Ce n'est qu'avec des dépenses énormes que tous ces prodiges ont pu

s'exécuter. Sans la terrible féerie des assignats, il n'eût jamais été

possible de rassembler tous les trésors que la guerre a consumés; il

l'eût été peut-être moins encore de donner à cette richesse, réelle ou

factice, toute la rapidité de circulation dont on avait besoin. Je ne

vous ai point dissimulé l'excès des maux que cause aujourd'hui, dans

l'intérieur, l'abus funeste d'une si merveilleuse ressource. Mais il

n'est pas moins certain qu'aucun emprunt, qu'aucun impôt, qu'aucune

autre spéculation financière n'eût fourni, dans les circonstances

données, des moyens d'une étendue aussi vaste, d'une puissance aussi

active. Les assignats ont servi la force du gouvernement, comme

l'aurait pu servir la puissance momentanée, non seulement de toutes

les richesses mobilières du pays, de tous ses produits, mais encore de

la majeure partie de ses propriétés foncières, et même de son crédit

sur l'étranger; car, longtemps du moins, cette monnaie de papier

n'eut-elle pas, directement ou indirectement, une valeur très réelle à

Londres, à Gênes, à Bâle, à Hambourg, comme dans les marchés mêmes de

la République? Ainsi l'on peut dire que ce fut un impôt levé, non

seulement sur le crédit de la France, mais encore en quelque sorte sur

celui de l'Europe entière, et des nations ennemies aussi bien que des

autres.

Je conviendrai sans doute qu'il en est de cette opération

merveilleuse, comme de toutes les opérations excessivement hardies, et

dont le succès est beaucoup plus fondé sur de brillantes illusions

que sur des réalités; l'avantage n'en saurait être durable, et les

suites en sont souvent cruelles. Cependant, à l'heure qu'il est, avec

cette incroyable puissance de chiffres et de chiffons, la France est

parvenue à se défendre contre tous ses ennemis; loin d'avoir vu

resserrer les limites de son empire, elle risque de les étendre au

delà de tous les vœux qu'osa jamais former l'ambition de Louis XIV;

elle possède encore assez de forces pour se flatter d'obliger son

orgueilleuse rivale à lui restituer tôt ou tard toutes les possessions

que les vaisseaux de celle-ci lui ravirent dans un autre hémisphère;

ses finances sont ruinées, il est vrai, sa population affaiblie, son

commerce presque anéanti; mais il lui reste toujours le sol le plus

fertile et le climat le plus heureux de l'Europe; il lui reste

l'audace, l'activité de son caractère, l'extrême flexibilité de son

industrie; il lui reste de nombreuses armées, dénuées, si vous voulez,

d'objets de première nécessité, mais accoutumées à souffrir, à

vaincre; accablées de fatigues, mais enivrées de gloire et de succès.

Toutes les inventions ingénieuses de notre siècle, il semble qu'on ne

les ait imaginées que pour favoriser les projets de sa puissance. Elle

s'est emparée des découvertes faites en chimie, en mécanique, dans

différents arts, pour perfectionner le service de l'artillerie,

l'extraction du salpêtre, la composition des poudres. Les aérostats,

qui jusqu'alors n'avaient été regardés que comme une merveille

inutile, ont assuré, dit-on, les succès de plus d'une entreprise

militaire; ainsi l'on soutient que la brillante journée de Fleurus

doit à l'heureux usage de cette machine une partie de son éclat. Le

télégraphe placé sur le pavillon du cardinal Mazarin, au vieux Louvre,

paraît résoudre du moins quelques-unes des objections que l'on a

faites contre la possibilité de donner à l'action du gouvernement

représentatif une influence assez sûre, assez rapide, dans un pays

aussi vaste que la France.

Je ne vous parlerai point de tous les plans proposés aujourd'hui pour

relever le crédit des assignats; je n'y crois guère; _mole ruit

sua_[76]: il s'écroule sous sa propre masse; mais je ne me laisse

éblouir ni par les exagérations de Thomas Payne, ni par celles de M.

d'Ivernois[77]. Jusqu'à la fin de la guerre, il semble presque

impossible de s'occuper des finances autrement qu'on ne fait;

c'est-à-dire, en cherchant des ressources éphémères pour subsister au

jour le jour. Dans des temps plus calmes, j'ose présumer qu'on

retrouvera des ressources d'autant plus faciles et d'autant plus

abondantes, que les circonstances ont forcé le gouvernement de les

laisser reposer depuis plusieurs années. Sans être déclarée, la

banqueroute des assignats est comme faite; et les étrangers, aussi

bien que les nationaux, paraissent en avoir déjà pris leur parti. En

sauvant la dette publique, ne fût-ce même qu'en partie, on

contenterait aujourd'hui tous les capitalistes, et par là même on

améliorerait bientôt le sort de tous les artisans et des journaliers.

Malheureusement cette dette, loin d'être diminuée, comme il y avait

trop de raisons de le présumer, au moins quant aux rentes viagères,

cette dette se trouve, dit-on, fort augmentée. Le 15 août 1793, on

faisait monter les inscriptions sur le Grand-Livre, c'est-à-dire les

intérêts de la dette nationale, à deux cents millions; différents

calculs les portent maintenant à trois cents. Tout le monde sait en

effet qu'un grand nombre de fournisseurs ont été payés en inscriptions

sur le Grand-Livre; et j'ai vu moi-même un de ces messieurs arriver

chez mon notaire pour lui proposer de se charger de négocier une

partie de vingt millions, comme on en aurait proposé ci-devant une de

dix mille [livres].

[76] Horace, _Odes_, livre III, ode 4.

[77] Francis d'Ivernois (1757-1842), citoyen genevois, et fils

d'un des correspondants de Jean-Jacques Rousseau, avait publié à

Londres, en mai 1795, des _Réflexions sur la guerre_ (IV et 160

pages in-8) en réponse aux _Réflexions sur la paix_ de Mme de

Staël.

Le second chapitre de la brochure de d'Ivernois est intitulé: _Des

ressources financières de la République française, dont toute la

puissance, même militaire, consiste exclusivement aujourd'hui dans

les assignats. Marche rapide du discrédit progressif de ceux-ci.

Terme prochain et inévitable de leur complète annihilation._

Au reste, comme ces entrepreneurs ont succédé de toute manière à la

fortune et aux bonnes mœurs des traitants de l'ancien régime, il est

à croire que, l'ordre une fois rétabli dans la monarchie ou dans la

république, il y aura pour eux quelque chose de semblable à la Chambre

ardente[78], qu'on fut obligé de créer pour leurs honnêtes devanciers.

[78] Chambre de justice, ainsi appelée parce qu'elle était toute

tendue de drap noir, et éclairée par des flambeaux. L'ancien

régime, à plusieurs reprises, avait eu recours à cette mesure.

On peut citer notamment l'édit de novembre 1661, portant création

d'une Chambre de justice, avec pouvoir de faire la recherche et

punition des abus et malversations en fait de finances; et l'édit

de mars 1716, portant établissement d'une Chambre de justice, avec

pouvoir de connaître des crimes, délits et abus qui avaient été

commis dans les finances de l'État.

Pour oublier tous ces tristes calculs, daignez me suivre au nouveau

Muséum, projeté déjà sous le ministère de l'abbé Terray, que M.

d'Angivilliers aurait pu faire achever, il y a plus de dix ans, avec

la vingtième partie des dépenses faites pour embellir le triste

Rambouillet, ou pour déparer les beaux jardins de Versailles. Qui sait

même si ce Muséum, exécuté avec toute la magnificence dont

l'entreprise était susceptible, n'eût pas sauvé la monarchie[79], en

donnant une idée plus imposante de ses vues et de ses moyens, en

distrayant beaucoup d'esprits inquiets, en attachant davantage aux

faveurs de l'ancien régime et les lettres et les arts, et tous ceux

qui les cultivent et tous ceux qui les aiment[80].

[79] Avec le talent de l'observation, un jugement sain et juste

est la principale qualité de Meister. Il ne faut voir dans cette

idée: qu'on eût sauvé la monarchie en créant un musée,--qu'un

nouvel exemple de la vérité du proverbe: _Il n'est si bon cheval

qui ne bronche_.

[80] On n'apprécierait pas assez le plaisir que fit au public la

création du Musée du Louvre, si l'on ne se rappelait un mot de

l'abbé Du Bos, qui suffit à caractériser l'état de choses

antérieur: «Les beaux tableaux sont presque tous renfermés, à

Paris, dans des lieux où le public n'a pas un libre accès.»

_Réflexions critiques sur la poésie et la peinture_, II, 29.

Ce Muséum n'est pas encore sans doute ce qu'il pourrait être, ce qu'il

peut devenir; il n'est pas éclairé comme les artistes ont toujours

désiré qu'il le fût, par en haut; l'arrangement prête à beaucoup de

critiques; on l'a déjà bouleversé plusieurs fois; la présidence du

comité qui surveille cet établissement, ainsi que toutes les autres

charges de la République, se renouvelle très fréquemment: si je ne me

trompe, tous les trois mois; et tout changement de règne veut se

signaler au moins par quelque petite révolution. Telle que je l'ai vue

cependant, c'est toujours une superbe galerie; on y voit réunis les

plus beaux chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture que renfermaient

ci-devant les châteaux de Versailles, de Trianon, de Saint-Cloud, du

Luxembourg et d'autres, quelques églises de la capitale et des

provinces, sans compter un assez grand nombre de tableaux qui

n'étaient presque point connus, parce qu'on les avait laissés,

entassés et couverts de poussière, dans les greniers de l'Intendance

des bâtiments. On y voit aussi, depuis peu, les magnifiques tableaux

enlevés au Stathouder, entre autres, la célèbre vache de Paul Potter;

d'admirables Ruisdael, et les plus grandes compositions que Wouwerman

ait jamais faites, avec quelques modèles très soignés, en stuc, de

maisons chinoises et de palais indiens, acquis au même titre. Il n'y

a pas longtemps que cette galerie était, sous quelques rapports, plus

considérable encore. On y avait placé les plus beaux tableaux de la

collection de plusieurs particuliers, victimes de la tyrannie, ou mis

injustement sur la liste des émigrés. La justice ou la clémence du

gouvernement actuel les a fait restituer aux anciens propriétaires, ou

bien à leurs légitimes héritiers; c'est un vide que l'on compte

remplir très magnifiquement, l'été prochain, par les conquêtes de

l'armée d'Italie.

Ce qui ne laisse pas de donner un sentiment de malaise et d'inquiétude

assez pénible, c'est de trouver, presque à tous les coins de ce beau

Muséum, de grandes affiches pour rappeler sans cesse à ceux qui

viennent le voir, le respect des propriétés. Ces affiches ne

sont-elles pas comme ces annonces, si multipliées, de remèdes

antisyphilitiques? Ce qu'elles prouvent le plus clairement, c'est sans

doute combien la maladie dont on veut ou guérir, ou préserver, est

commune.

Le Muséum n'est ouvert au public que trois jours par décade; les

autres jours sont réserves aux artistes; et l'on n'y peut entrer alors

qu'à la faveur d'une protection particulière. C'est ces jours-là

seulement que le véritable amateur jouit à son aise du bonheur de voir

et d'admirer tant d'objets rares et précieux. Il y trouve encore un

spectacle infiniment intéressant, c'est celui de plusieurs jeunes

élèves des deux sexes, occupés à méditer et à copier, chacun dans leur

genre, ces sublimes modèles du génie et des arts. Qui ne se croirait

pas transporté dans ce moment à l'époque la plus heureuse des beaux

jours de la Grèce, surtout en s'arrêtant près de l'embrasure où

travaille la jeune Boze[81], dont la figure ravissante doit fixer

d'autant plus tous les yeux, qu'elle semble l'oublier entièrement

elle-même, et que son talent, quoique encore à son aurore, promet déjà

d'égaler, et peut-être de surpasser un jour les Gérard et les Le Brun!

[81] Fanny Boze était fille de Joseph Boze, le «peintre

monarchique» (1744-1826). Elle est morte en 1855.

Parmi les tableaux de la dernière exposition, c'est une chose

remarquable que le grand nombre d'ouvrages de femmes; vous y verrez

les noms nouveaux des citoyennes Auzou, Blondin, Bouliar, Capet,

Doucet, La Borey, Durieux, Laville, Mirys, Romany, Thornezi, etc.[82].

Toutes ne sont pas ou des Guiard, ou des Le Brun; mais plusieurs du

moins se distinguent par des compositions pleines de grâce, par des

portraits d'une touche piquante et légère, un dessin facile et pur,

une étude soignée des belles formes, un choix d'ajustements simple et

de bon goût.

[82] Pauline Auzou, née Desmarquet de la Chapelle,

1755-1835.--Marie-Geneviève Boulliar, 1772-1819.--Marie-Gabrielle

Capet, née à Lyon en 1761, (+) à Paris en 1818.--Mme

Doucet-Suriny, née Glaesner, de Lyon, femme d'un banquier

emprisonné pendant la Terreur.--Félicité Laborey a exposé au

Salon de 1795.--Marie-Adélaïde Durieux, née Landragin, a exposé

aux Salons, de 1793 à 1798.--Marie-Guillelmine Benoist, née

Laville-Leroux, 1768-1804, a exposé sous ces deux noms. C'est à

elle que Demoustier a dédié ses _Lettres à Émilie sur la

mythologie_.--La citoyenne Mirys, probablement femme du peintre

Sébastien Mirys, a exposé des miniatures et des gouaches au Salon

de 1795.--La «citoyenne dite Adèle Romany» (_sic_) a exposé au

même Salon des portraits, entre autres celui de Vestris.--La

citoyenne Tornesy y a exposé un portrait de femme, et la

citoyenne Aglaé Blondin un tableau de genre.

Nous devons tous ces renseignements à M. Maurice Tourneux.

Les tableaux d'histoire qui m'ont le plus frappé sont ceux d'un jeune

Girodet, élève de David; ce sont les conceptions austères et pensées

de son maître, avec un coloris, à mes yeux du moins, plus moelleux et

plus agréable.

Le seul tableau, relatif à la Révolution, que j'aie remarqué, ne m'a

pas paru d'une invention fort heureuse; c'est _la Liberté ou la Mort_,

par Regnault. On y voit le Génie de la Révolution, d'une espèce de

gradin en l'air, s'élancer avec beaucoup de raideur à travers un ciel

bleu très foncé; la Liberté d'un côté, le bonnet rouge sur sa lance;

de l'autre la figure hideuse de la Mort, tenant à la main une couronne

de chêne. Il est difficile de démêler ce que l'artiste a prétendu nous

dire avec cet étrange groupe; mais il est clair que son tableau

n'offre à l'œil qu'un assemblage extravagant de formes odieuses,

d'objets de douleur et d'effroi.

LETTRE VIII

A beaucoup d'égards, rien en France n'a moins changé, depuis la

Révolution, que les spectacles; et peut-être est-ce une des preuves

les plus remarquables que, quelques formes nouvelles qu'on se soit

efforcé de lui donner, le caractère national est toujours le même.

Mais quelle est aussi la nation, dont le caractère pourrait se

refondre dans le cours borné de si peu d'années? Quel est encore le

caractère national qui devait résister davantage, même aux opinions

les plus impérieuses, aux secousses les plus violentes, que celui dont

la force est essentiellement dans cette élasticité qui le rend tout à

la fois si léger, si constant et si mobile? Les Français, en apparence

si différents d'eux-mêmes, au temps de la Jacquerie, de la Ligue, de

la Fronde, du siècle de Louis XIV, de la tyrannie de Robespierre,

l'œil profondément observateur ne les reconnaîtra-t-il pas toujours

pour les descendants de ces anciens Gaulois que nous dépeignirent,

avec tant de sagacité, Tacite et César?

_Est summæ genus solertiæ atque ad omnia imitanda atque efficienda,

quæ ab quoque traduntur, aptissimum.... Sunt in consiliis capiendis

mobiles, et novis plerumque rebus student;.... rumoribus atque

auditionibus permoti, de summis sæpe rebus consilia ineunt....

Temeritas, quæ maxime illi hominum generi est innata, ut levem

auditionem habeant pro re comperta[83]._--C'est une nation douée d'une

industrie éminente pour exécuter heureusement tout ce qui peut

s'imiter; ils prennent légèrement les résolutions les plus

importantes, et sont presque toujours passionnés d'entreprises

nouvelles; c'est souvent sur les rumeurs les plus frivoles qu'ils

décident des intérêts les plus graves; la témérité semble leur être

innée; un simple bruit devient à leurs yeux un fait avéré. Etc.

[83] Cette citation de César est formée de trois ou quatre

passages que Meister a rapprochés arbitrairement: _De bello

gallico_, VII, 22; IV, 5; VII, 42.--Il n'y a rien qui soit de

Tacite.

La mode a varié le costume, a bouleversé les opinions, les usages, la

forme du gouvernement; on a changé de préjugés et d'idoles; mais c'est

par le même genre d'enthousiasme ou d'engouement qu'on se laisse

entraîner. Ce sont toujours les personnes, c'est toujours la faveur

que l'on encense; on supporte son joug avec plus de patience que celui

des lois. On parle de patriotisme et de liberté; mais c'est du pouvoir

et de la richesse que l'on veut, c'est de gloire et de vanité que l'on

s'enivre. On a des accès de vengeance et de fureur qui ressemblent à

la rage, à la férocité du tigre; mais, naturellement, on n'est que

singe, on en a l'inquiétude et la malice, l'adresse et l'impatience.

Avec l'art d'amuser les fantaisies de ce peuple, et de leur en imposer

à propos, il n'est rien qu'on ne doive attendre de la vivacité de son

intelligence, de l'audace et de l'éclat de sa bravoure. Quelque

terrible que soit l'effervescence de ses premiers mouvements,

lorsqu'on l'agace ou qu'on l'irrite, avec quelque légèreté qu'il

devienne barbare et cruel, il revient plus facilement encore à sa

candeur, à sa bonhomie, à sa gaieté naturelle. Frivole et susceptible,

il n'est pourtant rien qu'il méprise, qu'il déteste autant que la

perfidie et la lâcheté. Frivole et susceptible, il n'est pourtant rien

qu'il aime aussi constamment que le plaisir, l'honneur et la gloire.

S'il est d'autres peuples dont on puisse dire la même chose, il n'en

est pas, du moins, dont on puisse le dire avec plus de vérité. Mais

nous voilà bien loin du théâtre.

Jamais il n'y eut autant de spectacles à Paris, qu'il y en a dans ce

moment, et jamais ils n'attirèrent autant d'affluence. J'en ai cru

voir plus d'une raison; la première, c'est que plus on fréquente le

spectacle, plus on en ressent le besoin. Il en est ainsi de tous les

plaisirs plus ou moins factices; l'habitude en fait un des plus grands

charmes; et c'est par l'habitude surtout que l'usage en devient

indispensable. Les spectacles sont donc plus suivis, par la raison

même qu'il y en a davantage.

Il est encore très évident que les hommes oisifs ou désœuvrés doivent

abonder ici plus que jamais; car il faut comprendre dans cette classe,

du moins aux heures destinées au théâtre, tous les agioteurs, tous les

faiseurs d'affaires, tous les solliciteurs, que la résidence du Corps

législatif attire de tous les départements de la République; les

étrangers, ceux qui cherchent à faire fortune dans le nouvel ordre de

choses, et ceux qu'appelle leur admiration pour les triomphes de la

liberté française; les militaires qui passent continuellement par la

capitale, pour se rendre au lieu de leur destination, et tous ceux

qui, voulant échapper aux lauriers qui les attendent, croient pouvoir

se cacher mieux dans l'immensité d'une grande ville que dans le sein

de leurs foyers.

Si le nombre de ces gens oisifs est si considérable, on peut juger

aussi qu'ils doivent avoir un extrême besoin de distractions, pour

oublier l'avenir comme pour oublier le passé. Et quelle distraction

plus sûre et plus facile que celle du spectacle? Quelle occupation

plus propre à soustraire notre sensibilité, comme notre paresse, à la

sensation pénible de la vie, de ses craintes chimériques et de ses

infortunes réelles? Elle entretient sans doute en nous le sentiment de

l'existence, le rend même à quelques égards plus vif et plus animé,

mais le repose et le distrait en même temps, parce que, au lieu de

nous recueillir tristement dans notre intérieur, elle nous transporte

souvent au dehors, et nous fait exister, pour ainsi dire, aux dépens

d'autrui; les peines et les joies, les espérances et les inquiétudes

qu'elle nous donne, ne deviennent jamais entièrement les nôtres; elle

nous dispense de vivre de nos propres efforts, et, nous berçant d'une

douce rêverie, semble laisser aux autres la fatigue de vivre et de

sentir pour nous.

Une considération qu'il ne faut pas oublier, c'est que, en apparence

d'un prix excessif, les spectacles n'ont jamais été, de fait, meilleur

marché qu'ils ne le sont actuellement, du moins pour l'étranger, pour

l'agioteur, pour tout homme qui partage avec le gouvernement, d'une

manière quelconque, les faveurs attachées à la richesse de l'assignat,

cette monnaie merveilleuse qui se fait, se gagne et se dépense si

facilement. Les premières places à l'Opéra se paient 30 fr., juste le

prix d'un bon morceau de pain; jugez par là du reste. C'est vraiment

une économie pour beaucoup de gens d'aller au spectacle: il en coûte

moins que pour s'éclairer et se chauffer chez soi.

Vous comprendrez, Monsieur, grâce à cette seule circonstance, de

quelle classe doit être composée aujourd'hui la grande majorité des

spectateurs; aussi vous avouerai-je que rien ne m'a paru peut-être

plus différent de ce que j'avais vu jadis au théâtre, que l'aspect du

parterre et des loges. Le théâtre de la rue Feydeau réunit encore

quelquefois, autour des meilleurs acteurs de la Comédie française, et

des chefs-d'œuvre qui depuis plus d'un siècle ont enrichi son

répertoire, tout ce qui subsiste de la bonne ou de la mauvaise

compagnie de l'ancien régime. Presque à tous les autres, je me suis

cru jeté le plus souvent dans un autre monde. Je n'ai plus retrouvé

surtout cette mobilité, cette susceptibilité d'imagination qui m'avait

tant frappé autrefois, et particulièrement au retour de mon premier

voyage à Londres. Serait-ce qu'après les émotions violentes qui,

depuis quelques années, ont agité ce peuple, toutes celles que peut

exciter le génie tragique de Corneille ou de Voltaire n'ont plus assez

de force pour l'émouvoir? Peut-être; mais, s'il m'est permis d'en

juger par les remarques ou les questions que j'entendais faire autour

de moi, l'ignorance et le défaut de culture avaient plus de part à

cette espèce d'apathie que toute autre cause. L'art du théâtre, ainsi

que les autres, a sa langue particulière, et le charme qu'il exerce

sur nos yeux et sur notre imagination, suppose toujours plus ou moins

de connaissances, de réflexion ou d'habitude. Ce n'est qu'aux hommes

doués d'un goût fin et délicat, formés par l'étude des grands modèles,

et qui reçurent de bonne heure les soins d'une éducation distinguée,

qu'il appartient de partager vivement les impressions d'un théâtre

aussi noble, aussi pur que l'est en général le théâtre français. On

sait que ceux qui se signalèrent dans cette lice glorieuse ont dû

chercher d'abord à plaire à la cour la plus brillante et la plus polie

de l'Europe; et quoique cette vue particulière les ait détournés

souvent du premier objet de l'art, il faut bien convenir qu'il est du

moins un genre de perfection dont ils lui sont redevables; il faut

convenir que c'est encore au caractère donné par cette circonstance au

théâtre français, que la nation doit essentiellement la grâce et la

politesse qui la distinguèrent si longtemps dans ses mœurs, dans ses

usages et dans ses manières.

Le théâtre et le public se forment mutuellement. Ainsi, l'on ne

saurait douter qu'une majorité de spectateurs ignorants et grossiers,

dont l'opinion ne se laisserait plus guider par le jugement d'artistes

et de connaisseurs éclairés, aurait porté bientôt l'atteinte la plus

funeste à toutes les parties de l'art. Quelque originale que soit la

verve comique d'Aristophane, qui pourrait nier que ses pièces eussent

été bien meilleures, s'il n'avait pas été dans la triste nécessité de

flatter l'humeur et les caprices de la populace d'Athènes? Quelque

admirables que soient la philosophie et le génie de Molière, ses

chefs-d'œuvre ne seraient-ils pas encore plus parfaits, s'il avait eu

moins de complaisance pour le mauvais goût du parterre de son temps?

Que de défauts j'ai vu contracter à nos meilleurs acteurs, pour

obtenir des applaudissements qui leur eussent été bien mieux assurés,

s'ils avaient su les dédaigner d'abord! Sans émouvoir vivement les

spectateurs, comment espérer quelque succès au théâtre? On veut donc

les remuer à tout prix; mais la plus grande gloire du talent et du

génie ne serait-elle pas de former des spectateurs dignes d'être émus,

susceptibles de l'être par des beautés réelles, et tellement, qu'il ne

fût plus possible de les toucher que par des beautés de ce genre?

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 8 / 18 段