfaite, pourvu qu'ils y
portassent, tous, les mêmes moyens d'intéresser et de plaire.
Ces réunions d'hommes plus ou moins distingués par leur naissance, par
leur fortune ou par leurs talents, offraient un spectacle d'autant
plus agréable et d'autant plus intéressant, qu'on y voyait sans cesse
la liberté la plus facile et la plus familière se mêler aux égards,
aux attentions aimables qu'inspire à tout homme bien élevé l'usage du
monde ou le sentiment naturel des bienséances de chaque âge et de
chaque condition. On avait banni toute étiquette embarrassante et
fastidieuse. Mais chacun se tenait le plus naturellement du monde à sa
place, pour ne pas avoir besoin d'être averti de s'y remettre. Plus
l'amour-propre était susceptible, plus il tâchait de s'effacer, pour
ne pas risquer de se voir heurté par les prétentions d'un autre. Et de
ce commerce mutuel de soins et de ménagements, de sacrifices et de
préférences, naissait cet heureux accord, qu'on pouvait appeler sans
doute avec raison le ton de la bonne compagnie.
Ce ton, dont une éducation soignée s'appliquait à faire contracter
l'habitude dès l'âge le plus tendre, et l'influence impérieuse du
préjugé qui ne permettait pas de laisser impunie la plus légère
atteinte portée au point d'honneur, étaient deux grands moyens de
contenir l'extrême vivacité de l'esprit français. Mais il est assez
prouvé que, pour en modérer l'excès, loin de l'abattre ou de
l'étouffer, ces entraves ne servaient qu'à lui donner un essor plus
brillant et plus ingénieux. Au lieu d'émousser le trait, cette espèce
de contrainte le rendait seulement plus fin, plus délicat; et la
mesure, avec laquelle on le laissait échapper, l'adressait encore plus
sûrement au but.
Je ne citerai pourtant pas comme un modèle de cette mesure le propos
d'un homme de province d'un caractère très vif, à qui l'on avait
fortement recommandé de ne jamais recevoir de démenti, mais de ne pas
en donner non plus. Entendant raconter une histoire qui lui semblait
fort absurde, il dit poliment au conteur: _Je vous crois, Monsieur,
puisque c'est vous qui le dites; mais si je le disais, moi, je me
croirais le plus grand menteur de l'univers_.
Les personnes que l'on rencontrait souvent dans la même société,
n'étaient point appelées à se rassembler, ni par l'intérêt de leurs
affaires, ni par celui de leurs sentiments. Elles se connaissaient
même quelquefois assez peu. Le seul objet qui les engageait à se
réunir, était le besoin si commun dans toute ville immense, remplie
d'un grand nombre de gens riches et désœuvrés: le besoin, plus
pressant qu'on ne l'imagine, d'occuper l'oisiveté de leur esprit ou
d'en exercer l'activité, tantôt à leurs propres dépens, tantôt aux
dépens d'autrui. On n'y portait donc que le désir de s'amuser, de
briller ou de plaire. Le sage seul y trouvait quelquefois, sous les
formes les plus frivoles, des instructions de plus d'un genre. Car,
comme l'observe La Bruyère: «Il me semble que l'on dit les choses
encore plus finement qu'on ne peut les écrire[111]»; et la raison en
est claire, c'est que la musique naturelle de la voix a plus
d'inflexions, et par conséquent de nuances, et des nuances plus fortes
et plus déliées, qu'aucune langue écrite, quelque abondante qu'elle
puisse être.
[111] La Bruyère: _De la société et de la conversation_, 78.