Il est donc vrai, qu'à moins d'introduire dans un pays toute la

sévérité des lois agraires, ou plutôt encore le régime et l'éducation

publique de Sparte, on n'empêchera jamais que le petit nombre ne soit

riche, et le grand nombre, pauvre. Quelque faciles que soient dans

certaines circonstances les moyens d'acquérir, de prendre ou de voler,

il n'y a pourtant jamais que des hommes hardis, astucieux, capables

d'une sorte de suite et d'énergie, ou singulièrement favorisés par le

hasard, qui puissent en tirer un avantage durable; ce ne sera jamais

la grande masse du peuple. En France,--conformément au grand principe

de l'abbé Sieyès: qu'il ne faut pas détruire les propriétés, mais

changer les propriétaires,--on a voulu dépouiller l'ancienne classe

des nobles et des riches; pour y parvenir, il n'est point de moyens de

violence ou d'artifice que l'on ne se soit permis d'employer: mais

qu'en est-il arrivé? L'extravagance et la barbarie des nouvelles lois,

l'injustice et le désordre des mesures autorisées pour les faire

exécuter, ont d'abord commencé par anéantir une grande partie des

richesses nationales pour tout le monde; elles en ont laissé passer

une autre partie fort considérable chez l'étranger; le reste est

devenu la proie d'une foule, qui consume bien plus qu'elle ne jouit.

Tout ce qui de cette manière ne s'est point évaporé, pour ainsi dire,

en vaine fumée, est tombé dans les mains d'un très petit nombre

d'hommes, également avares et cupides. Je ne pense pas qu'il existe un

pays en Europe où il y ait autant de richesses mobilières, qu'il y en

avait en France, non seulement en numéraire effectif, mais encore en

vaisselle, en bijoux de toute espèce, en livres, en tableaux, en

meubles précieux.

Je laisse aux spéculateurs de Londres, de Hambourg, de Livourne, de

Gênes, de Philadelphie, de Bâle, le soin de calculer ce qu'il en est

sorti par les malheurs de l'émigration, par les alarmes et les

besoins, tant des anciens capitalistes que des nouveaux; enfin par les

spéculations mêmes du gouvernement, réduit à tirer de l'étranger, au

change le plus défavorable, tant d'objets de première nécessité. Je

consens même qu'on en déduise, le plus scrupuleusement du monde, tout

ce qu'en ont pu faire rentrer les conquêtes du Brabant, de la Savoie

et de la Hollande; je suis convaincu qu'en dernier résultat, le

déficit, trop réel pour la France, n'en présentera pas moins la somme

la plus effrayante.

Les vices qui corrompent le bonheur de la société peuvent exister dans

toutes les classes; mais il en est cependant qui semblent appartenir à

l'une plutôt qu'à l'autre. L'indigence et la richesse ont chacune des

moyens de nuire et de servir qui leur sont propres. La classe de la

société la plus pauvre est, en général, la plus utile et la plus

laborieuse; mais les passions dont certaines circonstances la rendent

susceptible peuvent devenir extrêmement funestes; et, dans un état de

désordre, elle est aussi, par la nature même des choses, celle qui

consomme et détruit le plus rapidement. Elle jouit sans réserve, sans

prudence; et de ce qu'elle amasse, elle en est plus avare qu'aucune

autre. La classe la plus riche est, en général, la plus paresseuse, la

plus inutile; mais, comme elle est toujours la moins nombreuse,

l'influence de ses vices ne peut s'étendre au delà de certaines

limites; mais, quelque injustes et quelque impétueuses que soient

souvent ses passions, il est moins impossible de les contenir et d'en

circonscrire les ravages; elle a, par la nature même des choses,

l'habitude et l'intérêt de l'esprit conservateur; et sa manière de

jouir est encore celle qui peut contribuer le plus à la circulation

des richesses, au progrès de l'industrie et des arts. La classe

mitoyenne est sans doute celle qui nous offre le plus de vertus, le

moins d'inconvénients, le plus de bonheur réel. Mais notre nouvelle

philosophie en daignera-t-elle voir la véritable raison? C'est que la

destinée lui laisse évidemment moins de puissance et moins de liberté

qu'aux deux autres[43]. Ah! les forfaits dont nous avons été témoins

nous permettent-ils d'en douter? L'homme a besoin de liens et de

guides; ce n'est point par le sentiment de ses droits, c'est par celui

de ses devoirs, qu'il peut conserver son intégrité morale et la paix

de son cœur.

[43] On est surpris, au premier abord, en lisant que le pauvre

est plus libre, aux yeux de Meister, que l'homme des classes

moyennes.

Mais le fait est qu'il échappe plus facilement à sa famille, à ses

amis, à son entourage, qui le perdent de vue quand il passe dans

un autre pays, ou seulement dans une autre ville; tandis que

l'homme des classes moyennes est toujours suivi par l'œil des

siens et ne peut échapper à leurs jugements, ni se soustraire

facilement à l'influence de leurs opinions.

Combien la vérité de toutes ces réflexions ne m'a-t-elle pas été

confirmée par le spectacle affligeant de l'espèce de guerre à mort qui

menace d'éclater dans ce moment, en France, entre les habitants des

campagnes et ceux des villes, entre les cultivateurs propriétaires, et

les hommes réduits à la nécessité de conquérir tous les jours leur

subsistance à force de travail et d'industrie.

On ne saurait nier, je pense, que la classe des petits propriétaires,

en France, ne soit un peu plus considérable aujourd'hui qu'elle ne

l'était avant la Révolution. Mais cet accroissement n'est pas, à

beaucoup près, d'une aussi grande importance que l'on pourrait le

présumer. Toutes les terres dont la nation s'est adjugé si

généreusement l'héritage, ne sont pas encore vendues. De celles qui le

sont, les unes furent acquises d'abord par des négociants, par des

capitalistes que les circonstances forcèrent à réaliser ainsi les

fonds de leur commerce ou de leur portefeuille; d'autres sont devenues

le butin d'un petit nombre d'intrigants qui trouvèrent, dans les

malheurs mêmes d'un grand bouleversement, des chances de fortune aussi

rapides qu'inouïes. De riches fermiers ont dû saisir également une

occasion si favorable d'acquérir ou d'accroître la propriété des

domaines dont ils connaissaient le mieux la valeur et les convenances;

le reste seulement, et vous concevez que ce doit être la moindre

partie, a pu tomber entre les mains d'hommes industrieux, et

jusqu'alors sans aucune propriété.

Il ne serait donc pas impossible que le nombre de ces nouveaux

propriétaires se trouvât presque balancé par celui des anciens

propriétaires qui ne le sont plus, dont tous ne sont pas émigrés ou

guillotinés, ou dont il reste encore dans la République des héritiers

ou des représentants plus ou moins dignes de pitié. Le seul fait que

l'on ne saurait contester, c'est que les propriétés territoriales de

la France sont, en général, plus divisées qu'elles ne l'étaient

ci-devant. Mais, pour être impartial, il faut ajouter tout de suite

qu'une grande partie au moins de ces divisions et de ces partages n'a

pas tourné au profit du pauvre. Les journaliers du fermier ne sont pas

payés comme l'étaient ceux des ci-devant seigneurs, encore moins

peut-être que ceux du clergé. Avec quelque amertume, et souvent avec

quelque raison, que l'on ait déclamé de nos jours contre l'abus des

richesses de l'Église, il n'est pas moins très constant qu'une bonne

part de ces richesses a toujours été la ressource et le patrimoine de

quiconque n'en avait point d'autre.

Toutes ces circonstances n'expliquent, hélas! que trop bien comment le

nombre des pauvres ne peut pas avoir beaucoup diminué dans les

campagnes; on concevra bien mieux encore à quel point il doit avoir

augmenté dans les villes, où tant de branches de commerce et

d'industrie sont entièrement détruites, où les rentiers depuis

longtemps ne reçoivent, et de l'État et des particuliers, qu'une

monnaie fictive dont la valeur décroît de jour en jour dans la

progression la plus effrayante.

Je ne puis donc vous exprimer assez vivement la détresse et le

désespoir des villes qui, se trouvant entourées des moissons les plus

abondantes, n'en périssent pas moins de faim. Elles sont, ainsi que

nous le disait un officier municipal de Nancy[44], elles sont comme

Tantale au milieu des eaux. Depuis que la terrible loi du

_maximum_[45] est abolie, le cultivateur met à son blé le prix qu'il

veut, et s'obstine même à ne plus recevoir d'assignats. Le pauvre

habitant des cités ne peut donc plus obtenir l'aliment le plus

indispensable qu'en le payant de ses meubles, de ses hardes, de son

linge. Pour nourrir son malheureux semblable, il est tel avare

cultivateur qui n'a pas frémi de le dépouiller de son dernier

vêtement.

[44] A Nancy, j'ai vu plus de trois mille personnes, sur le

marché, solliciter vainement quelques livres de farine, et la

force armée réduite à la cruelle nécessité de dissiper cette

foule affamée, à coups de crosse. Il n'y avait pas, dans

l'auberge où nous étions, un seul morceau de pain; je courus

moi-même cinq ou six boutiques de boulangers et de pâtissiers,

que je trouvai parfaitement dégarnies; ce n'est que dans la

dernière qu'on m'offrit, par grâce, une douzaine de vieux petits

biscuits de Savoie, que je payai quinze francs. (_Note de

Meister._)

[45] Le _maximum_ avait été aboli par une loi du 4 nivôse an III

(24 décembre 1794).

La véritable aristocratie en France, celle dont tout le monde a droit

aujourd'hui de s'indigner, c'est l'aristocratie des fermiers et des

laboureurs. Je n'ignore point ce qu'on pourrait alléguer pour tenter

de la justifier; l'ancienne oppression sous laquelle on l'a vue gémir

si longtemps; l'iniquité des nouvelles lois dont elle ne soutint pas

le fardeau le moins accablant, tant que durèrent les réquisitions et

le _maximum_ du gouvernement révolutionnaire[46]; enfin l'extrême

désordre des finances, le discrédit alarmant du signe de toutes les

valeurs numéraires, suites déplorables d'une révolution, dont la

classe des cultivateurs est sans doute moins coupable qu'aucune autre.

La cupidité de cette nouvelle aristocratie n'en paraîtra cependant pas

moins odieuse, ses procédés moins durs, moins révoltants; et l'excès

des maux, dont la tyrannie actuelle est cause, doit avertir les

législateurs du danger qu'il y a de laisser trop de moyens de force et

de pouvoir entre les mains d'un ordre d'hommes, de qui dépendent les

premières ressources de subsistance pour toute la nation.

[46] L'impérieuse nécessité des circonstances a déjà forcé le

gouvernement actuel à rétablir, avec plus ou moins de sévérité,

la loi des réquisitions en nature. Et, malgré toutes les sublimes

rêveries de nos systèmes de philanthropie moderne, il faudra bien

revenir, tôt ou tard, au régime de Colbert sur

l'approvisionnement des marchés publics, ou bien à quelque autre

loi prohibitive du même genre, si l'on ne veut pas qu'une partie

de la France laisse périr l'autre de faim et de misère. (_Note de

Meister._)

Il n'est point de despotisme plus opprimant, il n'est point d'avarice

plus impitoyable que celle d'un fermier enivré de ses richesses:

demandez-le à tous ceux qui ont le malheur de vivre dans sa

dépendance. Il faut protéger les laboureurs, et non pas les enrichir;

il ne faut pas les enrichir, parce qu'il est impossible de les

enrichir sans rendre misérable tout ce qui les environne, parce que la

richesse est inutile à leur propre bonheur, et devient plutôt nuisible

à la prospérité nationale qu'elle ne lui peut être favorable; il ne

faut pas les enrichir, enfin, parce qu'il n'est point de condition

dont il soit plus dangereux de laisser corrompre les vertus, et qu'il

n'en est point que la fortune corrompe davantage, et d'une manière

plus funeste.

Une aisance honnête est le prix naturel de leur travail, et cette

douce aisance est aussi l'état qui conserve le mieux toute la félicité

de leur situation, toutes les forces qu'exige l'accomplissement des

pénibles devoirs qu'elle leur impose. Le luxe de la richesse est aussi

déplacé dans les champs que le serait la simplicité de la vie rustique

dans une ville de commerce ou dans la capitale d'un grand royaume.

A propos de luxe et de richesse, combien croyez-vous, Monsieur, que

j'aie vu de chaises de poste, depuis Bourglibre jusqu'aux portes de

Paris? Deux, en y comprenant celle où j'étais, et pendant huit jours

de route; aussi, quelque modeste que fût notre suite,--car nous

n'avions qu'un domestique sur le siège de notre diligence,--presque

partout on nous a fait l'honneur de nous prendre pour des députés;

c'est comme si l'on nous eût pris autrefois pour des prélats ou pour

des seigneurs de la cour, au moins pour des intendants de province.

LETTRE III

En courant la poste, même aussi lentement qu'on peut la courir en

France aujourd'hui, comment se flatter d'avoir pu rassembler assez de

données pour juger avec confiance des dispositions secrètes d'un grand

peuple? Mais ces dispositions ne pourraient-elles pas être si

générales, si prononcées, qu'il fût difficile même au voyageur le plus

léger, le plus distrait, de ne pas en être frappé? Je vais tâcher de

vous raconter mes découvertes, mes aperçus, avec cette simplicité de

franchise dont vous voulez bien me savoir gré, quoiqu'elle appartienne

beaucoup moins à mes principes qu'à mon caractère, à mon instinct

naturel. Si les résultats manquent de justesse, vous verrez toujours,

je pense, dans la manière même dont je vous les exposerai, quelle fut

la cause et peut-être l'excuse de mon erreur.

D'abord, ce que j'ai rencontré le plus souvent sur ma route, sans

prendre aucune peine pour le chercher, c'est l'air du malaise, de

l'inquiétude, de la fatigue, du mécontentement, joint à beaucoup

d'indifférence sur le succès ou le non-succès du nouvel ordre de

choses. Quoique cette Révolution ait eu le mérite singulier

d'intéresser, de passionner même un nombre prodigieux d'hommes,

sûrement plus qu'aucune autre, il est pourtant de fait que la

majorité très décidée de la nation est demeurée neutre; qu'elle l'eût

été bien davantage encore, si l'impérieuse nécessité des

circonstances, la terrible violence du despotisme révolutionnaire

l'eût permis.

La multitude est plus ou moins comme l'âne de la fable, et ne cessera

jamais de l'être, sûre de porter toujours sa charge et son bât.

Et que m'importe donc, dit-elle, à qui je sois[47]?

[47] La Fontaine, livre VI, fable 8: _le Vieillard et l'âne_.

Dans cette multitude, il ne faut pas seulement compter les hommes que

l'ignorance et la misère condamnent aux travaux les plus pénibles,

mais encore la classe très nombreuse des hommes nuls ou faibles de

caractère, qui ne cherchent et ne trouvent leur bonheur que dans le

repos de l'obscurité, dans la paix de l'insouciance. Cette énorme

multitude, suivant les principes de notre politique moderne, si l'on

était de bonne foi, formerait bien réellement l'absolue, l'imposante

majorité du peuple souverain, la sublime idole de vos philanthropes

démocrates. Eh bien! les ambitieux traitent cette idole comme ce curé

de Normandie son crucifix: à la tête d'une procession de son village,

il se prit de querelle avec la procession d'un autre village voisin;

on allait en venir aux coups; à l'instant, il lève le lourd crucifix

dans ses bras et lui dit: _O mon Dieu! tout ce que je te demande,

c'est de rester neutre_; en même temps, il l'empoigne et s'en sert

pour assommer tout ce qui se trouve sur son chemin. Quelque

affligeante que soit cette vérité, je la trouve trop bien établie par

toutes les époques de l'histoire, et peut-être d'une manière plus

évidente encore, par celle où nous vivons. _Humanum paucis vivit

genus[48]._ Ce n'est que pour le petit nombre qu'existe le genre

humain. Le royaume des cieux est aux hommes doux[49], mais ce monde-ci

n'appartiendra jamais qu'aux hommes violents; tout ce qu'on peut

espérer, c'est qu'à force d'art, de culture, de lumières, de mœurs et

de lois sages, on parviendra quelque jour, peut-être, à tempérer un

peu les excès de leur injuste pouvoir.

[48] Lucain, _la Pharsale_, V, 343.

[49] Meister attribue aux _doux_ ce qui est promis _aux pauvres

en esprit_ (Évangile selon saint Mathieu, v, 3, 5) et il oublie

ce qui est dit quelques pages plus loin (XI, 12), dans le même

Évangile, que les violents ravissent le royaume des cieux.

Au moment de mon voyage, on venait de convoquer les assemblées

primaires. Je vous proteste que sur cent fois que j'ai demandé:

«Citoyen, comment s'est passée l'assemblée primaire de votre canton?»

l'on m'a répondu quatre-vingt-dix fois:--_Moi, citoyen! Quas que

j'irions fare là? Ma fi, l'ont bin de la poine à s'entendre_;--ou:

_Que vouli-vous, on atoit en bin petit nombre; les honnêtes gens

restiont cheux ou, et puis se plaignont qu'on laisse fare aux autres

ce qui leur plaît; ça n'est pas de bons patriotes.... Vous êtes

sûrement député, vous, citoyen? Dites-leur donc qu'il serait bin tems

qu'on nous débarrassit de la guerre et des assignats; on prendrait

encore son parti sur le reste._ Quand je m'avisai de féliciter la

République de la gloire de ses armées, de leurs brillantes

conquêtes,--on venait d'exécuter avec succès le dernier passage du

Rhin, et l'on ne s'attendait point encore à se voir obligé de le

repasser si promptement: _Eh bien oui, c'est bin fait de les avoir

chassés de cheux nous. Mais qu'allons-nous conquérir chez eux? Vous le

voyais: encore plus de misère!_

Si l'on ajoutait à la petite minorité des assemblées primaires qui

viennent de rejeter la Constitution, toutes celles qui n'ont pu

voter, parce qu'elles étaient envahies par les Vendéens ou par les

Chouans, si l'on comparait ensuite le nombre des votants effectifs aux

assemblées qui ont accepté, avec le nombre de ceux qui n'ont point

voté du tout quoiqu'ils en eussent le droit, ou par un reste de

terreur, ou par insouciance, il serait aisé, je pense, de prouver

mathématiquement que la très grande majorité du peuple français n'est

rien moins qu'attachée au nouvel ordre de choses. Mais, encore une

fois, qu'est-ce que cela prouve, tant que cette majorité n'aura point

de foyer de réunion, tant qu'elle n'aura pas même le fantôme d'un chef

qui puisse captiver sa confiance, tant que les plus grandes ressources

de la force physique et de la force morale seront à la disposition du

parti dominant?

La masse la plus considérable du peuple ne voit communément dans les

grandes révolutions que ce qu'elles sont en effet: un fléau plus ou

moins terrible, plus ou moins long. Après s'être laissé entraîner par

l'impétuosité du premier choc, tous ses vœux, tous ses efforts ne

tendent bientôt plus qu'à découvrir quelque abri commode et sûr, pour

en éviter, pour en adoucir les suites funestes.

Fatigué d'une agitation pénible, on n'aspire qu'au repos, et lorsqu'on

voit l'impossibilité d'être mieux, l'on s'arrange encore pour

supporter et pour souffrir. Montaigne l'a dit: «La société des hommes

se tient et se coud, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette

qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et

s'entassant; comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre,

trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns

parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût su disposer»[50].

[50] _Essais_, livre III, 9e chapitre: _De la vanité_.

Je suis effrayé de le penser, je suis plus épouvanté d'oser le dire:

mais il est malheureusement trop vrai que la plus grande puissance de

ceux qui gouvernent est dans la patience, dans l'inertie naturelle de

ceux qui sont gouvernés. C'est la certitude désolante de cette triste

expérience, qui donne la solution la plus simple de ce grand problème

de l'ordre social: comment le plus petit nombre parvient toujours à

subjuguer le plus grand? Les moments de trouble et d'insurrection, qui

semblent prouver d'abord le contraire, en offrent bientôt après la

preuve la plus décisive. Il n'est point de forme de gouvernement, où

l'art de régner ne soit celui de trouver les moyens d'entretenir, de

caresser ou d'enchaîner d'une manière quelconque cette paresse, cette

inertie naturelle au commun des hommes; dans beaucoup de

circonstances, ce grand art se borne même à savoir éviter ce qui

pourrait en interrompre le paisible cours, ou lui donner forcément une

direction nouvelle. Il ne faut pas oublier cependant que, si cette

disposition des choses favorise le jeu des hommes qui sont en

possession du pouvoir, elle favorise également celui des hommes tentés

de le leur ravir. Ce monde n'est donc qu'une vaste arène, livrée à la

lutte éternelle des passions les plus actives, les plus audacieuses;

toutes les autres ne semblent destinées qu'à leur servir de jouets et

de victimes. Heureux quiconque sait se placer assez loin d'elles, pour

n'en être que le spectateur!

Suave, mari magno turbantibus æquora ventis,

E terra magnum alterius spectare laborem[51].

[51] Lucrèce, _De natura rerum_, II, 1, 2.

Ah! plus heureux sans doute, le mortel qui, caché dans le silence

d'une douce retraite, y pourrait ignorer à jamais tous ces barbares

jeux de la violence, de l'injustice et du hasard!

La classe de ceux qui peuvent avoir gagné réellement à la Révolution,

est beaucoup moins nombreuse aujourd'hui que je ne le pensais; elle

n'est composée, en vérité, que des agioteurs, des entrepreneurs, des

fournisseurs de l'armée, de leurs sous-ordres, de quelques agents

particuliers du gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs

nouvelles acquisitions, et qui furent assez durs, assez prévoyants

pour cacher leur blé, enfouir leur or et repousser constamment

l'assignat[52]. Tous ces nouveaux parvenus, réunis ensemble, ne sont

pas à beaucoup près, au reste de la nation, ce qu'étaient ci-devant

les privilégiés, les nobles, les financiers, les négociants, et tous

les artistes industrieux dont ceux-ci faisaient la fortune.

[52] A mon retour en Suisse, j'arrivai vers les dix heures dans

une petite auberge, entre Belfort et Bâle; j'y trouvai, dans la

seule chambre où l'on pouvait se tenir, une demi-douzaine de

paysans autour d'une table, à côté de celle où l'on nous fit

souper; ils étaient fortement occupés d'une partie de brelan.

Obligé de repartir vers les cinq heures, je retrouvai mes joueurs

encore à la même place; les écus continuaient de rouler sur la

table, et la dernière poule que je vis gagner était de plus de

trente louis; ce n'est pas sans doute une poule de ce genre que

Henri IV souhaitait à tous les paysans de son royaume; celle-ci,

du moins, n'excita que beaucoup d'emportement et d'humeur, mais

elle ne termina point encore la partie. (_Note de Meister._)

Quoique l'entretien des comités révolutionnaires ait coûté, dans une

seule année, au trésor national, entre cinq à six cents millions, ce

butin scandaleux s'est tellement éparpillé, qu'il n'a profité, pour

ainsi dire, à personne. Sans compter que les rapines ne sont pas un

genre d'industrie fort honnête, il est encore très constant qu'il

n'est pas fort lucratif; ce qu'on gagne si vite, se partage et se

dépense de même[53]; il n'y a que les chefs de bande, qui, dans le

partage, savent se faire adjuger la part du lion, et peuvent prospérer

pendant quelque temps. Tout le reste est bientôt replongé dans sa

première misère. Enfin, plus j'ai vu, réfléchi, calculé, plus je me

suis convaincu de la vérité de ce que me disait mon hôtesse de Vesoul:

_Ah! Monsieur, pour un que la Révolution enrichit, croyez qu'elle en

appauvrit mille_.

[53] La dépense de tous les employés du gouvernement, jusqu'aux

derniers sous-ordres, est excessive. En revenant, j'ai fait le

voyage de Paris à Bâle, par la diligence; et pour le dire en

passant, quoique j'eusse près de trois quintaux de bagage, il ne

m'en a coûté que trois écus neufs, espèces, tout compris, excepté

la nourriture. Il m'est souvent arrivé de voir des charretiers du

gouvernement se faire servir de la volaille, du gibier, de la

pâtisserie, tandis que sur la table des voyageurs, il n'y avait

qu'un vieux gigot de mouton et quelques méchants entremets.

(_Note de Meister._)

La vente du mobilier des émigrés n'a pas été non plus aussi

généralement profitable qu'il y avait lieu de le présumer. Les

étrangers en ont tiré peut-être plus de parti que les nationaux. Ce

qu'il y a de certain, c'est que tous les objets précieux ont été

vendus fort au-dessous de leur prix, et que beaucoup de gens, même peu

riches, ont eu trop de délicatesse pour vouloir prendre aucune part à

ces malheureuses ventes. Dans l'auberge de Lunéville, mon compagnon de

voyage et moi fûmes étonnés de l'élégance et de la fraîcheur de

quelques ameublements. La maîtresse du logis, ayant remarqué notre

surprise, se pressa de nous dire: _Messieurs, ne craignez rien, il n'y

a point là de taches de sang, ce n'est pas du bien volé. Non, Dieu

nous en garde! C'est à Nancy que nous avons fait acheter l'étoffe

toute neuve, et c'est ici que nous avons fait faire le lit et les

fauteuils, par un jeune ouvrier établi depuis peu de temps dans notre

ville._

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 4 / 18 段