«Je ne veux point entrer dans des détails odieux pour les États et

pour les particuliers, et je me contenterai de dire que l'esprit

philosophique qui rend les hommes si raisonnables et, pour ainsi

dire, si conséquents, fera bientôt d'une grande partie de l'Europe

ce qu'en firent autrefois les Goths et les Vandales: supposé qu'il

continue à faire les mêmes progrès qu'il a faits depuis

soixante-dix ans. Je vois les arts nécessaires négligés, les

préjugés les plus utiles à la conservation de la société,

s'abolir, et les raisonnements spéculatifs préférés à la pratique.

Nous nous conduisons sans égards pour l'expérience, le meilleur

maître qu'ait le genre humain, et nous avons l'imprudence d'agir

comme si nous étions la première génération qui eût su raisonner.»

(_Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture_, par

l'abbé du Bos, 2e partie, section 33; édition de 1740.)

A propos de prédiction, en est-il une plus remarquable encore que

celle-ci, sur les succès du robespierrisme?

Quivi una bestia uscir della foresta....

(_Orlando furioso_, chant 26, stances 31 et suivantes.) (_Note de

Meister._)

J'avouerai même qu'avec tous ses défauts, la mauvaise organisation de

son pouvoir exécutif, l'organisation plus défectueuse encore de ses

assemblées primaires, la Constitution proposée par le comité des Onze

me paraissait au moins plus conséquente et moins antisociale que les

trois[35] qui l'avaient précédée; je me disais enfin:

«La philosophie vient de former l'entreprise la plus hasardée qu'on

ait jamais osé tenter[36]; elle a réussi, du moins sous quelques

rapports; elle nous a montré des prodiges de puissance et de

destruction. Il est vrai que pour parvenir à son but, elle n'a pas

craint d'engager dans ses intérêts tous les crimes d'une populace

effrénée; elle n'a pas craint d'appeler à son secours les passions les

plus odieuses, celles de la haine et de la vengeance, tous les excès

du fanatisme, toutes les violences de la tyrannie la plus injuste et

la plus cruelle, les perfidies et les ressources du despotisme le plus

ingénieux et le plus subtil. Tous les tyrans ensemble n'ont peut-être

pas fait répandre autant de soupirs et de larmes, qu'elle en a fait

verser à la nation la plus douce et la plus gaie de l'Europe[37]. Le

sol le plus heureux de la terre, elle l'a couvert de victimes et de

débris, de sang et d'horreur; mais ce même sol, elle l'a pourtant su

défendre contre la réunion de puissances la plus formidable; ce même

sol qu'elle a souillé de tant d'opprobre et de forfaits, elle l'a

pourtant entouré de conquêtes, de gloire et de forces invincibles!»

[35] Deux de ces trois constitutions sont celles de 1791 et de

1793. Nous ne savons pas si pour arriver au chiffre de trois, il

faut compter l'ancien régime, ou bien l'état de fait qui s'était

établi quand on eut ajourné l'application de la Constitution du

24 juin 1793.

[36] Rien ne contribua davantage au succès de cette entreprise,

que la presque impossibilité d'y croire. Ne fallait-il pas avoir

et l'esprit et le cœur étrangement faits, pour oser prévoir tous

les crimes d'un parti, tout l'aveuglement, toute l'ineptie des

autres; l'extrême avilissement de tous; une banqueroute

effrontée, sous le prétexte de rétablir les finances; des

extorsions sans exemple, sous le prétexte de soulager le peuple

du poids des impôts; un despotisme inouï, sous le prétexte de

fonder pour la première fois la véritable liberté; le triomphe du

vandalisme, au milieu d'un siècle de lumières; celui de la

cruauté la plus inouïe, au milieu des mœurs les plus douces;

celui de la lâcheté la plus révoltante sur le peuple

naturellement le plus brave et le plus généreux? Ah! qui voudrait

se féliciter d'avoir été prophète à ce prix! (_Note de Meister._)

[37] Comment nier que c'est à la philosophie qu'appartiennent

tous les honneurs de la Révolution? Les hommes qui l'ont

préparée, les hommes qui l'ont faite, les hommes qui l'ont

conduite, ne s'appelaient-ils pas philosophes, depuis Rousseau

jusqu'à Robespierre, depuis Condorcet jusqu'à Marat? Et de quel

droit en effet leur refuser ce titre? Robespierre lui-même, ce

monstre altéré de larmes et de sang, ne s'était-il pas fait

connaître dans la première législature par un rapport très

philosophique, très philanthropique, sur l'abolition de la peine

de mort? Il est plus évident encore que c'est sous la bannière

des principes philosophiques, que la Révolution s'est montrée,

qu'elle a combattu, qu'elle a triomphé. Ses efforts ont eu

constamment pour objet la destruction de tous les préjugés

politiques et religieux. C'est dans la destruction même de ces

préjugés, qu'elle a prétendu trouver ses armes, ses moyens, ses

plus puissantes ressources. Voilà ce qui la distingue

essentiellement de toutes les révolutions connues. Mais on me

dira: «Comment osez-vous attribuer à la philosophie ce long amas

de forfaits et de malheurs?»--Avec autant de raison qu'en eut

Lucrèce pour s'écrier:

Tantum religio potuit suadere malorum!

Rousseau veut bien convenir (_Émile_, livre premier, _in medio_)

que la médecine ne ferait jamais de mal, si elle pouvait venir à

notre secours sans le médecin. A la bonne heure! Convenons de même

que la philosophie et la religion n'auraient jamais fait que du

bien, si elles avaient pu venir à notre secours sans les

philosophes et sans les prêtres. Mais tant qu'ils viendront

ensemble, il y aura beaucoup à craindre. Quelque devise que porte

le drapeau sous lequel on fait marcher le pauvre genre humain, ce

sont toujours ses propres passions, ou celles de ses chefs, qui le

guident et l'entraînent. Je m'obstine donc à dire qu'après les

crimes et les malheurs de la Révolution, faite au nom de la

philosophie et par les philosophes, il est trop prouvé que

désormais les prêtres et les philosophes n'auront plus rien à se

reprocher. (_Note de Meister._)

_C'est à la philosophie qu'il faut faire honneur de tout ce qui

s'est passé à la Révolution._ C'est ainsi que nous comprenons la

première phrase de cette note, qui paraît au premier abord un peu

étrange.

Je ne perds point de vue ici cette chaîne imposante de lignes et de

forteresses qui s'étend depuis Dunkerque jusqu'à Landau; je n'oublie

point les grandes ressources qui restaient de l'ancien régime dans le

corps du génie et de l'artillerie; je sais que, sous ce point de vue,

on peut dire avec beaucoup de raison que la République dut avant tout

la plus sûre défense de ses limites à l'ambition de Louis XIV, au

génie de Vauban, à la sagesse de Gribeauval[38], à l'ingénieuse

sagacité de ses élèves. Mais, pour être impartial, il faut laisser une

grande part des succès aux terribles mesures du génie révolutionnaire,

à l'enthousiasme républicain, aux talents distingués de quelques

généraux qui, dans toute autre circonstance, n'eussent peut-être

jamais trouvé l'occasion de se signaler avec tant d'éclat et de

bonheur.

[38] M. de Gribeauval avait été longtemps, et jusqu'à sa mort en

1789, placé à la tête de l'artillerie française, qu'il avait mise

sur un excellent pied.

Cependant, quel est donc le but qu'annoncèrent les premiers efforts de

cette philosophie si nouvelle dans ses projets, si dévastatrice dans

ses moyens? Celui de régénérer une nation corrompue, de forcer, par

son exemple et par ses succès, tous les gouvernements à rétablir la

prospérité de l'ordre social sur des bases plus pures et plus solides.

Écartons un moment de ce projet tout ce qu'il a de plus chimérique et

de plus extravagant: nous verrons que le grand secret de ces sublimes

théories se borne à ces deux points essentiels: celui d'introduire

partout le gouvernement représentatif, celui d'en exclure toute espèce

de droit héréditaire.

J'ose penser qu'ainsi même réduit aux termes les plus simples et les

plus raisonnables, ce nouveau système pourrait bien n'être qu'une

brillante erreur: 1º parce qu'il n'est point de constitution qui

puisse convenir également à tous les peuples; 2º parce qu'il est aussi

cruel qu'absurde d'imaginer qu'on puisse faire changer à une nation de

lois et de coutumes, comme on change de coiffure et d'habits; 3º parce

que le principe d'hérédité me paraît tenir à la puissance même des

choses, et surtout à la série naturelle de nos sentiments et de nos

affections.

Je ne dissimulerai point encore que tous les frais de la terrible

expérience étant faits, tous les malheurs et tous les crimes qui

devaient en assurer le succès étant accomplis, j'osai presque désirer,

pour l'instruction des races futures, que l'on permît à ceux qui

n'avaient pas frémi de l'entreprendre, de l'achever à leur gré.

Seulement, je pleurais encore de regret qu'une si cruelle expérience

n'eût pas été tentée aux extrémités de l'Afrique ou de l'Asie, plutôt

que dans l'aimable pays auquel j'avais attaché tous mes romans de

bonheur: romans qui ne s'arrangeaient guère, comme vous pouvez croire,

avec les sombres rêveries de nos modernes Lycurgues.

Voilà bien naïvement, Monsieur, dans quelle disposition d'âme je me

trouvais relativement à l'état actuel des choses, au moment où je

repartis pour la France.

C'était au commencement de septembre 1795, car il importe aujourd'hui

plus que jamais de marquer avec exactitude la date de ses

observations. J'entrai sur le territoire de la nouvelle République par

Bourglibre[39], Gros-Kems, et je gagnai la route de Nancy, qu'on

m'avait indiquée comme la meilleure à tous égards, pour l'entretien

des chemins, pour la commodité des auberges et pour le service des

postes; on y trouve, en effet, des chevaux partout; il ne s'agit que

de les attendre avec patience et de les payer de bonne grâce, suivant

la fantaisie particulière de chaque maître de poste, tantôt en argent,

tantôt en papier, depuis 30 fr. en assignats, par cheval, jusqu'à 4

fr. en espèces.

[39] Bourglibre est le nom dont, au temps de la Révolution, on

avait affublé Saint-Louis, la première localité alsacienne qu'on

rencontre en partant de Bâle.

Gros-Kems, au bord du Rhin, est à douze kilomètres au nord de

Saint-Louis. Le petit Kems est sur la rive badoise du fleuve.

Je ne sais si vous connaissez les environs de Sainte-Marie-aux-Mines,

à l'entrée des Vosges, où, après avoir traversé quelques plaines de

l'Alsace, on croit se retrouver tout à coup dans les montagnes de la

Suisse. Si vous saviez, Monsieur, quel intérêt ont repris à mes yeux

les sites agrestes de ma patrie, vous me pardonneriez la douce

surprise que me causa l'aspect de cette contrée que je n'avais jamais

vue; elle réveilla dans mon imagination une foule de souvenirs tendres

et mélancoliques, dont un beau clair de lune augmentait encore dans ce

moment le charme et l'illusion. Mais je comprends à merveille que ce

n'est point des impressions de ce genre dont vous désirez que je vous

entretienne. Vous m'excuserez plutôt de vous dire un mot de mon

admiration pour les détours et retours ingénieux de la superbe

chaussée et des magnifiques ponts, au moyen desquels on a rendu si

facile le passage d'une chaîne de monts très hauts, très escarpés,

couverts d'énormes masses de rochers, et coupés encore en tout sens

par des précipices, des torrents et de profondes ravines. Pourquoi

n'est-ce pas avec la même patience, avec le même génie que l'on

s'applique à surmonter les obstacles qui ne manquent jamais de

s'opposer aux révolutions utiles? Cette route importante n'est pas

nouvelle; mais, à la manière dont elle est conservée, il faut qu'elle

soit bien entretenue, ou qu'elle ait été construite avec un soin

extrême. En général, tous les grands chemins que j'ai parcourus

étaient fort peu dégradés; dans quelques endroits même, on voyait des

traces de réparations faites récemment, et des dispositions pour en

faire de nouvelles. Tout n'est donc pas détruit, et comment l'ouvrage

d'une si longue période de richesse et de puissance pourrait-il l'être

déjà? Je ne puis vous exprimer, Monsieur, combien j'admire, combien je

vénère ces grands établissements d'utilité publique, dont la durée

résiste à toutes les vicissitudes du gouvernement, de l'opinion, des

siècles; quelque trésor, quelque sacrifice qu'il en ait coûté, le

résultat est si beau, si grand, qu'on ne saurait trouver qu'il soit

acheté trop cher.

Dans toute l'étendue des pays que mes yeux ont pu découvrir, les

terres paraissent assez bien cultivées; je n'en veux pas conclure

qu'elles le soient également partout; le contraire est trop bien

prouvé par les énormes dévastations de la Vendée, de quelques

départements voisins des frontières, et de plusieurs cantons des

provinces du Midi; mais je conçois que différentes circonstances ont

empêché que l'agriculture en France n'ait souffert autant qu'il y

avait lieu de le craindre.

En supposant que la guerre ait enlevé, comme on le présume, un grand

cinquième, et peut-être plus, de la population vouée communément à la

culture des terres[40], ce vide effrayant paraît avoir été suppléé, du

moins en grande partie, par d'autres bras plus faibles, mais dont

l'activité constante s'est vue aiguillonnée encore, d'abord par

l'intérêt d'une jouissance nouvelle, par l'espoir de ne plus partager

le fruit de leurs peines avec l'avidité fiscale, ensuite par

l'impérieuse nécessité de la terreur, ou de l'extrême besoin. Il est

assez ordinaire de voir des femmes conduire seules la charrue, ou

n'avoir pour aides que des vieillards et des enfants. Ce qui dut

manquer aussi, depuis quelques années, au succès des travaux

rustiques, c'est sans doute l'engrais, le secours des bestiaux dont la

France s'est trouvée excessivement dépourvue par la prodigieuse

consommation qui s'en est faite dans les armées de la République; et

c'est bien, je crois, une des causes les plus remarquables de la

disette effective dont souffre aujourd'hui l'intérieur du pays; il

faut se rappeler cependant l'immensité des approvisionnements tirés de

l'étranger à tout prix; il faut se souvenir encore qu'il est beaucoup

de terres en France dont la fécondité n'exige pas autant d'engrais

qu'ailleurs, parce qu'elles sont naturellement grasses et légères.

[40] Pour donner une idée de l'énorme multitude d'hommes

sacrifiés dans cette malheureuse guerre, je ne rapporterai qu'un

fait. Un bon républicain, chargé pendant quinze mois des

approvisionnements de l'armée de la Vendée, m'a protesté que, sur

200,000 hommes qu'il avait vus se précipiter dans ce gouffre, il

n'en était pas ressorti plus de 10,000. (_Note de Meister._)

Je dois ajouter qu'il est au moins quelques contrées, comme aux

environs de Ligny, de Bar-sur-Aube, où l'on voit encore des troupeaux

assez nombreux de vaches, de moutons, et même de chevaux.

Je ne sais si la moindre quantité d'hommes, dans les villes et dans

les campagnes, fait ressortir davantage le grand nombre des enfants;

mais il me semble que je n'en ai jamais tant vu. Ceci me rappelle une

autre observation qui n'est peut-être pas à négliger ici; c'est que,

quoique la masse monstrueuse des armées françaises ait dû épuiser

toutes les classes de la population, il n'en est pas moins certain

qu'aucune guerre moderne n'a tiré plus de ressources des villes. C'est

dans les villes, à commencer par la capitale, que se formèrent,

et que subsistent encore tous les grands foyers du fanatisme

révolutionnaire. Le charme de l'uniforme, des plumes, de la cocarde,

enivra d'abord la vanité de tous nos bourgeois beaucoup plus

empressés, du moins alors, de s'égaler à la noblesse militaire que de

s'élever à l'austère dignité de citoyen. La guerre déclarée tout à

coup, comment reculer, sans craindre la honte ou le ridicule? Ceux que

l'ambition et le point d'honneur n'auraient pas poussés hors de leurs

foyers, en furent chassés ensuite par la terreur; car ce n'est point

exagérer, de dire que depuis le 2 septembre 1792, jusqu'au 9

thermidor, la plupart des habitants des villes durent trouver dans les

camps plus de moyens de subsistance, et plus de sécurité même, que

dans l'enceinte de leurs murs.

Grâce à cette terrible circonstance, les réquisitions, devenues plus

abondantes et plus faciles dans les cités, ont épargné du moins aux

campagnes une partie de l'extrême fardeau que dans d'autres temps

elles eussent supporté, pour ainsi dire, exclusivement. On estime que,

depuis quatre ans, la seule ville de Paris a pu fournir aux armées

plus de 150,000 hommes, moins robustes peut-être que des paysans, mais

d'une intelligence plus exercée, plus lestes, plus adroits et beaucoup

d'entre eux avec plus ou moins de ressources personnelles. Je connais

un père, qui, pour déterminer son fils à partir plus gaiement pour

l'armée, non seulement remplit ses poches d'or, mais assura même à sa

maîtresse, que le jeune homme craignait de laisser dans le besoin, une

rente viagère de cent louis; et ce n'est pas le seul exemple de ce

genre que je pourrais citer.

Au moment où les habitants de la capitale n'obtenaient qu'avec

beaucoup de peine quelques onces de mauvais pain par jour et quelques

livres de viande par mois, les défenseurs de la patrie se trouvaient

approvisionnés avec une abondance qu'aucune armée du monde n'avait

peut-être jamais connue jusqu'ici. Depuis quelque temps, les choses

ont un peu changé. En Alsace du moins, on m'a bien assuré qu'il serait

impossible au soldat de vivre aujourd'hui de ses quinze sous en

assignats et de ses deux sous en monnaie, s'il ne s'emparait pas de

tout ce qui se trouve à sa portée dans les champs et dans les

habitations de son voisinage.

LETTRE II

Sous certains rapports, j'ai trouvé la partie de la France que j'ai

parcourue, fort changée; sous d'autres, je me suis étonné souvent

quelle le fût si peu. Quoique les dévastations du torrent

révolutionnaire se soient répandues partout, et souvent avec la

rapidité la plus incroyable, il est des contrées où elles n'ont laissé

presque aucune trace funeste. J'ai traversé des villages, des villes,

peut-être même des cantons entiers où, se soumettant aux formes

nouvelles, sans passion comme sans murmure, l'influence heureuse de

quelques hommes de bien, de quelques familles considérées, a su

prévenir habilement les manœuvres de l'intrigue, conjurer les

violences de la tyrannie, et maintenir à ce prix l'ordre et la paix.

Le bonheur de ces lieux isolés repose l'âme; c'est pour elle, ce que

seraient pour nos yeux ces couches éparses de gazon, ces bouquets

d'arbres verts que l'on découvre encore, dit-on, de temps en temps, au

milieu des plaines desséchées qu'inondèrent les flots d'une lave

brûlante.

On a pillé, ravagé, détruit beaucoup de châteaux en France; mais il y

en avait un si grand nombre, que ceux qui subsistent encore ne

permettent guère au voyageur de s'apercevoir que ce nombre est

diminué. Sur toute la longue route que je viens de faire, je ne pense

pas avoir aperçu plus de trois ou quatre monuments remarquables de

destruction, dans ce genre. Ce qui a été le moins épargné, ce sont les

couvents, les abbayes, les cloches, et surtout les croix. On n'en

voyait guère en France que dans les cimetières, sur le faîte des

églises; c'est une merveille aujourd'hui d'en rencontrer une; sur la

pointe des édifices publics, on les a remplacées le plus communément

par le bonnet rouge, ou par le drapeau tricolore. Le bruit des cloches

qui m'avait tant ennuyé dans le Brabant, quoiqu'il n'y en ait

peut-être nulle part dont les sons soient aussi brillants, aussi

mélodieux, je l'ai regretté souvent en France; trop continuel, comme

il l'est dans plusieurs pays catholiques, ce bruit devient sans doute

importun; mais son absence totale a, je vous assure, quelque chose de

triste et de sauvage.

Lorsque le temps s'écoule pour nous avec une lenteur si pénible, ce

qui marque d'une manière éclatante les termes par lesquels il se

divise, semble soulager un peu l'imagination. Le son des cloches nous

rappelle d'ailleurs, même dans la plus profonde retraite, que nous ne

sommes point seuls, qu'il est encore des hommes autour de nous, que

les mêmes devoirs, le même culte, les mêmes sentiments rassemblent

quelquefois; c'est une impression de bienveillance, de rapports

religieux, de sociabilité, qui me touche et m'intéresse.

Concevez-vous ici, Monsieur, l'extrême malheur d'un bon catholique aux

bords du Rhin, qui tous les jours entend sonner la messe sur l'autre

rive, et ne l'entend plus sur celle qu'il habite! Je suis convaincu

que cette seule circonstance a décidé l'émigration d'une foule de

pauvres Alsaciens.

A Schlestadt, je vis la première belle église entièrement dépouillée

de tous ses ornements, et transformée en magasin de fourrage. Sans

attacher trop de prix à toutes les pratiques extérieures du culte

religieux, je ne puis vous exprimer combien cet aspect m'attrista. Je

me représentai vivement la profonde douleur de tant d'âmes simples et

pieuses, qui venaient chercher autrefois dans ce temple la consolation

de leurs peines les plus vives, le gage de leurs plus douces

espérances, et qui ne l'y trouvent plus. Combien me parut ridicule et

révoltante l'inscription gravée en grosses lettres sur le frontispice

de ce temple profané:

_Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême, et

l'immortalité de l'âme._

_Égalité, Fraternité, ou la Mort._

Ces trois derniers mots, _ou la Mort_, avaient été rayés à la vérité,

grâce à la clémence mise à l'ordre du jour depuis le 4 prairial[41];

on y avait même substitué: _Humanité_; mais si maladroitement qu'à

travers les lettres du mot consolateur, on apercevait encore trop

distinctement les traits sanglants de _la Mort_. Grand Dieu! quelle

preuve pour l'existence de l'Être des êtres, que l'aveu d'un peuple

qui vient de briser tous les liens d'une autorité légitime, pour se

courber sous le joug honteux du plus féroce et du plus méprisable des

tyrans! Quelle preuve pour l'immortalité de l'âme, que l'aveu d'un

peuple souillé de sang et de crimes, d'un peuple qui n'a pas craint de

fouler aux pieds tout ce qui peut entretenir les espérances de la

vertu, tout ce qui peut consoler l'humanité souffrante!

[41] La journée dramatique du 1er prairial an III, où Boissy

d'Anglas montra tant de courage, est celle dont la postérité a

gardé la mémoire; tandis qu'un contemporain a pu attacher plus

d'importance au 4 prairial, jour du combat décisif où les

terroristes furent écrasés.

Le philosophe doit trouver une pareille déclaration aussi vaine

qu'absurde; l'homme religieux doit la trouver plus absurde encore.

N'est-ce pas à ses yeux comme si le peuple français eût déclaré qu'il

reconnaît l'existence du soleil, et le retour des saisons qui

fécondent la terre? _Solem quis dicere falsum audeat[42]?_ Comment

oser démentir l'évidence du soleil!

[42] Virgile, _Géorgiques_, I, 463-464.

Les proscriptions, les brigandages de toute espèce, l'admirable

théorie de l'égalité qui leur servit de titre ou de prétexte, les

énormes dépenses du plus dissipateur et du plus prodigue des

gouvernements, m'avaient persuadé, je l'avoue, et je m'en sais

aujourd'hui mauvais gré, que d'un côté je verrais moins de richesse et

moins de luxe; de l'autre, plus d'aisance et plus de propreté. Je vous

proteste qu'il n'en est rien; j'ai vu dans les campagnes autant de

misère et de haillons que ci-devant; dans les villes, les symptômes de

l'indigence la plus effrayante, beaucoup plus terribles, beaucoup plus

communs, avec les mêmes inégalités de fortune, quoique manifestées

d'une manière différente, parce que les richesses ont changé de place,

et parce que plus d'un genre de dépense est devenu physiquement

impossible, comme le faste des voitures et des chevaux.

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 3 / 18 段