plus hardie! Non contents des forces supérieures que la puissance du
gouvernement avait mises entre leurs mains, ils eurent encore recours
à toutes celles de l'intrigue et de la faction. De faux royalistes
furent jetés dans le parti des sectionnaires pour le rendre suspect,
pour en écarter surtout des membres du Corps législatif que le nouveau
rôle offert à leur ambition pouvait éblouir. On éloigna subitement
tous les officiers du camp de Paris, dont la conduite avait pu prêter
au plus léger doute; on les remplaça par les jacobins les plus
décidés. On affecta tour à tour plus de peur et plus d'audace qu'on
n'en avait réellement, tantôt pour en imposer à l'ennemi, tantôt pour
justifier les dispositions les plus violentes. Les mêmes hommes, ou
plutôt les mêmes tigres, qui naguère avaient fait trembler la
Convention, et qu'on avait retenus jusqu'alors dans les fers, furent
rappelés autour d'elle. On leur rendit leurs armes, et ils ne les
reprirent que pour la défendre.
Cette dernière mesure était faite sans doute pour porter au plus haut
degré l'indignation de tout ce qui restait d'honnêtes gens à Paris.
Mais on ne la prit que lorsqu'on eut rassemblé tous ses moyens, toutes
ses forces; on ne la prit pour ainsi dire que pour engager l'affaire,
lorsqu'on dut se croire assuré de la victoire.
Je voyais si peu de plan dans la conduite des sectionnaires, tant de
faiblesse et d'incertitude dans leurs vues, tant d'impuissance réelle
dans leurs moyens, que je finis par me persuader que tout cet orage
politique se dissiperait sans éclat. Je ne pense pas même encore
aujourd'hui qu'il eût éclaté, sans le malheureux décret par lequel on
rendit les armes aux patriotes de 1789, c'est-à-dire aux terroristes;
le jour qu'il fut publié, je me trouvai dans plusieurs lieux publics:
je vis partout l'expression du plus violent désespoir, de la fureur et
de la rage.
Ce fut sans doute sur l'énergie de ce sentiment que comptèrent les
meneurs des sections insurgentes, lorsqu'ils osèrent risquer le combat
avec des forces si prodigieusement inégales. La Convention était
entourée de canons; c'était un camp retranché de toutes parts; outre
sa garde ordinaire, elle avait fait entrer dans Paris un corps
nombreux de troupes aguerries et bien disciplinées; elle avait encore
autour d'elle ces hommes-tigres, dont la férocité l'avait épouvantée
et servie tant de fois, mais qui, dans ce moment, semblaient avoir
plus que jamais leur propre querelle à venger, de nouvelles haines à
satisfaire. C'étaient des monstres d'autant plus irrités, que leur
rage avait été longtemps contenue; ils portaient encore l'empreinte de
leurs derniers fers.
Les sections n'avaient pour elles que leur nombre, la confiance
qu'elles pouvaient avoir dans la justice de leur cause, leur
indignation et leur dévouement; leurs nombreuses colonnes n'étaient
point précédées d'artillerie. Beaucoup de ces soldats-citoyens
n'avaient point de fusils; ceux dont les gibernes étaient le mieux
garnies, n'avaient guère que cinq à six coups à tirer. Ils ne
pouvaient donc compter que sur deux chances assez peu sûres, dans la
circonstance présente: l'une, d'en imposer d'abord par leur nombre,
par leur contenance, par la combinaison de leurs marches; l'autre,
d'obtenir que les troupes, se voyant enveloppées de toutes parts,
resteraient dans l'inaction; et sur ce dernier point peut-être
avait-on quelque motif en effet de se flatter. Quoi qu'il en soit,
les sectionnaires avaient si peu de moyens d'attaquer la Convention
avec quelque apparence de succès, que je ne puis douter qu'au moins la
très grande majorité d'entre eux, en se rendant à leur quartier, en
s'avançant vers les Tuileries, ne pensaient point aller au combat, et
comptaient bien qu'il ne s'agissait que d'appuyer par leur présence
une pétition contre le terrible décret, dont toute la bourgeoisie de
Paris avait été souverainement révoltée.
Le combat s'engagea presque en même temps dans différents endroits,
près de l'escalier de l'église Saint-Roch, à la place Louis XV, sur le
Pont-Royal et sur le Pont-Neuf. On a beaucoup disputé sur le parti qui
avait été l'agresseur, du moins au moment de l'action, peut-être même
de bonne foi. Ce ne sont probablement ni de purs sectionnaires, ni de
purs conventionnels qui tirèrent les premiers coups; ce furent plutôt,
je veux le croire, ou des chouans ou des jacobins. Il n'y a jamais eu,
il n'y aura jamais, en France, d'autres partis, j'entends partis
combattants de fait, que ces deux-là; les autres ne sont que les juges
et les témoins de la lutte; et ce sont pourtant, selon toute
apparence, ces autres-là qui finiront par hériter de la dépouille des
vaincus et de celle des vainqueurs.
Ce fut sur le Pont-Neuf et près de Saint-Roch que la victoire parut
balancer quelques instants, malgré l'extrême infériorité des moyens de
l'armée sectionnaire. Des personnes, à portée d'être bien instruites,
m'ont assuré qu'à l'exception des canonniers et des grenadiers de la
Convention, le reste de la troupe n'avait agi qu'assez mollement, soit
qu'en partie elle eût été séduite, soit qu'elle répugnât très
naturellement à déployer toutes ses forces contre des hommes presque
désarmés, à faire couler le sang des citoyens dont elle avait
jusqu'alors défendu les foyers avec tant de courage et de gloire.
Le peu d'instants que put durer une lutte aussi malheureuse, aussi
digne de pitié, tant qu'on ne se battit qu'à coups de fusil et à coups
de sabre, ce fut de part et d'autre, mais surtout de la part des
sectionnaires, avec beaucoup d'acharnement et de fureur. Dans le
premier quart d'heure, les représentants du peuple ne virent point
sans quelque effroi le grand nombre de blessés qu'on vint déposer dans
les salles qui précèdent celle de la Convention. Un homme, présent à
ces scènes d'horreur, ne put remarquer sans admiration l'auguste
silence qui régnait autour de ce douloureux spectacle de tant de
malheureux mortellement blessés, et dont plusieurs devaient éprouver
de cruelles souffrances, quelque soin que l'on prît pour les soulager.
Il n'en est pas un qui laissât échapper la moindre plainte, le moindre
gémissement.
Dès qu'on eut repoussé par plusieurs décharges à mitraille les
colonnes sectionnaires qui voulurent tenter de pénétrer par le
Pont-Neuf et par le Pont-Royal, la victoire ne resta plus un moment
indécise. Et quoique depuis cinq heures et demie jusqu'à près de onze
heures du soir, on ne cessât de tirer le canon, d'abord sur le quai
Voltaire, et depuis le jardin de l'Infante[94], ensuite sur le
Carrousel, dans la rue Saint-Honoré, sur la place Vendôme et sur le
boulevard, toute cette canonnade ne servit plus bientôt qu'à prolonger
l'épouvante; passé les premières décharges, elle fut peu meurtrière.
La moitié des habitants de Paris croit peut-être encore aujourd'hui,
qu'il périt dans cette fatale journée huit à dix mille hommes. Des
observateurs fort exacts, qui, la nuit même, parcoururent avec la plus
grande attention les différents champs de bataille, ne portent pas le
nombre des morts au delà de sept à huit cents. Beaucoup de cadavres
furent dépouillés sur-le-champ et jetés dans la rivière. Je rencontrai
moi-même, le lendemain, deux petits garçons, dont l'un se plaignait à
son camarade de n'avoir pu, dans toute cette bagarre, attraper qu'un
sabre, un habit et deux ou trois chapeaux, quoiqu'il eût toujours
accouru bien vite au moment qu'il en voyait tomber.... Mais, hélas! il
n'était pas seul à la poursuite de ces malheureuses dépouilles.
[94] Le jardin de l'infante est entre le Louvre et le quai, en
face du pont des Arts. Son nom rappelle l'Infante, fille du roi
d'Espagne, fiancée à Louis XV. Elle fut renvoyée dans son pays
(1725) après trois années de séjour en France; elle se maria en
1729 à un prince de la maison de Bragance, et devint reine de
Portugal en 1750; elle est la sextaïeule du roi Manuel.
Les sectionnaires n'avaient point d'artillerie, peu d'armes, encore
moins de munitions; et, cependant, en voyant l'énergie et le succès de
leurs premiers efforts, il est permis de douter s'ils n'eussent pas
réussi par leur seule constance, avec un plan mieux concerté, quelques
chefs plus habiles ou plus décidés, un Westermann à la tête de leurs
colonnes, ou des Mandat, des Launay, des Besenval[95], au lieu d'un
Barras, d'un Bonaparte, à la tête de l'armée conventionnelle. Et
voilà de quel hasard dépendit souvent la destinée d'une bataille,
d'une conspiration, le salut ou le bouleversement d'un empire.
[95] Quoique M. de Besenval ait failli d'être une des premières
victimes de la Révolution, le service qu'elle lui doit n'en fut
pas moins important. Il est impossible de connaître la situation
de Paris à l'époque du 14 juillet 1789, et de douter sérieusement
de tous les moyens qu'on avait encore ce jour-là même, de
s'assurer de cette ville à force armée et sans beaucoup
d'effusion de sang; mais il n'y avait plus un moment à perdre. M.
de Besenval se vit entre deux partis, et suivant ses vieilles
habitudes, il crut peut-être, en bon courtisan, devoir ménager
l'un et l'autre, éviter du moins de se prononcer de manière à
n'en pouvoir revenir. On ne peut sauver sa conduite militaire que
par la versatilité de ses principes politiques, ou par l'ineptie
et la pusillanimité des ordres qu'il avait reçus. On prétend
qu'il doit avoir dit plus d'une fois à ses amis: _Je voyais bien
ce qu'ordonnait la circonstance et l'honneur de mon poste; mais
je savais aussi que si, pour maintenir une résolution vigoureuse,
il avait fallu faire quelque sacrifice, éprouver le plus léger
revers, je n'aurais été ni soutenu ni même avoué_. (_Note de
Meister._)
Ce qui paraît avoir manqué le plus essentiellement au parti
sectionnaire, ce fut un foyer de réunion, un conseil, un chef qui lui
servît de guide. Ce qu'on appelait le comité central de la section Le
Pelletier n'en avait que l'apparence, l'inconvénient et les torts.
Dire que, de tous les mouvements de la Révolution, celui-ci fut le
seul qui n'eut rien de populaire, c'est abuser étrangement des mots.
Il n'y en eut aucun peut-être, auquel ce qui doit s'appeler le peuple,
le grand nombre des hommes vraiment intéressés à la chose publique,
eût pris autant de part. Car, qu'est-ce donc que le vœu du peuple, si
ce n'est celui de la majorité décidée, de la presque unanimité de
toutes les sections du département qui le premier voulut la Révolution
et la fit, pour ainsi dire, à lui seul? Mais il est vrai que, toute
populaire qu'était cette insurrection, ses moyens ne le furent point
assez; elle n'avait point les deux conditions les plus essentielles au
succès de toute entreprise de ce genre, elle n'avait point de chef
assez téméraire pour la conduire, elle n'avait point de populace assez
aveugle pour la devancer ou pour la soutenir. C'était une hydre, une
hydre très puissante, mais sans queue et sans tête.
En considérant le peu de sagesse, le peu d'accord, le peu de prudence
du parti des sectionnaires, on ne peut s'empêcher de craindre que si
quelque hasard heureux ou malheureux l'eût fait triompher, il n'en fût
résulté de nouveaux malheurs, une nouvelle anarchie. Sans être ni de
l'une ni de l'autre faction, il n'eût vaincu peut-être que pour
retomber sous la puissance des chouans ou des terroristes. Les
services que ces derniers venaient de rendre, l'énergie que leurs
plus zélés partisans avaient déployée dans le sein même de la
Convention, au milieu du plus grand danger, leur donnèrent pour le
moment une sorte d'ascendant qui pouvait sans doute devenir également
redoutable. Les hommes sages et modérés parurent suspects et furent
menacés de nouvelles proscriptions. Il y eut de violents efforts
pour rétablir le gouvernement révolutionnaire, pour éloigner
l'établissement de la Constitution; mais ce nouvel orage fut conjuré
par le caractère énergique, par l'éloquence ferme et vigoureuse de
quelques hommes de bien, tels que Daunou[96], Thibaudeau, Doulcet[97].
Il fut décidé que l'on allait organiser sans délai la nouvelle
Constitution; et les vainqueurs sentirent la nécessité d'user de leur
victoire avec toute la modération et toute la clémence possible.
[96] C'est à lui, dit-on, que l'on doit en grande partie les
dispositions les plus sages de la nouvelle Constitution. (_Note
de Meister._)
[97] Thibaudeau, membre de la Convention, membre du Sénat du
second Empire, mort en 1854, à quatre-vingt-huit ans.
Doulcet de Pontécoulant, membre de la Convention, préfet au temps
du Consulat, comte de l'Empire, pair de France sous la
Restauration et sous Louis-Philippe, mort en 1853, à
quatre-vingt-huit ans.
Il est bien digne de remarque, sans doute, que durant toute cette
crise, les barrières de Paris ne furent point fermées, qu'aucun des
véritables meneurs de l'insurrection sectionnaire ne fut mis en
jugement, que l'on ne s'attacha qu'à poursuivre de vains fantômes ou
de ridicules mannequins, les hommes qui s'étaient vus comme forcés par
leur position à prendre un premier rôle dans cette misérable farce
politique, tels que les présidents et les secrétaires de sections. La
plupart furent condamnés à mort, mais par contumace; on les laissa
tous échapper, et pendant quelques jours, on ne rencontrait sur les
grandes routes aux environs de Paris que de ces jugés à mort qui ne
s'en portaient que mieux. Il semblait qu'en général, depuis cette
époque, on crût pouvoir substituer habilement au règne de la Terreur,
celui de la seule peur du retour de cet horrible règne.
Qu'est-ce donc que l'espèce humaine, et surtout celle qui habite les
grandes villes? Le lendemain de la malheureuse journée, la grande
masse du peuple de Paris parut en effet triste, abattue, sombre,
humiliée; mais on n'en voyait pas moins dans toutes les rues où la
veille on s'était massacré, une foule d'oisifs et de curieux de tout
âge, de toute condition, hommes, femmes, vieillards, enfants, se
promener froidement et s'amuser à considérer, avec une sorte
d'empressement, avide et calme tout à la fois, les traces du sang
versé ou les dégâts causés par le canon qui, peu d'heures auparavant,
avait rempli ces mêmes lieux de mort et d'épouvante. Voltaire avait
donc raison de dire:
Dieu prit pitié du genre humain:
Il le créa frivole et vain,
Pour le rendre moins misérable[98].
[98] Ode sur le 200e anniversaire de la Saint-Barthélemy.
LETTRE X
Le peuple moderne qui parut toujours avoir le plus de rapport avec les
Athéniens, ce fut le peuple de Paris, même sous le joug monarchique.
Combien ne doit-il pas leur ressembler encore davantage, depuis qu'il
a pu se baigner à loisir dans les flots orageux de la démocratie, la
plus démocratie[99] qu'on eût encore vue dans le monde! Il ne faut
donc guère s'étonner que, depuis six ou sept ans qu'il croit être
rentré dans tous ses droits, il ait usé déjà trois ou quatre
constitutions[100]. Nos aimables Athéniens ne donnèrent-ils pas
l'exemple de la même inconstance jusqu'à l'époque fatale où les
successeurs d'Alexandre, et quelque temps après, les généraux de Rome
les eussent entièrement subjugués?
[99] Si l'on avait chicané Meister sur ce qu'il y a d'incorrect
dans cette expression, il aurait pu citer Leibnitz qui, dans une
de ses lettres à Bossuet (janvier 1692), qualifie Louis XIV: «le
plus grand, ou pour parler avec M. Pellisson, _le plus roi_ entre
les rois.»
[100] Ces trois ou quatre constitutions sont: celle de 1791,
œuvre de l'Assemblée constituante; elle sombra au 10 août;--la
Constitution du 24 juin 1793, qui resta sur le papier, comme
Meister le dit plus loin;--l'état de fait qui s'établit à sa
place: l'omnipotence des partis qui furent successivement
dominants à la Convention;--enfin la Constitution du 5 fructidor
an III.
Ne dirait-on pas encore que les Français ont hérité de la faveur
distinguée qui fut accordée aux Athéniens par leurs patrons Neptune
et Minerve? L'un et l'autre prétendaient également à la gloire de
protéger ce peuple. Minerve l'ayant emporté, Neptune lui dit en
colère: «Les Athéniens prendront souvent des résolutions
extravagantes.--Cela se pourra, répondit Minerve, mais je ferai en
sorte qu'elles tourneront à son avantage[101].»
[101] En écrivant: _à son avantage_, Meister avait dans l'esprit:
_à l'avantage d'Athènes_, ou bien: _à l'avantage du peuple
athénien_.
Un éditeur plus courageux que nous aurait effacé cette négligence,
et aurait imprimé: _à leur avantage_.
Il me semble, Monsieur, que je vous avais prédit assez juste le sort
de la Constitution de 1791, avant comme après le fameux travail du
comité reviseur. Sans être plus grand politique que je ne l'étais
alors, je compris encore à merveille que la Constitution de 1793,
l'œuvre d'un des plus grands philosophes de nos jours, était faite
pour rester.... sur le papier. J'eus beaucoup plus de respect, je
l'avoue, pour celle qui lui fut si promptement substituée. Je ne pense
pas que le despotisme ait jamais enfanté, ni dans les enfers, ni sur
la terre, un plus sublime, un plus terrible monstre que le
gouvernement révolutionnaire. Et, si son infernale énergie ne se fût
pas dévorée elle-même, de quels obstacles n'eût-elle pas triomphé,
quel eût été le terme de ses efforts et de ses succès? Toute l'horreur
qu'inspire cette abominable tyrannie ne saurait défendre notre pensée
d'une sorte d'admiration pour les étonnants ressorts d'un si
prodigieux pouvoir. Et quelles que soient à l'avenir les destinées de
la France, il est impossible d'oublier ce qu'elle dut en 1793, ce
qu'elle doit encore en ce moment, à cette concentration inouïe de
toutes ses forces et de toutes ses ressources.
J'ai plus d'une raison, et plus d'un motif, pour ne pas présager le
sort de la Constitution actuelle avec la même confiance, avec
laquelle j'osai vous annoncer le sort de celles qui l'ont précédée. Je
vous ai déjà fait ma confession secrète dans ma première lettre, je
vois la Constitution de 1795 à une grande distance de toutes les
autres; et, si jamais un pareil gouvernement peut subsister longtemps
en France, ce sera du moins plutôt par les moyens adoptés dans ce
nouveau régime que par ceux dont on avait essayé jusqu'ici; les vrais
principes du gouvernement représentatif y sont moins méconnus; on y
voit plus d'une mesure propre à les défendre de l'influence
démocratique, qui n'est jamais en dernier résultat qu'un esprit de
trouble et de faction. La manière dont la puissance législative se
trouve divisée semble aussi devoir la préserver de la violence et de
l'impétuosité de ses propres mouvements. On a moins oublié combien il
importait à la conservation même de la liberté que le pouvoir exécutif
fût un pouvoir réel. Les ressorts du système administratif sont moins
multipliés, leur jeu par conséquent plus facile et plus simple. La
sphère de tous les pouvoirs est mieux déterminée, et le soin de les
diviser n'a pas fait négliger le lien qui devait les unir pour
atteindre tous de concert au même but. Enfin l'on a profité des fautes
de 1789 et de 1791. On a songé du moins quelquefois à prévenir les
crimes et les malheurs de 1792 et de 1793.
Vous croyez bien cependant, Monsieur, qu'avec ma manière de voir, je
suis loin de trouver dans la nouvelle Constitution tous les principes
de repos et de stabilité, sans lesquels la liberté la plus parfaite
n'est plus à mes yeux que le terrible jouet de quelques passions
politiques: le plus admirable à la vérité, mais aussi le plus perfide
et le plus funeste.
Je doute que l'exercice des droits de citoyen soit circonscrit comme
il devrait l'être, vu l'étendue et la richesse naturelle de la
population. On sert également le pauvre et le riche, en ne confiant
les intérêts de la chose publique qu'à des hommes dont la fortune
assure entièrement l'indépendance. Cette indépendance est-elle bien
assurée par la possession ou l'usufruit d'un revenu égal à la valeur
de deux cents journées de travail[102]? Pour balancer le crédit de la
classe propriétaire, peut-être suffisait-il de dispenser de toute
autre condition, pour être éligible, quiconque aurait donné des
preuves distinguées de lumière et de vertu, par ses actions, par ses
écrits, par le témoignage, authentiquement appuyé de faits et de
preuves, des chefs de l'Institut national.
[102] D'après la Constitution de l'an III, l'élection des
Conseils se faisait à deux degrés. Pour avoir droit de vote dans
les assemblées primaires, il suffisait de payer une contribution
directe, foncière ou personnelle. Mais pour être nommé électeur
du second degré, il fallait être propriétaire, ou usufruitier,
locataire, fermier, métayer, d'un bien évalué à un revenu égal à
la valeur locale de 100, 150 ou 200 journées de travail, selon
les localités.
Tant qu'on n'écartera point des assemblées primaires les hommes sans
autre droit, sans autre titre que leur audace, leur cupidité, leur
dévouement aveugle aux passions de quelques ambitieux, les hommes
sages n'oseront y paraître, ou ne cesseront de s'y voir opprimés; ce
ne sera point l'opinion publique qu'on y verra dominer; ce sera
toujours l'opinion d'une minorité factieuse.
Les charges de l'administration municipale et départementale étant
gratuites, exiger que pour pouvoir entrer dans le Corps législatif, on
eût rempli les fonctions de quelqu'une de ces charges, était, ce me
semble, dans le projet du comité des Onze, une excellente vue; mais on
ne l'a pas adoptée; elle éloignait tout naturellement de la
législature les hommes qui ne pouvaient être attachés au maintien de
l'ordre par le plus sensible de tous les intérêts, celui de leur
sécurité, de leur propriété personnelle. Cette mesure, dans les
circonstances présentes, aurait offert moins d'inconvénients, et
peut-être eût-elle produit le même effet que celle de supprimer
absolument les indemnités accordées aux membres du Corps législatif,
quelque modérée que soit la valeur de trois mille myriagrammes de
froment[103]; 613 quintaux, 32 livres; c'est-à-dire environ trois
cents louis; le quintal de froment évalué, année commune, à 12 fr.
[103] C'est à cela que l'article 68 de la Constitution de l'an
III fixait l'indemnité annuelle allouée aux membres du Corps
législatif.
Le renouvellement du Corps législatif par tiers est bien préférable
sans doute au renouvellement en totalité; mais le retour annuel de la
fermentation inséparable d'une crise aussi violente que celle des
élections, ne doit-il pas paraître trop fréquent, et ne risque-t-il
pas d'avoir lieu dans des circonstances qui le rendent plus
susceptible encore de trouble et de danger? Est-il bien solide, l'état
d'une grande machine qu'on est obligé de remonter si souvent, et dont
l'altération a des époques fixes, que l'intrigue et la malveillance ne
seront toujours que trop empressées à mettre à profit pour faciliter
l'exécution de leurs vœux et de leurs projets? Que de principes
d'instabilité, surtout chez un peuple aussi vif, aussi singulièrement
électrique, aussi léger que le peuple français!
Je dois vous l'avouer encore, je n'ai jamais pu comprendre le moyen
d'enrayer à propos la puissance et le mouvement d'une grande
assemblée, sans qu'il existe hors d'elle un pouvoir quelconque,
autorisé par la loi même à l'ajourner, à la proroger, à la dissoudre.
Quand il ne s'agirait que de préserver cette assemblée du plus simple
de tous les abus, de la plus naturelle de toutes les manies dont on
puisse la soupçonner, la terrible manie de rapporter et de décréter
sans cesse, comment y parvenir autrement?
Une des plus grandes et des plus simples idées que j'aie trouvées dans
les écrits de l'immortel Sieyès[104] et qui paraît tendre au même
but, c'est d'ôter au Corps législatif l'initiative des lois, de lui
interdire ainsi toute délibération de son propre mouvement; c'est une
espèce de tribunal qu'il voudrait charger de cette initiative; mais
pourquoi compliquer encore davantage les ressorts de la législation?
Ne serait-ce pas au pouvoir exécutif à juger le mieux de la
défectuosité des lois existantes, à proposer ainsi lui-même les
suppléments ou les modifications dont elles semblent encore avoir
besoin? Dans une constitution toute républicaine, quel danger
pourrait-on voir à laisser cette prérogative entre les mains des
dépositaires du pouvoir exécutif? Ne seraient-ils pas intéressés à ne
proposer que des changements utiles au peuple; et tout autre ne
serait-il pas sûr d'être rejeté par la puissance et les lumières des
deux Conseils?