sévérité des lois agraires, ou plutôt encore le régime et l'éducation
publique de Sparte, on n'empêchera jamais que le petit nombre ne soit
riche, et le grand nombre, pauvre. Quelque faciles que soient dans
certaines circonstances les moyens d'acquérir, de prendre ou de voler,
il n'y a pourtant jamais que des hommes hardis, astucieux, capables
d'une sorte de suite et d'énergie, ou singulièrement favorisés par le
hasard, qui puissent en tirer un avantage durable; ce ne sera jamais
la grande masse du peuple. En France,--conformément au grand principe
de l'abbé Sieyès: qu'il ne faut pas détruire les propriétés, mais
changer les propriétaires,--on a voulu dépouiller l'ancienne classe
des nobles et des riches; pour y parvenir, il n'est point de moyens de
violence ou d'artifice que l'on ne se soit permis d'employer: mais
qu'en est-il arrivé? L'extravagance et la barbarie des nouvelles lois,
l'injustice et le désordre des mesures autorisées pour les faire
exécuter, ont d'abord commencé par anéantir une grande partie des
richesses nationales pour tout le monde; elles en ont laissé passer
une autre partie fort considérable chez l'étranger; le reste est
devenu la proie d'une foule, qui consume bien plus qu'elle ne jouit.
Tout ce qui de cette manière ne s'est point évaporé, pour ainsi dire,
en vaine fumée, est tombé dans les mains d'un très petit nombre
d'hommes, également avares et cupides. Je ne pense pas qu'il existe un
pays en Europe où il y ait autant de richesses mobilières, qu'il y en
avait en France, non seulement en numéraire effectif, mais encore en
vaisselle, en bijoux de toute espèce, en livres, en tableaux, en
meubles précieux.
Je laisse aux spéculateurs de Londres, de Hambourg, de Livourne, de
Gênes, de Philadelphie, de Bâle, le soin de calculer ce qu'il en est
sorti par les malheurs de l'émigration, par les alarmes et les
besoins, tant des anciens capitalistes que des nouveaux; enfin par les
spéculations mêmes du gouvernement, réduit à tirer de l'étranger, au
change le plus défavorable, tant d'objets de première nécessité. Je
consens même qu'on en déduise, le plus scrupuleusement du monde, tout
ce qu'en ont pu faire rentrer les conquêtes du Brabant, de la Savoie
et de la Hollande; je suis convaincu qu'en dernier résultat, le
déficit, trop réel pour la France, n'en présentera pas moins la somme
la plus effrayante.
Les vices qui corrompent le bonheur de la société peuvent exister dans
toutes les classes; mais il en est cependant qui semblent appartenir à
l'une plutôt qu'à l'autre. L'indigence et la richesse ont chacune des
moyens de nuire et de servir qui leur sont propres. La classe de la
société la plus pauvre est, en général, la plus utile et la plus
laborieuse; mais les passions dont certaines circonstances la rendent
susceptible peuvent devenir extrêmement funestes; et, dans un état de
désordre, elle est aussi, par la nature même des choses, celle qui
consomme et détruit le plus rapidement. Elle jouit sans réserve, sans
prudence; et de ce qu'elle amasse, elle en est plus avare qu'aucune
autre. La classe la plus riche est, en général, la plus paresseuse, la
plus inutile; mais, comme elle est toujours la moins nombreuse,
l'influence de ses vices ne peut s'étendre au delà de certaines
limites; mais, quelque injustes et quelque impétueuses que soient
souvent ses passions, il est moins impossible de les contenir et d'en
circonscrire les ravages; elle a, par la nature même des choses,
l'habitude et l'intérêt de l'esprit conservateur; et sa manière de
jouir est encore celle qui peut contribuer le plus à la circulation
des richesses, au progrès de l'industrie et des arts. La classe
mitoyenne est sans doute celle qui nous offre le plus de vertus, le
moins d'inconvénients, le plus de bonheur réel. Mais notre nouvelle
philosophie en daignera-t-elle voir la véritable raison? C'est que la
destinée lui laisse évidemment moins de puissance et moins de liberté
qu'aux deux autres[43]. Ah! les forfaits dont nous avons été témoins
nous permettent-ils d'en douter? L'homme a besoin de liens et de
guides; ce n'est point par le sentiment de ses droits, c'est par celui
de ses devoirs, qu'il peut conserver son intégrité morale et la paix
de son cœur.
[43] On est surpris, au premier abord, en lisant que le pauvre
est plus libre, aux yeux de Meister, que l'homme des classes
moyennes.
Mais le fait est qu'il échappe plus facilement à sa famille, à ses
amis, à son entourage, qui le perdent de vue quand il passe dans
un autre pays, ou seulement dans une autre ville; tandis que
l'homme des classes moyennes est toujours suivi par l'œil des
siens et ne peut échapper à leurs jugements, ni se soustraire
facilement à l'influence de leurs opinions.
Combien la vérité de toutes ces réflexions ne m'a-t-elle pas été
confirmée par le spectacle affligeant de l'espèce de guerre à mort qui
menace d'éclater dans ce moment, en France, entre les habitants des
campagnes et ceux des villes, entre les cultivateurs propriétaires, et
les hommes réduits à la nécessité de conquérir tous les jours leur
subsistance à force de travail et d'industrie.
On ne saurait nier, je pense, que la classe des petits propriétaires,
en France, ne soit un peu plus considérable aujourd'hui qu'elle ne
l'était avant la Révolution. Mais cet accroissement n'est pas, à
beaucoup près, d'une aussi grande importance que l'on pourrait le
présumer. Toutes les terres dont la nation s'est adjugé si
généreusement l'héritage, ne sont pas encore vendues. De celles qui le
sont, les unes furent acquises d'abord par des négociants, par des
capitalistes que les circonstances forcèrent à réaliser ainsi les
fonds de leur commerce ou de leur portefeuille; d'autres sont devenues
le butin d'un petit nombre d'intrigants qui trouvèrent, dans les
malheurs mêmes d'un grand bouleversement, des chances de fortune aussi
rapides qu'inouïes. De riches fermiers ont dû saisir également une
occasion si favorable d'acquérir ou d'accroître la propriété des
domaines dont ils connaissaient le mieux la valeur et les convenances;
le reste seulement, et vous concevez que ce doit être la moindre
partie, a pu tomber entre les mains d'hommes industrieux, et
jusqu'alors sans aucune propriété.
Il ne serait donc pas impossible que le nombre de ces nouveaux
propriétaires se trouvât presque balancé par celui des anciens
propriétaires qui ne le sont plus, dont tous ne sont pas émigrés ou
guillotinés, ou dont il reste encore dans la République des héritiers
ou des représentants plus ou moins dignes de pitié. Le seul fait que
l'on ne saurait contester, c'est que les propriétés territoriales de
la France sont, en général, plus divisées qu'elles ne l'étaient
ci-devant. Mais, pour être impartial, il faut ajouter tout de suite
qu'une grande partie au moins de ces divisions et de ces partages n'a
pas tourné au profit du pauvre. Les journaliers du fermier ne sont pas
payés comme l'étaient ceux des ci-devant seigneurs, encore moins
peut-être que ceux du clergé. Avec quelque amertume, et souvent avec
quelque raison, que l'on ait déclamé de nos jours contre l'abus des
richesses de l'Église, il n'est pas moins très constant qu'une bonne
part de ces richesses a toujours été la ressource et le patrimoine de
quiconque n'en avait point d'autre.
Toutes ces circonstances n'expliquent, hélas! que trop bien comment le
nombre des pauvres ne peut pas avoir beaucoup diminué dans les
campagnes; on concevra bien mieux encore à quel point il doit avoir
augmenté dans les villes, où tant de branches de commerce et
d'industrie sont entièrement détruites, où les rentiers depuis
longtemps ne reçoivent, et de l'État et des particuliers, qu'une
monnaie fictive dont la valeur décroît de jour en jour dans la
progression la plus effrayante.
Je ne puis donc vous exprimer assez vivement la détresse et le
désespoir des villes qui, se trouvant entourées des moissons les plus
abondantes, n'en périssent pas moins de faim. Elles sont, ainsi que
nous le disait un officier municipal de Nancy[44], elles sont comme
Tantale au milieu des eaux. Depuis que la terrible loi du
_maximum_[45] est abolie, le cultivateur met à son blé le prix qu'il
veut, et s'obstine même à ne plus recevoir d'assignats. Le pauvre
habitant des cités ne peut donc plus obtenir l'aliment le plus
indispensable qu'en le payant de ses meubles, de ses hardes, de son
linge. Pour nourrir son malheureux semblable, il est tel avare
cultivateur qui n'a pas frémi de le dépouiller de son dernier
vêtement.
[44] A Nancy, j'ai vu plus de trois mille personnes, sur le
marché, solliciter vainement quelques livres de farine, et la
force armée réduite à la cruelle nécessité de dissiper cette
foule affamée, à coups de crosse. Il n'y avait pas, dans
l'auberge où nous étions, un seul morceau de pain; je courus
moi-même cinq ou six boutiques de boulangers et de pâtissiers,
que je trouvai parfaitement dégarnies; ce n'est que dans la
dernière qu'on m'offrit, par grâce, une douzaine de vieux petits
biscuits de Savoie, que je payai quinze francs. (_Note de
Meister._)
[45] Le _maximum_ avait été aboli par une loi du 4 nivôse an III
(24 décembre 1794).
La véritable aristocratie en France, celle dont tout le monde a droit
aujourd'hui de s'indigner, c'est l'aristocratie des fermiers et des
laboureurs. Je n'ignore point ce qu'on pourrait alléguer pour tenter
de la justifier; l'ancienne oppression sous laquelle on l'a vue gémir
si longtemps; l'iniquité des nouvelles lois dont elle ne soutint pas
le fardeau le moins accablant, tant que durèrent les réquisitions et
le _maximum_ du gouvernement révolutionnaire[46]; enfin l'extrême
désordre des finances, le discrédit alarmant du signe de toutes les
valeurs numéraires, suites déplorables d'une révolution, dont la
classe des cultivateurs est sans doute moins coupable qu'aucune autre.
La cupidité de cette nouvelle aristocratie n'en paraîtra cependant pas
moins odieuse, ses procédés moins durs, moins révoltants; et l'excès
des maux, dont la tyrannie actuelle est cause, doit avertir les
législateurs du danger qu'il y a de laisser trop de moyens de force et
de pouvoir entre les mains d'un ordre d'hommes, de qui dépendent les
premières ressources de subsistance pour toute la nation.
[46] L'impérieuse nécessité des circonstances a déjà forcé le
gouvernement actuel à rétablir, avec plus ou moins de sévérité,
la loi des réquisitions en nature. Et, malgré toutes les sublimes
rêveries de nos systèmes de philanthropie moderne, il faudra bien
revenir, tôt ou tard, au régime de Colbert sur
l'approvisionnement des marchés publics, ou bien à quelque autre
loi prohibitive du même genre, si l'on ne veut pas qu'une partie
de la France laisse périr l'autre de faim et de misère. (_Note de
Meister._)
Il n'est point de despotisme plus opprimant, il n'est point d'avarice
plus impitoyable que celle d'un fermier enivré de ses richesses:
demandez-le à tous ceux qui ont le malheur de vivre dans sa
dépendance. Il faut protéger les laboureurs, et non pas les enrichir;
il ne faut pas les enrichir, parce qu'il est impossible de les
enrichir sans rendre misérable tout ce qui les environne, parce que la
richesse est inutile à leur propre bonheur, et devient plutôt nuisible
à la prospérité nationale qu'elle ne lui peut être favorable; il ne
faut pas les enrichir, enfin, parce qu'il n'est point de condition
dont il soit plus dangereux de laisser corrompre les vertus, et qu'il
n'en est point que la fortune corrompe davantage, et d'une manière
plus funeste.
Une aisance honnête est le prix naturel de leur travail, et cette
douce aisance est aussi l'état qui conserve le mieux toute la félicité
de leur situation, toutes les forces qu'exige l'accomplissement des
pénibles devoirs qu'elle leur impose. Le luxe de la richesse est aussi
déplacé dans les champs que le serait la simplicité de la vie rustique
dans une ville de commerce ou dans la capitale d'un grand royaume.
A propos de luxe et de richesse, combien croyez-vous, Monsieur, que
j'aie vu de chaises de poste, depuis Bourglibre jusqu'aux portes de
Paris? Deux, en y comprenant celle où j'étais, et pendant huit jours
de route; aussi, quelque modeste que fût notre suite,--car nous
n'avions qu'un domestique sur le siège de notre diligence,--presque
partout on nous a fait l'honneur de nous prendre pour des députés;
c'est comme si l'on nous eût pris autrefois pour des prélats ou pour
des seigneurs de la cour, au moins pour des intendants de province.
LETTRE III
En courant la poste, même aussi lentement qu'on peut la courir en
France aujourd'hui, comment se flatter d'avoir pu rassembler assez de
données pour juger avec confiance des dispositions secrètes d'un grand
peuple? Mais ces dispositions ne pourraient-elles pas être si
générales, si prononcées, qu'il fût difficile même au voyageur le plus
léger, le plus distrait, de ne pas en être frappé? Je vais tâcher de
vous raconter mes découvertes, mes aperçus, avec cette simplicité de
franchise dont vous voulez bien me savoir gré, quoiqu'elle appartienne
beaucoup moins à mes principes qu'à mon caractère, à mon instinct
naturel. Si les résultats manquent de justesse, vous verrez toujours,
je pense, dans la manière même dont je vous les exposerai, quelle fut
la cause et peut-être l'excuse de mon erreur.
D'abord, ce que j'ai rencontré le plus souvent sur ma route, sans
prendre aucune peine pour le chercher, c'est l'air du malaise, de
l'inquiétude, de la fatigue, du mécontentement, joint à beaucoup
d'indifférence sur le succès ou le non-succès du nouvel ordre de
choses. Quoique cette Révolution ait eu le mérite singulier
d'intéresser, de passionner même un nombre prodigieux d'hommes,
sûrement plus qu'aucune autre, il est pourtant de fait que la
majorité très décidée de la nation est demeurée neutre; qu'elle l'eût
été bien davantage encore, si l'impérieuse nécessité des
circonstances, la terrible violence du despotisme révolutionnaire
l'eût permis.
La multitude est plus ou moins comme l'âne de la fable, et ne cessera
jamais de l'être, sûre de porter toujours sa charge et son bât.
Et que m'importe donc, dit-elle, à qui je sois[47]?
[47] La Fontaine, livre VI, fable 8: _le Vieillard et l'âne_.
Dans cette multitude, il ne faut pas seulement compter les hommes que
l'ignorance et la misère condamnent aux travaux les plus pénibles,
mais encore la classe très nombreuse des hommes nuls ou faibles de
caractère, qui ne cherchent et ne trouvent leur bonheur que dans le
repos de l'obscurité, dans la paix de l'insouciance. Cette énorme
multitude, suivant les principes de notre politique moderne, si l'on
était de bonne foi, formerait bien réellement l'absolue, l'imposante
majorité du peuple souverain, la sublime idole de vos philanthropes
démocrates. Eh bien! les ambitieux traitent cette idole comme ce curé
de Normandie son crucifix: à la tête d'une procession de son village,
il se prit de querelle avec la procession d'un autre village voisin;
on allait en venir aux coups; à l'instant, il lève le lourd crucifix
dans ses bras et lui dit: _O mon Dieu! tout ce que je te demande,
c'est de rester neutre_; en même temps, il l'empoigne et s'en sert
pour assommer tout ce qui se trouve sur son chemin. Quelque
affligeante que soit cette vérité, je la trouve trop bien établie par
toutes les époques de l'histoire, et peut-être d'une manière plus
évidente encore, par celle où nous vivons. _Humanum paucis vivit
genus[48]._ Ce n'est que pour le petit nombre qu'existe le genre
humain. Le royaume des cieux est aux hommes doux[49], mais ce monde-ci
n'appartiendra jamais qu'aux hommes violents; tout ce qu'on peut
espérer, c'est qu'à force d'art, de culture, de lumières, de mœurs et
de lois sages, on parviendra quelque jour, peut-être, à tempérer un
peu les excès de leur injuste pouvoir.
[48] Lucain, _la Pharsale_, V, 343.
[49] Meister attribue aux _doux_ ce qui est promis _aux pauvres
en esprit_ (Évangile selon saint Mathieu, v, 3, 5) et il oublie
ce qui est dit quelques pages plus loin (XI, 12), dans le même
Évangile, que les violents ravissent le royaume des cieux.
Au moment de mon voyage, on venait de convoquer les assemblées
primaires. Je vous proteste que sur cent fois que j'ai demandé:
«Citoyen, comment s'est passée l'assemblée primaire de votre canton?»
l'on m'a répondu quatre-vingt-dix fois:--_Moi, citoyen! Quas que
j'irions fare là? Ma fi, l'ont bin de la poine à s'entendre_;--ou:
_Que vouli-vous, on atoit en bin petit nombre; les honnêtes gens
restiont cheux ou, et puis se plaignont qu'on laisse fare aux autres
ce qui leur plaît; ça n'est pas de bons patriotes.... Vous êtes
sûrement député, vous, citoyen? Dites-leur donc qu'il serait bin tems
qu'on nous débarrassit de la guerre et des assignats; on prendrait
encore son parti sur le reste._ Quand je m'avisai de féliciter la
République de la gloire de ses armées, de leurs brillantes
conquêtes,--on venait d'exécuter avec succès le dernier passage du
Rhin, et l'on ne s'attendait point encore à se voir obligé de le
repasser si promptement: _Eh bien oui, c'est bin fait de les avoir
chassés de cheux nous. Mais qu'allons-nous conquérir chez eux? Vous le
voyais: encore plus de misère!_
Si l'on ajoutait à la petite minorité des assemblées primaires qui
viennent de rejeter la Constitution, toutes celles qui n'ont pu
voter, parce qu'elles étaient envahies par les Vendéens ou par les
Chouans, si l'on comparait ensuite le nombre des votants effectifs aux
assemblées qui ont accepté, avec le nombre de ceux qui n'ont point
voté du tout quoiqu'ils en eussent le droit, ou par un reste de
terreur, ou par insouciance, il serait aisé, je pense, de prouver
mathématiquement que la très grande majorité du peuple français n'est
rien moins qu'attachée au nouvel ordre de choses. Mais, encore une
fois, qu'est-ce que cela prouve, tant que cette majorité n'aura point
de foyer de réunion, tant qu'elle n'aura pas même le fantôme d'un chef
qui puisse captiver sa confiance, tant que les plus grandes ressources
de la force physique et de la force morale seront à la disposition du
parti dominant?
La masse la plus considérable du peuple ne voit communément dans les
grandes révolutions que ce qu'elles sont en effet: un fléau plus ou
moins terrible, plus ou moins long. Après s'être laissé entraîner par
l'impétuosité du premier choc, tous ses vœux, tous ses efforts ne
tendent bientôt plus qu'à découvrir quelque abri commode et sûr, pour
en éviter, pour en adoucir les suites funestes.
Fatigué d'une agitation pénible, on n'aspire qu'au repos, et lorsqu'on
voit l'impossibilité d'être mieux, l'on s'arrange encore pour
supporter et pour souffrir. Montaigne l'a dit: «La société des hommes
se tient et se coud, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette
qu'on les couche, ils s'appilent et se rangent en se remuant et
s'entassant; comme des corps mal unis, qu'on empoche sans ordre,
trouvent d'eux-mêmes la façon de se joindre et s'emplacer les uns
parmi les autres, souvent mieux que l'art ne les eût su disposer»[50].
[50] _Essais_, livre III, 9e chapitre: _De la vanité_.
Je suis effrayé de le penser, je suis plus épouvanté d'oser le dire:
mais il est malheureusement trop vrai que la plus grande puissance de
ceux qui gouvernent est dans la patience, dans l'inertie naturelle de
ceux qui sont gouvernés. C'est la certitude désolante de cette triste
expérience, qui donne la solution la plus simple de ce grand problème
de l'ordre social: comment le plus petit nombre parvient toujours à
subjuguer le plus grand? Les moments de trouble et d'insurrection, qui
semblent prouver d'abord le contraire, en offrent bientôt après la
preuve la plus décisive. Il n'est point de forme de gouvernement, où
l'art de régner ne soit celui de trouver les moyens d'entretenir, de
caresser ou d'enchaîner d'une manière quelconque cette paresse, cette
inertie naturelle au commun des hommes; dans beaucoup de
circonstances, ce grand art se borne même à savoir éviter ce qui
pourrait en interrompre le paisible cours, ou lui donner forcément une
direction nouvelle. Il ne faut pas oublier cependant que, si cette
disposition des choses favorise le jeu des hommes qui sont en
possession du pouvoir, elle favorise également celui des hommes tentés
de le leur ravir. Ce monde n'est donc qu'une vaste arène, livrée à la
lutte éternelle des passions les plus actives, les plus audacieuses;
toutes les autres ne semblent destinées qu'à leur servir de jouets et
de victimes. Heureux quiconque sait se placer assez loin d'elles, pour
n'en être que le spectateur!
Suave, mari magno turbantibus æquora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborem[51].
[51] Lucrèce, _De natura rerum_, II, 1, 2.
Ah! plus heureux sans doute, le mortel qui, caché dans le silence
d'une douce retraite, y pourrait ignorer à jamais tous ces barbares
jeux de la violence, de l'injustice et du hasard!
La classe de ceux qui peuvent avoir gagné réellement à la Révolution,
est beaucoup moins nombreuse aujourd'hui que je ne le pensais; elle
n'est composée, en vérité, que des agioteurs, des entrepreneurs, des
fournisseurs de l'armée, de leurs sous-ordres, de quelques agents
particuliers du gouvernement, des fermiers qu'enrichirent leurs
nouvelles acquisitions, et qui furent assez durs, assez prévoyants
pour cacher leur blé, enfouir leur or et repousser constamment
l'assignat[52]. Tous ces nouveaux parvenus, réunis ensemble, ne sont
pas à beaucoup près, au reste de la nation, ce qu'étaient ci-devant
les privilégiés, les nobles, les financiers, les négociants, et tous
les artistes industrieux dont ceux-ci faisaient la fortune.
[52] A mon retour en Suisse, j'arrivai vers les dix heures dans
une petite auberge, entre Belfort et Bâle; j'y trouvai, dans la
seule chambre où l'on pouvait se tenir, une demi-douzaine de
paysans autour d'une table, à côté de celle où l'on nous fit
souper; ils étaient fortement occupés d'une partie de brelan.
Obligé de repartir vers les cinq heures, je retrouvai mes joueurs
encore à la même place; les écus continuaient de rouler sur la
table, et la dernière poule que je vis gagner était de plus de
trente louis; ce n'est pas sans doute une poule de ce genre que
Henri IV souhaitait à tous les paysans de son royaume; celle-ci,
du moins, n'excita que beaucoup d'emportement et d'humeur, mais
elle ne termina point encore la partie. (_Note de Meister._)
Quoique l'entretien des comités révolutionnaires ait coûté, dans une
seule année, au trésor national, entre cinq à six cents millions, ce
butin scandaleux s'est tellement éparpillé, qu'il n'a profité, pour
ainsi dire, à personne. Sans compter que les rapines ne sont pas un
genre d'industrie fort honnête, il est encore très constant qu'il
n'est pas fort lucratif; ce qu'on gagne si vite, se partage et se
dépense de même[53]; il n'y a que les chefs de bande, qui, dans le
partage, savent se faire adjuger la part du lion, et peuvent prospérer
pendant quelque temps. Tout le reste est bientôt replongé dans sa
première misère. Enfin, plus j'ai vu, réfléchi, calculé, plus je me
suis convaincu de la vérité de ce que me disait mon hôtesse de Vesoul:
_Ah! Monsieur, pour un que la Révolution enrichit, croyez qu'elle en
appauvrit mille_.
[53] La dépense de tous les employés du gouvernement, jusqu'aux
derniers sous-ordres, est excessive. En revenant, j'ai fait le
voyage de Paris à Bâle, par la diligence; et pour le dire en
passant, quoique j'eusse près de trois quintaux de bagage, il ne
m'en a coûté que trois écus neufs, espèces, tout compris, excepté
la nourriture. Il m'est souvent arrivé de voir des charretiers du
gouvernement se faire servir de la volaille, du gibier, de la
pâtisserie, tandis que sur la table des voyageurs, il n'y avait
qu'un vieux gigot de mouton et quelques méchants entremets.
(_Note de Meister._)
La vente du mobilier des émigrés n'a pas été non plus aussi
généralement profitable qu'il y avait lieu de le présumer. Les
étrangers en ont tiré peut-être plus de parti que les nationaux. Ce
qu'il y a de certain, c'est que tous les objets précieux ont été
vendus fort au-dessous de leur prix, et que beaucoup de gens, même peu
riches, ont eu trop de délicatesse pour vouloir prendre aucune part à
ces malheureuses ventes. Dans l'auberge de Lunéville, mon compagnon de
voyage et moi fûmes étonnés de l'élégance et de la fraîcheur de
quelques ameublements. La maîtresse du logis, ayant remarqué notre
surprise, se pressa de nous dire: _Messieurs, ne craignez rien, il n'y
a point là de taches de sang, ce n'est pas du bien volé. Non, Dieu
nous en garde! C'est à Nancy que nous avons fait acheter l'étoffe
toute neuve, et c'est ici que nous avons fait faire le lit et les
fauteuils, par un jeune ouvrier établi depuis peu de temps dans notre
ville._