Beaucoup de nouveaux acquéreurs des biens nationaux sont devenus les

objets de la haine et du mépris de tout leur voisinage, soit que l'on

y regrette encore ceux dont ils occupent la place, soit que l'on sache

trop bien par quels vils ou quels injustes moyens ils sont parvenus à

s'en emparer. Je n'oublierai jamais ni l'air, ni l'accent dont on

répondit à mon compagnon de voyage qui demandait quel était le

propriétaire actuel d'un très beau château, devant lequel notre chaise

était arrêtée: _Eh! Monseigneur, c'est un ci-devant pouilleux!_

Ce que j'oublierai bien moins encore, c'est l'impression que me fit, à

mon retour, la douleur d'un beau vieillard de soixante et dix ans

passés, dans un village près de Langres, chez qui je passai près d'une

heure. C'était un fort riche fermier, perclus de la moitié du corps,

mais conservant encore, à son âge et malgré ses infirmités, l'œil

très vif et le teint frais de la santé; dans un antique fauteuil à

bras, au coin d'un grand feu, ce digne vieillard paraissait exercer

tout l'empire de son autorité domestique avec le caractère le plus

imposant; il n'élevait jamais la voix, mais on était attentif à tous

ses mouvements, et l'on se pressait de suivre promptement ses moindres

ordres. Nous parlâmes d'abord des nouvelles générales de Paris et de

la guerre; elles ne tardèrent pas à lui rappeler l'éternel objet de

ses regrets, le martyre de son vertueux seigneur, plus âgé que lui de

quelques années, mais son ami, bien plus que son seigneur, qui, sans

égard pour son âge, pour une vie consacrée tout entière au bonheur du

pauvre, fut traîné du fond de sa retraite à Paris, traduit au tribunal

révolutionnaire, et s'y vit égorger avec tant d'autres victimes

innocentes comme lui; les larmes de la plus profonde douleur et de la

plus vive indignation coulaient le long de ses joues vénérables.

_Non_, me disait-il, _je n'ai point le cœur insensible; mais

l'abominable monstre dont la rage vint ici chercher ce bon, ce brave

seigneur, je le verrais, je crois, dans ce feu, que je jouirais de ma

vengeance sans pitié_. Il avait l'air et l'accent d'Œdipe, vouant

ses persécuteurs à la justice des Furies immortelles[54].

[54] Sophocle, _Œdipe à Colone_.

Une observation générale qui ne doit échapper, ce me semble, à aucun

voyageur, c'est que dans les départements éloignés de Paris, le

mécontentement porte plus sur le nouvel ordre de choses, auquel on

attribue vaguement tout ce que l'on souffre; et qu'à mesure que l'on

approche de la capitale, il porte bien plus sur les hommes qui

gouvernent que sur la nature même du gouvernement. Il est plus d'un

district en France, où, même actuellement, on ne croit pas encore à la

Révolution, où l'on n'y comprend rien, où l'on ne l'envisage du moins

que comme une étrange calamité dont les ravages ne sauraient durer,

comme un torrent dont il faut laisser passer la fougue. On ne se sent

ni la force, ni peut-être même la volonté de l'attaquer de front; mais

on tâche de s'y soustraire le plus que l'on peut, et l'on se renferme

dans l'attente passive d'un ordre de choses moins malheureux.

N'est-ce pas une circonstance assez remarquable, que, presque partout

où l'on ne veut point entendre parler d'assignats, c'est-à-dire à

quarante ou cinquante lieues de Paris, on n'a fait presque aucune

difficulté d'accepter le décret pour la réélection des deux tiers de

la Convention, et que dans le sein même de la capitale, de la ville

qui la première voulut la Révolution, et la fit, pour ainsi dire,

toute seule, le fameux décret a été rejeté presque à l'unanimité?

Il y a beaucoup de campagnes, depuis Langres jusqu'à la frontière, où,

non seulement l'on ne veut point recevoir de papier-monnaie, mais où

l'on refuse encore les écus qui n'ont pas l'effigie royale, soit parce

qu'ils sont un peu plus petits que les autres, quoique de même

valeur, soit parce que les prêtres ont su persuader aux paysans que

les nouveaux écus étaient de l'argent maudit, ayant été fait avec les

vases sacrés volés à l'Église.

Si vous me demandez, Monsieur, comment avec tant de dispositions

antirévolutionnaires, la Révolution n'en a ni moins de puissance ni

moins de succès, je vous prierai de vous rappeler ce que j'ai dit au

commencement de cette lettre; j'ajouterai que ceux qui l'ont conduite

jusqu'à ce moment, ont montré tour à tour beaucoup d'audace et

beaucoup d'habileté; ceux qui l'ont combattue, beaucoup d'incapacité,

beaucoup de faiblesse, peu de suite, encore moins d'accord.

Quant à la manière dont on fait faire aux hommes ce qui leur convient

le moins, j'en ai vu l'autre jour une image, qui, pour être un peu

commune, n'en est pas moins frappante. C'était un grand troupeau de

moutons, s'obstinant à rester immobile devant une barrière; les

bergers en saisirent quelques-uns par la tête, et les traînèrent de

force dans le chemin où ils voulaient les conduire: tout le reste ne

tarda pas à suivre; et c'est ainsi, Monsieur, qu'on mène le peuple, et

qu'on a fait toutes les révolutions du monde. C'est ainsi qu'on les

fait surtout en France, où les folies de la capitale sont encore

aujourd'hui comme un coup d'électricité qui se communique subitement

d'une extrémité du royaume à l'autre. Les chefs des comités secrets de

la Convention le savent si bien, qu'il n'est point de précautions que

l'on n'ait prises, point de manœuvres qu'on n'ait employées, pour

empêcher que les départements ne connussent trop tôt le résultat des

assemblées primaires de Paris, relativement au décret de la

réélection.

Ce qu'on ne saurait nier encore, c'est que si la Révolution a

contrarié beaucoup plus d'intérêts réels qu'elle n'en a favorisé, ses

principes et ses mesures ont dû captiver merveilleusement les passions

les plus communes et les plus actives. On a blessé les âmes sensibles,

mais on a flatté les âmes passionnées; on a brisé beaucoup d'idoles

utiles au maintien de l'ordre, au repos de la société; mais en même

temps on a ouvert un temple à la licence, dont le culte facile,

enivrant, n'a pu manquer d'attirer une affluence prodigieuse de

prêtres et d'adorateurs, de tout caractère et de toute condition.

LETTRE IV

Ce fut le 22 septembre, entre huit et neuf heures du matin, que nous

arrivâmes à Paris, par le faubourg Saint-Laurent[55], sans être

arrêtés à aucune barrière, sans éprouver la moindre difficulté, sans

essuyer la moindre question. Je n'entreprendrai point, Monsieur, de

vous exprimer ici, de combien de souvenirs délicieux, de combien de

regrets déchirants, de combien de pressentiments de peine et de joie

mon cœur fut agité, en revoyant un séjour dont j'avais été si

longtemps idolâtre. Mon premier bonheur fut, je l'avoue, de retrouver

au moins le matériel de cette vaste cité, malgré tous les orages qui

la menacèrent, malgré tous les volcans qui mugissent encore autour

d'elle, de le retrouver tel que je l'avais laissé; que dis-je? sous

quelques rapports même, fort embelli. Les bâtiments que j'avais vu

commencer sur le boulevard et dans la Chaussée d'Antin, sont achevés;

et ce beau quartier offre, pour ainsi dire, l'aspect d'une ville

nouvelle; c'est toujours la partie de Paris la plus peuplée, celle où

les appartements sont le plus rares et le plus chers, si du moins l'on

peut appeler cher ce qui ne se paie guère plus, en assignats, qu'on

ne le payait ci-devant en espèces. La préférence que l'on continue de

donner à ce quartier est fort naturelle; il n'est pas dans le centre

de la ville, il n'en a donc pas les inconvénients et le bruit;

cependant il est près de tout, du Palais-Royal, des Tuileries, par

conséquent de la Convention, de la partie des bureaux où l'on a le

plus souvent affaire; enfin le circuit borné, du boulevard auquel il

touche, jusqu'à l'ancienne place du Palais-Royal, circuit dont on peut

faire le tour en moins d'un quart d'heure, renferme aujourd'hui les

quatre grands théâtres: l'ancienne Comédie française et la nouvelle,

la Comédie italienne et l'Opéra, sans compter cinq ou six petits

spectacles nouvellement établis, entre autres, celui du Vaudeville.

[55] Le faubourg Saint-Laurent occupait l'emplacement qui

aujourd'hui environne la gare de l'Est. L'église Saint-Laurent

existe encore dans ce quartier.

Si l'on jugeait de la population de Paris par la grande affluence de

monde que l'on voit dans certains quartiers, aux promenades et surtout

aux spectacles, on serait tenté de croire qu'elle a plutôt augmenté

que diminué. Mais le contraire est prouvé par des calculs plus

certains, et particulièrement, celui de la consommation habituelle des

objets de première nécessité. Il y a deux classes de l'ancienne

population, dont les trois quarts ont évidemment disparu, celle des

domestiques et celle des ouvriers de luxe. Une partie de la première a

sans doute passé dans d'autres classes, dans celle du commerce, où la

dépouille de leurs maîtres a fourni quelquefois les premiers fonds de

leur établissement, dans les bureaux si multipliés des nouvelles

administrations, dans les différents emplois de la magistrature

révolutionnaire; mais la grande masse cependant est fondue dans les

armées. Parmi les ouvriers de Paris, il y avait un grand nombre

d'étrangers, qui, dès le commencement de la Révolution, ont regagné

leurs foyers, ou d'autres contrées dont la paix et la richesse

semblaient leur offrir alors des ressources plus solides. Je sais

bien que les illusions du fanatisme révolutionnaire, peut-être encore

plus, celles de l'esprit de cupidité qui croit toujours voir dans de

grands bouleversements des chances de fortune extraordinaires, n'ont

pas manqué d'attirer à leur tour de nombreux essaims d'étrangers. Mais

cette nouvelle population, quelque forte qu'on puisse la supposer, est

fort instable, et n'a sûrement pas remplacé, même à beaucoup près, les

vides de l'ancienne.

Il y a des quartiers de Paris qui paraissent entièrement déserts, et

vous devinez sans peine que le plus abandonné de tous est ce beau

quartier du faubourg Saint-Germain, où dans des rues entières de

palais, on ne voit plus que quelques grands hôtels occupés par les

nouvelles administrations de la République; si vous vous avisez

d'entrer dans un de ceux sur le frontispice desquels on lit en grosses

lettres rouges ou noires: _Propriété nationale à vendre_, vous serez

effrayé de l'état de dégradation où vous le trouverez; la plupart sont

dépouillés non seulement de meubles, de glaces, de lambris, de

baguettes; sous prétexte d'enlever les plombs des toits et le salpêtre

des caves, on en a laissé ruiner encore toute la boiserie, et même

souvent jusqu'aux murs. Partout où les comités révolutionnaires ont

pénétré, l'on croit reconnaître la trace du passage désastreux d'une

armée de Huns ou de Vandales. Il ne faut pas oublier non plus ici tous

les hôtels culbutés et dévastés par les quarante-quatre[56] sections

de Paris, qui se sont emparées successivement des plus belles maisons

qu'elles ont trouvées vides dans leurs quartiers, pour y placer leurs

bureaux et leurs corps de garde. Il est plusieurs de ces hôtels que

l'on pouvait acquérir encore à cette époque pour quelques millions,

c'est-à-dire pour un morceau de pain. Mais un homme peu riche, un

homme qui ne serait pas en état de courir les hasards d'une

spéculation éloignée, trouverait dans ce bon marché le moyen de ruine

le plus infaillible, car, que ferait-il de cette maison après l'avoir

achetée, s'il ne pouvait la revendre promptement avec bénéfice? qui

voudrait la louer? Et comment l'occuperait-il lui-même, sans y faire

une dépense qui dépasserait vingt fois le prix de l'acquisition, vu le

tarif actuel des denrées, des matériaux et de la main-d'œuvre.

[56] _Sic._ En réalité, Paris était divisé, depuis 1790, en

quarante-huit sections, remplacées, en l'an IV, par douze

municipalités.

Ce n'est pas seulement sous ce rapport, c'est sous mille autres

encore, que je me désole du contraste continuel que j'aperçois entre

les avantages qui distinguaient la France avec une faveur si marquée,

et les conséquences inévitables de sa législation actuelle. Qu'y

a-t-il entre l'élégante politesse de l'esprit français, et la

grossièreté du costume jacobin, des mœurs révolutionnaires? entre le

sol le plus fertile de l'Europe et l'austérité du régime républicain?

entre l'activité brillante d'une nation riche, vaine, industrieuse, et

ces sombres principes d'égalité, destructeurs de toute industrie, de

toute émulation, si ce n'est celle des vertus politiques? supposé même

que ces principes soient jamais mieux entendus qu'ils ne le sont

aujourd'hui. Si la France persévère dans les exagérations de son

républicanisme, que fera-t-elle de ses richesses, de son luxe, de ses

palais, de toutes ces merveilles, augustes monuments du beau siècle de

Louis XIV? Ne faudra-t-il pas renoncer encore aux chefs-d'œuvre de

Corneille, de Racine, de Voltaire, de Bossuet, de Fénelon? Car tous

ces chefs-d'œuvre ne réfléchissent-ils pas trop vivement l'éclat de

la magnificence royale, pour ne pas blesser les yeux d'un peuple

libre, ou pour ne pas risquer de séduire ceux d'un peuple qui ne

l'est pas encore, et qui, selon toute apparence, ne le sera jamais que

de force?

Je vous demande pardon, Monsieur, de m'être laissé si fort emporter

par le chagrin que m'a causé la vue de tant de beaux hôtels à vendre

et à louer, qui ne doivent jamais être ni vendus, ni loués, si le

républicanisme du jour prospère.

Mais, puisque je suis dans ce quartier, je n'en sortirai point sans

vous avoir dit la surprise et la douleur que j'éprouvai, peu de jours

après mon arrivée, en passant près du dôme des Invalides, cette

magnifique maison de Dieu, qu'on a traitée comme celle d'un

aristocrate ou d'un émigré. Le jour commençait à tomber, j'aperçus

dans l'enceinte extérieure du dôme un groupe considérable de grandes

figures d'une blancheur éclatante, pressées les unes contre les

autres, et comme parquées dans une bergerie. Je ne pus deviner d'abord

ce que c'était; en m'approchant, je reconnus les figures colossales,

en marbre, des saints qui décoraient ci-devant les niches de ce

superbe temple; elles étaient exposées là sans doute en vente, comme

tant d'autres objets de toute espèce que l'on voit sur toutes les

places et, pour ainsi dire, dans toutes les rues; mais ces pauvres

saints! qui les voudrait, ou qui les oserait acheter? J'appris, à

cette occasion, que l'intérieur de ce bel édifice avait été fort

maltraité sous l'infâme tyrannie de Robespierre.

C'est passé l'heure des spectacles, vers dix heures du soir, que la

tristesse et le dénuement où se trouve Paris doivent frapper surtout

un étranger qui le vit dans des temps plus heureux; autrefois, c'était

presque le moment de l'agitation la plus vive et la plus brillante. On

courait aux soupers ou à d'autres plaisirs, et le roulement de mille

et mille voitures faisait retentir le pavé de toutes les rues du

bruit de la joie et de la folie d'un peuple léger, frivole, mais qui,

content, paraissant du moins l'être, ne se doutait pas même de la

possibilité des maux et des horreurs qui viennent de souiller son

histoire, et dont le souvenir épouvantera sans doute encore la

postérité la plus reculée. Aujourd'hui, passé la sortie des

spectacles, c'est le silence des tombeaux qui règne dans tous les

quartiers; la rencontre d'une voiture est un événement; il est rare

même de rencontrer des gens à pied, si ce n'est des patrouilles; ce

n'est donc guère que pour elles que la ville continue d'être éclairée

comme elle l'était ci-devant.

Depuis le 9 thermidor, on a vu reparaître, le jour, quelques voitures

particulières, celles des ministres étrangers, celles des membres du

Comité de salut public, qui en ont chacun une à leur disposition, aux

frais de la République; celles de quelques entrepreneurs ou de leurs

maîtresses; mais toutes ces voitures ensemble ne font pas, comme vous

pouvez croire, un grand effet dans l'immensité d'une ville comme

Paris. Il y a même assez peu de fiacres; des gens qui tenaient

équipage autrefois, ne se déterminent pas encore aisément à payer 100

fr. pour une course, quoique, au cours du change actuel, ces 100 fr.

ne représentent pas même 24 sols, espèces[57]; les cabriolets sont

plus communs, depuis que l'agiotage est devenu la première, on peut

dire l'unique occupation de tout Paris; j'en ai compté quelquefois

jusqu'à cinquante à la porte du vieux Louvre, où se tient à présent la

Bourse.

[57] Meister, à plus d'une reprise, a indiqué la valeur des

assignats en monnaie métallique; et chaque fois, il leur donne

une valeur différente.

D'après ce qu'on lit ci-dessus, quatre francs en assignats valent

à peine un sou en métal. A ce qu'il dit un peu plus loin (page

87), un sou en métal vaudrait moins de deux francs en assignats;

tandis que dans la note de la page 84, un sou en métal vaut plus

de cinq francs en assignats.--Mais chacune de ces évaluations a pu

être exacte à un certain moment.

L'étendue et l'activité de cet agiotage universel passent toutes les

idées qu'on peut en concevoir de loin, et vous ne sauriez faire un pas

dans les rues, sans en rencontrer quelque preuve plus ou moins

sensible, plus ou moins affligeante. D'abord, presque tous les devants

de maisons, toutes les grandes allées, du moins dans les quartiers les

plus fréquentés, sont devenus autant de magasins de meubles, de

hardes, de tableaux, d'estampes, etc. Vous voyez presque partout le

même étalage qu'on ne voyait ci-devant que sur le pont Saint-Michel,

sur le quai de la Ferraille, et sous les piliers des halles. On dirait

que tout ce qui était jadis dans l'intérieur des appartements vient

d'être exposé tout à la fois dans la rue. La capitale du monde a l'air

d'une immense friperie. On est tenté de croire tout Paris en

décret[58]; hélas! ce n'est bien, pardonnez-moi le trop juste

calembour, ce n'est bien qu'à force de décrets qu'il est devenu ce

qu'il a l'air d'être, ce qu'il est en effet. A chaque pas, vous

rencontrez des personnes de tout sexe, de tout âge, de toute

condition, portant quelque paquet sous le bras; ce sont des

échantillons de café, de sucre, de fromage, d'huile, de savon, que

sais-je? C'est encore trop souvent le dernier meuble, le dernier

vêtement dont un infortuné consent à se défaire, afin d'acheter

l'aliment dont il a besoin, pour lui-même ou pour sa malheureuse

famille.

[58] Sous le coup d'une sentence portant saisie de biens.

Cette fureur de brocanter et d'agioter est entretenue, également, par

l'excès de la misère, comme par l'extrême cupidité, comme par

l'inquiétude inséparable de l'opulence du moment. Si le riche court

après les moyens de réaliser à tout prix un signe de richesse qui

décroît de jour en jour, d'heure en heure, l'homme avide brûle de

mettre son empressement à profit; il se trompe souvent; mais, trop

souvent encore, c'est aux dépens des malheureux les plus dignes

d'intérêt et de pitié, qu'il répare son erreur et se dédommage de ses

pertes. L'incertitude et les variations continuelles de la mesure

commune de toutes les valeurs sont à un tel point, qu'avec la plus

grande prudence, la meilleure foi du monde, il est presque impossible

que l'on ne soit pas à chaque instant tout à la fois dupe et

fripon[59]. On craint si fort de ne pas vendre ou de ne pas acheter

assez tôt, que les marchés même les plus importants se font avec une

légèreté dont il faut avoir été témoin pour y croire. Il y a tel hôtel

considérable, à Paris, qui s'est vendu quatre fois dans quinze jours,

sans qu'aucun des acquéreurs l'eût peut-être jamais vu. J'ai marchandé

moi-même une terre de trois millions pour un de mes amis, sans avoir

jamais pu me procurer aucun éclaircissement positif sur le produit des

baux, quoique je me sois adressé successivement aux deux derniers

acquéreurs, ainsi qu'aux notaires par qui l'acte de vente avait été

dressé. On se contente de savoir en gros si c'est un bien

patrimonial[60], une propriété de moine, ou d'émigré (car il existe

une prodigieuse différence entre l'estimation de ces trois sortes de

biens), le prix de la dernière enchère, le nombre d'arpents, etc.

Enfin, le plus riche hôtel de Paris, la plus belle terre, s'achète et

se vend comme on prend une carte au pharaon. Si l'on s'avise d'y

vouloir réfléchir davantage, on risque de manquer le coup, de se

décider trop tard. «Dans une ville, dit Pline, où il semble que tout

soit fait pour le dernier qui s'en empare, on trouve que le temps

d'agir est passé, si l'on attend qu'il soit venu[61].»

[59] Il y a beaucoup d'artistes, d'artisans et d'ouvriers, dont

les salaires n'ont pas été portés, en tout, au quart, pas même au

dixième du prix qu'on leur payait ci-devant. Un perruquier, à qui

l'on donnait autrefois 12 fr. par mois, en espèces, se contente

aujourd'hui de 50 fr. en assignats; c'est moins de 10 sous. Tel

livre, qui vous aurait coûté 12 à 15 livres, vous le payez 2 à

300 livres. Mais tous ces prix varient d'un jour, d'une heure,

d'un moment à l'autre. En général, les marchés les plus chers se

faisaient encore à beaucoup meilleur compte alors, en assignats

qu'en numéraire. Il m'est arrivé souvent de marchander un objet

d'abord en numéraire, et de l'obtenir ensuite en assignats pour

la moitié, le tiers du prix: le papier évalué au cours du change.

L'honnête marchand, trompé lui-même par l'imposante vanité des

nouveaux signes, ne craint pas de vous demander un petit écu

d'une bagatelle, dont sa pudeur rougirait d'exiger 300 livres;

tant ont de pouvoir et de durée l'empire des mots et celui de

l'habitude! tant en impose encore à la misère actuelle

l'aristocratie des chiffres, la prodigalité fastueuse du nouveau

signe numérique! (_Note de Meister._)

[60] Les biens patrimoniaux sont vendus presque au même prix que

ci-devant; ceux du clergé, beaucoup moins; ceux des émigrés ne le

sont peut-être pas aux deux tiers de leur valeur réelle. Ce n'est

pas seulement les revenants que l'on craint, ce sont les haines,

le mépris, et les tracasseries du voisinage. Ce que l'on redoute

peut-être encore plus, ce sont les justes indemnités que pourrait

réclamer la nation, si cruellement lésée par les bas prix des

premières ventes. Il y a tel domaine que les départements

révolutionnaires ont fait céder à leurs créatures pour moins que

rien, au-dessous du produit de la première coupe de bois, des

ravages de toute espèce qu'y ont exercés ces nouveaux acquéreurs.

Aussi distingue-t-on beaucoup les biens nationaux de première

origine de ceux qui ont déjà subi le sort de plusieurs ventes;

ces derniers sont en plus grand nombre que les autres, surtout si

l'on excepte les forêts et les vastes domaines des grands

propriétaires, dont la division offre des difficultés de plus

d'un genre. Cette circonstance est d'autant plus remarquable,

qu'elle ne contribue pas peu à ralentir la vente des propriétés

nationales. Une bonne partie des biens déjà vendus continuant

toujours d'être à vendre, la concurrence reste presque toujours

la même. (_Note de Meister._)

[61] Si festinare videor, ignosce.... quod in ea civitate, in qua

omnia quasi ab occupantibus aguntur, quæ legitimum tempus

expectant, non matura, sed sera sunt.

_Lettres_ de Pline le jeune, IV, 15.

Le prix de différents objets est aujourd'hui presque au pair de

l'argent; il en est même qui sont au-dessus de l'ancien prix, et, très

malheureusement encore, le bon pain, les pommes de terre; cependant il

en reste toujours un très grand nombre, qui ne sont pas même au quart

de leur valeur. Ainsi l'homme qui sortirait tous les jours de chez

lui, les poches pleines d'assignats, sans autre projet que celui

d'acheter tout ce qu'il trouverait encore à très bon compte, pourrait

faire en peu de temps une fortune immense. C'est aussi ce que

plusieurs personnes ont su faire avec le plus brillant succès. De ce

nombre est, dit-on, le vicomte de Ségur[62]. Il a du moins un des plus

beaux magasins qu'il y ait en ce moment à Paris; et grâce à cette

heureuse idée, on lui pardonne d'être le fils d'un maréchal de France,

l'ami cité d'une ci-devant très grande dame, et même l'aristocrate le

plus décidé, du moins dans ses opinions et dans ses plaisanteries.

[62] Alexandre-Joseph-Pierre, vicomte de Ségur (1756-1805).

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 5 / 18 段