[104] Le grand ascendant qu'eut d'abord l'abbé Sieyès dans les

États généraux, il le dut uniquement à la réputation que lui

avaient acquise ses premiers écrits. Il a fort peu de moyens, et

fort peu de talent pour parler en public. Il n'a pas assez de

souplesse dans l'esprit, ni d'audace dans le caractère, pour

réussir par l'intrigue. Sa force est dans la puissance de sa

dialectique, dans la profonde pénétration de ses vues, dans

l'opiniâtre intrépidité de ses plans. Je n'ai jamais vu personne

analyser une idée, établir un principe, développer une longue

série de raisonnements, avec une logique plus ferme et plus

serrée. Il m'est arrivé souvent de l'écouter, sous ce rapport,

avec un extrême plaisir, même lorsqu'il soutenait une opinion

tout à fait contraire à mes sentiments; et cependant sa manière

de parler est dénuée d'ailleurs de tout autre prestige; elle n'a

ni mouvement, ni grâce, ni chaleur. Sombre, méfiant, bilieux, il

ne saurait supporter la plus légère contradiction; elle l'irrite

ou le décourage, et lorsqu'on ne permet pas à son esprit de

dominer, il se renferme avec dédain dans le silence et dans

l'inaction. Il ne sait pas plus transiger avec les idées des

autres qu'avec leurs passions, et par cette seule raison, il n'a

pu, malgré ses avantages, malgré le crédit de sa renommée,

devenir le chef d'aucun parti. Quand il en aurait eu d'ailleurs

les moyens, on peut douter s'il en eût eu le courage. C'est dans

un mouvement de dépit qu'il essaya de fonder le club de 1789; la

peur le lui fit bientôt abandonner, pour rentrer dans la Société

des Jacobins. Ce même sentiment l'a fait balancer assez longtemps

entre le parti de Brissot et celui de Robespierre. Faible et

timide, lorsqu'il est question d'agir, il n'est pourtant aucune

conséquence de ses principes, aucun résultat de ses projets qui

paraisse étonner sa pensée, encore moins effrayer sa sensibilité;

en faudrait-il d'autres preuves que ces mots terribles et trop

connus?--_La Révolution ne sera finie que lorsqu'une rue droite

sera tirée de la rue Saint-Honoré à la rue du Bac.--Il faut que

les propriétés restent, mais que les propriétaires changent.--On

prétend que la noblesse est détruite, et il existe encore des

nobles!_--Le même homme qui parlait ainsi au commencement de juin

1792 disait déjà, vers la fin de l'année 1788: _Posons les jalons

de la République_.

Mais le même homme a dit aussi, lorsqu'on osa porter les premières

atteintes au droit de propriété: _Ils veulent être libres, et ils

ne savent pas être justes_.

S'il est quelqu'un qui puisse se vanter d'avoir prévu jusqu'où la

Révolution conduirait la France, cet honneur appartient sans doute

à l'abbé Sieyès. Quoiqu'il ait eu plus ou moins de part à tout,

comme tout ne s'est pas fait par lui, ni précisément comme sa

logique l'avait arrangé, l'avait conçu, je doute s'il est un homme

en France, parmi les plus violents aristocrates même, qui, dans

son intérieur, soit plus mécontent de tout que l'abbé Sieyès.

(_Note de Meister._)

Je serais beaucoup plus persuadé que je ne le suis, de la justesse ou

de l'importance de ces observations, que je me garderais bien,

Monsieur, de leur donner plus de développement; ce n'est pas de mon

opinion particulière dont je dois vous rendre compte, c'est de celle

que j'ai cru voir répandue le plus généralement en France.

Les royalistes purs,--et tout battus qu'ils sont, le nombre en est

encore très considérable[105],--les royalistes purs ne voient pas une

grande différence entre la Constitution de 1795 et celles qui l'ont

précédée. Ils ne se félicitent que de l'abolition du gouvernement

révolutionnaire, et jouissent avec un sensible plaisir de la liberté

de dire et d'écrire tout le mal qu'ils pensent d'un système auquel ils

attribuent toutes leurs infortunes, d'un parti dont ils ont si mal

calculé la puissance, et contre lequel ils se sont si mal défendus.

[105] Peut-être serait-il difficile cependant d'imaginer deux

règnes de suite plus propres à préparer une révolution

républicaine, que ceux de Louis XV et de Louis XVI. Et ce ne fut

pas seulement par les fautes de leur conduite politique, par le

désordre de leurs finances, par l'ineptie et la versatilité de

leurs ministres, que ces deux princes contribuèrent si

puissamment à démonarchiser la France; c'est encore par le genre

particulier de leurs mœurs, de leur esprit, de leurs habitudes,

en un mot par leur caractère personnel. Ils désaccoutumèrent la

nation du joug qu'elle portait si volontiers, ils la

désaccoutumèrent, pour ainsi dire, d'avoir un Roi. Car enfin

quelque qualité, quelque vertu même qu'on daigne leur supposer,

il faudra toujours convenir qu'on ne pouvait pas être moins Roi

qu'ils ne le furent l'un et l'autre. (_Note de Meister._)

Les jacobins sont peut-être tout aussi mécontents que les royalistes.

Comme il n'y a point de constitution pour les uns, hors de la

monarchie absolue, il n'y en a point pour les autres, hors de la

dictature populaire. Ce qui plaisait aux uns par-dessus tout, c'était

l'impunité par la faveur du monarque. Ce qui plaisait aux autres

par-dessus tout, c'était encore l'impunité, mais par la faveur du

peuple; les uns et les autres sont également impatients de tout ce qui

s'appelle loi, principe, constitution, quelque respect qu'ils

affectent pour le mot de certaines lois, de certains principes, de

certaine constitution.

Si les hommes sages et modérés de différents partis ne trouvent pas

que les conditions d'éligibilité soient suffisamment circonscrites,

les jacobins se plaignent amèrement de ce qu'elles le sont beaucoup

trop. Et peut-être même est-il un grand nombre de chouans qui sont

encore du même avis; pour satisfaire à loisir leur ambition, leur

vengeance, leur cupidité, ces conditions sont loin d'avoir toute la

latitude qu'ils auraient désirée. Les principes de la seule égalité

dont ils soient vraiment jaloux n'ont-ils pas été méconnus dans une

Constitution où l'on exige pour être électeur la possession légitime

d'un bien quelconque; pour être citoyen, de n'avoir été flétri

d'aucune peine afflictive ou infamante? Les plus ardents patriotes,

les patriotes du moins les plus actifs, ne furent-ils pas de la

classe trop longtemps avilie des hommes qui, ne possédant rien,

osaient tout risquer, parce qu'ils n'avaient rien à perdre? Quels

services ne rendirent pas à la République, et dans plus d'une

circonstance, des hommes flétris par une justice trop stricte ou trop

sévère? Aurait-on oublié l'heureuse impression que firent, sur la

masse la plus respectable du peuple, les honneurs rendus aux galériens

de Toulon, aux bandits d'Avignon et de Marseille?

Comment ne pas regretter les brillantes espérances qu'avait laissé

concevoir la Constitution de 1793? Comment ne pas regretter encore

bien davantage le merveilleux gouvernement qui lui succéda, l'heureuse

époque où l'armée et les comités révolutionnaires offraient aux hommes

de tout état, de toute condition, l'emploi le plus facile et le plus

lucratif de leurs vices, comme de leurs vertus, où l'homme sans

moyens, sans talent, pouvait espérer d'un moment à l'autre de se voir

l'égal ou plutôt le maître[106] de l'homme le plus distingué par ses

sentiments et par son mérite, où, grâce à quelques mots d'ordre, aisés

à retenir, on devenait tout à coup excellent citoyen, patriote,

sans-culotte enfin, c'est-à-dire: à portée de tout entreprendre, de

tout obtenir? Que les temps sont changés! et qui l'aurait pu croire,

que la République, à peine établie, rejetterait ainsi de son sein ses

plus fidèles enfants! peut-être même, hélas! il est permis de le dire,

les premiers auteurs de ses hautes destinées! Rome, qui finit par

suspendre au pied du Capitole les destinées de la moitié de

l'univers, Rome n'eut-elle pas pour fondateurs des hommes de la même

trempe?

[106] Cela me rappelle toujours le mot si naïf de ce valet

balourd, dans les _Deux Amis_ de Beaumarchais: _La belle chose

que l'égalité! c'est seulement dommage que nous ne puissions pas

tous être un peu plus égaux les uns que les autres_. (_Note de

Meister._)

Meister a cité de mémoire; voici le vrai texte: _Je voudrais que

chacun ne fût pas plus égaux l'un que l'autre. Les maîtres

seraient bien attrapés!.... Oui, et mes gages, qui est-ce qui me

les payerait?_

Les plus profonds politiques, toujours parmi les jacobins comme parmi

les chouans, se récrient surtout contre l'organisation du Directoire.

Dans quelle république vit-on jamais un sénat revêtu de pouvoirs plus

étendus, plus énormes? Et quel est l'État libre, où de tels pouvoirs

sont le partage d'un sénat si peu nombreux, et grâce à cette première

circonstance, comme à beaucoup d'autres (telles que son organisation

intérieure, ses rapports suivis avec les deux Conseils, son influence

directe et indirecte, la durée même de ses fonctions), plus menaçant

et plus corruptible?

Le revenu des membres du Directoire (environ cent quarante à cent

cinquante mille livres) est assez considérable, dit-on, pour leur

donner une existence beaucoup trop fastueuse, aux yeux de l'égalité

républicaine; et ce revenu si considérable ne l'est pourtant pas assez

pour les mettre à l'abri des séductions de l'or étranger, de celles

des factions intérieures, encore moins des rêves séduisants de leur

ambition personnelle. Comment ne pas calculer aussi la force et

l'étendue des regrets que doit éprouver un caractère ambitieux, en

retombant tout à coup du faîte d'une place aussi éminente, dans tout

le néant d'une condition privée, en y retombant après plusieurs années

de la jouissance la plus enivrante et de celle dont l'habitude jette

le plus promptement les plus profondes racines!

Je m'arrête, et vous laisse à juger vous-même, Monsieur, quel parti

peut tirer de ces simples observations, l'éloquence des journalistes,

des clubistes, des orateurs de taverne et de marché. Si vous

réfléchissez aux haines, aux jalousies, aux défiances, aux cabales,

aux dénonciations de tout genre et de toute couleur, qu'il est si

facile de fomenter avec de pareils prétextes; si vous n'oubliez point

ce que je vous ai dit de la situation de l'intérieur, de l'extrême

difficulté des approvisionnements, du terrible embarras des finances:

deux principes de désordre portés au point de mettre en péril le

gouvernement le plus ferme et le mieux établi, vous concevrez sans

peine que dans ces circonstances, avec les meilleures intentions du

monde, une constitution nouvelle ne peut se soutenir que par des

moyens singulièrement énergiques, par des mesures violentes et

forcées,--disons le mot: par des mesures toujours plus ou moins

révolutionnaires.

Il ne faut donc pas se presser de blâmer le Directoire d'avoir tâché

de conserver une grande partie des ressources et des instruments dont

la tyrannie décemvirale avait fait un si terrible usage; mais il faut

en convenir, du moins relativement à la puissance, le plus admirable

et le plus heureux. Il ne faut pas non plus se presser de blâmer le

Directoire de prolonger une guerre désastreuse, quelque glorieux qu'en

soient les succès, si ce n'est qu'à ce prix effrayant qu'il peut se

maintenir dans la possession des ressources extraordinaires dont il a

besoin pour défendre l'autorité dont il est le premier dépositaire, sa

propre existence, et peut-être même l'existence entière de la nouvelle

République, tout invincible que semble sa puissance au dehors. Car il

sera toujours injuste de ne pas juger les hommes, leur prudence et

leur moralité, d'après la position particulière dans laquelle ils se

trouvent, soit par leur propre choix, soit par l'entraînement

irrésistible des choses et des événements.

Les démocrates seraient plus aveugles encore que ne l'ont été les

aristocrates, s'ils ne voyaient pas le mécontentement et la

malveillance de la très grande majorité de la nation, le peu de

penchant qu'elle a naturellement pour les mœurs républicaines, le vif

regret qu'ont laissé l'ancienne religion et l'ancien régime dans une

foule d'individus échappés aux proscriptions révolutionnaires[107]. Le

gouvernement sera donc longtemps encore menacé de factions, de

manœuvres séditieuses, de conspirations plus ou moins entreprenantes.

Et l'on a vu plus d'une fois, depuis cinq à six ans, à quoi tient le

succès des conspirations mêmes qui semblaient les plus méprisables

dans leur origine, les plus faciles à déjouer, à punir. Le

gouvernement sera-t-il toujours assez heureux pour se garantir

également de la perfidie des uns et de la violence des autres, de la

fermeté patiente des modérés, et de l'audace tumultueuse des chouans

et des jacobins? Sera-t-il toujours assez heureux pour réussir, comme

il l'a déjà fait, à les armer tour à tour les uns contre les autres,

et sans danger, uniquement pour sa défense?

[107] Depuis le temps que dure la Révolution, il aurait pu se

former sans doute une génération nouvelle toute révolutionnaire,

la jeunesse de l'âge de dix à quinze ans, de quinze à vingt, de

vingt à vingt-cinq. Mais il faut observer que, vu le mode des

réquisitions, c'est aussi dans ces premières classes de la vie,

que la guerre a moissonné le plus d'individus. Il ne faut pas

oublier non plus que dans l'intérieur, l'esprit de faction, les

haines et les vengeances personnelles n'ont pas immolé peut-être

beaucoup moins de nouveaux révolutionnaires que d'anciens

royalistes. La Révolution, comme Saturne, n'a-t-elle pas commencé

par dévorer ses propres enfants? Il faut aussi compter qu'il est

rentré, sous toute sorte de prétextes, beaucoup d'émigrés, qui,

tout mécontents qu'ils sont de l'accueil qu'ils ont reçu dans

l'étranger, n'en aiment pas mieux le nouvel ordre de choses dans

leur vieille patrie. (_Note de Meister._)

Sans partager toutes ses opinions, je crois autant que M.

Constant[108] à la nécessité de se rallier au nouveau gouvernement,

pour l'engager à se rallier lui-même à cette opinion publique qui

finit toujours par être l'appui de l'autorité, le plus sage et le plus

sûr. J'oserai même aller un peu plus loin que M. Constant; je pense

que le gouvernement actuel de la France, parvenant à se soutenir, est

encore le seul qui puisse sauver tous les autres gouvernements de

l'Europe, parce que les circonstances, le succès de ses armées[109],

une certaine faveur populaire lui donnent, pour le moment, une force

prodigieuse, toute celle dont cette même faveur a dépouillé ses

rivaux; mais il est trop éclairé pour ne pas comprendre qu'en les

laissant accabler tout à fait, il ne tarderait pas à succomber

lui-même. Pour l'avoir fondé dans le principe, le Jacobinisme n'en

est, et n'en sera pas moins éternellement le plus dangereux de ses

ennemis; car c'est un ennemi dont les ressources sont immenses, et

toujours prêtes pour l'action, un ennemi dont la puissance va toujours

en avant, parce qu'elle n'a qu'un but vague, le bouleversement de tout

ordre, de toute constitution régulière et vraiment sociale, quelque

nom et quelques formes qu'on puisse lui donner.

[108] L'auteur de la brochure intitulée: _De la force actuelle du

gouvernement de France_, ouvrage rempli de vues hardies, d'idées

ingénieuses, mais où l'on regrette de trouver tant d'indifférence

ou d'oubli pour les victimes de la Révolution, et tant de

patience et d'égards pour leurs bourreaux. Dans le magnifique

tableau qu'il fait de la puissance des terroristes, il semble

nous avoir voulu peindre la liberté française, comme on nous a

représenté Bacchus allant à la conquête de l'Inde, dans un char

attelé de tigres et de panthères, précédé de bacchantes ivres et

furieuses. (_Note de Meister._)

[109] Ces succès sont bien faits pour éblouir. Mais je suis

toujours un peu surpris de voir des philosophes, dans leurs

discussions politiques, arguer avec tant de complaisance de ces

succès en faveur du nouveau système. Les conquêtes d'Alexandre,

d'Attila, de Gengiskan, prouvent-elles donc que leur empire fut

le plus beau de tous les gouvernements; les conquêtes de Mahomet

et de Soliman, que l'islamisme est la meilleure de toutes les

religions? (_Note de Meister._)

Parmi les rares avantages dont jouit aujourd'hui le gouvernement

français,--c'est toujours sous le rapport de la puissance que je le

considère,--il faut bien compter sans doute le caractère personnel des

hommes qui composent le Directoire. Les uns se distinguent comme

Carnot[110], par les qualités les plus éminentes, celles d'un génie

hardi, d'un esprit fécond en ressources, capable de l'application la

plus laborieuse, vers quelque objet qu'elle se tourne; les autres, par

un caractère ferme, intrépide, propre aux exécutions les plus

audacieuses; tous, par une grande énergie de résolution et de volonté.

[110] C'est un officier du génie. Il fut à la vérité du comité

des Dix, du temps de Robespierre, mais on assure que, durant

cette funeste époque, il ne se mêla que de la conduite de la

guerre; et les événements prouvent assez avec quelle prudence et

quel bonheur! (_Note de Meister._)

LETTRE XI

DES SOCIÉTÉS DE PARIS AVANT LA RÉVOLUTION

Ce qu'il est le plus difficile de ne pas regretter de l'ancienne

France, de l'ancien Paris, c'est le charme de la société, qui n'exista

jamais, qui n'existera probablement plus nulle part au même degré, du

moins de la même manière; il résultait d'un assemblage de

circonstances, de qualités et de défauts, d'abus et d'avantages, de

lumières et de préjugés;--puisqu'il faut le dire enfin: de vices et de

vertus, dont la réunion était tout à la fois infiniment singulière,

infiniment naturelle, mais que, sous beaucoup de rapports, la sagesse

même qui savait en jouir n'oserait désirer de voir renaître

aujourd'hui.

Les distinctions sociales, bien ou mal établies, avaient écarté d'une

classe de la société tous les devoirs humiliants, tous les soins

minutieux, tous les détails pénibles de la vie; elles l'avaient

entourée de jouissances exclusives, d'égards, d'attentions, de

respects. Une pareille manière d'être n'avait pu manquer d'imprimer à

toutes les habitudes de cette classe privilégiée un caractère

particulier de noblesse et d'élévation, qui, sans y prétendre,

distinguait toujours plus ou moins toutes les formes de leur maintien

et de leur langage. Il est évident que c'est à l'influence de ces

divisions multipliées dont se composait l'ordre social en France, que

la langue est redevable de cette variété de tons et de nuances qui la

rendent tour à tour si riche et si pauvre, si susceptible d'élégance

ou d'affectation, de délicatesse ou de ridicule.

La classe qui se rapprochait le plus de celle que nous venons de

désigner, était celle des hommes de lettres et des artistes; si leurs

rapports domestiques n'étaient pas aussi favorables au développement

du goût, que les relations habituelles des gens de qualité, que

d'avantages, pour y suppléer, ne trouvaient-ils pas dans leurs travaux

et dans leurs études! Les objets dont leurs sens avaient été frappés,

dans leur première enfance, ne portaient pas la même empreinte de

grandeur et de noblesse; mais le monde idéal, où les avaient

transportés de bonne heure leur imagination et celle des grands

maîtres qu'ils étaient appelés à méditer sans cesse, n'était-il pas

fort au-dessus du monde enchanté que l'opulence, la flatterie ou

l'ambition pouvait avoir créé pour les autres? Quelque distance qu'il

y eût à certains égards entre ces deux classes, elles se trouvaient

rappelées continuellement l'une vers l'autre par leurs besoins

mutuels, par une foule de convenances d'agrément et d'utilité.

L'institution des différentes Académies avait encore singulièrement

favorisé, peut-être même dans des vues de politique assez profondes,

les rapports naturels des gens de la cour, des gens de lettres et des

artistes.

Indépendamment de ces rapports établis avec intention, ou par le seul

hasard des circonstances, il y avait longtemps qu'à Paris du moins,

tous les privilèges de rang, de place, de naissance, disparaissaient,

dans le commerce de la société, devant la qualité d'homme aimable. Il

suffisait de ce seul titre pour être admis dans les cercles les plus

brillants, et pour s'y voir accueilli de la manière la plus flatteuse.

Aussi trouvait-on, sous cet ancien régime si bêtement calomnié par

l'ignorance et par l'esprit de parti, dans les assemblées dont l'accès

était le plus recherché, des hommes de rangs fort différents, qui tous

y jouissaient de l'égalité de droit la plus parfaite, pourvu qu'ils y

portassent, tous, les mêmes moyens d'intéresser et de plaire.

Ces réunions d'hommes plus ou moins distingués par leur naissance, par

leur fortune ou par leurs talents, offraient un spectacle d'autant

plus agréable et d'autant plus intéressant, qu'on y voyait sans cesse

la liberté la plus facile et la plus familière se mêler aux égards,

aux attentions aimables qu'inspire à tout homme bien élevé l'usage du

monde ou le sentiment naturel des bienséances de chaque âge et de

chaque condition. On avait banni toute étiquette embarrassante et

fastidieuse. Mais chacun se tenait le plus naturellement du monde à sa

place, pour ne pas avoir besoin d'être averti de s'y remettre. Plus

l'amour-propre était susceptible, plus il tâchait de s'effacer, pour

ne pas risquer de se voir heurté par les prétentions d'un autre. Et de

ce commerce mutuel de soins et de ménagements, de sacrifices et de

préférences, naissait cet heureux accord, qu'on pouvait appeler sans

doute avec raison le ton de la bonne compagnie.

Ce ton, dont une éducation soignée s'appliquait à faire contracter

l'habitude dès l'âge le plus tendre, et l'influence impérieuse du

préjugé qui ne permettait pas de laisser impunie la plus légère

atteinte portée au point d'honneur, étaient deux grands moyens de

contenir l'extrême vivacité de l'esprit français. Mais il est assez

prouvé que, pour en modérer l'excès, loin de l'abattre ou de

l'étouffer, ces entraves ne servaient qu'à lui donner un essor plus

brillant et plus ingénieux. Au lieu d'émousser le trait, cette espèce

de contrainte le rendait seulement plus fin, plus délicat; et la

mesure, avec laquelle on le laissait échapper, l'adressait encore plus

sûrement au but.

Je ne citerai pourtant pas comme un modèle de cette mesure le propos

d'un homme de province d'un caractère très vif, à qui l'on avait

fortement recommandé de ne jamais recevoir de démenti, mais de ne pas

en donner non plus. Entendant raconter une histoire qui lui semblait

fort absurde, il dit poliment au conteur: _Je vous crois, Monsieur,

puisque c'est vous qui le dites; mais si je le disais, moi, je me

croirais le plus grand menteur de l'univers_.

Les personnes que l'on rencontrait souvent dans la même société,

n'étaient point appelées à se rassembler, ni par l'intérêt de leurs

affaires, ni par celui de leurs sentiments. Elles se connaissaient

même quelquefois assez peu. Le seul objet qui les engageait à se

réunir, était le besoin si commun dans toute ville immense, remplie

d'un grand nombre de gens riches et désœuvrés: le besoin, plus

pressant qu'on ne l'imagine, d'occuper l'oisiveté de leur esprit ou

d'en exercer l'activité, tantôt à leurs propres dépens, tantôt aux

dépens d'autrui. On n'y portait donc que le désir de s'amuser, de

briller ou de plaire. Le sage seul y trouvait quelquefois, sous les

formes les plus frivoles, des instructions de plus d'un genre. Car,

comme l'observe La Bruyère: «Il me semble que l'on dit les choses

encore plus finement qu'on ne peut les écrire[111]»; et la raison en

est claire, c'est que la musique naturelle de la voix a plus

d'inflexions, et par conséquent de nuances, et des nuances plus fortes

et plus déliées, qu'aucune langue écrite, quelque abondante qu'elle

puisse être.

[111] La Bruyère: _De la société et de la conversation_, 78.

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 11 / 18 段