Combien la marche des conventionnels fut plus ferme, plus prudente et

plus hardie! Non contents des forces supérieures que la puissance du

gouvernement avait mises entre leurs mains, ils eurent encore recours

à toutes celles de l'intrigue et de la faction. De faux royalistes

furent jetés dans le parti des sectionnaires pour le rendre suspect,

pour en écarter surtout des membres du Corps législatif que le nouveau

rôle offert à leur ambition pouvait éblouir. On éloigna subitement

tous les officiers du camp de Paris, dont la conduite avait pu prêter

au plus léger doute; on les remplaça par les jacobins les plus

décidés. On affecta tour à tour plus de peur et plus d'audace qu'on

n'en avait réellement, tantôt pour en imposer à l'ennemi, tantôt pour

justifier les dispositions les plus violentes. Les mêmes hommes, ou

plutôt les mêmes tigres, qui naguère avaient fait trembler la

Convention, et qu'on avait retenus jusqu'alors dans les fers, furent

rappelés autour d'elle. On leur rendit leurs armes, et ils ne les

reprirent que pour la défendre.

Cette dernière mesure était faite sans doute pour porter au plus haut

degré l'indignation de tout ce qui restait d'honnêtes gens à Paris.

Mais on ne la prit que lorsqu'on eut rassemblé tous ses moyens, toutes

ses forces; on ne la prit pour ainsi dire que pour engager l'affaire,

lorsqu'on dut se croire assuré de la victoire.

Je voyais si peu de plan dans la conduite des sectionnaires, tant de

faiblesse et d'incertitude dans leurs vues, tant d'impuissance réelle

dans leurs moyens, que je finis par me persuader que tout cet orage

politique se dissiperait sans éclat. Je ne pense pas même encore

aujourd'hui qu'il eût éclaté, sans le malheureux décret par lequel on

rendit les armes aux patriotes de 1789, c'est-à-dire aux terroristes;

le jour qu'il fut publié, je me trouvai dans plusieurs lieux publics:

je vis partout l'expression du plus violent désespoir, de la fureur et

de la rage.

Ce fut sans doute sur l'énergie de ce sentiment que comptèrent les

meneurs des sections insurgentes, lorsqu'ils osèrent risquer le combat

avec des forces si prodigieusement inégales. La Convention était

entourée de canons; c'était un camp retranché de toutes parts; outre

sa garde ordinaire, elle avait fait entrer dans Paris un corps

nombreux de troupes aguerries et bien disciplinées; elle avait encore

autour d'elle ces hommes-tigres, dont la férocité l'avait épouvantée

et servie tant de fois, mais qui, dans ce moment, semblaient avoir

plus que jamais leur propre querelle à venger, de nouvelles haines à

satisfaire. C'étaient des monstres d'autant plus irrités, que leur

rage avait été longtemps contenue; ils portaient encore l'empreinte de

leurs derniers fers.

Les sections n'avaient pour elles que leur nombre, la confiance

qu'elles pouvaient avoir dans la justice de leur cause, leur

indignation et leur dévouement; leurs nombreuses colonnes n'étaient

point précédées d'artillerie. Beaucoup de ces soldats-citoyens

n'avaient point de fusils; ceux dont les gibernes étaient le mieux

garnies, n'avaient guère que cinq à six coups à tirer. Ils ne

pouvaient donc compter que sur deux chances assez peu sûres, dans la

circonstance présente: l'une, d'en imposer d'abord par leur nombre,

par leur contenance, par la combinaison de leurs marches; l'autre,

d'obtenir que les troupes, se voyant enveloppées de toutes parts,

resteraient dans l'inaction; et sur ce dernier point peut-être

avait-on quelque motif en effet de se flatter. Quoi qu'il en soit,

les sectionnaires avaient si peu de moyens d'attaquer la Convention

avec quelque apparence de succès, que je ne puis douter qu'au moins la

très grande majorité d'entre eux, en se rendant à leur quartier, en

s'avançant vers les Tuileries, ne pensaient point aller au combat, et

comptaient bien qu'il ne s'agissait que d'appuyer par leur présence

une pétition contre le terrible décret, dont toute la bourgeoisie de

Paris avait été souverainement révoltée.

Le combat s'engagea presque en même temps dans différents endroits,

près de l'escalier de l'église Saint-Roch, à la place Louis XV, sur le

Pont-Royal et sur le Pont-Neuf. On a beaucoup disputé sur le parti qui

avait été l'agresseur, du moins au moment de l'action, peut-être même

de bonne foi. Ce ne sont probablement ni de purs sectionnaires, ni de

purs conventionnels qui tirèrent les premiers coups; ce furent plutôt,

je veux le croire, ou des chouans ou des jacobins. Il n'y a jamais eu,

il n'y aura jamais, en France, d'autres partis, j'entends partis

combattants de fait, que ces deux-là; les autres ne sont que les juges

et les témoins de la lutte; et ce sont pourtant, selon toute

apparence, ces autres-là qui finiront par hériter de la dépouille des

vaincus et de celle des vainqueurs.

Ce fut sur le Pont-Neuf et près de Saint-Roch que la victoire parut

balancer quelques instants, malgré l'extrême infériorité des moyens de

l'armée sectionnaire. Des personnes, à portée d'être bien instruites,

m'ont assuré qu'à l'exception des canonniers et des grenadiers de la

Convention, le reste de la troupe n'avait agi qu'assez mollement, soit

qu'en partie elle eût été séduite, soit qu'elle répugnât très

naturellement à déployer toutes ses forces contre des hommes presque

désarmés, à faire couler le sang des citoyens dont elle avait

jusqu'alors défendu les foyers avec tant de courage et de gloire.

Le peu d'instants que put durer une lutte aussi malheureuse, aussi

digne de pitié, tant qu'on ne se battit qu'à coups de fusil et à coups

de sabre, ce fut de part et d'autre, mais surtout de la part des

sectionnaires, avec beaucoup d'acharnement et de fureur. Dans le

premier quart d'heure, les représentants du peuple ne virent point

sans quelque effroi le grand nombre de blessés qu'on vint déposer dans

les salles qui précèdent celle de la Convention. Un homme, présent à

ces scènes d'horreur, ne put remarquer sans admiration l'auguste

silence qui régnait autour de ce douloureux spectacle de tant de

malheureux mortellement blessés, et dont plusieurs devaient éprouver

de cruelles souffrances, quelque soin que l'on prît pour les soulager.

Il n'en est pas un qui laissât échapper la moindre plainte, le moindre

gémissement.

Dès qu'on eut repoussé par plusieurs décharges à mitraille les

colonnes sectionnaires qui voulurent tenter de pénétrer par le

Pont-Neuf et par le Pont-Royal, la victoire ne resta plus un moment

indécise. Et quoique depuis cinq heures et demie jusqu'à près de onze

heures du soir, on ne cessât de tirer le canon, d'abord sur le quai

Voltaire, et depuis le jardin de l'Infante[94], ensuite sur le

Carrousel, dans la rue Saint-Honoré, sur la place Vendôme et sur le

boulevard, toute cette canonnade ne servit plus bientôt qu'à prolonger

l'épouvante; passé les premières décharges, elle fut peu meurtrière.

La moitié des habitants de Paris croit peut-être encore aujourd'hui,

qu'il périt dans cette fatale journée huit à dix mille hommes. Des

observateurs fort exacts, qui, la nuit même, parcoururent avec la plus

grande attention les différents champs de bataille, ne portent pas le

nombre des morts au delà de sept à huit cents. Beaucoup de cadavres

furent dépouillés sur-le-champ et jetés dans la rivière. Je rencontrai

moi-même, le lendemain, deux petits garçons, dont l'un se plaignait à

son camarade de n'avoir pu, dans toute cette bagarre, attraper qu'un

sabre, un habit et deux ou trois chapeaux, quoiqu'il eût toujours

accouru bien vite au moment qu'il en voyait tomber.... Mais, hélas! il

n'était pas seul à la poursuite de ces malheureuses dépouilles.

[94] Le jardin de l'infante est entre le Louvre et le quai, en

face du pont des Arts. Son nom rappelle l'Infante, fille du roi

d'Espagne, fiancée à Louis XV. Elle fut renvoyée dans son pays

(1725) après trois années de séjour en France; elle se maria en

1729 à un prince de la maison de Bragance, et devint reine de

Portugal en 1750; elle est la sextaïeule du roi Manuel.

Les sectionnaires n'avaient point d'artillerie, peu d'armes, encore

moins de munitions; et, cependant, en voyant l'énergie et le succès de

leurs premiers efforts, il est permis de douter s'ils n'eussent pas

réussi par leur seule constance, avec un plan mieux concerté, quelques

chefs plus habiles ou plus décidés, un Westermann à la tête de leurs

colonnes, ou des Mandat, des Launay, des Besenval[95], au lieu d'un

Barras, d'un Bonaparte, à la tête de l'armée conventionnelle. Et

voilà de quel hasard dépendit souvent la destinée d'une bataille,

d'une conspiration, le salut ou le bouleversement d'un empire.

[95] Quoique M. de Besenval ait failli d'être une des premières

victimes de la Révolution, le service qu'elle lui doit n'en fut

pas moins important. Il est impossible de connaître la situation

de Paris à l'époque du 14 juillet 1789, et de douter sérieusement

de tous les moyens qu'on avait encore ce jour-là même, de

s'assurer de cette ville à force armée et sans beaucoup

d'effusion de sang; mais il n'y avait plus un moment à perdre. M.

de Besenval se vit entre deux partis, et suivant ses vieilles

habitudes, il crut peut-être, en bon courtisan, devoir ménager

l'un et l'autre, éviter du moins de se prononcer de manière à

n'en pouvoir revenir. On ne peut sauver sa conduite militaire que

par la versatilité de ses principes politiques, ou par l'ineptie

et la pusillanimité des ordres qu'il avait reçus. On prétend

qu'il doit avoir dit plus d'une fois à ses amis: _Je voyais bien

ce qu'ordonnait la circonstance et l'honneur de mon poste; mais

je savais aussi que si, pour maintenir une résolution vigoureuse,

il avait fallu faire quelque sacrifice, éprouver le plus léger

revers, je n'aurais été ni soutenu ni même avoué_. (_Note de

Meister._)

Ce qui paraît avoir manqué le plus essentiellement au parti

sectionnaire, ce fut un foyer de réunion, un conseil, un chef qui lui

servît de guide. Ce qu'on appelait le comité central de la section Le

Pelletier n'en avait que l'apparence, l'inconvénient et les torts.

Dire que, de tous les mouvements de la Révolution, celui-ci fut le

seul qui n'eut rien de populaire, c'est abuser étrangement des mots.

Il n'y en eut aucun peut-être, auquel ce qui doit s'appeler le peuple,

le grand nombre des hommes vraiment intéressés à la chose publique,

eût pris autant de part. Car, qu'est-ce donc que le vœu du peuple, si

ce n'est celui de la majorité décidée, de la presque unanimité de

toutes les sections du département qui le premier voulut la Révolution

et la fit, pour ainsi dire, à lui seul? Mais il est vrai que, toute

populaire qu'était cette insurrection, ses moyens ne le furent point

assez; elle n'avait point les deux conditions les plus essentielles au

succès de toute entreprise de ce genre, elle n'avait point de chef

assez téméraire pour la conduire, elle n'avait point de populace assez

aveugle pour la devancer ou pour la soutenir. C'était une hydre, une

hydre très puissante, mais sans queue et sans tête.

En considérant le peu de sagesse, le peu d'accord, le peu de prudence

du parti des sectionnaires, on ne peut s'empêcher de craindre que si

quelque hasard heureux ou malheureux l'eût fait triompher, il n'en fût

résulté de nouveaux malheurs, une nouvelle anarchie. Sans être ni de

l'une ni de l'autre faction, il n'eût vaincu peut-être que pour

retomber sous la puissance des chouans ou des terroristes. Les

services que ces derniers venaient de rendre, l'énergie que leurs

plus zélés partisans avaient déployée dans le sein même de la

Convention, au milieu du plus grand danger, leur donnèrent pour le

moment une sorte d'ascendant qui pouvait sans doute devenir également

redoutable. Les hommes sages et modérés parurent suspects et furent

menacés de nouvelles proscriptions. Il y eut de violents efforts

pour rétablir le gouvernement révolutionnaire, pour éloigner

l'établissement de la Constitution; mais ce nouvel orage fut conjuré

par le caractère énergique, par l'éloquence ferme et vigoureuse de

quelques hommes de bien, tels que Daunou[96], Thibaudeau, Doulcet[97].

Il fut décidé que l'on allait organiser sans délai la nouvelle

Constitution; et les vainqueurs sentirent la nécessité d'user de leur

victoire avec toute la modération et toute la clémence possible.

[96] C'est à lui, dit-on, que l'on doit en grande partie les

dispositions les plus sages de la nouvelle Constitution. (_Note

de Meister._)

[97] Thibaudeau, membre de la Convention, membre du Sénat du

second Empire, mort en 1854, à quatre-vingt-huit ans.

Doulcet de Pontécoulant, membre de la Convention, préfet au temps

du Consulat, comte de l'Empire, pair de France sous la

Restauration et sous Louis-Philippe, mort en 1853, à

quatre-vingt-huit ans.

Il est bien digne de remarque, sans doute, que durant toute cette

crise, les barrières de Paris ne furent point fermées, qu'aucun des

véritables meneurs de l'insurrection sectionnaire ne fut mis en

jugement, que l'on ne s'attacha qu'à poursuivre de vains fantômes ou

de ridicules mannequins, les hommes qui s'étaient vus comme forcés par

leur position à prendre un premier rôle dans cette misérable farce

politique, tels que les présidents et les secrétaires de sections. La

plupart furent condamnés à mort, mais par contumace; on les laissa

tous échapper, et pendant quelques jours, on ne rencontrait sur les

grandes routes aux environs de Paris que de ces jugés à mort qui ne

s'en portaient que mieux. Il semblait qu'en général, depuis cette

époque, on crût pouvoir substituer habilement au règne de la Terreur,

celui de la seule peur du retour de cet horrible règne.

Qu'est-ce donc que l'espèce humaine, et surtout celle qui habite les

grandes villes? Le lendemain de la malheureuse journée, la grande

masse du peuple de Paris parut en effet triste, abattue, sombre,

humiliée; mais on n'en voyait pas moins dans toutes les rues où la

veille on s'était massacré, une foule d'oisifs et de curieux de tout

âge, de toute condition, hommes, femmes, vieillards, enfants, se

promener froidement et s'amuser à considérer, avec une sorte

d'empressement, avide et calme tout à la fois, les traces du sang

versé ou les dégâts causés par le canon qui, peu d'heures auparavant,

avait rempli ces mêmes lieux de mort et d'épouvante. Voltaire avait

donc raison de dire:

Dieu prit pitié du genre humain:

Il le créa frivole et vain,

Pour le rendre moins misérable[98].

[98] Ode sur le 200e anniversaire de la Saint-Barthélemy.

LETTRE X

Le peuple moderne qui parut toujours avoir le plus de rapport avec les

Athéniens, ce fut le peuple de Paris, même sous le joug monarchique.

Combien ne doit-il pas leur ressembler encore davantage, depuis qu'il

a pu se baigner à loisir dans les flots orageux de la démocratie, la

plus démocratie[99] qu'on eût encore vue dans le monde! Il ne faut

donc guère s'étonner que, depuis six ou sept ans qu'il croit être

rentré dans tous ses droits, il ait usé déjà trois ou quatre

constitutions[100]. Nos aimables Athéniens ne donnèrent-ils pas

l'exemple de la même inconstance jusqu'à l'époque fatale où les

successeurs d'Alexandre, et quelque temps après, les généraux de Rome

les eussent entièrement subjugués?

[99] Si l'on avait chicané Meister sur ce qu'il y a d'incorrect

dans cette expression, il aurait pu citer Leibnitz qui, dans une

de ses lettres à Bossuet (janvier 1692), qualifie Louis XIV: «le

plus grand, ou pour parler avec M. Pellisson, _le plus roi_ entre

les rois.»

[100] Ces trois ou quatre constitutions sont: celle de 1791,

œuvre de l'Assemblée constituante; elle sombra au 10 août;--la

Constitution du 24 juin 1793, qui resta sur le papier, comme

Meister le dit plus loin;--l'état de fait qui s'établit à sa

place: l'omnipotence des partis qui furent successivement

dominants à la Convention;--enfin la Constitution du 5 fructidor

an III.

Ne dirait-on pas encore que les Français ont hérité de la faveur

distinguée qui fut accordée aux Athéniens par leurs patrons Neptune

et Minerve? L'un et l'autre prétendaient également à la gloire de

protéger ce peuple. Minerve l'ayant emporté, Neptune lui dit en

colère: «Les Athéniens prendront souvent des résolutions

extravagantes.--Cela se pourra, répondit Minerve, mais je ferai en

sorte qu'elles tourneront à son avantage[101].»

[101] En écrivant: _à son avantage_, Meister avait dans l'esprit:

_à l'avantage d'Athènes_, ou bien: _à l'avantage du peuple

athénien_.

Un éditeur plus courageux que nous aurait effacé cette négligence,

et aurait imprimé: _à leur avantage_.

Il me semble, Monsieur, que je vous avais prédit assez juste le sort

de la Constitution de 1791, avant comme après le fameux travail du

comité reviseur. Sans être plus grand politique que je ne l'étais

alors, je compris encore à merveille que la Constitution de 1793,

l'œuvre d'un des plus grands philosophes de nos jours, était faite

pour rester.... sur le papier. J'eus beaucoup plus de respect, je

l'avoue, pour celle qui lui fut si promptement substituée. Je ne pense

pas que le despotisme ait jamais enfanté, ni dans les enfers, ni sur

la terre, un plus sublime, un plus terrible monstre que le

gouvernement révolutionnaire. Et, si son infernale énergie ne se fût

pas dévorée elle-même, de quels obstacles n'eût-elle pas triomphé,

quel eût été le terme de ses efforts et de ses succès? Toute l'horreur

qu'inspire cette abominable tyrannie ne saurait défendre notre pensée

d'une sorte d'admiration pour les étonnants ressorts d'un si

prodigieux pouvoir. Et quelles que soient à l'avenir les destinées de

la France, il est impossible d'oublier ce qu'elle dut en 1793, ce

qu'elle doit encore en ce moment, à cette concentration inouïe de

toutes ses forces et de toutes ses ressources.

J'ai plus d'une raison, et plus d'un motif, pour ne pas présager le

sort de la Constitution actuelle avec la même confiance, avec

laquelle j'osai vous annoncer le sort de celles qui l'ont précédée. Je

vous ai déjà fait ma confession secrète dans ma première lettre, je

vois la Constitution de 1795 à une grande distance de toutes les

autres; et, si jamais un pareil gouvernement peut subsister longtemps

en France, ce sera du moins plutôt par les moyens adoptés dans ce

nouveau régime que par ceux dont on avait essayé jusqu'ici; les vrais

principes du gouvernement représentatif y sont moins méconnus; on y

voit plus d'une mesure propre à les défendre de l'influence

démocratique, qui n'est jamais en dernier résultat qu'un esprit de

trouble et de faction. La manière dont la puissance législative se

trouve divisée semble aussi devoir la préserver de la violence et de

l'impétuosité de ses propres mouvements. On a moins oublié combien il

importait à la conservation même de la liberté que le pouvoir exécutif

fût un pouvoir réel. Les ressorts du système administratif sont moins

multipliés, leur jeu par conséquent plus facile et plus simple. La

sphère de tous les pouvoirs est mieux déterminée, et le soin de les

diviser n'a pas fait négliger le lien qui devait les unir pour

atteindre tous de concert au même but. Enfin l'on a profité des fautes

de 1789 et de 1791. On a songé du moins quelquefois à prévenir les

crimes et les malheurs de 1792 et de 1793.

Vous croyez bien cependant, Monsieur, qu'avec ma manière de voir, je

suis loin de trouver dans la nouvelle Constitution tous les principes

de repos et de stabilité, sans lesquels la liberté la plus parfaite

n'est plus à mes yeux que le terrible jouet de quelques passions

politiques: le plus admirable à la vérité, mais aussi le plus perfide

et le plus funeste.

Je doute que l'exercice des droits de citoyen soit circonscrit comme

il devrait l'être, vu l'étendue et la richesse naturelle de la

population. On sert également le pauvre et le riche, en ne confiant

les intérêts de la chose publique qu'à des hommes dont la fortune

assure entièrement l'indépendance. Cette indépendance est-elle bien

assurée par la possession ou l'usufruit d'un revenu égal à la valeur

de deux cents journées de travail[102]? Pour balancer le crédit de la

classe propriétaire, peut-être suffisait-il de dispenser de toute

autre condition, pour être éligible, quiconque aurait donné des

preuves distinguées de lumière et de vertu, par ses actions, par ses

écrits, par le témoignage, authentiquement appuyé de faits et de

preuves, des chefs de l'Institut national.

[102] D'après la Constitution de l'an III, l'élection des

Conseils se faisait à deux degrés. Pour avoir droit de vote dans

les assemblées primaires, il suffisait de payer une contribution

directe, foncière ou personnelle. Mais pour être nommé électeur

du second degré, il fallait être propriétaire, ou usufruitier,

locataire, fermier, métayer, d'un bien évalué à un revenu égal à

la valeur locale de 100, 150 ou 200 journées de travail, selon

les localités.

Tant qu'on n'écartera point des assemblées primaires les hommes sans

autre droit, sans autre titre que leur audace, leur cupidité, leur

dévouement aveugle aux passions de quelques ambitieux, les hommes

sages n'oseront y paraître, ou ne cesseront de s'y voir opprimés; ce

ne sera point l'opinion publique qu'on y verra dominer; ce sera

toujours l'opinion d'une minorité factieuse.

Les charges de l'administration municipale et départementale étant

gratuites, exiger que pour pouvoir entrer dans le Corps législatif, on

eût rempli les fonctions de quelqu'une de ces charges, était, ce me

semble, dans le projet du comité des Onze, une excellente vue; mais on

ne l'a pas adoptée; elle éloignait tout naturellement de la

législature les hommes qui ne pouvaient être attachés au maintien de

l'ordre par le plus sensible de tous les intérêts, celui de leur

sécurité, de leur propriété personnelle. Cette mesure, dans les

circonstances présentes, aurait offert moins d'inconvénients, et

peut-être eût-elle produit le même effet que celle de supprimer

absolument les indemnités accordées aux membres du Corps législatif,

quelque modérée que soit la valeur de trois mille myriagrammes de

froment[103]; 613 quintaux, 32 livres; c'est-à-dire environ trois

cents louis; le quintal de froment évalué, année commune, à 12 fr.

[103] C'est à cela que l'article 68 de la Constitution de l'an

III fixait l'indemnité annuelle allouée aux membres du Corps

législatif.

Le renouvellement du Corps législatif par tiers est bien préférable

sans doute au renouvellement en totalité; mais le retour annuel de la

fermentation inséparable d'une crise aussi violente que celle des

élections, ne doit-il pas paraître trop fréquent, et ne risque-t-il

pas d'avoir lieu dans des circonstances qui le rendent plus

susceptible encore de trouble et de danger? Est-il bien solide, l'état

d'une grande machine qu'on est obligé de remonter si souvent, et dont

l'altération a des époques fixes, que l'intrigue et la malveillance ne

seront toujours que trop empressées à mettre à profit pour faciliter

l'exécution de leurs vœux et de leurs projets? Que de principes

d'instabilité, surtout chez un peuple aussi vif, aussi singulièrement

électrique, aussi léger que le peuple français!

Je dois vous l'avouer encore, je n'ai jamais pu comprendre le moyen

d'enrayer à propos la puissance et le mouvement d'une grande

assemblée, sans qu'il existe hors d'elle un pouvoir quelconque,

autorisé par la loi même à l'ajourner, à la proroger, à la dissoudre.

Quand il ne s'agirait que de préserver cette assemblée du plus simple

de tous les abus, de la plus naturelle de toutes les manies dont on

puisse la soupçonner, la terrible manie de rapporter et de décréter

sans cesse, comment y parvenir autrement?

Une des plus grandes et des plus simples idées que j'aie trouvées dans

les écrits de l'immortel Sieyès[104] et qui paraît tendre au même

but, c'est d'ôter au Corps législatif l'initiative des lois, de lui

interdire ainsi toute délibération de son propre mouvement; c'est une

espèce de tribunal qu'il voudrait charger de cette initiative; mais

pourquoi compliquer encore davantage les ressorts de la législation?

Ne serait-ce pas au pouvoir exécutif à juger le mieux de la

défectuosité des lois existantes, à proposer ainsi lui-même les

suppléments ou les modifications dont elles semblent encore avoir

besoin? Dans une constitution toute républicaine, quel danger

pourrait-on voir à laisser cette prérogative entre les mains des

dépositaires du pouvoir exécutif? Ne seraient-ils pas intéressés à ne

proposer que des changements utiles au peuple; et tout autre ne

serait-il pas sûr d'être rejeté par la puissance et les lumières des

deux Conseils?

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 10 / 18 段