objets de la haine et du mépris de tout leur voisinage, soit que l'on
y regrette encore ceux dont ils occupent la place, soit que l'on sache
trop bien par quels vils ou quels injustes moyens ils sont parvenus à
s'en emparer. Je n'oublierai jamais ni l'air, ni l'accent dont on
répondit à mon compagnon de voyage qui demandait quel était le
propriétaire actuel d'un très beau château, devant lequel notre chaise
était arrêtée: _Eh! Monseigneur, c'est un ci-devant pouilleux!_
Ce que j'oublierai bien moins encore, c'est l'impression que me fit, à
mon retour, la douleur d'un beau vieillard de soixante et dix ans
passés, dans un village près de Langres, chez qui je passai près d'une
heure. C'était un fort riche fermier, perclus de la moitié du corps,
mais conservant encore, à son âge et malgré ses infirmités, l'œil
très vif et le teint frais de la santé; dans un antique fauteuil à
bras, au coin d'un grand feu, ce digne vieillard paraissait exercer
tout l'empire de son autorité domestique avec le caractère le plus
imposant; il n'élevait jamais la voix, mais on était attentif à tous
ses mouvements, et l'on se pressait de suivre promptement ses moindres
ordres. Nous parlâmes d'abord des nouvelles générales de Paris et de
la guerre; elles ne tardèrent pas à lui rappeler l'éternel objet de
ses regrets, le martyre de son vertueux seigneur, plus âgé que lui de
quelques années, mais son ami, bien plus que son seigneur, qui, sans
égard pour son âge, pour une vie consacrée tout entière au bonheur du
pauvre, fut traîné du fond de sa retraite à Paris, traduit au tribunal
révolutionnaire, et s'y vit égorger avec tant d'autres victimes
innocentes comme lui; les larmes de la plus profonde douleur et de la
plus vive indignation coulaient le long de ses joues vénérables.
_Non_, me disait-il, _je n'ai point le cœur insensible; mais
l'abominable monstre dont la rage vint ici chercher ce bon, ce brave
seigneur, je le verrais, je crois, dans ce feu, que je jouirais de ma
vengeance sans pitié_. Il avait l'air et l'accent d'Œdipe, vouant
ses persécuteurs à la justice des Furies immortelles[54].
[54] Sophocle, _Œdipe à Colone_.
Une observation générale qui ne doit échapper, ce me semble, à aucun
voyageur, c'est que dans les départements éloignés de Paris, le
mécontentement porte plus sur le nouvel ordre de choses, auquel on
attribue vaguement tout ce que l'on souffre; et qu'à mesure que l'on
approche de la capitale, il porte bien plus sur les hommes qui
gouvernent que sur la nature même du gouvernement. Il est plus d'un
district en France, où, même actuellement, on ne croit pas encore à la
Révolution, où l'on n'y comprend rien, où l'on ne l'envisage du moins
que comme une étrange calamité dont les ravages ne sauraient durer,
comme un torrent dont il faut laisser passer la fougue. On ne se sent
ni la force, ni peut-être même la volonté de l'attaquer de front; mais
on tâche de s'y soustraire le plus que l'on peut, et l'on se renferme
dans l'attente passive d'un ordre de choses moins malheureux.
N'est-ce pas une circonstance assez remarquable, que, presque partout
où l'on ne veut point entendre parler d'assignats, c'est-à-dire à
quarante ou cinquante lieues de Paris, on n'a fait presque aucune
difficulté d'accepter le décret pour la réélection des deux tiers de
la Convention, et que dans le sein même de la capitale, de la ville
qui la première voulut la Révolution, et la fit, pour ainsi dire,
toute seule, le fameux décret a été rejeté presque à l'unanimité?
Il y a beaucoup de campagnes, depuis Langres jusqu'à la frontière, où,
non seulement l'on ne veut point recevoir de papier-monnaie, mais où
l'on refuse encore les écus qui n'ont pas l'effigie royale, soit parce
qu'ils sont un peu plus petits que les autres, quoique de même
valeur, soit parce que les prêtres ont su persuader aux paysans que
les nouveaux écus étaient de l'argent maudit, ayant été fait avec les
vases sacrés volés à l'Église.
Si vous me demandez, Monsieur, comment avec tant de dispositions
antirévolutionnaires, la Révolution n'en a ni moins de puissance ni
moins de succès, je vous prierai de vous rappeler ce que j'ai dit au
commencement de cette lettre; j'ajouterai que ceux qui l'ont conduite
jusqu'à ce moment, ont montré tour à tour beaucoup d'audace et
beaucoup d'habileté; ceux qui l'ont combattue, beaucoup d'incapacité,
beaucoup de faiblesse, peu de suite, encore moins d'accord.
Quant à la manière dont on fait faire aux hommes ce qui leur convient
le moins, j'en ai vu l'autre jour une image, qui, pour être un peu
commune, n'en est pas moins frappante. C'était un grand troupeau de
moutons, s'obstinant à rester immobile devant une barrière; les
bergers en saisirent quelques-uns par la tête, et les traînèrent de
force dans le chemin où ils voulaient les conduire: tout le reste ne
tarda pas à suivre; et c'est ainsi, Monsieur, qu'on mène le peuple, et
qu'on a fait toutes les révolutions du monde. C'est ainsi qu'on les
fait surtout en France, où les folies de la capitale sont encore
aujourd'hui comme un coup d'électricité qui se communique subitement
d'une extrémité du royaume à l'autre. Les chefs des comités secrets de
la Convention le savent si bien, qu'il n'est point de précautions que
l'on n'ait prises, point de manœuvres qu'on n'ait employées, pour
empêcher que les départements ne connussent trop tôt le résultat des
assemblées primaires de Paris, relativement au décret de la
réélection.
Ce qu'on ne saurait nier encore, c'est que si la Révolution a
contrarié beaucoup plus d'intérêts réels qu'elle n'en a favorisé, ses
principes et ses mesures ont dû captiver merveilleusement les passions
les plus communes et les plus actives. On a blessé les âmes sensibles,
mais on a flatté les âmes passionnées; on a brisé beaucoup d'idoles
utiles au maintien de l'ordre, au repos de la société; mais en même
temps on a ouvert un temple à la licence, dont le culte facile,
enivrant, n'a pu manquer d'attirer une affluence prodigieuse de
prêtres et d'adorateurs, de tout caractère et de toute condition.
LETTRE IV
Ce fut le 22 septembre, entre huit et neuf heures du matin, que nous
arrivâmes à Paris, par le faubourg Saint-Laurent[55], sans être
arrêtés à aucune barrière, sans éprouver la moindre difficulté, sans
essuyer la moindre question. Je n'entreprendrai point, Monsieur, de
vous exprimer ici, de combien de souvenirs délicieux, de combien de
regrets déchirants, de combien de pressentiments de peine et de joie
mon cœur fut agité, en revoyant un séjour dont j'avais été si
longtemps idolâtre. Mon premier bonheur fut, je l'avoue, de retrouver
au moins le matériel de cette vaste cité, malgré tous les orages qui
la menacèrent, malgré tous les volcans qui mugissent encore autour
d'elle, de le retrouver tel que je l'avais laissé; que dis-je? sous
quelques rapports même, fort embelli. Les bâtiments que j'avais vu
commencer sur le boulevard et dans la Chaussée d'Antin, sont achevés;
et ce beau quartier offre, pour ainsi dire, l'aspect d'une ville
nouvelle; c'est toujours la partie de Paris la plus peuplée, celle où
les appartements sont le plus rares et le plus chers, si du moins l'on
peut appeler cher ce qui ne se paie guère plus, en assignats, qu'on
ne le payait ci-devant en espèces. La préférence que l'on continue de
donner à ce quartier est fort naturelle; il n'est pas dans le centre
de la ville, il n'en a donc pas les inconvénients et le bruit;
cependant il est près de tout, du Palais-Royal, des Tuileries, par
conséquent de la Convention, de la partie des bureaux où l'on a le
plus souvent affaire; enfin le circuit borné, du boulevard auquel il
touche, jusqu'à l'ancienne place du Palais-Royal, circuit dont on peut
faire le tour en moins d'un quart d'heure, renferme aujourd'hui les
quatre grands théâtres: l'ancienne Comédie française et la nouvelle,
la Comédie italienne et l'Opéra, sans compter cinq ou six petits
spectacles nouvellement établis, entre autres, celui du Vaudeville.
[55] Le faubourg Saint-Laurent occupait l'emplacement qui
aujourd'hui environne la gare de l'Est. L'église Saint-Laurent
existe encore dans ce quartier.
Si l'on jugeait de la population de Paris par la grande affluence de
monde que l'on voit dans certains quartiers, aux promenades et surtout
aux spectacles, on serait tenté de croire qu'elle a plutôt augmenté
que diminué. Mais le contraire est prouvé par des calculs plus
certains, et particulièrement, celui de la consommation habituelle des
objets de première nécessité. Il y a deux classes de l'ancienne
population, dont les trois quarts ont évidemment disparu, celle des
domestiques et celle des ouvriers de luxe. Une partie de la première a
sans doute passé dans d'autres classes, dans celle du commerce, où la
dépouille de leurs maîtres a fourni quelquefois les premiers fonds de
leur établissement, dans les bureaux si multipliés des nouvelles
administrations, dans les différents emplois de la magistrature
révolutionnaire; mais la grande masse cependant est fondue dans les
armées. Parmi les ouvriers de Paris, il y avait un grand nombre
d'étrangers, qui, dès le commencement de la Révolution, ont regagné
leurs foyers, ou d'autres contrées dont la paix et la richesse
semblaient leur offrir alors des ressources plus solides. Je sais
bien que les illusions du fanatisme révolutionnaire, peut-être encore
plus, celles de l'esprit de cupidité qui croit toujours voir dans de
grands bouleversements des chances de fortune extraordinaires, n'ont
pas manqué d'attirer à leur tour de nombreux essaims d'étrangers. Mais
cette nouvelle population, quelque forte qu'on puisse la supposer, est
fort instable, et n'a sûrement pas remplacé, même à beaucoup près, les
vides de l'ancienne.
Il y a des quartiers de Paris qui paraissent entièrement déserts, et
vous devinez sans peine que le plus abandonné de tous est ce beau
quartier du faubourg Saint-Germain, où dans des rues entières de
palais, on ne voit plus que quelques grands hôtels occupés par les
nouvelles administrations de la République; si vous vous avisez
d'entrer dans un de ceux sur le frontispice desquels on lit en grosses
lettres rouges ou noires: _Propriété nationale à vendre_, vous serez
effrayé de l'état de dégradation où vous le trouverez; la plupart sont
dépouillés non seulement de meubles, de glaces, de lambris, de
baguettes; sous prétexte d'enlever les plombs des toits et le salpêtre
des caves, on en a laissé ruiner encore toute la boiserie, et même
souvent jusqu'aux murs. Partout où les comités révolutionnaires ont
pénétré, l'on croit reconnaître la trace du passage désastreux d'une
armée de Huns ou de Vandales. Il ne faut pas oublier non plus ici tous
les hôtels culbutés et dévastés par les quarante-quatre[56] sections
de Paris, qui se sont emparées successivement des plus belles maisons
qu'elles ont trouvées vides dans leurs quartiers, pour y placer leurs
bureaux et leurs corps de garde. Il est plusieurs de ces hôtels que
l'on pouvait acquérir encore à cette époque pour quelques millions,
c'est-à-dire pour un morceau de pain. Mais un homme peu riche, un
homme qui ne serait pas en état de courir les hasards d'une
spéculation éloignée, trouverait dans ce bon marché le moyen de ruine
le plus infaillible, car, que ferait-il de cette maison après l'avoir
achetée, s'il ne pouvait la revendre promptement avec bénéfice? qui
voudrait la louer? Et comment l'occuperait-il lui-même, sans y faire
une dépense qui dépasserait vingt fois le prix de l'acquisition, vu le
tarif actuel des denrées, des matériaux et de la main-d'œuvre.
[56] _Sic._ En réalité, Paris était divisé, depuis 1790, en
quarante-huit sections, remplacées, en l'an IV, par douze
municipalités.
Ce n'est pas seulement sous ce rapport, c'est sous mille autres
encore, que je me désole du contraste continuel que j'aperçois entre
les avantages qui distinguaient la France avec une faveur si marquée,
et les conséquences inévitables de sa législation actuelle. Qu'y
a-t-il entre l'élégante politesse de l'esprit français, et la
grossièreté du costume jacobin, des mœurs révolutionnaires? entre le
sol le plus fertile de l'Europe et l'austérité du régime républicain?
entre l'activité brillante d'une nation riche, vaine, industrieuse, et
ces sombres principes d'égalité, destructeurs de toute industrie, de
toute émulation, si ce n'est celle des vertus politiques? supposé même
que ces principes soient jamais mieux entendus qu'ils ne le sont
aujourd'hui. Si la France persévère dans les exagérations de son
républicanisme, que fera-t-elle de ses richesses, de son luxe, de ses
palais, de toutes ces merveilles, augustes monuments du beau siècle de
Louis XIV? Ne faudra-t-il pas renoncer encore aux chefs-d'œuvre de
Corneille, de Racine, de Voltaire, de Bossuet, de Fénelon? Car tous
ces chefs-d'œuvre ne réfléchissent-ils pas trop vivement l'éclat de
la magnificence royale, pour ne pas blesser les yeux d'un peuple
libre, ou pour ne pas risquer de séduire ceux d'un peuple qui ne
l'est pas encore, et qui, selon toute apparence, ne le sera jamais que
de force?
Je vous demande pardon, Monsieur, de m'être laissé si fort emporter
par le chagrin que m'a causé la vue de tant de beaux hôtels à vendre
et à louer, qui ne doivent jamais être ni vendus, ni loués, si le
républicanisme du jour prospère.
Mais, puisque je suis dans ce quartier, je n'en sortirai point sans
vous avoir dit la surprise et la douleur que j'éprouvai, peu de jours
après mon arrivée, en passant près du dôme des Invalides, cette
magnifique maison de Dieu, qu'on a traitée comme celle d'un
aristocrate ou d'un émigré. Le jour commençait à tomber, j'aperçus
dans l'enceinte extérieure du dôme un groupe considérable de grandes
figures d'une blancheur éclatante, pressées les unes contre les
autres, et comme parquées dans une bergerie. Je ne pus deviner d'abord
ce que c'était; en m'approchant, je reconnus les figures colossales,
en marbre, des saints qui décoraient ci-devant les niches de ce
superbe temple; elles étaient exposées là sans doute en vente, comme
tant d'autres objets de toute espèce que l'on voit sur toutes les
places et, pour ainsi dire, dans toutes les rues; mais ces pauvres
saints! qui les voudrait, ou qui les oserait acheter? J'appris, à
cette occasion, que l'intérieur de ce bel édifice avait été fort
maltraité sous l'infâme tyrannie de Robespierre.
C'est passé l'heure des spectacles, vers dix heures du soir, que la
tristesse et le dénuement où se trouve Paris doivent frapper surtout
un étranger qui le vit dans des temps plus heureux; autrefois, c'était
presque le moment de l'agitation la plus vive et la plus brillante. On
courait aux soupers ou à d'autres plaisirs, et le roulement de mille
et mille voitures faisait retentir le pavé de toutes les rues du
bruit de la joie et de la folie d'un peuple léger, frivole, mais qui,
content, paraissant du moins l'être, ne se doutait pas même de la
possibilité des maux et des horreurs qui viennent de souiller son
histoire, et dont le souvenir épouvantera sans doute encore la
postérité la plus reculée. Aujourd'hui, passé la sortie des
spectacles, c'est le silence des tombeaux qui règne dans tous les
quartiers; la rencontre d'une voiture est un événement; il est rare
même de rencontrer des gens à pied, si ce n'est des patrouilles; ce
n'est donc guère que pour elles que la ville continue d'être éclairée
comme elle l'était ci-devant.
Depuis le 9 thermidor, on a vu reparaître, le jour, quelques voitures
particulières, celles des ministres étrangers, celles des membres du
Comité de salut public, qui en ont chacun une à leur disposition, aux
frais de la République; celles de quelques entrepreneurs ou de leurs
maîtresses; mais toutes ces voitures ensemble ne font pas, comme vous
pouvez croire, un grand effet dans l'immensité d'une ville comme
Paris. Il y a même assez peu de fiacres; des gens qui tenaient
équipage autrefois, ne se déterminent pas encore aisément à payer 100
fr. pour une course, quoique, au cours du change actuel, ces 100 fr.
ne représentent pas même 24 sols, espèces[57]; les cabriolets sont
plus communs, depuis que l'agiotage est devenu la première, on peut
dire l'unique occupation de tout Paris; j'en ai compté quelquefois
jusqu'à cinquante à la porte du vieux Louvre, où se tient à présent la
Bourse.
[57] Meister, à plus d'une reprise, a indiqué la valeur des
assignats en monnaie métallique; et chaque fois, il leur donne
une valeur différente.
D'après ce qu'on lit ci-dessus, quatre francs en assignats valent
à peine un sou en métal. A ce qu'il dit un peu plus loin (page
87), un sou en métal vaudrait moins de deux francs en assignats;
tandis que dans la note de la page 84, un sou en métal vaut plus
de cinq francs en assignats.--Mais chacune de ces évaluations a pu
être exacte à un certain moment.
L'étendue et l'activité de cet agiotage universel passent toutes les
idées qu'on peut en concevoir de loin, et vous ne sauriez faire un pas
dans les rues, sans en rencontrer quelque preuve plus ou moins
sensible, plus ou moins affligeante. D'abord, presque tous les devants
de maisons, toutes les grandes allées, du moins dans les quartiers les
plus fréquentés, sont devenus autant de magasins de meubles, de
hardes, de tableaux, d'estampes, etc. Vous voyez presque partout le
même étalage qu'on ne voyait ci-devant que sur le pont Saint-Michel,
sur le quai de la Ferraille, et sous les piliers des halles. On dirait
que tout ce qui était jadis dans l'intérieur des appartements vient
d'être exposé tout à la fois dans la rue. La capitale du monde a l'air
d'une immense friperie. On est tenté de croire tout Paris en
décret[58]; hélas! ce n'est bien, pardonnez-moi le trop juste
calembour, ce n'est bien qu'à force de décrets qu'il est devenu ce
qu'il a l'air d'être, ce qu'il est en effet. A chaque pas, vous
rencontrez des personnes de tout sexe, de tout âge, de toute
condition, portant quelque paquet sous le bras; ce sont des
échantillons de café, de sucre, de fromage, d'huile, de savon, que
sais-je? C'est encore trop souvent le dernier meuble, le dernier
vêtement dont un infortuné consent à se défaire, afin d'acheter
l'aliment dont il a besoin, pour lui-même ou pour sa malheureuse
famille.
[58] Sous le coup d'une sentence portant saisie de biens.
Cette fureur de brocanter et d'agioter est entretenue, également, par
l'excès de la misère, comme par l'extrême cupidité, comme par
l'inquiétude inséparable de l'opulence du moment. Si le riche court
après les moyens de réaliser à tout prix un signe de richesse qui
décroît de jour en jour, d'heure en heure, l'homme avide brûle de
mettre son empressement à profit; il se trompe souvent; mais, trop
souvent encore, c'est aux dépens des malheureux les plus dignes
d'intérêt et de pitié, qu'il répare son erreur et se dédommage de ses
pertes. L'incertitude et les variations continuelles de la mesure
commune de toutes les valeurs sont à un tel point, qu'avec la plus
grande prudence, la meilleure foi du monde, il est presque impossible
que l'on ne soit pas à chaque instant tout à la fois dupe et
fripon[59]. On craint si fort de ne pas vendre ou de ne pas acheter
assez tôt, que les marchés même les plus importants se font avec une
légèreté dont il faut avoir été témoin pour y croire. Il y a tel hôtel
considérable, à Paris, qui s'est vendu quatre fois dans quinze jours,
sans qu'aucun des acquéreurs l'eût peut-être jamais vu. J'ai marchandé
moi-même une terre de trois millions pour un de mes amis, sans avoir
jamais pu me procurer aucun éclaircissement positif sur le produit des
baux, quoique je me sois adressé successivement aux deux derniers
acquéreurs, ainsi qu'aux notaires par qui l'acte de vente avait été
dressé. On se contente de savoir en gros si c'est un bien
patrimonial[60], une propriété de moine, ou d'émigré (car il existe
une prodigieuse différence entre l'estimation de ces trois sortes de
biens), le prix de la dernière enchère, le nombre d'arpents, etc.
Enfin, le plus riche hôtel de Paris, la plus belle terre, s'achète et
se vend comme on prend une carte au pharaon. Si l'on s'avise d'y
vouloir réfléchir davantage, on risque de manquer le coup, de se
décider trop tard. «Dans une ville, dit Pline, où il semble que tout
soit fait pour le dernier qui s'en empare, on trouve que le temps
d'agir est passé, si l'on attend qu'il soit venu[61].»
[59] Il y a beaucoup d'artistes, d'artisans et d'ouvriers, dont
les salaires n'ont pas été portés, en tout, au quart, pas même au
dixième du prix qu'on leur payait ci-devant. Un perruquier, à qui
l'on donnait autrefois 12 fr. par mois, en espèces, se contente
aujourd'hui de 50 fr. en assignats; c'est moins de 10 sous. Tel
livre, qui vous aurait coûté 12 à 15 livres, vous le payez 2 à
300 livres. Mais tous ces prix varient d'un jour, d'une heure,
d'un moment à l'autre. En général, les marchés les plus chers se
faisaient encore à beaucoup meilleur compte alors, en assignats
qu'en numéraire. Il m'est arrivé souvent de marchander un objet
d'abord en numéraire, et de l'obtenir ensuite en assignats pour
la moitié, le tiers du prix: le papier évalué au cours du change.
L'honnête marchand, trompé lui-même par l'imposante vanité des
nouveaux signes, ne craint pas de vous demander un petit écu
d'une bagatelle, dont sa pudeur rougirait d'exiger 300 livres;
tant ont de pouvoir et de durée l'empire des mots et celui de
l'habitude! tant en impose encore à la misère actuelle
l'aristocratie des chiffres, la prodigalité fastueuse du nouveau
signe numérique! (_Note de Meister._)
[60] Les biens patrimoniaux sont vendus presque au même prix que
ci-devant; ceux du clergé, beaucoup moins; ceux des émigrés ne le
sont peut-être pas aux deux tiers de leur valeur réelle. Ce n'est
pas seulement les revenants que l'on craint, ce sont les haines,
le mépris, et les tracasseries du voisinage. Ce que l'on redoute
peut-être encore plus, ce sont les justes indemnités que pourrait
réclamer la nation, si cruellement lésée par les bas prix des
premières ventes. Il y a tel domaine que les départements
révolutionnaires ont fait céder à leurs créatures pour moins que
rien, au-dessous du produit de la première coupe de bois, des
ravages de toute espèce qu'y ont exercés ces nouveaux acquéreurs.
Aussi distingue-t-on beaucoup les biens nationaux de première
origine de ceux qui ont déjà subi le sort de plusieurs ventes;
ces derniers sont en plus grand nombre que les autres, surtout si
l'on excepte les forêts et les vastes domaines des grands
propriétaires, dont la division offre des difficultés de plus
d'un genre. Cette circonstance est d'autant plus remarquable,
qu'elle ne contribue pas peu à ralentir la vente des propriétés
nationales. Une bonne partie des biens déjà vendus continuant
toujours d'être à vendre, la concurrence reste presque toujours
la même. (_Note de Meister._)
[61] Si festinare videor, ignosce.... quod in ea civitate, in qua
omnia quasi ab occupantibus aguntur, quæ legitimum tempus
expectant, non matura, sed sera sunt.
_Lettres_ de Pline le jeune, IV, 15.
Le prix de différents objets est aujourd'hui presque au pair de
l'argent; il en est même qui sont au-dessus de l'ancien prix, et, très
malheureusement encore, le bon pain, les pommes de terre; cependant il
en reste toujours un très grand nombre, qui ne sont pas même au quart
de leur valeur. Ainsi l'homme qui sortirait tous les jours de chez
lui, les poches pleines d'assignats, sans autre projet que celui
d'acheter tout ce qu'il trouverait encore à très bon compte, pourrait
faire en peu de temps une fortune immense. C'est aussi ce que
plusieurs personnes ont su faire avec le plus brillant succès. De ce
nombre est, dit-on, le vicomte de Ségur[62]. Il a du moins un des plus
beaux magasins qu'il y ait en ce moment à Paris; et grâce à cette
heureuse idée, on lui pardonne d'être le fils d'un maréchal de France,
l'ami cité d'une ci-devant très grande dame, et même l'aristocrate le
plus décidé, du moins dans ses opinions et dans ses plaisanteries.
[62] Alexandre-Joseph-Pierre, vicomte de Ségur (1756-1805).