qui l'ont établi forcément, c'est la disette effective de tant
d'objets de première nécessité. Il y a longtemps que Paris serait mort
de faim, mort de faim à la lettre, sans les sommes immenses que le
Trésor national a dépensées pour fournir aux distributions faites
journellement au peuple, à un prix qui doit les faire regarder comme
de véritables aumônes; mais la nation ne devait-elle pas en effet ce
sacrifice aux habitants d'une ville qui fit longtemps, presque seule,
tous les frais de la Révolution, d'une Révolution à laquelle on doit
tant de gloire et de liberté, tant de bonheur et de richesses, la
destruction de la plus ancienne monarchie de l'Europe, et les
prospérités inouïes de la dictature de Robespierre, d'une Révolution
enfin dont tous les bienfaits, dont toutes les merveilles ensemble ne
coûteront guère à la nation plus de deux à trois millions d'hommes,
plus de trente à quarante milliards dont, peut-être même, elle ne
paiera jamais la cinquantième partie? C'est donc, comme vous voyez,
presque rien.
A l'époque où j'arrivai à Paris, le pain des sections se distribuait à
trois sous la livre, en assignats, et le gouvernement le payait
environ huit à dix livres, c'est-à-dire cinq à six sous, espèces[63].
Mais ce pain, donné pour ainsi dire gratuitement, n'était ni fort sain
ni fort savoureux; il était d'une farine noire, grossière et
singulièrement pâteuse, parce qu'on y mêlait beaucoup de pommes de
terre, de fèves, de maïs, de millet, et qu'on ne se donnait pas le
temps de le cuire; pour l'obtenir, il fallait l'acheter souvent par
plusieurs heures d'attente. La viande, le riz, l'huile, la chandelle,
le charbon, la cassonade, plusieurs objets du même genre, se
distribuaient également aux pauvres des sections, à des prix fort
modiques; aussi les boutiques de boulanger, d'épicier et de boucher
sont-elles assiégées, la moitié de la journée, par une troupe
d'hommes, de femmes et d'enfants tenant à la main la carte de leurs
sections; vous les voyez pressés les uns sur les autres, comme des
mendiants à la porte d'un hospice, avec une patience qui n'est pas, à
mes yeux du moins, le prodige de l'empire révolutionnaire le moins
surprenant; c'est ce qu'on appelle _être à la queue_; et jugez,
Monsieur, de la fatigue et de l'ennui de cette sujétion, quand il faut
la subir, comme il arrive très communément, plusieurs heures de suite,
quelque temps qu'il fasse; car sans compter que les nombreuses
distributions même ne peuvent se faire qu'avec assez de lenteur,
elles ne se font pas non plus toujours à la même heure; les
approvisionnements sont souvent retardés, et manquent quelquefois tout
à fait. La farine que les boulangers devaient recevoir la veille, ne
leur est livrée que le lendemain; et celle qu'ils attendaient le
matin, ne l'est que vers le soir. Concevez-vous, Monsieur, le
désespoir d'une si longue attente, lorsqu'elle a pour objet l'unique
ressource de la plus affreuse indigence, et lorsqu'elle finit encore
par être trompée? Pensez-vous qu'il y ait une autre police qu'une
police révolutionnaire, qui puisse arrêter ou prévenir les désordres
que ne manquerait pas de produire, sous un autre régime, un pareil
état de choses?
[63] Dans son message du 14 décembre 1795, le Directoire vient
d'avouer que les subsistances de Paris exigent en ce moment plus
de 370 millions par décade. Avant la Révolution, non seulement
les subsistances de la capitale ne coûtaient rien au
gouvernement, mais il en retirait un revenu annuel de 77 à 78
millions. C'est en en donnant le relevé, que M. Necker remarque
que le roi de France tirait plus de revenu de sa capitale, que
les trois royaumes de Sardaigne, de Suède et de Danemark ne
paient de tributs à leurs souverains. Que les temps sont changés!
(_Note de Meister._)
Ne serez-vous pas encore étonné, Monsieur, d'apprendre que ces
malheureuses distributions sont devenues, comme tout le reste, un
objet d'agiotage et de cupidité? Les pauvres favorisés de la section,
qui reçoivent par jour une livre entière de pain, trouvent aisément
l'occasion d'en vendre au moins une partie avec un bénéfice
considérable, et ne résistent point à cet appât. Ce qu'on achète d'eux
en détail, on le revend ensuite en gros, et l'on y gagne encore
davantage; il y a donc des agioteurs et des courtiers de pain, comme
d'autres effets.
La crainte de mourir de faim a fait imaginer toutes sortes de moyens
de s'en préserver. Il n'est pas rare de voir à la porte d'une maison
ou d'une boutique, tantôt une cage de lapins, tantôt une chèvre, assez
mal nourrie, mais dont le lait peut devenir encore, dans l'extrême
besoin, une ressource bien précieuse. Je ne sais si c'est en faveur de
mon goût pour les pastorales de notre aimable Gessner; mais je vous
l'avoue, parmi tant de symptômes de misère qu'offre aujourd'hui
l'aspect de Paris, il n'en est point qui ait réveillé dans mon
imagination de plus touchantes idées de mélancolie et de pitié. Je me
représentais vivement la joie d'une bonne mère, recevant encore avec
transport, de cette pauvre chèvre, l'aliment et la vie que l'excès du
malheur et des besoins ne lui permettait pas de fournir elle-même à
ses enfants. C'est peut-être la seule pensée douce qui se soit mêlée à
tant d'images pénibles et douloureuses qui n'ont cessé de me
poursuivre durant mon dernier séjour en France.
LETTRE V
Ce qui m'a frappé le plus généralement à Paris, c'est un caractère
étrange d'incertitude, de déplacement, sur presque toutes les figures,
un air inquiet, défiant, tourmenté, souvent même hagard et convulsif.
Je crois qu'un homme qui n'aurait jamais vu Paris, qui n'en aurait
jamais entendu parler, le voyant aujourd'hui pour la première fois,
serait tenté de lui faire le même compliment que fit un jour M. de
Jussieu à je ne sais quel original: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur
de vous connaître, mais je vous trouve bien changé.»
Peut-être penserez-vous d'abord que l'impression que j'éprouvai m'est
absolument personnelle, ou que je l'exagère. Cependant daignez vous
rappeler ici, Monsieur, qu'il n'y a guère plus d'un an que Paris
n'était encore qu'une vaste prison, d'où l'on ne sortait que par
miracle, ou pour tomber sous le fer de la guillotine; qu'il y a
peut-être plus de quatre-vingt mille habitants de cette malheureuse
ville, qui partagèrent, chacun à leur tour, les horreurs de la
captivité la plus dure et la plus effrayante; que dans le nombre, il
en est qui viennent seulement d'obtenir leur liberté, tout à l'heure;
et que ce sont peut-être les seuls à qui l'on ne devait jamais la
rendre[64]. Daignez vous rappeler encore, dans cette immense
population, combien de gens ruinés de fond en comble, qui, déchus de
la plus haute prospérité, des plus brillantes espérances, se trouvent
confondus maintenant dans la foule des misérables réduits à solliciter
chaque jour, de la pitié du gouvernement, ou plutôt de ses craintes,
le secours indispensable à leur subsistance. Vous ne serez plus
surpris d'un aspect qui doit frapper de douleur et de compassion tout
homme sensible; vous le serez au contraire, comme je le suis moi-même,
que les traces de tant d'effroi, de misère et de désespoir ne soient
pas encore plus fréquentes ou plus sensibles. Je ne vois qu'une
manière de me l'expliquer: c'est que rien ne fait oublier un grand
danger, une longue souffrance, comme le bonheur de s'en être sauvé,
celui de l'espérer du moins; encore plus la nécessité de se garantir
de nouveaux dangers, de nouvelles peines; l'impérieux besoin de chaque
jour, de chaque moment. Ainsi les fléaux d'une grande révolution
servent en quelque manière, par la rapidité, par la violence même avec
laquelle ils se succèdent, à renouveler le courage et la patience
nécessaires pour les supporter. C'est une observation qui n'aura pas
échappé sans doute à la sagacité des philosophes qui préparèrent ce
grand bouleversement; elle est faite pour reposer tout à la fois leur
confiance et leur insensibilité; peut-être entre-t-elle aussi pour
beaucoup dans les motifs qui les empêchent de désirer la paix, un état
de choses dont le calme laisserait à chacun le loisir de voir et de
mesurer l'étendue de ses pertes et de son malheur[65].
[64] Les terroristes, que l'on avait fait sortir à l'approche de
la crise à laquelle on s'attendait, et qui éclata si
malheureusement les 12 et 13 vendémiaire. (_Note de Meister._)
[65] La première fois que j'entrai dans un café, un de ces
messieurs venait d'en sortir. _Eh bien!_ dit un de mes voisins à
l'autre, _l'homme qui sort a fait périr pour sa part vingt-deux
personnes de ma connaissance.--Vous venez pourtant de lui faire
assez d'accueil.--Hélas! oui, c'est un monstre; mais il me
rendit dans ce temps un service essentiel.--En ce cas, c'est tout
simple._
Quelle impression pensez-vous que ce petit dialogue fit sur l'âme
de votre pauvre Suisse? (_Note de Meister._)
En parcourant les rues de Paris, la tête en avant, suivant mon usage,
et les yeux errants de tout côté, avides de reconnaître tant d'objets
auxquels j'avais attaché quelque doux souvenir d'intérêt ou
d'habitude, je ne pouvais me défendre d'un sentiment très
extraordinaire de surprise et de chagrin. Il me semblait sans cesse
que je revoyais une habitation chérie, abandonnée de ses anciens
maîtres, occupée actuellement par des étrangers, et des étrangers qui
ne s'y trouvaient pas à leur aise, qui ne paraissaient pas même sûrs
d'y rester, dont l'humeur était au moins fort bizarre, car je revoyais
bien les mêmes choses; mais rien ne me paraissait, pour ainsi dire, à
sa place. Ce qui jadis était dans l'intérieur des maisons était
dehors; dans le salon, ce qui était jadis à la cave, au grenier, ou
dans l'antichambre. Rien de stable enfin, rien de posé, presque rien
qui fût dans son assiette accoutumée, dans son assiette naturelle.
Le costume des hommes est, en général, assez simple, assez
raisonnable; cependant, on voit encore beaucoup de gilets et de
longues culottes, vêtement qui peut bien être très commode, mais qui
n'en est pas moins fort mesquin, fort déshabillé. On voit encore un
grand nombre de redingotes, descendant sur les talons, boutonnées
jusqu'aux genoux; par-dessus, d'énormes sabres pendus à des ceinturons
fort étroits; des cravates qui ressemblent à des draps de lit
tortillés autour du cou, et des moustaches dignes de relever ces
nobles livrées du terrorisme.
L'habillement des femmes ne manque ni de goût ni d'élégance; les
souliers plats rendent leur démarche plus assurée, sans la rendre
moins facile et moins légère. Les ceintures, rattachées sous le sein,
ont quelque chose de simple et d'antique; elles laissent aux tailles
bien proportionnées la liberté de développer toute la grâce de leurs
contours, toute la souplesse de leurs mouvements; elles servent à
dissimuler beaucoup de défauts cachés; elles font ressortir, sans
doute, ce qu'on ne pardonnait autrefois qu'aux femmes grosses; mais,
comme presque toutes le sont aujourd'hui, sans en excepter les plus
jeunes et les plus laides, c'est un moyen de plus de paraître à la
mode, à l'ordre du jour. Il n'y a pas jusqu'aux perruques blondes,
noires, grises, de toute couleur, que je m'attendais à trouver
excessivement ridicules, avec lesquelles il a fallu me réconcilier;
tant il est vrai que dans ce genre de folie, il n'y a peut-être rien
qu'une Française ne puisse tenter avec une sorte de succès! Les
perruques blondes adoucissent ce que des sourcils trop noirs avaient
de dur et de tranchant; les perruques brunes donnent aux blondes trop
fades une expression plus vive et plus piquante; elles sont faites
d'ailleurs avec tant d'art qu'il n'est presque pas possible de ne pas
les prendre pour des chevelures naturelles[66]. Les bras nus, et que
la nature avait faits pour l'être, ne peuvent déplaire; il faut même
convenir qu'il en est de ces nouvelles nudités comme des idées les
plus philosophiques, lorsqu'elles sont vraiment belles; l'attrait de
la nouveauté leur prête un charme de plus; mais vous croyez bien
aussi, Monsieur, qu'il y a beaucoup de bras dans le monde, et même
dans le monde régénéré par la Révolution, qui ne gagnent rien à se
montrer si fort; et ce qui me semble encore passablement absurde, ce
sont des mains gantées, au bout de bras nus jusqu'à l'épaule.
[66] Je crains bien que l'origine de la mode des perruques ne
tienne à des circonstances fort tristes; d'abord, au défaut très
commun de secours domestiques pour se coiffer; ensuite, au parti
que quelques spéculateurs cupides auront imaginé de tirer de la
quantité de cheveux coupés sous le règne de Robespierre, soit
forcément par la guillotine, soit volontairement dans les
prisons, pour éviter d'être dévoré de vermine. (_Note de
Meister._)
A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait dans l'ajustement des femmes
plus de recherche que de richesse. Je n'ai point aperçu de diamants;
assez peu de perles; un peu de dorure, mais fort légère; leur plus
grand luxe alors, ce me semble, était en dentelles; mais il n'y avait
que les femmes de la nouvelle classe des riches qui pussent en porter,
car elles étaient montées dès lors à un prix énorme. Un simple bonnet
de gaze et de ruban se payait chez la bonne faiseuse, c'est-à-dire
celle à qui la belle Mme Tallien, ci-devant l'amie de M. Alexandre de
Lameth et l'épouse de M. de Fontenay, la fille du célèbre Cabarrus,
accorde sa protection, trois à quatre mille livres.
Comment vous peindre ici, Monsieur, toute la bigarrure, tout le
contraste qu'offre la population qui circule aujourd'hui dans les rues
de cette immense capitale? Des femmes excessivement parées donnant le
bras à de vrais sans-culottes; d'autres, cheminant toutes seules, mais
avec beaucoup de peine, embarrassées à retrousser leurs élégantes
robes jusqu'à mi-jambe, pour ne pas se crotter; des femmes mises avec
le plus de simplicité, quelquefois même avec tout l'extérieur de
l'indigence, distinguées encore par le maintien le plus noble et le
plus décent; de vieux abbés, le reste de leurs cheveux gris en
catogan, et d'anciens militaires, les cheveux coupés en rond,
reportant humblement dans leur galetas le pain qu'ils ont été recevoir
chez le boulanger de la section; des vieillards respectables,
accoutumés toute leur vie à la plus grande aisance, obligés de se
traîner à pied; leurs ci-devant fermiers ou leurs domestiques les
éclaboussant de la boue de leurs cabriolets, pour aller conclure
bien vite un marché de plusieurs millions; des essaims de
nouveaux guerriers, dont les succès inouïs ont menacé d'envahir
l'univers, pâles et déguenillés; ces hommes obscurs qui, du haut
de la tribune, semblent dicter aujourd'hui des lois à l'Europe
entière, dans le costume le plus sale et le plus négligé,--costume
que l'écharpe tricolore, aux franges d'or, faisait encore ressortir
davantage,--cherchant à se dérober eux-mêmes dans la foule, et
n'échappant pas toujours, malgré leur modestie, aux insultes, encore
moins aux malédictions des passants[67].
[67] C'est à leur côté que j'ai plus d'une fois entendu des
femmes de la dernière classe du peuple crier avec rage: _Les
gueux! on a fait mourir tous les bons, pour laisser vivre un tas
de scélérats, qui nous font mourir de peine et de misère_. (_Note
de Meister._)
On trouve bien dans les rues quelques embarras nouveaux: les étalages
de toute espèce dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre; les
transports continuels de meubles et de marchandises, si fort
multipliés aujourd'hui par l'activité du brocantage universel; les
patrouilles et les convois militaires. Mais, en revanche, il est
beaucoup d'embarras de l'ancien temps qui ont fort diminué, comme
celui des voitures; d'autres qui ont entièrement disparu, comme celui
des processions de tout genre, sans en excepter les enterrements, dont
la solennité se borne à une misérable bière, couverte d'un drap
tricolore, portée par un ou deux hommes, et suivie d'un parent ou d'un
officier de police. Il n'est plus permis de se revêtir d'aucun signe
de deuil; et quand on laisse reposer un moment son imagination sur le
souvenir encore si récent des règnes de Marat et de Robespierre, on
ne peut qu'admirer, sans doute, la convenance et la sagesse d'une
pareille disposition. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on circule
plus librement que jamais dans les rues de Paris, si vous en exceptez
pourtant tous les quartiers environnant la Convention, et dans une
circonférence assez étendue, comme depuis la place Vendôme jusqu'au
Carrousel, et depuis Saint-Roch jusqu'au Pont-Royal. Pendant presque
tout le temps de mon séjour, on ne passait dans toutes les rues de ce
vaste circuit qu'au moyen de cartes privilégiées, de cartes de
députés, de ministres étrangers ou d'employés des différentes
administrations; les cartes de section ordinaires ne suffisaient pas.
C'est, vous en conviendrez, Monsieur, une singulière manière de se
rappeler que l'on est dans le pays le plus libre du monde, que ce
besoin continuel d'exhiber sa carte ou son passeport, pour ne pas
risquer d'être arrêté sans cesse, en passant d'une section et
quelquefois d'une rue dans l'autre; mais ce n'est pas ici le moment de
s'en plaindre.
Je ne suis pas le seul voyageur qui ait remarqué que l'on ne vit
jamais autant de femmes grosses à Paris que l'on en voit aujourd'hui,
mais il m'est impossible d'en conclure, avec quelques-uns de vos
philosophes modernes, que l'amour en est devenu plus moral en France;
à voir l'air et le maintien de la plupart de ces dames, je serais
beaucoup plus tenté de croire qu'il n'en a que moins de réserve, moins
de pudeur, moins de délicatesse. Une femme grosse a perdu, ce me
semble, tous les charmes de son sexe, si, dans cet état, elle ne sait
pas voiler les suites de la plus aimable faiblesse par un nouvel
intérêt, par un plus grand caractère de décence et de dignité. C'est
ce que je n'ai guère aperçu, dans cette foule de beautés fécondes,
que l'on rencontre à tous les spectacles et dans toutes les
promenades. La licence générale des opinions et des mœurs, la loi du
divorce[68], l'indépendance domestique, tant de barrières renversées,
tant de préjugés détruits, n'ont pu qu'augmenter beaucoup le nombre
des unions précaires, substituées au mariage, et favoriser ainsi
l'accroissement subit d'une nouvelle population. Mais il faudra voir
quels en seront les résultats durables dans la suite des temps, si le
sort des enfants en sera plus heureux, leur éducation meilleure, le
repos et le bien-être intérieur des familles plus commun, plus assuré.
Beaucoup de gens sont persuadés que les circonstances de la misère
générale, celles du long règne de la Terreur, n'ont pas peu contribué
à la fécondité du moment: elles ont rapproché beaucoup de ménages
livrés à toutes sortes de distractions; elles ont rendu plus intimes
un grand nombre de liaisons jusqu'alors assez légères. On s'est vu
forcé de se tenir plus renfermé, plus recueilli. La solitude, la
crainte, les nuits si fort prolongées par le défaut de lumière,
semblent disposer l'âme encore davantage aux doux épanchements de la
tendresse; enfin la peine et l'ennui donnent un nouveau prix à tout ce
qui peut nous en distraire. L'extrême besoin d'intérêt, d'attachement,
de sensations, en fait trouver quelquefois dans les objets mêmes qui
semblaient devoir en être le moins susceptibles.
[68] Depuis le 1er janvier 1793, jusqu'au 27 prairial an III,
c'est-à-dire dans l'espace de quinze mois, il a été prononcé à
Paris 5,994 divorces, dont 2,124 demandés par les hommes, et
3,870 par les femmes. Il n'y en a eu que 559 prononcés du
consentement mutuel. (_Note de Meister._)
Le 27 prairial an III correspond au 15 juin 1795: Meister a fait
une erreur en parlant de _quinze mois_.
Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affreuse existence à laquelle on
était réduit dans les prisons, n'a point été perdue pour l'amour; que
ce ne sont pas seulement des liaisons de galanterie ou d'intrigue
passagère qui s'y sont formées, mais de véritables et grandes
passions. C'est dans ces antres de Polyphème Robespierre, que le
philosophe La Harpe est devenu dévot aux pieds de la marquise de
Hautefort. C'est dans ces mêmes horribles demeures que la belle et
vertueuse Custine n'a pu résister au tendre désespoir du malheureux
comte de Beauharnais. C'est encore là que le vicomte de Ségur a passé
dans les bras de la marquise d'Avaux les plus belles nuits qu'elle ait
jamais dérobées à son triste époux[69].
[69] Il est piquant d'opposer à ce témoignage d'un contemporain
si bien informé, les éloquentes paroles du comte Molé, dans le
discours par lequel il accueillait à l'Académie française
l'auteur de _Stello_, Alfred de Vigny. En lui parlant des «scènes
terribles des prisons et des échafauds», il disait: «Les victimes
ont été héroïques.... Je les ai connues, ces victimes, et il ne
m'a manqué qu'une ou deux années pour prendre rang parmi elles, à
côté de mon père. C'est en leur nom, comme au nom de leurs
enfants, que je viens repousser de toutes les forces de mon âme
et de mes souvenirs tout mélange impie de leur mémoire infortunée
à de frivoles scènes de coquetterie et d'amour....»
Vous voyez, Monsieur, qu'il n'est point de situation, quelque hideuse
qu'elle soit, où la mobilité du caractère français ne trouve encore
une ressource quelconque.
Je n'envie à personne les jouissances qui peuvent lui faire supporter
le fardeau de sa destinée; mais je prie le Ciel de me préserver de
toute folie qui pourrait me consoler du spectacle de tant de
souffrance et de misère. Quel est l'homme vraiment sensible qui
n'aurait pas l'âme déchirée en voyant tous ces visages hâves qui ne
sont plus animés que de l'impatience du besoin, et sur lesquels on
distingue avec effroi l'empreinte profonde des plus amères douleurs!
Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de rencontrer des hommes
mourant d'inanition, se soutenant avec peine contre une borne, ou bien
tombés à terre, et n'ayant plus la force de se relever! Je ne sortais
plus sans remplir mes poches de tout ce que j'avais pu épargner de
pain; et le morceau qu'un pauvre autrefois eût dédaigné, je le voyais
accepter, souvent avec l'expression de la plus vive reconnaissance,
par des êtres, hélas! qui mendiaient, ce jour-là, peut-être pour la
première fois. J'entends encore avec saisissement la voix faible et
sombre d'une femme assez bien vêtue qui m'arrêta dans la rue du Bac,
pour me dire avec un accent que précipitaient tout à la fois la honte
et le désespoir: _Ah! Monsieur, venez à mon secours.... Je ne suis
point une misérable, j'ai des talents.... Vous avez pu voir de mes
ouvrages au Salon; mais depuis deux jours je n'ai rien à manger, et
j'enrage de faim!_
Lorsqu'au milieu de scènes si lugubres et si douloureuses, je vois
encore tant de luxe et tant d'orgueil, tant d'extravagance et tant de
frivolité, je ne puis m'empêcher de me représenter quelquefois tout le
peuple de cette immense cité, sous l'emblème de ce misérable
Marseillais qu'on voyait alors partout, et que je ne rencontrais
jamais sans une nouvelle surprise. Quoique estropié de tous ses
membres, une jambe reliée contre l'épaule, avec un coussin de cuir
sous le moignon de l'autre, il courait gaiement les rues et les
carrefours, appuyé sur ce coussin et sur l'un de ses poignets,
regardant insolemment tout le monde, et chantant à gorge déployée les
chansons patriotiques du jour.
On a beau tourmenter cette nation dans tous les sens, lui faire
prendre les attitudes les plus contraires à ses goûts, à ses penchants
naturels, elle conservera toujours et cette activité de feu qui la
fait vivre, et cette heureuse gaieté qui s'amuse et se console de
tout.
LETTRE VI
Au moment où j'arrivai à Paris, les Tuileries étaient encore fort
belles. Le parterre au-dessus de la terrasse des Feuillants était
garni de superbes orangers; on avait commencé à décorer les niches de
la galerie qui donne sur le jardin, de bustes et de statues; les deux
murs du côté du Pont-Royal et de la cour des écuries avaient été
remplacés par de grandes grilles. Mais quelques jours après, ce beau
jardin ne fut plus qu'un camp, de l'aspect le plus sauvage. Toutes les
allées étaient remplies de tentes, de canons, de chariots; et la
moitié de la grande terrasse du Château servait de bivouac à une
troupe de cavalerie.