On a donné, depuis cinq à six ans, une foule de nouveautés relatives

aux circonstances, et, comme on dit, à l'ordre du jour; mais, toute

opinion politique à part, je n'en connais aucune qui mérite d'être

distinguée, et que l'on puisse désirer de voir rester au théâtre.

_Pausanias_[84] est, pour ainsi dire, la seule qui, pour le moment,

ait produit une assez grande sensation; cependant, l'ouvrage en

lui-même est trop médiocre pour se soutenir; les rapports mêmes

qui l'ont fait réussir, rappellent le souvenir d'une époque trop

affreuse, trop invraisemblable, quoique malheureusement trop

vraie, pour imaginer qu'on en supporte la représentation dans un

temps calme. On croit pouvoir prédire la même destinée au _Tribunal

révolutionnaire_[85], à la _Caverne_[86], à beaucoup d'autres drames

de cette espèce, dont je n'ai pas même retenu le nom. Il est bien

clair que toutes ces petites pièces, faites du jour au lendemain, sur

les héros ou sur les victimes de la veille, ne doivent pas espérer un

meilleur sort. C'est peut-être leur faire trop d'honneur encore que de

les reléguer dans la classe des pièces que les anciens désignaient

sous le nom de mimes ou d'atellanes. De tant de productions

révolutionnaires, celle qui vivra, je pense, le plus longtemps, c'est

le fameux hymne des Marseillais, surtout tel qu'on l'avait arrangé

pour le théâtre de l'Opéra; je connais peu de morceaux de musique

d'une simplicité plus expressive, d'un effet plus terrible et plus

touchant. Comment, d'ailleurs, ne pas chérir toujours en France la

mémoire des succès auxquels l'enthousiasme, excité par cette mélodie

guerrière, eut tant de part[87]?

[84] Tragédie de C.-J. Trouvé, représentée sur le théâtre Feydeau

par les acteurs du Théâtre-Français, le 28 mars 1795.

[85] _Le Tribunal révolutionnaire ou l'an II_, drame historique

en cinq actes et en prose, par Ducancel. Reçue au théâtre Feydeau

en 1796, et retirée à la veille de la représentation dans la

crainte de troubles, cette pièce n'a été imprimée que longtemps

après, dans les _Esquisses dramatiques du gouvernement

révolutionnaire de France, aux années 1793, 1794 et 1795_. Paris,

1830, in-8. Cf. Tourneux, _Bibliographie de l'histoire de Paris_,

t. III, no 18, 104.

[86] On ne connaît sous ce titre qu'un opéra-comique, paroles de

Forgeot, musique de Méhul, représenté en 1795, et qui n'a pas été

imprimé.

[87] Voyez, dans Quintilien (_Institut._, I, 12), le prix

qu'attachaient les Grecs et les Romains aux effets d'une musique

guerrière. Après avoir parlé du grand usage qu'on faisait de la

musique dans les armées lacédémoniennes, il ajoute: «Les

trompettes et les cors qui sont dans nos légions, servent-ils à

autre chose? N'est-il pas permis de croire que c'est au talent de

faire usage des instruments de guerre, lequel nous possédons

supérieurement aux autres nations, qu'est due en partie la

réputation de la milice romaine?» (_Note de Meister._)

On a trop senti les malheurs de la Révolution, on en a trop éprouvé la

puissance, pour s'étonner encore de la voir surmonter les obstacles

même qu'on aurait crus les plus capables d'en arrêter le cours. Mais

il en est un, dont je suis plus frappé dans ce moment, et dont je ne

pense pas qu'on se soit fort occupé jusqu'ici, c'est la grande

difficulté d'établir solidement un nouveau régime politique et de

nouvelles mœurs, chez un peuple dont la langue et la littérature ont

été portées au plus haut degré de perfection qu'elles semblaient

pouvoir atteindre. Une langue ainsi perfectionnée, et les

chefs-d'œuvre qui l'ont embellie, portent nécessairement l'empreinte

de l'ancien régime et des anciennes mœurs. Une empreinte de cette

nature ne s'efface pas aussi facilement que celle d'antiques drapeaux

ou de vieilles armoiries. Comment engager, par exemple, la nation la

plus civilisée et la plus sensible, à renoncer aux illusions d'un

théâtre qui depuis plus d'un siècle fait ses délices, et celles de

l'Europe entière? Et comment laisser jouer les plus belles tragédies

de Corneille, de Racine et de Voltaire, sans risquer de blesser à tout

moment la sévérité des principes républicains, d'entretenir encore une

sorte de respect pour les formes imposantes de l'aristocratie et de la

royauté? Comment renoncer aux charmes d'une langue à laquelle la

finesse de ses tours, la justesse et la variété de ses nuances, ont

donné tant de grâce et de délicatesse, tant de noblesse et de

précision? Comment espérer que les caractères de cette langue se

conservent au milieu du nouvel ordre de choses? Sous le lourd compas

d'un gouvernement qui tend sans cesse à niveler toutes les inégalités

et toutes les distinctions de l'ordre social, que deviendront

l'élégance, la dignité du style de Racine et de Fénelon, tout le

comique de Molière et de Regnard, toute la grâce et tout l'esprit de

Voltaire? L'empire de nos anciens principes politiques et religieux

détruit, quel intérêt peuvent conserver encore nos romans et notre

théâtre, la sublime éloquence de Bossuet et de Massillon? Sans ces

principes ou sans ces préjugés, comment concevoir la tragédie et

l'épopée? En supposant que la doctrine qu'on veut établir soit la

morale et la philosophie la plus épurée, ne voyez-vous pas qu'elle

glace nos plaisirs les plus chers, qu'elle tue tout ce qui a fait

jusqu'à présent la gloire de nos arts, le plus doux intérêt de notre

existence?

Quand l'établissement du christianisme prit le caractère d'une

révolution politique, à quels moyens violents ne se crut-on pas obligé

de recourir pour faire oublier au peuple la pompe et la magnificence

des fêtes de l'ancien culte, les illusions dangereuses du génie

profane d'Homère, de Sophocle et d'Euripide! Si l'on eût laissé faire

Robespierre et son parti, n'eussent-ils pas imité volontiers l'exemple

de saint Grégoire[88]? Pour le rendre plus libre et plus heureux, ne

voulaient-ils pas commencer par ramener leur siècle aux mœurs

sauvages du vandalisme et de la barbarie?

[88] Meister fait allusion au dire de Voltaire, d'après lequel

«Grégoire, surnommé _le Grand_, brûla tous les auteurs latins

qu'il put trouver.» _Examen important de milord Bolingbroke_,

chap. XXXVI, en note.

Durant tout l'affreux règne des décemvirs, on avait défendu la

représentation des plus beaux chefs-d'œuvre du théâtre français, pour

y substituer des farces atroces, ou d'absurdes et de dégoûtantes

rapsodies. La déchéance du génie de Corneille et de Racine suivit de

près celle de la royauté. Lorsqu'ensuite des principes plus modérés

les eurent relevés de cette proscription, lorsqu'il fut permis de

revoir _Phèdre_ et _Britannicus_, on ne les donna d'abord qu'avec les

altérations les plus ridicules. On n'osait y prononcer le nom de roi,

comme si c'eût été quelque nom magique, dont on redoutait encore

l'influence funeste[89].

[89] La police des spectacles sera toujours en France un objet

embarrassant pour le gouvernement. Vous avez su l'étrange

sévérité du décret par lequel, non seulement l'on défendait d'y

chanter ce qu'on craignait de voir applaudir, mais on prescrivait

encore d'y chanter ce que le public paraissait las d'entendre. Le

parterre est encore aujourd'hui, comme il le fut sous l'ancien

régime, le seul soupirail par lequel s'échappe souvent la voix de

l'opinion, quand tous les autres lui sont fermés. Au théâtre de

la République, le plus démocrate de tous, j'ai frémi de voir

déchirer par quelques terroristes un homme au balcon, qui s'était

avisé d'applaudir d'une manière trop marquée ces deux vers de

_Britannicus_:

J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,

Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée...

Sans quelques femmes qui demandèrent grâce pour lui, je ne sais

quel eût été son sort. (_Note de Meister._)

Dernièrement, à la reprise de _Tarare_[90],--j'ignore si c'est

l'auteur lui-même, ou quelqu'un de ses amis,--n'a-t-on pas eu la

niaiserie de vouloir républicaniser encore davantage, et contre toute

convenance, un sujet dont l'idée principale est assurément fort loin

d'être favorable à la monarchie. Au dénouement, Tarare se garde bien

d'accepter la couronne de son maître et de son rival; il propose

généreusement au peuple d'Ormuz de se constituer en république. Un de

mes voisins, à la première représentation, était dans un tel chagrin

de cette étrange catastrophe, que je ne pus m'empêcher d'y prendre

quelque part. Mais j'eus beau l'assurer que cette république coûterait

beaucoup moins de sacrifices, causerait beaucoup moins d'embarras que

toute autre; je le quittai sans avoir pu réussir à calmer ses regrets

et son désespoir.

[90] La première représentation de cet opéra de Beaumarchais

avait eu lieu le 8 juin 1787.

Parmi les circonstances qui ne peuvent manquer de conserver encore

longtemps en France des germes d'aristocratie et de royalisme, après

la religion des autels, il faut donc compter la religion du théâtre. A

moins qu'on ne retombe dans la barbarie, vers laquelle tendait

évidemment la dictature de Robespierre, comment ne pas regretter

l'éclat d'une époque où le génie enfanta de si sublimes merveilles? On

ne peut les faire oublier qu'en les surpassant, ce qui ne paraît pas

facile; ou bien en laissant corrompre les habitudes et le goût de la

nation, ce qui n'arrive, hélas! que trop promptement, comme l'a prouvé

plus d'une fois l'histoire de l'esprit humain, quelque bornée encore

que soit l'étendue qu'elle embrasse.

Il faut dire ici le bien comme le mal. S'il s'élevait, en effet, un

génie égal à ceux de Corneille et de Racine, ne trouverait-il pas un

avantage réel dans la nécessité de choisir des sujets tout nouveaux,

dans la nécessité de les traiter d'une manière absolument nouvelle? Ne

trouvait-on pas le moule des pièces anciennes usé depuis longtemps?

L'impossibilité d'imiter avec succès ne devrait-elle pas inspirer au

vrai talent le désir, le besoin de découvrir des ressources inconnues

jusqu'ici, de les suivre et de les embrasser avec cette confiance,

avec cette audace heureuse, sans laquelle il n'est point d'énergie, il

n'est point d'enthousiasme? Qu'en pense le citoyen représentant

Chénier? Mais je lui déclare d'avance que j'attends une tout autre

réponse que son _Charles IX_, même son _Fénelon_ et son _Caïus

Gracchus_[91], quelque mérite que je reconnaisse dans ces deux

derniers ouvrages. Grâce aux connaissances et au talent de David, au

zèle et au goût de La Rive, la partie du costume et des décorations

était déjà fort perfectionnée, lorsque je quittai la France, en 1792;

j'ai trouvé qu'elle s'était encore perfectionnée depuis; le choix en

est peut-être encore plus simple, plus antique, plus vrai; cette

vérité pourrait bien cependant être poussée un peu trop loin dans

quelques occasions, comme dans le charmant ballet de Télémaque. Vous y

voyez les nymphes de la cour de Calypso vêtues avec tant d'art,

qu'elles ne paraîtraient en vérité guère plus nues, et le seraient

sûrement avec moins de volupté, quand elles le seraient bien

réellement.

[91] Les premières représentations de ces tragédies ont eu lieu

au Théâtre français: le 4 novembre 1789, _Charles IX_; le 9

février 1792, _Caïus Gracchus_; le 9 février 1793, _Fénelon ou

les religieuses de Cambrai_.

Les talents les plus distingués de la tragédie sont encore Talma et

Mlle Des Garcins; ceux de la comédie, Molé et Mlle Contat. Au grand

Opéra, j'ai vu, dans le rôle de Didon, une demoiselle La Cour, dont le

chant et le jeu m'ont paru remplis de grâce et d'expression; c'est une

acquisition nouvelle.

La salle entreprise par Mlle Montansier, ci-devant directrice du

théâtre de Versailles, et bâtie rue de Richelieu sur l'ancien

emplacement de l'hôtel de Louvois, par M. Louis, est, je crois, la

plus belle salle de spectacle qu'il y ait jamais eu en France, et

celle qui peut contenir commodément le plus grand nombre de

spectateurs; l'abord et les sorties en sont faciles, quoique la

principale entrée donne sur une des rues les plus fréquentées. C'est

dans cette salle que l'on vient d'établir aujourd'hui le grand Opéra;

le défaut le plus essentiel qu'on puisse y trouver, c'est que le

théâtre ne paraît pas avoir toute la profondeur qu'exigent

nécessairement, pour l'effet de certaines scènes, l'appareil et la

pompe de ce genre de spectacle.

Au théâtre du Vaudeville, j'ai vu représenter une petite pièce dans

laquelle on joue l'orgueil et la dureté des fermiers, leur luxe et

leur impertinence, avec tout l'intérêt et toute la gaieté dont un

pareil sujet pouvait être susceptible. Les ridicules de cette classe

ont déjà remplacé, comme vous voyez, celui des marquis et des

seigneurs d'autrefois.

LETTRE IX

Depuis le 9 thermidor, l'opinion publique, à laquelle il avait fallu

laisser reprendre au moins une partie de son empire, pour achever

d'abattre l'affreuse puissance de Robespierre et de son parti, cette

opinion publique, qui ne pourra jamais être détruite en France, que

par l'excès de la tyrannie ou par l'excès de la corruption, n'avait

pas cessé d'acquérir tous les jours plus de force et plus d'influence;

elle avait obtenu sans doute un plus grand ascendant encore dans la

mémorable journée du 4 prairial, où ce fut évidemment par elle et par

ses partisans naturels, les hommes modérés, que fut sauvée l'existence

de la représentation nationale, menacée alors de tous les poignards du

terrorisme et de toutes les vengeances de l'anarchie. On aurait tort

d'en conclure, je l'avoue, que cette opinion fût devenue très

favorable à la majorité de la Convention; mais on sentait généralement

le besoin de s'attacher à l'autorité dont elle était encore

dépositaire, et qu'elle semblait exercer depuis quelque temps avec

plus de justice et de mesure. On voyait arriver d'ailleurs la fin du

gouvernement révolutionnaire, et l'on avait lieu de concevoir de plus

heureuses espérances de la nouvelle Constitution.

Comment se dissimuler que l'esprit de parti, la malveillance et la

légèreté d'un grand nombre d'individus, l'intrigue de différentes

factions, peut-être même l'influence des puissances étrangères,

n'aient trouvé dans cette situation des choses, plus d'un moyen de

renouveler d'anciennes manœuvres et d'exciter de nouveaux troubles?

Quel est l'état de choses que l'activité de ces passions, de ces

intérêts divers ne cherche à mettre à profit? Ce qu'il y a de certain,

c'est que, la liberté de dire et d'écrire à peine rétablie, celle de

censurer et de calomnier tous les actes et tous les agents du

gouvernement actuel fut poussée au delà de toutes les bornes. Il

semble qu'on croyait ne pouvoir en trop faire, en trop dire, pour se

dédommager du cruel silence, du terrible repos dans lequel on avait

langui sous le règne de la terreur décemvirale.

Dans une grande partie des départements, et surtout dans la capitale,

la fermentation était beaucoup plus vive, le mécontentement contre les

abus de l'autorité beaucoup plus prononcé, qu'il n'avait paru l'être

avant le 14 juillet 1789 et le 10 août 1792. Enfin, l'on ne craint

point d'assurer que, sous beaucoup de rapports, le gouvernement de la

République avait à redouter en ce moment une crise, aussi dangereuse

au moins que celle où se trouva la monarchie à ces deux grandes

époques de sa ruine; lui-même apparemment dut le croire; car il prit

pour sa défense les mêmes mesures, mais il les prit avec beaucoup plus

de vigueur, et sut les employer surtout avec plus d'audace et plus

d'énergie. Comme Louis XVI, il fit rassembler autour de Paris un corps

de troupes considérable; mais loin de le renvoyer ensuite, comme

l'infortuné monarque, par respect pour de belles phrases, il le fit

approcher dès que les circonstances l'exigèrent; et, tant que dura le

danger, sa résidence fut entourée de tout l'appareil et de toutes les

forces d'un camp formidable.

Il y avait plus d'un an que non seulement on permettait à toutes les

victimes échappées au tyran de publier leurs infortunes et leurs

plaintes, mais qu'on les excitait même en quelque sorte à le faire.

Les horreurs et les crimes du plus inouï, du plus atroce de tous les

despotismes, venaient donc d'être dévoilés avec le plus grand éclat.

Et personne en France ne pouvait plus ignorer l'excès des injustices

que la majorité de la Convention avait commises, ou qu'elle avait

souffertes. Sans aucune prévention de système, sans aucune affection

personnelle, sans égard surtout à la situation singulière de la

République, comment devait-on s'attendre, vu la disposition générale

des esprits, que serait reçu le décret pour la réélection des deux

tiers d'une assemblée devenue l'objet de tant de reproches, de tant de

ressentiments et de haine? Un décret si contraire à tous les principes

établis par la Constitution même, ne devait-il pas révolter la France

entière?

Il faut donc être étrangement aveugle pour attribuer la première

impression excitée par cette mesure, quelque indispensable et quelque

politique qu'on puisse la croire, ou qu'elle soit en effet, à toute

autre cause qu'au sentiment le plus simple et le plus naturel. La plus

saine partie de la France, et surtout de Paris, ne pouvait voir, dans

la majorité de la Convention, que des complices ou de vils esclaves du

plus abominable des tyrans. Comment lui persuader que c'était dans ces

mains souillées du sang le plus pur, ou flétries par les chaînes les

plus avilissantes, qu'elle devait remettre encore une fois le dépôt de

son bonheur et de sa liberté? Il est vrai que la nation entière avait

partagé, pour ainsi dire, le crime et l'opprobre de ses représentants.

Mais c'était pourtant à ses représentants que ce peuple avait confié

toute l'étendue de ses pouvoirs; c'était donc à ses représentants

qu'était imposée essentiellement l'obligation sacrée de le défendre,

non seulement de toute tyrannie étrangère, mais encore de son propre

aveuglement, de ses propres fureurs.

Plus l'indignation publique avait éclaté contre le fameux décret du 5

et du 13 fructidor, plus la majorité de l'Assemblée dut sentir, sans

doute, de quel intérêt il était pour elle de le maintenir, et même à

tout prix. Elle prétendit que le salut, l'existence même de la

République en dépendait;--et je me garderai bien d'assurer qu'elle eut

tort; mais ce qu'elle eut évidemment toute raison de croire, c'est que

la sûreté personnelle de tous ses membres n'avait plus d'autre asile

ou d'autre sauvegarde.

Au moment de mon arrivée à Paris, les deux partis, celui des

conventionnels et celui des sectionnaires[92], étaient justement dans

l'agitation la plus violente. Il m'arrivait souvent de me trouver tour

à tour, dans la même journée, avec ce qu'on appelait les meneurs d'un

parti, et les chefs de l'autre. A les entendre parler, on ne pouvait

douter, je l'avoue, que les sectionnaires n'eussent raison; mais à les

voir agir, je pariai bientôt qu'ils finiraient infailliblement par

avoir tort.

[92] On appelait sectionnaires ceux qui partageaient le vœu des

sections de Paris. A l'exception d'une seule, toutes avaient

rejeté le décret, presque à l'unanimité. (_Note de Meister._)

Les sectionnaires, à l'exemple des Feuillants, et sans avoir profité

de leur triste expérience, s'assuraient presque uniquement en la force

de l'opinion publique, qu'ils croyaient et qu'ils devaient croire bien

décidée en leur faveur; mais cette opinion publique, quelque puissante

qu'elle paraisse sous certains rapports, n'est pourtant qu'une force

vague et métaphysique. Elle ne marche et n'agit point seule; pour

qu'elle ait une influence réelle, il faut qu'elle soit activée, pour

me servir d'un mot du nouveau dictionnaire, il faut qu'elle soit

activée par des chefs qui la guident, et la guident vers un but

déterminé; son pouvoir est plutôt un moyen de force qu'une force même.

Il n'y a point d'opinion puissante, sans chefs habiles. Il n'y en a

pas non plus, sans partisans aveugles. Dans les temps de révolution,

si c'est l'opinion qui quelquefois élève tout à coup des chefs dignes

de la servir, ce sont plus souvent encore ces chefs qui la font régner

à leur tour, la dirigent et la soutiennent.

Les sectionnaires savaient fort bien ce qu'ils ne voulaient pas. Ils

ne voulaient plus voir ni dans le Corps législatif, ni dans le

gouvernement, des hommes qui n'avaient que trop mérité leur haine et

leur mépris; mais ils ne voulaient fortement ni la République, ni la

Monarchie. Ceux qui paraissaient le plus d'accord avec eux-mêmes,

sentaient l'extrême folie et l'extrême danger de revenir

précipitamment à cet ancien ordre de choses dont ils reconnaissaient

tous les abus, et dont la destruction avait coûté tant de sang et de

malheur; ils pensaient de bonne foi qu'il convenait d'essayer, au

moins, de la République sous la nouvelle Constitution; mais ils

auraient voulu voir cette Constitution entre les mains d'hommes

éclairés et probes, capables de l'apprécier, de la modifier,--et

peut-être encore d'y renoncer, s'il était bien prouvé qu'elle ne

pourrait se soutenir qu'à force d'injustice et de violence. Il y

avait, comme on voit, dans une pareille disposition, beaucoup de

sagesse et d'honnêteté, mais fort peu de décision et d'énergie.

Les conventionnels ne voulaient au contraire qu'une chose, mais la

voulaient de toute leur puissance: leur sûreté, ce qu'ils appelaient

le salut de la République[93], le maintien du gouvernement auquel ils

avaient attaché tous leurs intérêts, toutes leurs craintes, tous leurs

vœux, toute leur existence. Ils sentaient fortement que la

représentation nationale était leur seul asile, qu'il fallait rester

sous cette sauvegarde, ou périr. Une pareille alternative ne rend pas

toujours fort scrupuleux sur les moyens de réussir; mais elle donne

nécessairement une grande force de résolution; et le plus souvent il

n'en faut pas davantage pour décider le succès le plus hasardeux.

[93] Je ne crois pas qu'il y ait vingt membres de la Convention

qui soient rentrés paisiblement dans leur pays; ceux qui n'ont pu

se faire réélire ont tâché d'être placés d'une autre manière, ou

dans la capitale, ou dans l'étranger; ils ont intrigué pour être

employés dans le ministère, dans les bureaux, comme huissiers,

comme messagers d'État; faute d'un poste plus honorable,

plusieurs auraient préféré de n'être que balayeurs de la salle

plutôt que de retourner dans leur département. On a remarqué que

d'ardents républicains n'avaient pu parvenir à se faire réélire

que dans les assemblées primaires les plus voisines des chouans.

Les hommes distingués par leurs sentiments de modération et de

probité ont été réélus en même temps dans quinze, vingt

assemblées différentes; et c'est toujours à la nomination du

département dans lequel ils étaient domiciliés, qu'ils ont donné,

comme de raison, la préférence. (_Note de Meister._)

Il est parlé dans cette note de messagers d'État. Le Directoire en

avait quatre, chargés de porter aux deux Corps législatifs les

lettres et les mémoires du Directoire; ils avaient entrée dans le

lieu des séances des Conseils; ils marchaient précédés de deux

huissiers (_Constitution de l'an III, art. 170_).

Les sectionnaires de Paris essayèrent bien quelques légères intrigues

pour appeler à leur secours les départements voisins, pour séduire les

troupes dont on les avait environnés, pour entraîner dans leur parti

quelques membres distingués du Corps législatif, mais toutes ces

tentatives ne furent faites qu'avec beaucoup d'incertitude et de

timidité. L'on craignait toujours de s'écarter de la ligne

constitutionnelle; on redoutait les hommes ardents et factieux; on

repoussait également les chouans et les terroristes; on n'avait pas

même eu le courage d'engager dans ses intérêts les patriotes des

faubourgs; on voulait la guerre, mais on ne faisait aucun plan, aucune

disposition suivie pour l'attaque; et sans les mesures prises très

habilement par la Convention pour sortir de cet état d'inquiétude, on

peut douter encore si l'explosion de tant d'inimitiés secrètes aurait

jamais eu lieu.

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 9 / 18 段