La suite la plus funeste de l'agiotage, ou plutôt des circonstances

qui l'ont établi forcément, c'est la disette effective de tant

d'objets de première nécessité. Il y a longtemps que Paris serait mort

de faim, mort de faim à la lettre, sans les sommes immenses que le

Trésor national a dépensées pour fournir aux distributions faites

journellement au peuple, à un prix qui doit les faire regarder comme

de véritables aumônes; mais la nation ne devait-elle pas en effet ce

sacrifice aux habitants d'une ville qui fit longtemps, presque seule,

tous les frais de la Révolution, d'une Révolution à laquelle on doit

tant de gloire et de liberté, tant de bonheur et de richesses, la

destruction de la plus ancienne monarchie de l'Europe, et les

prospérités inouïes de la dictature de Robespierre, d'une Révolution

enfin dont tous les bienfaits, dont toutes les merveilles ensemble ne

coûteront guère à la nation plus de deux à trois millions d'hommes,

plus de trente à quarante milliards dont, peut-être même, elle ne

paiera jamais la cinquantième partie? C'est donc, comme vous voyez,

presque rien.

A l'époque où j'arrivai à Paris, le pain des sections se distribuait à

trois sous la livre, en assignats, et le gouvernement le payait

environ huit à dix livres, c'est-à-dire cinq à six sous, espèces[63].

Mais ce pain, donné pour ainsi dire gratuitement, n'était ni fort sain

ni fort savoureux; il était d'une farine noire, grossière et

singulièrement pâteuse, parce qu'on y mêlait beaucoup de pommes de

terre, de fèves, de maïs, de millet, et qu'on ne se donnait pas le

temps de le cuire; pour l'obtenir, il fallait l'acheter souvent par

plusieurs heures d'attente. La viande, le riz, l'huile, la chandelle,

le charbon, la cassonade, plusieurs objets du même genre, se

distribuaient également aux pauvres des sections, à des prix fort

modiques; aussi les boutiques de boulanger, d'épicier et de boucher

sont-elles assiégées, la moitié de la journée, par une troupe

d'hommes, de femmes et d'enfants tenant à la main la carte de leurs

sections; vous les voyez pressés les uns sur les autres, comme des

mendiants à la porte d'un hospice, avec une patience qui n'est pas, à

mes yeux du moins, le prodige de l'empire révolutionnaire le moins

surprenant; c'est ce qu'on appelle _être à la queue_; et jugez,

Monsieur, de la fatigue et de l'ennui de cette sujétion, quand il faut

la subir, comme il arrive très communément, plusieurs heures de suite,

quelque temps qu'il fasse; car sans compter que les nombreuses

distributions même ne peuvent se faire qu'avec assez de lenteur,

elles ne se font pas non plus toujours à la même heure; les

approvisionnements sont souvent retardés, et manquent quelquefois tout

à fait. La farine que les boulangers devaient recevoir la veille, ne

leur est livrée que le lendemain; et celle qu'ils attendaient le

matin, ne l'est que vers le soir. Concevez-vous, Monsieur, le

désespoir d'une si longue attente, lorsqu'elle a pour objet l'unique

ressource de la plus affreuse indigence, et lorsqu'elle finit encore

par être trompée? Pensez-vous qu'il y ait une autre police qu'une

police révolutionnaire, qui puisse arrêter ou prévenir les désordres

que ne manquerait pas de produire, sous un autre régime, un pareil

état de choses?

[63] Dans son message du 14 décembre 1795, le Directoire vient

d'avouer que les subsistances de Paris exigent en ce moment plus

de 370 millions par décade. Avant la Révolution, non seulement

les subsistances de la capitale ne coûtaient rien au

gouvernement, mais il en retirait un revenu annuel de 77 à 78

millions. C'est en en donnant le relevé, que M. Necker remarque

que le roi de France tirait plus de revenu de sa capitale, que

les trois royaumes de Sardaigne, de Suède et de Danemark ne

paient de tributs à leurs souverains. Que les temps sont changés!

(_Note de Meister._)

Ne serez-vous pas encore étonné, Monsieur, d'apprendre que ces

malheureuses distributions sont devenues, comme tout le reste, un

objet d'agiotage et de cupidité? Les pauvres favorisés de la section,

qui reçoivent par jour une livre entière de pain, trouvent aisément

l'occasion d'en vendre au moins une partie avec un bénéfice

considérable, et ne résistent point à cet appât. Ce qu'on achète d'eux

en détail, on le revend ensuite en gros, et l'on y gagne encore

davantage; il y a donc des agioteurs et des courtiers de pain, comme

d'autres effets.

La crainte de mourir de faim a fait imaginer toutes sortes de moyens

de s'en préserver. Il n'est pas rare de voir à la porte d'une maison

ou d'une boutique, tantôt une cage de lapins, tantôt une chèvre, assez

mal nourrie, mais dont le lait peut devenir encore, dans l'extrême

besoin, une ressource bien précieuse. Je ne sais si c'est en faveur de

mon goût pour les pastorales de notre aimable Gessner; mais je vous

l'avoue, parmi tant de symptômes de misère qu'offre aujourd'hui

l'aspect de Paris, il n'en est point qui ait réveillé dans mon

imagination de plus touchantes idées de mélancolie et de pitié. Je me

représentais vivement la joie d'une bonne mère, recevant encore avec

transport, de cette pauvre chèvre, l'aliment et la vie que l'excès du

malheur et des besoins ne lui permettait pas de fournir elle-même à

ses enfants. C'est peut-être la seule pensée douce qui se soit mêlée à

tant d'images pénibles et douloureuses qui n'ont cessé de me

poursuivre durant mon dernier séjour en France.

LETTRE V

Ce qui m'a frappé le plus généralement à Paris, c'est un caractère

étrange d'incertitude, de déplacement, sur presque toutes les figures,

un air inquiet, défiant, tourmenté, souvent même hagard et convulsif.

Je crois qu'un homme qui n'aurait jamais vu Paris, qui n'en aurait

jamais entendu parler, le voyant aujourd'hui pour la première fois,

serait tenté de lui faire le même compliment que fit un jour M. de

Jussieu à je ne sais quel original: «Monsieur, je n'ai pas l'honneur

de vous connaître, mais je vous trouve bien changé.»

Peut-être penserez-vous d'abord que l'impression que j'éprouvai m'est

absolument personnelle, ou que je l'exagère. Cependant daignez vous

rappeler ici, Monsieur, qu'il n'y a guère plus d'un an que Paris

n'était encore qu'une vaste prison, d'où l'on ne sortait que par

miracle, ou pour tomber sous le fer de la guillotine; qu'il y a

peut-être plus de quatre-vingt mille habitants de cette malheureuse

ville, qui partagèrent, chacun à leur tour, les horreurs de la

captivité la plus dure et la plus effrayante; que dans le nombre, il

en est qui viennent seulement d'obtenir leur liberté, tout à l'heure;

et que ce sont peut-être les seuls à qui l'on ne devait jamais la

rendre[64]. Daignez vous rappeler encore, dans cette immense

population, combien de gens ruinés de fond en comble, qui, déchus de

la plus haute prospérité, des plus brillantes espérances, se trouvent

confondus maintenant dans la foule des misérables réduits à solliciter

chaque jour, de la pitié du gouvernement, ou plutôt de ses craintes,

le secours indispensable à leur subsistance. Vous ne serez plus

surpris d'un aspect qui doit frapper de douleur et de compassion tout

homme sensible; vous le serez au contraire, comme je le suis moi-même,

que les traces de tant d'effroi, de misère et de désespoir ne soient

pas encore plus fréquentes ou plus sensibles. Je ne vois qu'une

manière de me l'expliquer: c'est que rien ne fait oublier un grand

danger, une longue souffrance, comme le bonheur de s'en être sauvé,

celui de l'espérer du moins; encore plus la nécessité de se garantir

de nouveaux dangers, de nouvelles peines; l'impérieux besoin de chaque

jour, de chaque moment. Ainsi les fléaux d'une grande révolution

servent en quelque manière, par la rapidité, par la violence même avec

laquelle ils se succèdent, à renouveler le courage et la patience

nécessaires pour les supporter. C'est une observation qui n'aura pas

échappé sans doute à la sagacité des philosophes qui préparèrent ce

grand bouleversement; elle est faite pour reposer tout à la fois leur

confiance et leur insensibilité; peut-être entre-t-elle aussi pour

beaucoup dans les motifs qui les empêchent de désirer la paix, un état

de choses dont le calme laisserait à chacun le loisir de voir et de

mesurer l'étendue de ses pertes et de son malheur[65].

[64] Les terroristes, que l'on avait fait sortir à l'approche de

la crise à laquelle on s'attendait, et qui éclata si

malheureusement les 12 et 13 vendémiaire. (_Note de Meister._)

[65] La première fois que j'entrai dans un café, un de ces

messieurs venait d'en sortir. _Eh bien!_ dit un de mes voisins à

l'autre, _l'homme qui sort a fait périr pour sa part vingt-deux

personnes de ma connaissance.--Vous venez pourtant de lui faire

assez d'accueil.--Hélas! oui, c'est un monstre; mais il me

rendit dans ce temps un service essentiel.--En ce cas, c'est tout

simple._

Quelle impression pensez-vous que ce petit dialogue fit sur l'âme

de votre pauvre Suisse? (_Note de Meister._)

En parcourant les rues de Paris, la tête en avant, suivant mon usage,

et les yeux errants de tout côté, avides de reconnaître tant d'objets

auxquels j'avais attaché quelque doux souvenir d'intérêt ou

d'habitude, je ne pouvais me défendre d'un sentiment très

extraordinaire de surprise et de chagrin. Il me semblait sans cesse

que je revoyais une habitation chérie, abandonnée de ses anciens

maîtres, occupée actuellement par des étrangers, et des étrangers qui

ne s'y trouvaient pas à leur aise, qui ne paraissaient pas même sûrs

d'y rester, dont l'humeur était au moins fort bizarre, car je revoyais

bien les mêmes choses; mais rien ne me paraissait, pour ainsi dire, à

sa place. Ce qui jadis était dans l'intérieur des maisons était

dehors; dans le salon, ce qui était jadis à la cave, au grenier, ou

dans l'antichambre. Rien de stable enfin, rien de posé, presque rien

qui fût dans son assiette accoutumée, dans son assiette naturelle.

Le costume des hommes est, en général, assez simple, assez

raisonnable; cependant, on voit encore beaucoup de gilets et de

longues culottes, vêtement qui peut bien être très commode, mais qui

n'en est pas moins fort mesquin, fort déshabillé. On voit encore un

grand nombre de redingotes, descendant sur les talons, boutonnées

jusqu'aux genoux; par-dessus, d'énormes sabres pendus à des ceinturons

fort étroits; des cravates qui ressemblent à des draps de lit

tortillés autour du cou, et des moustaches dignes de relever ces

nobles livrées du terrorisme.

L'habillement des femmes ne manque ni de goût ni d'élégance; les

souliers plats rendent leur démarche plus assurée, sans la rendre

moins facile et moins légère. Les ceintures, rattachées sous le sein,

ont quelque chose de simple et d'antique; elles laissent aux tailles

bien proportionnées la liberté de développer toute la grâce de leurs

contours, toute la souplesse de leurs mouvements; elles servent à

dissimuler beaucoup de défauts cachés; elles font ressortir, sans

doute, ce qu'on ne pardonnait autrefois qu'aux femmes grosses; mais,

comme presque toutes le sont aujourd'hui, sans en excepter les plus

jeunes et les plus laides, c'est un moyen de plus de paraître à la

mode, à l'ordre du jour. Il n'y a pas jusqu'aux perruques blondes,

noires, grises, de toute couleur, que je m'attendais à trouver

excessivement ridicules, avec lesquelles il a fallu me réconcilier;

tant il est vrai que dans ce genre de folie, il n'y a peut-être rien

qu'une Française ne puisse tenter avec une sorte de succès! Les

perruques blondes adoucissent ce que des sourcils trop noirs avaient

de dur et de tranchant; les perruques brunes donnent aux blondes trop

fades une expression plus vive et plus piquante; elles sont faites

d'ailleurs avec tant d'art qu'il n'est presque pas possible de ne pas

les prendre pour des chevelures naturelles[66]. Les bras nus, et que

la nature avait faits pour l'être, ne peuvent déplaire; il faut même

convenir qu'il en est de ces nouvelles nudités comme des idées les

plus philosophiques, lorsqu'elles sont vraiment belles; l'attrait de

la nouveauté leur prête un charme de plus; mais vous croyez bien

aussi, Monsieur, qu'il y a beaucoup de bras dans le monde, et même

dans le monde régénéré par la Révolution, qui ne gagnent rien à se

montrer si fort; et ce qui me semble encore passablement absurde, ce

sont des mains gantées, au bout de bras nus jusqu'à l'épaule.

[66] Je crains bien que l'origine de la mode des perruques ne

tienne à des circonstances fort tristes; d'abord, au défaut très

commun de secours domestiques pour se coiffer; ensuite, au parti

que quelques spéculateurs cupides auront imaginé de tirer de la

quantité de cheveux coupés sous le règne de Robespierre, soit

forcément par la guillotine, soit volontairement dans les

prisons, pour éviter d'être dévoré de vermine. (_Note de

Meister._)

A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait dans l'ajustement des femmes

plus de recherche que de richesse. Je n'ai point aperçu de diamants;

assez peu de perles; un peu de dorure, mais fort légère; leur plus

grand luxe alors, ce me semble, était en dentelles; mais il n'y avait

que les femmes de la nouvelle classe des riches qui pussent en porter,

car elles étaient montées dès lors à un prix énorme. Un simple bonnet

de gaze et de ruban se payait chez la bonne faiseuse, c'est-à-dire

celle à qui la belle Mme Tallien, ci-devant l'amie de M. Alexandre de

Lameth et l'épouse de M. de Fontenay, la fille du célèbre Cabarrus,

accorde sa protection, trois à quatre mille livres.

Comment vous peindre ici, Monsieur, toute la bigarrure, tout le

contraste qu'offre la population qui circule aujourd'hui dans les rues

de cette immense capitale? Des femmes excessivement parées donnant le

bras à de vrais sans-culottes; d'autres, cheminant toutes seules, mais

avec beaucoup de peine, embarrassées à retrousser leurs élégantes

robes jusqu'à mi-jambe, pour ne pas se crotter; des femmes mises avec

le plus de simplicité, quelquefois même avec tout l'extérieur de

l'indigence, distinguées encore par le maintien le plus noble et le

plus décent; de vieux abbés, le reste de leurs cheveux gris en

catogan, et d'anciens militaires, les cheveux coupés en rond,

reportant humblement dans leur galetas le pain qu'ils ont été recevoir

chez le boulanger de la section; des vieillards respectables,

accoutumés toute leur vie à la plus grande aisance, obligés de se

traîner à pied; leurs ci-devant fermiers ou leurs domestiques les

éclaboussant de la boue de leurs cabriolets, pour aller conclure

bien vite un marché de plusieurs millions; des essaims de

nouveaux guerriers, dont les succès inouïs ont menacé d'envahir

l'univers, pâles et déguenillés; ces hommes obscurs qui, du haut

de la tribune, semblent dicter aujourd'hui des lois à l'Europe

entière, dans le costume le plus sale et le plus négligé,--costume

que l'écharpe tricolore, aux franges d'or, faisait encore ressortir

davantage,--cherchant à se dérober eux-mêmes dans la foule, et

n'échappant pas toujours, malgré leur modestie, aux insultes, encore

moins aux malédictions des passants[67].

[67] C'est à leur côté que j'ai plus d'une fois entendu des

femmes de la dernière classe du peuple crier avec rage: _Les

gueux! on a fait mourir tous les bons, pour laisser vivre un tas

de scélérats, qui nous font mourir de peine et de misère_. (_Note

de Meister._)

On trouve bien dans les rues quelques embarras nouveaux: les étalages

de toute espèce dont je vous ai parlé dans ma précédente lettre; les

transports continuels de meubles et de marchandises, si fort

multipliés aujourd'hui par l'activité du brocantage universel; les

patrouilles et les convois militaires. Mais, en revanche, il est

beaucoup d'embarras de l'ancien temps qui ont fort diminué, comme

celui des voitures; d'autres qui ont entièrement disparu, comme celui

des processions de tout genre, sans en excepter les enterrements, dont

la solennité se borne à une misérable bière, couverte d'un drap

tricolore, portée par un ou deux hommes, et suivie d'un parent ou d'un

officier de police. Il n'est plus permis de se revêtir d'aucun signe

de deuil; et quand on laisse reposer un moment son imagination sur le

souvenir encore si récent des règnes de Marat et de Robespierre, on

ne peut qu'admirer, sans doute, la convenance et la sagesse d'une

pareille disposition. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on circule

plus librement que jamais dans les rues de Paris, si vous en exceptez

pourtant tous les quartiers environnant la Convention, et dans une

circonférence assez étendue, comme depuis la place Vendôme jusqu'au

Carrousel, et depuis Saint-Roch jusqu'au Pont-Royal. Pendant presque

tout le temps de mon séjour, on ne passait dans toutes les rues de ce

vaste circuit qu'au moyen de cartes privilégiées, de cartes de

députés, de ministres étrangers ou d'employés des différentes

administrations; les cartes de section ordinaires ne suffisaient pas.

C'est, vous en conviendrez, Monsieur, une singulière manière de se

rappeler que l'on est dans le pays le plus libre du monde, que ce

besoin continuel d'exhiber sa carte ou son passeport, pour ne pas

risquer d'être arrêté sans cesse, en passant d'une section et

quelquefois d'une rue dans l'autre; mais ce n'est pas ici le moment de

s'en plaindre.

Je ne suis pas le seul voyageur qui ait remarqué que l'on ne vit

jamais autant de femmes grosses à Paris que l'on en voit aujourd'hui,

mais il m'est impossible d'en conclure, avec quelques-uns de vos

philosophes modernes, que l'amour en est devenu plus moral en France;

à voir l'air et le maintien de la plupart de ces dames, je serais

beaucoup plus tenté de croire qu'il n'en a que moins de réserve, moins

de pudeur, moins de délicatesse. Une femme grosse a perdu, ce me

semble, tous les charmes de son sexe, si, dans cet état, elle ne sait

pas voiler les suites de la plus aimable faiblesse par un nouvel

intérêt, par un plus grand caractère de décence et de dignité. C'est

ce que je n'ai guère aperçu, dans cette foule de beautés fécondes,

que l'on rencontre à tous les spectacles et dans toutes les

promenades. La licence générale des opinions et des mœurs, la loi du

divorce[68], l'indépendance domestique, tant de barrières renversées,

tant de préjugés détruits, n'ont pu qu'augmenter beaucoup le nombre

des unions précaires, substituées au mariage, et favoriser ainsi

l'accroissement subit d'une nouvelle population. Mais il faudra voir

quels en seront les résultats durables dans la suite des temps, si le

sort des enfants en sera plus heureux, leur éducation meilleure, le

repos et le bien-être intérieur des familles plus commun, plus assuré.

Beaucoup de gens sont persuadés que les circonstances de la misère

générale, celles du long règne de la Terreur, n'ont pas peu contribué

à la fécondité du moment: elles ont rapproché beaucoup de ménages

livrés à toutes sortes de distractions; elles ont rendu plus intimes

un grand nombre de liaisons jusqu'alors assez légères. On s'est vu

forcé de se tenir plus renfermé, plus recueilli. La solitude, la

crainte, les nuits si fort prolongées par le défaut de lumière,

semblent disposer l'âme encore davantage aux doux épanchements de la

tendresse; enfin la peine et l'ennui donnent un nouveau prix à tout ce

qui peut nous en distraire. L'extrême besoin d'intérêt, d'attachement,

de sensations, en fait trouver quelquefois dans les objets mêmes qui

semblaient devoir en être le moins susceptibles.

[68] Depuis le 1er janvier 1793, jusqu'au 27 prairial an III,

c'est-à-dire dans l'espace de quinze mois, il a été prononcé à

Paris 5,994 divorces, dont 2,124 demandés par les hommes, et

3,870 par les femmes. Il n'y en a eu que 559 prononcés du

consentement mutuel. (_Note de Meister._)

Le 27 prairial an III correspond au 15 juin 1795: Meister a fait

une erreur en parlant de _quinze mois_.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'affreuse existence à laquelle on

était réduit dans les prisons, n'a point été perdue pour l'amour; que

ce ne sont pas seulement des liaisons de galanterie ou d'intrigue

passagère qui s'y sont formées, mais de véritables et grandes

passions. C'est dans ces antres de Polyphème Robespierre, que le

philosophe La Harpe est devenu dévot aux pieds de la marquise de

Hautefort. C'est dans ces mêmes horribles demeures que la belle et

vertueuse Custine n'a pu résister au tendre désespoir du malheureux

comte de Beauharnais. C'est encore là que le vicomte de Ségur a passé

dans les bras de la marquise d'Avaux les plus belles nuits qu'elle ait

jamais dérobées à son triste époux[69].

[69] Il est piquant d'opposer à ce témoignage d'un contemporain

si bien informé, les éloquentes paroles du comte Molé, dans le

discours par lequel il accueillait à l'Académie française

l'auteur de _Stello_, Alfred de Vigny. En lui parlant des «scènes

terribles des prisons et des échafauds», il disait: «Les victimes

ont été héroïques.... Je les ai connues, ces victimes, et il ne

m'a manqué qu'une ou deux années pour prendre rang parmi elles, à

côté de mon père. C'est en leur nom, comme au nom de leurs

enfants, que je viens repousser de toutes les forces de mon âme

et de mes souvenirs tout mélange impie de leur mémoire infortunée

à de frivoles scènes de coquetterie et d'amour....»

Vous voyez, Monsieur, qu'il n'est point de situation, quelque hideuse

qu'elle soit, où la mobilité du caractère français ne trouve encore

une ressource quelconque.

Je n'envie à personne les jouissances qui peuvent lui faire supporter

le fardeau de sa destinée; mais je prie le Ciel de me préserver de

toute folie qui pourrait me consoler du spectacle de tant de

souffrance et de misère. Quel est l'homme vraiment sensible qui

n'aurait pas l'âme déchirée en voyant tous ces visages hâves qui ne

sont plus animés que de l'impatience du besoin, et sur lesquels on

distingue avec effroi l'empreinte profonde des plus amères douleurs!

Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de rencontrer des hommes

mourant d'inanition, se soutenant avec peine contre une borne, ou bien

tombés à terre, et n'ayant plus la force de se relever! Je ne sortais

plus sans remplir mes poches de tout ce que j'avais pu épargner de

pain; et le morceau qu'un pauvre autrefois eût dédaigné, je le voyais

accepter, souvent avec l'expression de la plus vive reconnaissance,

par des êtres, hélas! qui mendiaient, ce jour-là, peut-être pour la

première fois. J'entends encore avec saisissement la voix faible et

sombre d'une femme assez bien vêtue qui m'arrêta dans la rue du Bac,

pour me dire avec un accent que précipitaient tout à la fois la honte

et le désespoir: _Ah! Monsieur, venez à mon secours.... Je ne suis

point une misérable, j'ai des talents.... Vous avez pu voir de mes

ouvrages au Salon; mais depuis deux jours je n'ai rien à manger, et

j'enrage de faim!_

Lorsqu'au milieu de scènes si lugubres et si douloureuses, je vois

encore tant de luxe et tant d'orgueil, tant d'extravagance et tant de

frivolité, je ne puis m'empêcher de me représenter quelquefois tout le

peuple de cette immense cité, sous l'emblème de ce misérable

Marseillais qu'on voyait alors partout, et que je ne rencontrais

jamais sans une nouvelle surprise. Quoique estropié de tous ses

membres, une jambe reliée contre l'épaule, avec un coussin de cuir

sous le moignon de l'autre, il courait gaiement les rues et les

carrefours, appuyé sur ce coussin et sur l'un de ses poignets,

regardant insolemment tout le monde, et chantant à gorge déployée les

chansons patriotiques du jour.

On a beau tourmenter cette nation dans tous les sens, lui faire

prendre les attitudes les plus contraires à ses goûts, à ses penchants

naturels, elle conservera toujours et cette activité de feu qui la

fait vivre, et cette heureuse gaieté qui s'amuse et se console de

tout.

LETTRE VI

Au moment où j'arrivai à Paris, les Tuileries étaient encore fort

belles. Le parterre au-dessus de la terrasse des Feuillants était

garni de superbes orangers; on avait commencé à décorer les niches de

la galerie qui donne sur le jardin, de bustes et de statues; les deux

murs du côté du Pont-Royal et de la cour des écuries avaient été

remplacés par de grandes grilles. Mais quelques jours après, ce beau

jardin ne fut plus qu'un camp, de l'aspect le plus sauvage. Toutes les

allées étaient remplies de tentes, de canons, de chariots; et la

moitié de la grande terrasse du Château servait de bivouac à une

troupe de cavalerie.

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 6 / 18 段