L'intérieur du palais est, comme vous pouvez croire, entièrement

bouleversé. Les changements qu'on y a faits ne sont qu'en décorations

de bois et de toile. Mais ces décorations sont toutes, en général,

d'assez bon goût. Les salles qui précèdent celle de la Convention,

ainsi que celle de la Convention même, ont, il faut l'avouer, quelque

chose de simple, d'antique et d'imposant. Il est aisé de reconnaître

le génie de David dans l'ordonnance de la plupart de ces travaux. Au

milieu de l'une de ces salles est placée une statue colossale de la

Liberté; dans une autre, son temple au haut d'un rocher, d'où ses

foudres précipitent tous les démons du despotisme et tous les

fantômes de l'esclavage. Le plus fier ornement de ces salles, ce sont

les riches trophées des drapeaux enlevés aux ennemis de la République.

La salle même de la Convention, où s'assemble aujourd'hui le Conseil

des Anciens, dans de grandes et belles proportions rectangulaires, est

fort élevée; le fond des murs, imitant le marbre jaune veiné de

différentes nuances de la même couleur, est décoré de grandes statues

en manière de bronze, qui représentent les plus grands philosophes,

les plus célèbres législateurs de l'antiquité: Numa, Lycurgue, Platon,

Pythagore, Camille, Brutus; les bancs où siègent les députés forment

autour de la tribune, au haut de laquelle est le fauteuil du

président, et au bas, le bureau des secrétaires, un vaste amphithéâtre

de figure elliptique; ces bancs, ainsi que la tribune, sont garnis de

drap vert; à la droite et à la gauche de la tribune, sont deux loges,

la première destinée aux ministres étrangers, l'autre aux dames, ou si

vous voulez, aux citoyennes distinguées, telles que Mmes Tallien et

Bentabole.

La première fois que je fus conduit dans cette auguste assemblée par

un ardent admirateur de la Révolution et de la République, j'y passai

près de deux heures sans entendre un mot de discussion, parce que le

rapport qui devait ouvrir cette séance fut retardé, j'ignore par quel

motif. _Je vois bien_, dis-je à mon introducteur, _que vous m'avez

amené ici aujourd'hui tout exprès, pour me donner une haute idée de la

sagesse du Sénat de la nouvelle Rome; je ne veux pas la perdre, et je

m'en vais_. C'était une séance du soir, il était près de onze heures,

et j'étais fort fatigué, non de ce que j'avais entendu, mais de ce que

j'avais vu. L'on s'attendait à quelque tumulte de la part des

sectionnaires; en conséquence, on s'était mis en mesure, et tous les

passages de la salle même et des pièces voisines étaient remplis de

longues redingotes, de grands sabres, de grandes moustaches, qui

ressemblaient tout à fait par leur mine et par leur costume à des

Capitaines Tempête, à des souteneurs de mauvais lieu.

Depuis, j'eus l'avantage d'assister à différentes séances plus ou

moins intéressantes, plus ou moins orageuses; mais je ne puis me

vanter d'avoir entendu un seul discours marqué au coin d'un vrai

talent. Parmi beaucoup de déclamations folles, extravagantes, de

criailleries atroces et puériles, j'ai bien recueilli quelquefois des

propositions raisonnables, des réflexions justes et sages; mais je

n'ai rien distingué que l'on puisse comparer de fort loin à

l'éloquence d'un Mirabeau, d'un Cazalès, d'un abbé de Montesquiou,

d'un Lally, d'un Clermont-Tonnerre, même d'un Ramond, d'un Vergniaud.

Boissy-d'Anglas, qui déploya tant de caractère et de dignité dans la

fameuse journée du 1er prairial, a dit souvent, fort bien,

d'excellentes choses; mais on prétend que ses plus beaux discours ne

sont pas de lui. Vous voyez qu'on traite les héros de la faveur

populaire comme les belles et les rois; leurs meilleurs ouvrages sont

toujours attribués à quelque inspiration secrète. Tallien parle le

plus souvent d'une manière commune, mais assez facile. Le boucher Le

Gendre a quelquefois des coups de boutoir assez fermes, assez heureux.

Daunou, Thibaudeau, dans certaines circonstances, ont su montrer

beaucoup d'habileté, d'intérêt et de chaleur. Doulcet de Pontécoulant,

quoique ardent républicain de cœur et de système, a fait plusieurs

rapports remarquables par la sagesse des principes qu'il a toujours

défendus avec beaucoup de constance, et par la manière claire et

simple dont il les développe. Chénier n'est pas l'homme que l'on peut

estimer le plus, si la moitié de ce qu'on en dit est vrai; son

amour-propre m'a toujours paru beaucoup plus original que son talent;

mais sans vouloir le flatter, de tous les orateurs du moment, c'est

peut-être encore celui qui parle le mieux sur toute sorte de sujets,

et sans avoir eu le temps de s'y préparer; aussi ne manque-t-il pas de

confiance, ni d'admirateurs; pour vous en donner une idée, je me

permettrai de vous raconter la conversation dont je fus témoin, au

premier dîner que j'eus l'honneur de faire avec lui.

D'abord, il est important de vous rappeler, Monsieur, que l'habitude

de parler à la tribune, ou de disputer dans les clubs et dans les

cafés, a changé tout à fait le ton habituel des conversations; il en a

monté le diapason de quelques octaves au moins. On parla des dernières

brochures de La Harpe; il y en avait une ancienne sur la liberté de la

presse, dans laquelle le représentant Chénier avait été traité fort

rudement[70]. Malgré ce souvenir, en dénigrant avec tout le mépris

possible ses opinions politiques, il affecta généreusement de protéger

le mérite littéraire de La Harpe. Au grand étonnement de ses

collègues, il soutint que _Mélanie_ et _Philoctète_[71] pourraient

bien aller à la postérité. «Quoi! _Philoctète!_» dit l'un

d'eux.--«Oui, _Philoctète_, quoique une simple traduction, est un

ouvrage estimable.»--«Ah! répliqua le savant législateur, ce

_Philoctète_ me paraît à moi bien au-dessous de celui d'Homère.»--«De

Sophocle», reprit plus vite et plus bas Chénier.--«Non, je croyais,

d'Homère.... enfin, vous êtes bien indulgent.»--«Pas trop, car quelque

bon littérateur qu'il soit, toutes les fois qu'il veut parler

politique, je trouve, comme vous, qu'il n'a pas le sens commun; et

c'est fort simple: les plus grands hommes ont radoté, quand ils ont

voulu parler de ce qu'ils n'avaient point appris. On sait que je

respecte M. de Voltaire comme un grand homme....» A ce mot, je ne puis

vous exprimer ma surprise de le voir arrêté tout à coup par l'extrême

surprise, par les transports d'admiration de ses ingénieux collègues.

«Ah! c'est superbe ce que tu dis là!.... Non (presque la larme à

l'œil), je suis ravi de t'entendre parler ainsi.»--«Je dis, mes amis,

ce que je pense; eh bien, M. de Voltaire lui-même, quand il a voulu

parler de musique et de peinture, n'a fait que déraisonner. La

politique est un art qu'il faut avoir appris, ainsi que tous les

autres.»--Est-il rien de plus simple et de plus modeste? Je me

contentai de dire, avec une bonhomie qui très heureusement ne fut

remarquée de personne: «Je savais bien que M. de La Harpe n'avait

jamais été de la Convention, mais je croyais qu'il avait été fort

longtemps aux Jacobins.»

[70] _La liberté de la presse, défendue par La Harpe contre

Chénier._ A Paris, chez Migneret, imprimeur, l'an III, 22 pages.

Cette brochure a été écrite «contre un décret, manifestement

surpris à la Convention, à la suite d'un rapport de Marie-Joseph

Chénier» (rapport lu le 12 floréal an III).

«Après avoir parlé, dit La Harpe, des redoutables émigrés, le

rapporteur s'écrie: _Sachons les punir, ou descendons de cette

tribune, et comme Brutus, poignardons-nous!_--Que Chénier descende

de la tribune, il n'y a pas de mal; pour ce qui est de se

poignarder, il n'y a pas de quoi.»

A vrai dire, La Harpe a résumé en deux lignes tout un paragraphe

grandiloquent, et changé les termes du discours de Chénier, qui,

au lieu de poignardons-nous, avait dit: _et comme Brutus à

Philippes, mourons en invoquant le ciel!_....

[71] Le drame de _Mélanie_ ne put être publiquement représenté

qu'en 1791; mais à son apparition, plus de vingt ans auparavant,

il avait été souvent lu dans les salons, et joué sur les théâtres

particuliers; et quand il fut imprimé, en 1770, Voltaire écrivait

à La Harpe:

«Dieu et les hommes vous sauront gré, mon cher confrère, d'avoir

mis en drame l'aventure de cette pauvre novice qui, en se mettant

une corde au cou, apprit aux pères et aux mères à ne jamais forcer

leurs filles à prendre un malheureux voile....

«Je suis très malade; mais j'ai oublié mes maux en vous lisant.

Voilà le vrai style, clair, naturel, harmonieux; point d'ornement

recherché; tous les vers frappés et sentencieux, naissant du fond

du sujet; grande simplicité, grand intérêt. On ne peut quitter la

pièce dès qu'on en a lu quatre vers, et les yeux se mouillent à

mesure qu'ils lisent. Il faut jouer cette pièce dans tous les

couvents, puisqu'on ne la jouera pas sur le théâtre....»

Quant à la tragédie de _Philoctète_, elle avait été représentée en

1783.

C'est à ce même dîner que M. Chénier dit encore avec une insolence si

naïve: «Les sectionnaires de Paris voudraient bien renouveler le 10

août. Mais ils ne savent pas s'y prendre, et puis ils n'auront pas

affaire à un Louis Capet.» En quoi l'on ne peut disconvenir qu'il

n'ait eu complètement raison.

Le souvenir de ce monarque infortuné me rappelle une anecdote relative

au dénouement fatal de son procès, que j'appris quelques jours après,

à un autre dîner de députés. Vous savez, Monsieur, combien peu de voix

décidèrent le sort du plus injuste de tous les jugements[72]. Eh

bien,--s'il en faut croire le député Audrein[73], ci-devant

abbé,--c'est un des plus honnêtes hommes de la Convention, un de ceux

du moins dont les talents et le caractère personnel avaient inspiré le

plus de confiance, c'est Vergniaud, qui seul fit pencher si

malheureusement la balance en faveur du régicide. Jusqu'au dernier

moment, il avait déclaré, de la manière la plus forte et la plus

positive, qu'il ne voterait jamais que pour l'appel au peuple. Soit

qu'il se fût laissé intimider par les menaces et les poignards qui

assiégeaient dans cet affreux moment toutes les avenues de

l'Assemblée, soit qu'il eût changé subitement d'opinion, son suffrage,

et par cela même qu'il fut plus inattendu, suffit seul pour entraîner

celui de quinze ou vingt députés qui, jusqu'alors, avaient également

détesté ce parti, mais qui, sur la foi d'un collègue auquel ils

accordaient une confiance sans bornes, crurent, comme lui, que le

cruel sacrifice était devenu indispensable; qu'il fallait y consentir,

ou pour sauver la République, ou pour se sauver eux-mêmes. Ce qu'il y

a de très constant, c'est que la veille même de cette terrible

journée, ce qu'on appelait le parti modéré de l'Assemblée se croyait

encore très assuré d'une majorité décidée en faveur de l'appel au

peuple; j'en eus dans le temps des preuves que je ne puis révoquer en

doute.

[72] D'après un premier recensement (séance de la Convention des

16 et 17 janvier 1793), les votes de mort n'avaient que cinq voix

de majorité. Mais dès la séance suivante (18 janvier), à la suite

des explications données par différents membres sur la portée de

leur vote, la majorité se trouva élevée à 43 voix.

[73] Membre de l'Assemblée législative, et de la Convention où il

vota la mort de Louis XVI; nommé en 1798 évêque constitutionnel

du Finistère, il fut tué par les chouans le 17 novembre 1800.

J'étais encore à Paris, lorsqu'on décréta le nouveau costume des

Représentants du peuple, mais je ne l'ai vu qu'en peinture; celui des

membres du Directoire se rapproche assez de l'habit de cour du temps

de François Ier; celui des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents paraît

absolument imité de la grande toge romaine. C'est en lui-même un

habillement fort noble et fort pittoresque; mais, comme il s'éloigne

trop du costume ordinaire de la nation, il a par là même un air

théâtral, un caractère d'emprunt; et ce défaut de convenance l'empêche

d'être, au moins pour le moment, d'une dignité sérieuse et vraiment

imposante. Il n'est peut-être rien cependant qui ne doive paraître

préférable à la négligence, au désordre, à la saleté du costume

actuel. Ceux de ces messieurs qui sont le mieux vêtus, sont en frac

bleu, veste rouge ou noire, et bottes molles. Des voyageurs,

nouvellement arrivés de Paris, m'ont assuré que la plupart

conservaient encore cet ancien habit, et que, même aux séances

publiques, on en voyait fort peu qui daignassent prendre la peine de

s'affubler de leurs longues robes.

Ce qui, sans contredit, doit paraître beaucoup plus imposant que

l'ancien ou le nouveau costume de messieurs les députés, c'est la

tenue de leur garde militaire, de ce qu'on appelle les gendarmes de la

Convention. Je ne sais pas au juste de combien d'hommes est composée

cette nouvelle garde prétorienne; mais il suffit de la voir défiler à

la parade, pour juger que la composition en a été fort soignée. Ce

sont de très beaux hommes, très bien vêtus et très bien armés; c'est

l'élite de tous les régiments de ligne, parmi lesquels il y a

plusieurs anciens gardes-françaises; le plus grand nombre cependant

est étranger: Suisses, Allemands, Suédois. Les rois populaires croient

donc, comme les autres, qu'une garde étrangère mérite, dans certaines

circonstances, d'être préférée à des gardes indigènes ou nationales.

Depuis longtemps, ce n'est plus dans le sein même de la Convention,

que se traitent véritablement les grandes affaires. Tout se passe dans

l'intérieur des comités; et cela ne peut guère être autrement. Les

meneurs de la Convention ont senti qu'il n'y avait point de

gouvernement, en réalité, qui ne fût incompatible avec les formes

sauvages, avec les mouvements tumultueux de la démocratie.

Les assemblées publiques ne sont que des décorations plus ou moins

solennelles, de grandes machines à décret. Elles deviennent aussi

quelquefois l'arène où les différents partis se rencontrent, se

cherchent et s'attaquent mutuellement en présence du peuple, pour

entraîner le suffrage de l'opinion publique en faveur de leurs vues ou

de leurs passions particulières. C'est là que se précipitent et se

détrônent les différents partis; c'est là que se déclarent les

nouveaux règnes, leur puissance, leurs succès et leurs revers. Mais on

discute, on intrigue, on gouverne ailleurs. Ainsi, les étrangers, qui,

sur la foi du _Moniteur_, croient bonnement, les uns, à toutes les

ressources, à toutes les vertus dont on y voit faire sans cesse un si

pompeux étalage; les autres, à toutes les misères, à toutes les

sottises, à toutes les extravagances, qu'on ne se lasse point d'y

débiter, s'abusent également.

LETTRE VII

Il y a longtemps, Monsieur, que je vous entretiens d'idées sombres et

douloureuses. J'ai besoin, comme vous, de reposer ma pensée sur

quelques rapports plus doux et plus consolants. Et vous ne devinez

guère où je vais les chercher d'abord.... C'est dans la maison d'un

juge de paix. L'affaire qui m'avait conduit chez lui n'avait aucun

rapport avec les fonctions de sa magistrature, mais il donnait

justement alors audience; la partie que je trouvai chez lui n'était

pas encore expédiée, qu'il en arriva successivement plusieurs autres.

Je ne voulus point l'interrompre, et je fus bien récompensé de ma

discrétion par le plaisir que j'eus d'être témoin de la patience et de

la sagesse avec laquelle mon juge écoutait tout le monde, réduisait le

sujet de chaque différend au terme le plus simple, et rappelait

presque toujours les prétentions les plus déraisonnables, les plaintes

les plus amères, les animosités les plus emportées, au respect de la

justice et de la loi. Mon juge n'était qu'un emballeur, mais il y

avait plus d'un an qu'il exerçait ce ministère intéressant avec

beaucoup de zèle et de capacité. Aussi, ceux qui venaient réclamer sa

médiation ou son autorité me parurent-ils, tous, lui porter l'hommage

de la confiance qu'il méritait. On les eût pris volontiers pour des

malades qui venaient consulter leur médecin, et même un médecin

accoutumé à les guérir. En les ramenant doucement dans les limites

tracées par la loi, c'était toujours par quelque sentiment honnête,

par quelque bon principe de morale qu'il tâchait de les toucher. Je

regarde l'institution des juges de paix comme un des meilleurs

établissements qui reste encore de la Constitution de 1792[74]. Il

faut même que cette institution ait été combinée dès lors avec assez

de prévoyance et de bonheur: car j'ai toujours ouï dire que ces places

avaient été constamment remplies par de fort bons choix. Ce sont de

véritables officiers de morale publique, les premiers gardiens de

l'ordre et de la sûreté. Le besoin de leurs vertus est si sensible et

se renouvelle si souvent, il est si fort à la portée de ceux qui sont

appelés à les choisir, leur influence habituelle laisse d'ailleurs si

peu de prise aux manœuvres de l'intrigue et de l'ambition, qu'il est

assez simple que les élections à ce genre de magistrature populaire

n'aient pas eu les mêmes inconvénients que beaucoup d'autres. Il faut

observer encore que les honoraires d'un juge de paix sont modestes,

mais suffisants; que son pouvoir est tellement circonscrit qu'il ne

saurait guère en abuser, et que ce n'est, pour ainsi dire, qu'à force

de vertus et de considération qu'il peut lui donner plus d'importance

et plus d'étendue. Oh! combien de chicanes, de querelles et de procès,

doit prévenir une institution aussi sage, surtout si ceux qui en sont

chargés ont tous une âme aussi calme, une logique aussi saine que mon

respectable emballeur!

[74] _Sic._ Lisez: 1791.

Ce que l'on m'a raconté du désordre de tous les bureaux, de toutes les

administrations sous le décemvirat, ou plutôt sous la tyrannie de

Robespierre, passe toute idée.

L'armée et les comités révolutionnaires étaient vraiment des

associations organisées par le crime, pour commettre avec impunité

tous les genres d'injustice, de meurtre, de rapine et de brigandage.

Le gouvernement avait enlevé presque toutes les places aux hommes

doués de quelque talent ou de quelques vertus, pour les livrer à ses

créatures, c'est-à-dire à la lie de l'espèce humaine. Des gens qui ne

savaient ni lire, ni écrire, obtinrent des emplois d'une comptabilité

plus ou moins importante. Ainsi, par exemple, dans les bureaux établis

pour la liquidation des biens des émigrés, j'ai vu que l'homme de

mérite choisi pour débrouiller aujourd'hui cet énorme chaos avait eu

quarante-quatre mille dossiers à faire, uniquement des titres de

créances jetés au hasard dans des fonds d'armoire, dont on n'avait

tenu aucun registre, et dont on avait délivré cependant les récépissés

dans la forme prescrite par la loi[75].

[75] Il n'y a pas longtemps qu'on a fait dans le sein même du

Corps législatif l'aveu le plus sincère de cet extrême désordre;

voyez le rapport de Parisot au Conseil des Cinq-Cents du 22

nivôse an V.

Sur le nombre des pièces remises à la trésorerie nationale, et qui

est de 40 milliards, il y en a 20 milliards qu'on peut regarder

comme acquits vérifiés ou comptables; mais le surplus, ainsi 20

milliards, présente de grandes, d'innombrables difficultés. Elles

proviennent soit de l'impéritie, soit de la négligence, soit de

l'infidélité d'un grand nombre d'ordonnateurs et de préposés

comptables. Ici, c'est un comptable qui, parce qu'il ne sait pas

écrire, prétend ne pas devoir de compte; là, c'est un comptable

qui n'a que des pièces informes, insignifiantes; il s'excuse sur

son impéritie en matière de comptabilité, et s'appuyant sur la

bonne foi qu'il allègue, prétend qu'on lui doit allouer toute sa

dépense. Ici, c'est un caissier dont les assignats ou les mandats

ont été mangés par les rats, ou perdus par le froissement dans une

voiture publique, etc. (_Note de Meister._)

Lorsque, durant cette époque de barbarie et d'horreur, on avait une

affaire à solliciter devant quelque tribunal, devant quelque

administration que ce fût, l'homme honnête était sûr de se voir

éconduit avec la brutalité la plus révoltante. L'affectation de

manières rudes et sauvages n'avait souvent d'autre but que de voiler

l'extrême ineptie et l'extrême ignorance des scélérats ou des

imbéciles à qui l'on était obligé de s'adresser.

Sous quelque constitution que ce puisse être, on ne tarde pas, sans

doute, à s'apercevoir qu'il n'y a pourtant que des hommes instruits et

cultivés qui soient propres à faire marcher une machine aussi

compliquée que celle du gouvernement; et cette circonstance, qui

résulte heureusement de la nature des choses, est un remède à beaucoup

de maux.

Aujourd'hui l'on a rappelé, dans les différents départements de

l'administration, un grand nombre d'hommes employés ci-devant dans la

même carrière, et je puis vous assurer, d'après ma propre expérience,

qu'il est aujourd'hui beaucoup de bureaux de la République où vous

retrouvez, non seulement l'intelligence exercée, mais encore le ton et

les formes polies de l'ancien régime; il n'y manque plus que la noble

enseigne, brisée peut-être autant par maladresse que par vengeance ou

par système.

On ne peut assez louer l'ordre et l'activité qui règnent

particulièrement dans les bureaux du Comité de salut public.

L'immensité d'affaires générales et particulières, qui s'expédiaient

journellement dans les différentes sections de ce comité, doit étonner

les cabinets les plus occupés de l'Europe; et je ne puis me permettre

d'oublier que les moins importantes même n'y sont pas négligées: car,

au milieu d'un déluge de cartons et de papiers, on ne me fit pas

attendre deux minutes pour retrouver le titre d'une légère faveur,

dont la décision avait été donnée, il y avait déjà plus de quinze

jours.

Ce qui est, ce qui sera sans doute encore longtemps dans une grande

confusion, c'est la partie des finances. On a pensé que ce grand

intérêt, durant la guerre, cessait d'être au moins le premier; on a

pensé, non sans quelque raison, qu'après tout la guerre la moins

ruineuse était encore celle qui se faisait avec la plus grande

dépense, parce que c'était aussi celle qui, probablement, devait finir

le plus tôt, ou se continuer avec le plus grand succès. Quelques

regrets qu'il en coûte à l'humanité, qui pourrait refuser son

admiration à l'énergie, à la patience, à la vigueur, aux prodigieuses

ressources que le génie et le caractère de la nation française surent

déployer au milieu de tant de puissances liguées contre elle, et qui,

trop maladroitement, parurent vouloir menacer tout à la fois et son

antique existence, et sa nouvelle liberté!

Sous le prétexte de faire la guerre à la Révolution, les princes

coalisés ne l'ont faite en réalité qu'à la France. Cette fausse

politique a servi merveilleusement à faciliter les triomphes de la

Révolution, à consolider sa puissance. Et l'on ne peut nier qu'en

détruisant le bonheur d'une grande partie de la génération présente,

les terribles crises de la Révolution n'aient augmenté prodigieusement

à leur tour la force politique de ce vieil empire.

Je ne veux point revenir sur les succès qui ne furent dus qu'aux

crimes de la force révolutionnaire. Mais comment parcourir, sans la

plus vive émotion, tous ces nombreux ateliers d'armes qui bordent les

environs de l'ancienne place Royale, la vaste enceinte de l'hôtel des

Invalides, édifices achevés presque aussitôt qu'ils furent entrepris,

et dont l'imposante merveille sortit de terre comme par magie? Comment

se rappeler encore sans étonnement, qu'à la fin de 1793, ce peuple

avait épuisé tous ses magasins de poudre, tous ses approvisionnements

de salpêtre, et que, dans l'espace de peu de semaines, il sut

rassembler, pour ainsi dire, jusqu'aux moindres germes de cette

matière éparse sur le sol de la France, et trouver dans sa seule

industrie, grâce à l'ardeur avec laquelle il ose tout concevoir et

tout entreprendre, plus de moyens d'attaque qu'il n'en avait encore

montré jusqu'alors?

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 7 / 18 段