s'exécuter. Sans la terrible féerie des assignats, il n'eût jamais été
possible de rassembler tous les trésors que la guerre a consumés; il
l'eût été peut-être moins encore de donner à cette richesse, réelle ou
factice, toute la rapidité de circulation dont on avait besoin. Je ne
vous ai point dissimulé l'excès des maux que cause aujourd'hui, dans
l'intérieur, l'abus funeste d'une si merveilleuse ressource. Mais il
n'est pas moins certain qu'aucun emprunt, qu'aucun impôt, qu'aucune
autre spéculation financière n'eût fourni, dans les circonstances
données, des moyens d'une étendue aussi vaste, d'une puissance aussi
active. Les assignats ont servi la force du gouvernement, comme
l'aurait pu servir la puissance momentanée, non seulement de toutes
les richesses mobilières du pays, de tous ses produits, mais encore de
la majeure partie de ses propriétés foncières, et même de son crédit
sur l'étranger; car, longtemps du moins, cette monnaie de papier
n'eut-elle pas, directement ou indirectement, une valeur très réelle à
Londres, à Gênes, à Bâle, à Hambourg, comme dans les marchés mêmes de
la République? Ainsi l'on peut dire que ce fut un impôt levé, non
seulement sur le crédit de la France, mais encore en quelque sorte sur
celui de l'Europe entière, et des nations ennemies aussi bien que des
autres.
Je conviendrai sans doute qu'il en est de cette opération
merveilleuse, comme de toutes les opérations excessivement hardies, et
dont le succès est beaucoup plus fondé sur de brillantes illusions
que sur des réalités; l'avantage n'en saurait être durable, et les
suites en sont souvent cruelles. Cependant, à l'heure qu'il est, avec
cette incroyable puissance de chiffres et de chiffons, la France est
parvenue à se défendre contre tous ses ennemis; loin d'avoir vu
resserrer les limites de son empire, elle risque de les étendre au
delà de tous les vœux qu'osa jamais former l'ambition de Louis XIV;
elle possède encore assez de forces pour se flatter d'obliger son
orgueilleuse rivale à lui restituer tôt ou tard toutes les possessions
que les vaisseaux de celle-ci lui ravirent dans un autre hémisphère;
ses finances sont ruinées, il est vrai, sa population affaiblie, son
commerce presque anéanti; mais il lui reste toujours le sol le plus
fertile et le climat le plus heureux de l'Europe; il lui reste
l'audace, l'activité de son caractère, l'extrême flexibilité de son
industrie; il lui reste de nombreuses armées, dénuées, si vous voulez,
d'objets de première nécessité, mais accoutumées à souffrir, à
vaincre; accablées de fatigues, mais enivrées de gloire et de succès.
Toutes les inventions ingénieuses de notre siècle, il semble qu'on ne
les ait imaginées que pour favoriser les projets de sa puissance. Elle
s'est emparée des découvertes faites en chimie, en mécanique, dans
différents arts, pour perfectionner le service de l'artillerie,
l'extraction du salpêtre, la composition des poudres. Les aérostats,
qui jusqu'alors n'avaient été regardés que comme une merveille
inutile, ont assuré, dit-on, les succès de plus d'une entreprise
militaire; ainsi l'on soutient que la brillante journée de Fleurus
doit à l'heureux usage de cette machine une partie de son éclat. Le
télégraphe placé sur le pavillon du cardinal Mazarin, au vieux Louvre,
paraît résoudre du moins quelques-unes des objections que l'on a
faites contre la possibilité de donner à l'action du gouvernement
représentatif une influence assez sûre, assez rapide, dans un pays
aussi vaste que la France.
Je ne vous parlerai point de tous les plans proposés aujourd'hui pour
relever le crédit des assignats; je n'y crois guère; _mole ruit
sua_[76]: il s'écroule sous sa propre masse; mais je ne me laisse
éblouir ni par les exagérations de Thomas Payne, ni par celles de M.
d'Ivernois[77]. Jusqu'à la fin de la guerre, il semble presque
impossible de s'occuper des finances autrement qu'on ne fait;
c'est-à-dire, en cherchant des ressources éphémères pour subsister au
jour le jour. Dans des temps plus calmes, j'ose présumer qu'on
retrouvera des ressources d'autant plus faciles et d'autant plus
abondantes, que les circonstances ont forcé le gouvernement de les
laisser reposer depuis plusieurs années. Sans être déclarée, la
banqueroute des assignats est comme faite; et les étrangers, aussi
bien que les nationaux, paraissent en avoir déjà pris leur parti. En
sauvant la dette publique, ne fût-ce même qu'en partie, on
contenterait aujourd'hui tous les capitalistes, et par là même on
améliorerait bientôt le sort de tous les artisans et des journaliers.
Malheureusement cette dette, loin d'être diminuée, comme il y avait
trop de raisons de le présumer, au moins quant aux rentes viagères,
cette dette se trouve, dit-on, fort augmentée. Le 15 août 1793, on
faisait monter les inscriptions sur le Grand-Livre, c'est-à-dire les
intérêts de la dette nationale, à deux cents millions; différents
calculs les portent maintenant à trois cents. Tout le monde sait en
effet qu'un grand nombre de fournisseurs ont été payés en inscriptions
sur le Grand-Livre; et j'ai vu moi-même un de ces messieurs arriver
chez mon notaire pour lui proposer de se charger de négocier une
partie de vingt millions, comme on en aurait proposé ci-devant une de
dix mille [livres].
[76] Horace, _Odes_, livre III, ode 4.
[77] Francis d'Ivernois (1757-1842), citoyen genevois, et fils
d'un des correspondants de Jean-Jacques Rousseau, avait publié à
Londres, en mai 1795, des _Réflexions sur la guerre_ (IV et 160
pages in-8) en réponse aux _Réflexions sur la paix_ de Mme de
Staël.
Le second chapitre de la brochure de d'Ivernois est intitulé: _Des
ressources financières de la République française, dont toute la
puissance, même militaire, consiste exclusivement aujourd'hui dans
les assignats. Marche rapide du discrédit progressif de ceux-ci.
Terme prochain et inévitable de leur complète annihilation._
Au reste, comme ces entrepreneurs ont succédé de toute manière à la
fortune et aux bonnes mœurs des traitants de l'ancien régime, il est
à croire que, l'ordre une fois rétabli dans la monarchie ou dans la
république, il y aura pour eux quelque chose de semblable à la Chambre
ardente[78], qu'on fut obligé de créer pour leurs honnêtes devanciers.
[78] Chambre de justice, ainsi appelée parce qu'elle était toute
tendue de drap noir, et éclairée par des flambeaux. L'ancien
régime, à plusieurs reprises, avait eu recours à cette mesure.
On peut citer notamment l'édit de novembre 1661, portant création
d'une Chambre de justice, avec pouvoir de faire la recherche et
punition des abus et malversations en fait de finances; et l'édit
de mars 1716, portant établissement d'une Chambre de justice, avec
pouvoir de connaître des crimes, délits et abus qui avaient été
commis dans les finances de l'État.
Pour oublier tous ces tristes calculs, daignez me suivre au nouveau
Muséum, projeté déjà sous le ministère de l'abbé Terray, que M.
d'Angivilliers aurait pu faire achever, il y a plus de dix ans, avec
la vingtième partie des dépenses faites pour embellir le triste
Rambouillet, ou pour déparer les beaux jardins de Versailles. Qui sait
même si ce Muséum, exécuté avec toute la magnificence dont
l'entreprise était susceptible, n'eût pas sauvé la monarchie[79], en
donnant une idée plus imposante de ses vues et de ses moyens, en
distrayant beaucoup d'esprits inquiets, en attachant davantage aux
faveurs de l'ancien régime et les lettres et les arts, et tous ceux
qui les cultivent et tous ceux qui les aiment[80].
[79] Avec le talent de l'observation, un jugement sain et juste
est la principale qualité de Meister. Il ne faut voir dans cette
idée: qu'on eût sauvé la monarchie en créant un musée,--qu'un
nouvel exemple de la vérité du proverbe: _Il n'est si bon cheval
qui ne bronche_.
[80] On n'apprécierait pas assez le plaisir que fit au public la
création du Musée du Louvre, si l'on ne se rappelait un mot de
l'abbé Du Bos, qui suffit à caractériser l'état de choses
antérieur: «Les beaux tableaux sont presque tous renfermés, à
Paris, dans des lieux où le public n'a pas un libre accès.»
_Réflexions critiques sur la poésie et la peinture_, II, 29.
Ce Muséum n'est pas encore sans doute ce qu'il pourrait être, ce qu'il
peut devenir; il n'est pas éclairé comme les artistes ont toujours
désiré qu'il le fût, par en haut; l'arrangement prête à beaucoup de
critiques; on l'a déjà bouleversé plusieurs fois; la présidence du
comité qui surveille cet établissement, ainsi que toutes les autres
charges de la République, se renouvelle très fréquemment: si je ne me
trompe, tous les trois mois; et tout changement de règne veut se
signaler au moins par quelque petite révolution. Telle que je l'ai vue
cependant, c'est toujours une superbe galerie; on y voit réunis les
plus beaux chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture que renfermaient
ci-devant les châteaux de Versailles, de Trianon, de Saint-Cloud, du
Luxembourg et d'autres, quelques églises de la capitale et des
provinces, sans compter un assez grand nombre de tableaux qui
n'étaient presque point connus, parce qu'on les avait laissés,
entassés et couverts de poussière, dans les greniers de l'Intendance
des bâtiments. On y voit aussi, depuis peu, les magnifiques tableaux
enlevés au Stathouder, entre autres, la célèbre vache de Paul Potter;
d'admirables Ruisdael, et les plus grandes compositions que Wouwerman
ait jamais faites, avec quelques modèles très soignés, en stuc, de
maisons chinoises et de palais indiens, acquis au même titre. Il n'y
a pas longtemps que cette galerie était, sous quelques rapports, plus
considérable encore. On y avait placé les plus beaux tableaux de la
collection de plusieurs particuliers, victimes de la tyrannie, ou mis
injustement sur la liste des émigrés. La justice ou la clémence du
gouvernement actuel les a fait restituer aux anciens propriétaires, ou
bien à leurs légitimes héritiers; c'est un vide que l'on compte
remplir très magnifiquement, l'été prochain, par les conquêtes de
l'armée d'Italie.
Ce qui ne laisse pas de donner un sentiment de malaise et d'inquiétude
assez pénible, c'est de trouver, presque à tous les coins de ce beau
Muséum, de grandes affiches pour rappeler sans cesse à ceux qui
viennent le voir, le respect des propriétés. Ces affiches ne
sont-elles pas comme ces annonces, si multipliées, de remèdes
antisyphilitiques? Ce qu'elles prouvent le plus clairement, c'est sans
doute combien la maladie dont on veut ou guérir, ou préserver, est
commune.
Le Muséum n'est ouvert au public que trois jours par décade; les
autres jours sont réserves aux artistes; et l'on n'y peut entrer alors
qu'à la faveur d'une protection particulière. C'est ces jours-là
seulement que le véritable amateur jouit à son aise du bonheur de voir
et d'admirer tant d'objets rares et précieux. Il y trouve encore un
spectacle infiniment intéressant, c'est celui de plusieurs jeunes
élèves des deux sexes, occupés à méditer et à copier, chacun dans leur
genre, ces sublimes modèles du génie et des arts. Qui ne se croirait
pas transporté dans ce moment à l'époque la plus heureuse des beaux
jours de la Grèce, surtout en s'arrêtant près de l'embrasure où
travaille la jeune Boze[81], dont la figure ravissante doit fixer
d'autant plus tous les yeux, qu'elle semble l'oublier entièrement
elle-même, et que son talent, quoique encore à son aurore, promet déjà
d'égaler, et peut-être de surpasser un jour les Gérard et les Le Brun!
[81] Fanny Boze était fille de Joseph Boze, le «peintre
monarchique» (1744-1826). Elle est morte en 1855.
Parmi les tableaux de la dernière exposition, c'est une chose
remarquable que le grand nombre d'ouvrages de femmes; vous y verrez
les noms nouveaux des citoyennes Auzou, Blondin, Bouliar, Capet,
Doucet, La Borey, Durieux, Laville, Mirys, Romany, Thornezi, etc.[82].
Toutes ne sont pas ou des Guiard, ou des Le Brun; mais plusieurs du
moins se distinguent par des compositions pleines de grâce, par des
portraits d'une touche piquante et légère, un dessin facile et pur,
une étude soignée des belles formes, un choix d'ajustements simple et
de bon goût.
[82] Pauline Auzou, née Desmarquet de la Chapelle,
1755-1835.--Marie-Geneviève Boulliar, 1772-1819.--Marie-Gabrielle
Capet, née à Lyon en 1761, (+) à Paris en 1818.--Mme
Doucet-Suriny, née Glaesner, de Lyon, femme d'un banquier
emprisonné pendant la Terreur.--Félicité Laborey a exposé au
Salon de 1795.--Marie-Adélaïde Durieux, née Landragin, a exposé
aux Salons, de 1793 à 1798.--Marie-Guillelmine Benoist, née
Laville-Leroux, 1768-1804, a exposé sous ces deux noms. C'est à
elle que Demoustier a dédié ses _Lettres à Émilie sur la
mythologie_.--La citoyenne Mirys, probablement femme du peintre
Sébastien Mirys, a exposé des miniatures et des gouaches au Salon
de 1795.--La «citoyenne dite Adèle Romany» (_sic_) a exposé au
même Salon des portraits, entre autres celui de Vestris.--La
citoyenne Tornesy y a exposé un portrait de femme, et la
citoyenne Aglaé Blondin un tableau de genre.
Nous devons tous ces renseignements à M. Maurice Tourneux.
Les tableaux d'histoire qui m'ont le plus frappé sont ceux d'un jeune
Girodet, élève de David; ce sont les conceptions austères et pensées
de son maître, avec un coloris, à mes yeux du moins, plus moelleux et
plus agréable.
Le seul tableau, relatif à la Révolution, que j'aie remarqué, ne m'a
pas paru d'une invention fort heureuse; c'est _la Liberté ou la Mort_,
par Regnault. On y voit le Génie de la Révolution, d'une espèce de
gradin en l'air, s'élancer avec beaucoup de raideur à travers un ciel
bleu très foncé; la Liberté d'un côté, le bonnet rouge sur sa lance;
de l'autre la figure hideuse de la Mort, tenant à la main une couronne
de chêne. Il est difficile de démêler ce que l'artiste a prétendu nous
dire avec cet étrange groupe; mais il est clair que son tableau
n'offre à l'œil qu'un assemblage extravagant de formes odieuses,
d'objets de douleur et d'effroi.
LETTRE VIII
A beaucoup d'égards, rien en France n'a moins changé, depuis la
Révolution, que les spectacles; et peut-être est-ce une des preuves
les plus remarquables que, quelques formes nouvelles qu'on se soit
efforcé de lui donner, le caractère national est toujours le même.
Mais quelle est aussi la nation, dont le caractère pourrait se
refondre dans le cours borné de si peu d'années? Quel est encore le
caractère national qui devait résister davantage, même aux opinions
les plus impérieuses, aux secousses les plus violentes, que celui dont
la force est essentiellement dans cette élasticité qui le rend tout à
la fois si léger, si constant et si mobile? Les Français, en apparence
si différents d'eux-mêmes, au temps de la Jacquerie, de la Ligue, de
la Fronde, du siècle de Louis XIV, de la tyrannie de Robespierre,
l'œil profondément observateur ne les reconnaîtra-t-il pas toujours
pour les descendants de ces anciens Gaulois que nous dépeignirent,
avec tant de sagacité, Tacite et César?
_Est summæ genus solertiæ atque ad omnia imitanda atque efficienda,
quæ ab quoque traduntur, aptissimum.... Sunt in consiliis capiendis
mobiles, et novis plerumque rebus student;.... rumoribus atque
auditionibus permoti, de summis sæpe rebus consilia ineunt....
Temeritas, quæ maxime illi hominum generi est innata, ut levem
auditionem habeant pro re comperta[83]._--C'est une nation douée d'une
industrie éminente pour exécuter heureusement tout ce qui peut
s'imiter; ils prennent légèrement les résolutions les plus
importantes, et sont presque toujours passionnés d'entreprises
nouvelles; c'est souvent sur les rumeurs les plus frivoles qu'ils
décident des intérêts les plus graves; la témérité semble leur être
innée; un simple bruit devient à leurs yeux un fait avéré. Etc.
[83] Cette citation de César est formée de trois ou quatre
passages que Meister a rapprochés arbitrairement: _De bello
gallico_, VII, 22; IV, 5; VII, 42.--Il n'y a rien qui soit de
Tacite.
La mode a varié le costume, a bouleversé les opinions, les usages, la
forme du gouvernement; on a changé de préjugés et d'idoles; mais c'est
par le même genre d'enthousiasme ou d'engouement qu'on se laisse
entraîner. Ce sont toujours les personnes, c'est toujours la faveur
que l'on encense; on supporte son joug avec plus de patience que celui
des lois. On parle de patriotisme et de liberté; mais c'est du pouvoir
et de la richesse que l'on veut, c'est de gloire et de vanité que l'on
s'enivre. On a des accès de vengeance et de fureur qui ressemblent à
la rage, à la férocité du tigre; mais, naturellement, on n'est que
singe, on en a l'inquiétude et la malice, l'adresse et l'impatience.
Avec l'art d'amuser les fantaisies de ce peuple, et de leur en imposer
à propos, il n'est rien qu'on ne doive attendre de la vivacité de son
intelligence, de l'audace et de l'éclat de sa bravoure. Quelque
terrible que soit l'effervescence de ses premiers mouvements,
lorsqu'on l'agace ou qu'on l'irrite, avec quelque légèreté qu'il
devienne barbare et cruel, il revient plus facilement encore à sa
candeur, à sa bonhomie, à sa gaieté naturelle. Frivole et susceptible,
il n'est pourtant rien qu'il méprise, qu'il déteste autant que la
perfidie et la lâcheté. Frivole et susceptible, il n'est pourtant rien
qu'il aime aussi constamment que le plaisir, l'honneur et la gloire.
S'il est d'autres peuples dont on puisse dire la même chose, il n'en
est pas, du moins, dont on puisse le dire avec plus de vérité. Mais
nous voilà bien loin du théâtre.
Jamais il n'y eut autant de spectacles à Paris, qu'il y en a dans ce
moment, et jamais ils n'attirèrent autant d'affluence. J'en ai cru
voir plus d'une raison; la première, c'est que plus on fréquente le
spectacle, plus on en ressent le besoin. Il en est ainsi de tous les
plaisirs plus ou moins factices; l'habitude en fait un des plus grands
charmes; et c'est par l'habitude surtout que l'usage en devient
indispensable. Les spectacles sont donc plus suivis, par la raison
même qu'il y en a davantage.
Il est encore très évident que les hommes oisifs ou désœuvrés doivent
abonder ici plus que jamais; car il faut comprendre dans cette classe,
du moins aux heures destinées au théâtre, tous les agioteurs, tous les
faiseurs d'affaires, tous les solliciteurs, que la résidence du Corps
législatif attire de tous les départements de la République; les
étrangers, ceux qui cherchent à faire fortune dans le nouvel ordre de
choses, et ceux qu'appelle leur admiration pour les triomphes de la
liberté française; les militaires qui passent continuellement par la
capitale, pour se rendre au lieu de leur destination, et tous ceux
qui, voulant échapper aux lauriers qui les attendent, croient pouvoir
se cacher mieux dans l'immensité d'une grande ville que dans le sein
de leurs foyers.
Si le nombre de ces gens oisifs est si considérable, on peut juger
aussi qu'ils doivent avoir un extrême besoin de distractions, pour
oublier l'avenir comme pour oublier le passé. Et quelle distraction
plus sûre et plus facile que celle du spectacle? Quelle occupation
plus propre à soustraire notre sensibilité, comme notre paresse, à la
sensation pénible de la vie, de ses craintes chimériques et de ses
infortunes réelles? Elle entretient sans doute en nous le sentiment de
l'existence, le rend même à quelques égards plus vif et plus animé,
mais le repose et le distrait en même temps, parce que, au lieu de
nous recueillir tristement dans notre intérieur, elle nous transporte
souvent au dehors, et nous fait exister, pour ainsi dire, aux dépens
d'autrui; les peines et les joies, les espérances et les inquiétudes
qu'elle nous donne, ne deviennent jamais entièrement les nôtres; elle
nous dispense de vivre de nos propres efforts, et, nous berçant d'une
douce rêverie, semble laisser aux autres la fatigue de vivre et de
sentir pour nous.
Une considération qu'il ne faut pas oublier, c'est que, en apparence
d'un prix excessif, les spectacles n'ont jamais été, de fait, meilleur
marché qu'ils ne le sont actuellement, du moins pour l'étranger, pour
l'agioteur, pour tout homme qui partage avec le gouvernement, d'une
manière quelconque, les faveurs attachées à la richesse de l'assignat,
cette monnaie merveilleuse qui se fait, se gagne et se dépense si
facilement. Les premières places à l'Opéra se paient 30 fr., juste le
prix d'un bon morceau de pain; jugez par là du reste. C'est vraiment
une économie pour beaucoup de gens d'aller au spectacle: il en coûte
moins que pour s'éclairer et se chauffer chez soi.
Vous comprendrez, Monsieur, grâce à cette seule circonstance, de
quelle classe doit être composée aujourd'hui la grande majorité des
spectateurs; aussi vous avouerai-je que rien ne m'a paru peut-être
plus différent de ce que j'avais vu jadis au théâtre, que l'aspect du
parterre et des loges. Le théâtre de la rue Feydeau réunit encore
quelquefois, autour des meilleurs acteurs de la Comédie française, et
des chefs-d'œuvre qui depuis plus d'un siècle ont enrichi son
répertoire, tout ce qui subsiste de la bonne ou de la mauvaise
compagnie de l'ancien régime. Presque à tous les autres, je me suis
cru jeté le plus souvent dans un autre monde. Je n'ai plus retrouvé
surtout cette mobilité, cette susceptibilité d'imagination qui m'avait
tant frappé autrefois, et particulièrement au retour de mon premier
voyage à Londres. Serait-ce qu'après les émotions violentes qui,
depuis quelques années, ont agité ce peuple, toutes celles que peut
exciter le génie tragique de Corneille ou de Voltaire n'ont plus assez
de force pour l'émouvoir? Peut-être; mais, s'il m'est permis d'en
juger par les remarques ou les questions que j'entendais faire autour
de moi, l'ignorance et le défaut de culture avaient plus de part à
cette espèce d'apathie que toute autre cause. L'art du théâtre, ainsi
que les autres, a sa langue particulière, et le charme qu'il exerce
sur nos yeux et sur notre imagination, suppose toujours plus ou moins
de connaissances, de réflexion ou d'habitude. Ce n'est qu'aux hommes
doués d'un goût fin et délicat, formés par l'étude des grands modèles,
et qui reçurent de bonne heure les soins d'une éducation distinguée,
qu'il appartient de partager vivement les impressions d'un théâtre
aussi noble, aussi pur que l'est en général le théâtre français. On
sait que ceux qui se signalèrent dans cette lice glorieuse ont dû
chercher d'abord à plaire à la cour la plus brillante et la plus polie
de l'Europe; et quoique cette vue particulière les ait détournés
souvent du premier objet de l'art, il faut bien convenir qu'il est du
moins un genre de perfection dont ils lui sont redevables; il faut
convenir que c'est encore au caractère donné par cette circonstance au
théâtre français, que la nation doit essentiellement la grâce et la
politesse qui la distinguèrent si longtemps dans ses mœurs, dans ses
usages et dans ses manières.
Le théâtre et le public se forment mutuellement. Ainsi, l'on ne
saurait douter qu'une majorité de spectateurs ignorants et grossiers,
dont l'opinion ne se laisserait plus guider par le jugement d'artistes
et de connaisseurs éclairés, aurait porté bientôt l'atteinte la plus
funeste à toutes les parties de l'art. Quelque originale que soit la
verve comique d'Aristophane, qui pourrait nier que ses pièces eussent
été bien meilleures, s'il n'avait pas été dans la triste nécessité de
flatter l'humeur et les caprices de la populace d'Athènes? Quelque
admirables que soient la philosophie et le génie de Molière, ses
chefs-d'œuvre ne seraient-ils pas encore plus parfaits, s'il avait eu
moins de complaisance pour le mauvais goût du parterre de son temps?
Que de défauts j'ai vu contracter à nos meilleurs acteurs, pour
obtenir des applaudissements qui leur eussent été bien mieux assurés,
s'ils avaient su les dédaigner d'abord! Sans émouvoir vivement les
spectateurs, comment espérer quelque succès au théâtre? On veut donc
les remuer à tout prix; mais la plus grande gloire du talent et du
génie ne serait-elle pas de former des spectateurs dignes d'être émus,
susceptibles de l'être par des beautés réelles, et tellement, qu'il ne
fût plus possible de les toucher que par des beautés de ce genre?