«Le joli volume est sous mon chevet, en attendant que les voleurs, qui

ont pris ma maison à gré, me tordent le cou. Je n'étais séparée d'eux

que par un volet, la dernière fois que je vous écrivais; il y a quatre

jours, ils ont voulu enfoncer ma fenêtre; la petite chienne m'a tirée

de leurs pattes. Ce qu'il y a de pis, c'est que je suis plus tracassée

des précautions que de toute autre peur. Il a fallu par prudence

coucher mon fils chez son père, le domestique dans le salon; leurs

rondes, leurs recherches, ne me laissent paix ni repos, ce qui est

insupportable.

«Adieu, mon aimable ami, je mourrai sans savoir écrire moins

longuement; il faut bien que vous supportiez un défaut auquel je ne

puis remédier.»

Dans sa retraite de Coppet, Necker avait été l'un des premiers à

recevoir le livre nouveau. Il avait pour l'auteur une amitié de trente

ans: aussi le vieillard, frappé par l'orage, avait été préoccupé de

quelque crainte en voyant Meister se hasarder à traiter un sujet si

délicat. Nous donnons sa lettre tout entière: on y voit à nu

l'embarras de l'ancien homme d'État, en face des remuements auxquels

il assiste, impuissant et désorienté!

«J'ai lu, et je vais relire votre excellent ouvrage; car, par intérêt

pour votre succès, une sorte d'inquiétude me distrayait à la première

lecture; je vais la reprendre maintenant avec confiance. Vous dites,

avec beaucoup de sagesse, presque toutes les vérités, et en mêlant des

anecdotes piquantes à vos réflexions, vous satisfaites tous les genres

de lecteurs. Le récit du langage de la maîtresse d'auberge de

Lunéville, et la scène du vieux fermier, ne s'effacera jamais de la

mémoire des personnes sensibles; et _le ci-devant pouilleux_ deviendra

proverbe.

«Que vous nous reposez agréablement par votre tableau si fin et si

spirituel de l'ancienne société de Paris! Vos _Souvenirs_ de la France

s'associeront parfaitement avec vos _Souvenirs_ de l'Angleterre, et

feront une collection précieuse pour les bibliothèques. Quel dommage

pour nous tous, que les troubles de l'Europe vous empêchent d'étendre

votre entreprise à toutes les nations! Je me passerais à ce prix de

voyager moi-même: j'aurais ainsi le plaisir sans la peine. Et comme

votre style est parfait!

«Recevez tous mes compliments. Un de vos exemplaires courra mes

connaissances.

«Ma fille, dans sa lettre du 13, me dit que les plénipotentiaires

français, à Lille[22], ont commencé par demander une renonciation

au titre de Roi de France, et une reconnaissance des lois

constitutionnelles des réunions[23]. La première demande ne fera, je

le présume, aucune difficulté; mais la seconde demande, comme acte

préliminaire, et avant d'avoir discuté les articles et les moyens de

paix, me paraît une disposition bien despotique. Qui empêcherait le

Roi et le Parlement d'Angleterre de faire aussi des réunions

constitutionnelles ou législatives?

[22] A Lille, le 6 juillet, s'étaient ouvertes des négociations

avec l'Angleterre, en vue de la paix. Elles furent rompues au

mois de septembre.

[23] Celles qui avaient réuni au territoire de la République

quelques pays situés sur ses frontières.

«Les partis règnent avec violence à Paris, et je vois un camp se

former près de Lyon, une section de l'armée italienne prête à passer

le Var; et cette fois, comme d'autres, le triomphe pourra bien être

aux plus habiles et aux plus ardents. On songe à organiser une garde

nationale; c'est bien nécessaire comme balance, mais y réussira-t-on?

L'ensemble est un horizon tempétueux.

«Votre ami Barthélemy a dîné chez ma fille. On l'aime, on l'estime

généralement, mais je doute que son crédit soit signifiant. C'est le

pot de terre contre le pot de fer; et Carnot[24], qui a vu les modérés

se tourner vers le nouveau venu, semble se démettre de ce caractère.»

[24] Barthélemy et Carnot, qui étaient membres du Directoire,

furent proscrits tous les deux quelques semaines après, lors du

coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Bonstetten, qui était pour Meister un contemporain, qui comme lui

était un Allemand épris de la culture française, et qui alors

remplissait les fonctions de bailli bernois dans la vallée italienne

du Tessin, était venu passer ses vacances dans le pays de Vaud: c'est

là qu'il avait reçu le livre qui venait de paraître.

«Valeyres, 30 septembre 1797.

«J'ai reçu de votre part votre _Voyage à Paris_, comme j'allais faire

celui d'Italie. Je l'ai d'abord lu et relu, j'allais vous écrire,

Monsieur, pour vous en remercier, mais les idées se pressaient sous ma

plume et semblaient me demander plus de temps que je n'en avais alors

pour achever ce que j'avais à vous dire. Il n'y a plus d'auteur

aimable que vous, Monsieur; votre style est de l'ancien régime, et

presque du beau siècle passé. Avec quel plaisir on y retrouve cette

urbanité, cette politesse, cette grâce, ces égards pour le public, qui

nous rappellent un monde, une société qui n'est plus!

«Dans tout ce que j'ai lu de vous, je préfère l'observateur à l'homme

qui discute. Le tact qui vous rend éminemment aimable dans le monde,

se retrouve dans tous les objets que vous observez. On dirait

quelquefois que vous ignorez vous-même votre talent. Il semble, chez

vous, tenir au cœur autant qu'à l'esprit; on dirait que c'est

l'honnêteté, la vérité de votre âme qui a passé dans l'esprit pour lui

inspirer cette justesse et cette finesse que l'on admire dans vos

écrits.

«Vos observations sur le ton de la société sont la satire du ton du

jour. J'ai néanmoins regret que vous n'ayez pas daigné peindre la

société d'aujourd'hui. Il y a tant de choses neuves à dire, que je ne

conçois pas que vous ayez pu n'en pas parler. Il n'y aurait sans doute

rien là pour le goût, mais beaucoup pour la pensée.

«Adieu, Monsieur, croyez-moi, avec une estime bien distinguée, votre

obéissant serviteur.»

VI.

LES TRADUCTIONS DU LIVRE DE MEISTER

Les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_ sont aujourd'hui pour

nous un tableau fidèle et vivant qui ramasse sous les yeux du lecteur

les traits caractéristiques d'un temps glorieux et terrible. On y

voit, dessiné d'une main experte, le lendemain, encore troublé, d'une

crise douloureuse.

Mais à cette époque, les journaux, les lettres, les conversations,

tout était plein de pareilles descriptions; et les détails intimes

qu'on pouvait recueillir de toutes parts, l'accent personnel, le ton

vibrant que les témoins mettaient à leurs récits, faisaient pâlir les

pages, écrites avec une modération voulue, par un étranger, d'esprit

cosmopolite, qui avait mis son effort à rester impartial. D'ailleurs,

Paris se voyait assez lui-même, et n'avait pas besoin d'écouter celui

qui le décrivait: l'ouvrage de Meister ne pouvait pas y avoir de

succès. On s'explique ainsi qu'il n'ait pas eu de seconde édition.

Il faut rappeler aussi qu'au moment où ce livre parvint à Paris,

quelques semaines avant le coup d'État du 18 fructidor, il était en

retard de vingt mois: c'est ce que Pitra, on vient de le voir, a

remarqué tout de suite. Il décrivait un état de choses qui avait déjà

disparu. Comment eût-il pu plaire au public français qui, sans cesse

attentif au cours des événements, ne voyait jamais que le moment

actuel, et n'était préoccupé que de ce qui se préparait pour le

lendemain?

Au public étranger, au contraire, il était agréable d'avoir des

renseignements si nets et de si bon aloi, sur une des phases de cette

terrible Révolution qu'on suivait partout avec des sentiments bien

divers, mais toujours vifs et profonds.

Nous ne savons pas, à vrai dire, si quelques exemplaires du livre de

Meister ont pu passer en Angleterre; les Anglais d'ailleurs se méfient

des continentaux, et tiennent à être informés par un des leurs. Mais

une traduction allemande et une traduction italienne ont paru en 1798.

La traduction allemande[25] est l'œuvre de Jean-Henri-Guillaume

Ziegenbein (1766-1824), pasteur à Brunswick, assez fécond écrivain.

On peut supposer que c'est M. de Féronce qui lui suggéra cette

entreprise, et lui donna les renseignements qui lui ont permis

d'écrire tout au long un certain nombre de noms de personnes que

Meister, suivant une habitude invétérée chez lui[26], n'avait indiqués

que par des initiales. Nous avons suivi le bon exemple que nous

donnait là ce traducteur. C'est tout ce que nous avons à dire sur son

œuvre.

[25] _Meine letzte Reise nach Paris._ [Zurich.] Orell, Füssli und

Comp., 1798, in-12, 2 feuillets, 216 pages, et un feuillet pour

la table.

[26] Cf. _Lettres de Mme de Staël à H. Meister_, pages 32 et 128.

La traduction italienne est l'œuvre d'un inconnu, qui, au titre du

livre: _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_, a ajouté de son

chef: _Lettres de M. Carnot à M. Mallet-du Pan_[27].

[27] _Rimembranza dell'ultimo mio viaggio a Parigi, ossia

carteggio di M. Carnot à M. Mallet-Dupan._ Berna, 1797, 119 p.

in-8.--Le nom de Berne est sans doute une indication fausse,

faite en vue de dépister ceux qui auraient voulu savoir où et par

qui la traduction avait été faite.

Le traducteur italien attribue donc au grand Carnot les _Souvenirs_,

qui sont anonymes dans l'original. _Per tutto vi si scorge_, dit-il de

ce livre, _il carattere maestoso e liberale del suo autore_. Il aurait

dû voir que les qualifications élogieuses qu'on lit à la fin de la

lettre X, eussent été singulièrement déplacées sous la plume de

Carnot, et qu'elles suffisaient à écarter son hypothèse.

On ne sait si le traducteur a été dupe de sa propre imagination, ou de

quelque ami qui a pu lui donner un renseignement erroné,--ou s'il a

voulu, de propos délibéré, en vue de la vente, accroître l'intérêt de

l'ouvrage en l'attribuant à un personnage célèbre. Quoi qu'il en soit,

en adoptant ou en choisissant le nom de Carnot, que d'ailleurs Meister

a justement loué, il oubliait les déclarations si nettes du

commencement de la première lettre: idées et sentiments entièrement

étrangers à tous les membres de la Convention.

Il se rapprochait davantage de la vérité, en nommant Mallet-du Pan, au

lieu de M. de Féronce, comme celui à qui les lettres étaient

adressées. Mallet-du Pan et M. de Féronce étaient tous deux d'origine

genevoise; si le dernier était né en Allemagne et y occupait une place

importante, c'est à Genève qu'il avait fait ses études[28]. Tous deux

étaient, comme Meister, familiers, par leurs traditions et leurs

souvenirs, avec l'idée d'une liberté qui sait observer le respect de

l'ordre établi.

[28] Le registre de l'Académie de Genève le mentionne à son

entrée dans l'auditoire de Belles-lettres (mai 1740) et dans

l'auditoire de Philosophie (mai 1742).

L'anonyme italien a traduit assez littéralement l'ouvrage de Meister;

un puriste lui pourrait reprocher beaucoup de gallicismes, à ce que

nous dit un connaisseur. Il a laissé de côté une partie des notes de

son auteur; trois notes, qu'il a ajoutées de son chef, sont

insignifiantes.

En tête du livre, il a placé une préface boursouflée, pas très claire,

précieuse cependant, parce qu'elle donne une idée de l'impression que

le livre a pu faire chez les Italiens, à un moment où leur pays venait

d'être bouleversé par le général Bonaparte. En conséquence, nous avons

traduit, ou plutôt paraphrasé, ces deux ou trois pages:

«Ce livre est assurément le plus honnête et le plus instructif que je

puisse offrir au public, en vue de détromper les mortels aveuglés et

stupides.

«On n'y trouvera pas ces sarcasmes, ces blâmes, ces plaisanteries

obscènes qu'amoncellent avec empressement tous les écrivailleurs de

notre âge, qui font ainsi à la bonne cause plus de tort que d'honneur.

Loin de là, l'auteur de cet ouvrage y montre un jugement élevé, qui

perce les plus épaisses ténèbres pour mettre la vérité en lumière,

cette éloquence victorieuse et mâle qui sait maîtriser tous les

cœurs. Sa manière de s'exprimer est candide et modeste: qualités sans

lesquelles, en parlant de politique et d'histoire, on tombe dans le

vilain ton qui est celui d'un sectaire, d'un méchant.

«On découvre partout dans ce livre le caractère noble et libéral de

l'auteur; toutefois, quand il vient aux sujets les plus pénibles, il

emploie cette arme du ridicule qui est si difficile à manier, mais si

terrible pour combattre le fanatisme:

Ridiculum acri

Fortius ac melius.... plerumque secat res[29].

[29] Horace, _Satires_, I, x, 14-15.

«Le style est piquant et plein de charme, en sorte que la lecture de

l'ouvrage est des plus agréables. Mais, que celui qui ouvre ce livre

sache tout d'abord qu'il n'est pas fait pour plaire aux fanatiques, de

quelque parti qu'ils soient. Et certes, sans ce caractère

d'impartialité, je n'eusse pas voulu le traduire, moi qui ai le

fanatisme en horreur! On y trouvera comme un modèle de la manière dont

il faut raisonner sur une grande révolution politique, en envisageant

les principes d'abord, les personnalités ensuite; en s'appliquant à

bien discerner les vrais sentiments des acteurs du drame, au milieu de

spectacles horribles, où sont confondus innocents et coupables, où les

crimes des méchants semblent compromettre la vertu même.

«Quand les opinions admises sont appelées à de grands changements,

quand les principes reconnus sont bouleversés par les révolutions, en

sorte qu'on se sent comme transporté dans un autre monde, où le mieux

semble être de renoncer à avoir du caractère, et de prendre à chaque

instant le masque nouveau que réclame la fortune changeante, alors de

vrais Brutus sont appelés oppresseurs de la liberté latine, alors on

entend faire l'apologie de Catilina!

«Notre auteur a su éviter un écueil contre lequel sont venus échouer

tous ceux qui ont écrit sur la Révolution française, et qui n'ont

droit qu'à la désignation de _contre-révolutionnaires_: on ne trouve

pas chez eux un jugement sain sur les affaires politiques.

«On doit reconnaître que le style de notre auteur, en certains

endroits[30], a quelque chose d'oraculeux, et trahit un esprit

romanesque qui ne s'accorde pas avec un sujet aussi élevé. Mais je

crois y voir un effort pour relier les théories de l'auteur et les

faits, pour jeter un pont entre des idées, qui autrement sembleraient

contradictoires ou funestes à la société.

[30] Le traducteur italien a ici en vue un paragraphe qui est au

milieu de la première lettre: «Je ne dissimulerai point

encore....»

«Je me résume en disant que l'auteur semble avoir voulu être calme

dans un sujet qui met les passions en jeu; il a eu en vue un avenir

heureux, et s'est attaché à écarter les fantômes que crée

l'inquiétude; il a recherché tout ce qui est pur, doux, magnanime, en

repoussant les idées fausses, serviles et désordonnées. Plût à Dieu

qu'il y eût beaucoup de partisans de ces grandes et nobles

aspirations! Ames tendres et vertueuses, c'est la paix que vous devez

appeler de vos cris, une paix éternelle, qui console le pauvre genre

humain. Ah! ce devrait être l'unique vœu de tous les cœurs!

«Et vous, imaginations échauffées, c'est par vous seules que

l'humanité est en proie aux tourments!»

Une traduction tout à fait littérale de ce morceau n'eût fait que le

rendre encore plus ridicule, et notre paraphrase ne nous satisfait

qu'à moitié. Cette préface est l'œuvre d'un inconnu, à la tête

échauffée, et qui garde néanmoins la prudence, la réserve que des

siècles de servitude avaient rendues innées aux Italiens de son temps.

Il parle, et on a peine à savoir ce qu'il a voulu dire. Il faut le

deviner, au risque de s'égarer.

Mais ce bouillonnement d'idées troubles est un symptôme frappant de la

fermentation qu'avaient créée en Italie le spectacle de la Révolution

française, la marche victorieuse de l'armée de Bonaparte, et

l'établissement de républiques éphémères.

* * * * *

Pendant toute la durée du XIXe siècle, les _Souvenirs de mon dernier

voyage à Paris_ n'ont été mentionnés que par un seul écrivain, M.

Taine, qui n'a pas su en identifier l'auteur. Dans les _Origines de la

France contemporaine_, aux tomes II et III de _la Révolution_, notre

Meister, qui est cité seize fois, est toujours nommé Meissner. L'Index

qui termine le tome dernier des _Origines_, indique ce nom avec plus

de détails: «MEISSNER (Auguste-Gottlieb), littérateur allemand.»--Ce

Meissner (1753-1807) a fait des romans et d'autres ouvrages; on a ses

œuvres en 36 volumes in-8.

L'erreur de Taine a été relevée par M. Aulard (_Taine, historien de la

Révolution française._ Paris, 1907, p. 210).

Sainte-Beuve, qui n'a pas connu les _Souvenirs_, a toujours parlé de

Meister avec éloges: «Homme aimable, dit-il, écrivain distingué en

français, et qui n'avait pris du XVIIIe siècle que ce qu'il avait de

fin et d'honnête.»--Et ailleurs: «Un auteur à qui la France doit un

souvenir, puisqu'il est du petit nombre des étrangers aimables qui

ont le mieux écrit en français[31].»

[31] _Causeries du lundi_, t. V, 8 mars 1852, et t. IX, 14

novembre 1853.

Quoique Henri Meister ait publié des vers, des nouvelles, un roman,

des dialogues, des _Lettres sur l'imagination_, et d'autres ouvrages

encore, son vrai talent était celui de l'observation: c'était un

excellent informateur. Pendant vingt ans, 1773-1792, il a suivi le

mouvement de la littérature française avec précision, et l'esprit sans

cesse éveillé: le tableau qu'il en a laissé est encore et sera

toujours consulté avec fruit.

Mais son chef-d'œuvre est le livre que nous rééditons. A l'une des

étapes de la Révolution, il a pu saisir sur le vif un des aspects

mouvants de cette ville de Paris où s'était déroulé le grand drame.

Pendant que les acteurs n'étaient occupés que de leur rôle et de leurs

adversaires, tandis que les spectateurs ne songeaient qu'à deviner

quel dénouement allait venir, Meister a appliqué toute son attention à

bien voir, à se rendre un compte exact de ce qui se passait sous ses

yeux, à prendre un rapide croquis du moment fugitif; il en voulait

fixer les traits, pour quelques amateurs étrangers seulement, car il

était modeste et n'avait pas en vue la postérité. Celle-ci est venue

cependant, et nous croyons qu'elle saura lui rendre justice.

VOYAGE A PARIS

VERS LA FIN DE 1795

A M. F. DE R. (_Féronce de Rothenkreuz._)

J'ai revu ce Paris, que j'avais tant aimé....

SOUVENIRS

DE

MON DERNIER VOYAGE

A PARIS

AVERTISSEMENT

Je n'ai peint, ou plutôt, je n'ai voulu peindre de la France qu'un

seul moment, celui dans lequel je l'ai revue. Ce moment, dont le

souvenir m'a paru, sous plus d'un rapport, utile à conserver, diffère

sans doute également de tous ceux qui l'ont précédé, de tous ceux qui

l'ont suivi; mais on ne doit le trouver en contradiction avec aucun;

car je suis bien trompé si l'on n'y voit pas toujours, quoique dans

une crise fort singulière, le développement des mêmes principes,

l'influence naturelle du plus grand, du plus terrible de tous les

phénomènes politiques, sur le caractère ineffaçable du plus léger, du

plus étonnant de tous les peuples.

Pour me montrer impartial, je n'ai point affecté de cacher mes

opinions particulières, mes affections personnelles; mais je ne pense

pas leur avoir jamais permis d'altérer la bonne foi de mes

observations. C'est le seul mérite dont j'ose être jaloux, le seul que

je m'affligerais encore de voir disputer à mes faibles écrits.

LETTRE PREMIÈRE

Des intérêts de fortune me rappelaient depuis longtemps à Paris; ce

motif, grâce aux circonstances, devenu malheureusement fort léger,

était soutenu par le besoin pressant de revoir les amis que m'avait

laissés la Révolution; il s'y mêlait encore une extrême curiosité de

vérifier par moi-même les rapports si divers que j'avais entendu

faire, depuis quelques années, des changements arrivés dans

l'intérieur de la France.

Vous voulez, Monsieur[32], que je vous rende un compte fidèle de mes

observations; je vous le dois sans doute à plus d'un titre, et je vous

promets bien de ne vous dire que ce que j'ai cru voir; mais comme on

ne peut voir, hélas! qu'avec ses yeux, c'est-à-dire avec les

préventions à travers lesquelles on regarde et l'on examine tout,

peut-être n'est-il qu'une manière de tromper un peu moins ceux qui

daignent nous écouter; c'est de leur exposer d'abord avec beaucoup de

franchise ces mêmes préventions, ou, si l'on veut s'exprimer plus

poliment sur son propre compte, la véritable disposition où l'on

croyait être à l'égard des objets que l'on a pris à tâche de

considérer.

[32] Une fois décidé à écrire sous forme de lettres le récit de

son voyage, Meister avait choisi M. Féronce de Rothenkreuz,--ou,

comme on disait habituellement, M. de Féronce,--premier ministre

du duc de Brunswick, pour être le correspondant idéal auquel il

pensait en écrivant.

Le nom de M. de Féronce revient souvent dans les lettres de

Benjamin Constant, au temps de son séjour à la cour de Brunswick.

En suivant cette maxime, je commencerai, Monsieur, par vous dire

franchement que je déteste et détesterai toujours les révolutions. Le

mal qu'elles produisent est certain; le bien qui peut en résulter

tient à une suite de chances trop périlleuses, trop indépendantes des

calculs de notre sagesse et de notre prévoyance.

Tout homme qui se croit appelé par la destinée à faire une grande

révolution, sera donc toujours, à mon sens, un être fort dangereux et

fort immoral[33], dût-il porter le nom le plus vénéré du monde; il

risque de faire le malheur et le désespoir de toute une génération; le

fruit qu'il en attend pour les générations futures sera peut-être

également perdu pour elles, et peut-être aussi l'eussent-elles obtenu

par des sacrifices moins sensibles, moins douloureux, je dirais

volontiers, moins impies, moins parricides. N'est-ce pas le nom qu'il

faut donner aux mesures qui, pour faire la fortune prétendue des

enfants, condamnent les pères aux horreurs d'une vie misérable, d'une

mort prompte, ou d'un long supplice?

[33] Jésus-Christ,--on ne le considère ici que sous des rapports

purement historiques,--Jésus-Christ, Socrate, Confucius, n'ont

point fait de révolution; et les deux premiers ne périrent

peut-être si malheureusement, que parce qu'ils ne voulurent pas

en faire.--Rousseau, l'un des grands oracles de la Révolution

française, a dit qu'il ne connaissait point de révolution qui ne

fût trop achetée par l'effusion du sang d'un seul homme. (_Note

de Meister._)

Mais, cela dit une fois, je tâcherai, s'il est possible, de ne plus le

répéter. Il ne s'agit pas, dans ce moment, de savoir si l'on devait

faire une révolution en France, ou non; elle est faite, elle est

entreprise du moins, avec des frais immenses, les ressources du monde

les plus extraordinaires; et c'est surtout en politique qu'il ne faut

jamais, je pense, vouloir partir que du point où l'on est. _Quel

marin_, disait M. de Pange, _s'imposerait la loi de faire toujours les

mêmes manœuvres, quel que fût le vent?_ Rien de plus naturel, sans

doute, mais rien de plus vain que de stériles regrets sur le passé.

Depuis la chute de l'horrible dictature de Robespierre, j'avais cru

reconnaître dans les procédés de la Convention des efforts assez

soutenus pour ramener, ou pour suivre l'opinion publique, vers les

grands principes de l'ordre et de la justice. Le système du

vandalisme[34], les profondes théories de rapine et de brigandage,

auxquelles on avait associé si longtemps les beaux noms d'égalité, de

liberté, de droits de l'homme, le ridicule projet de la république

universelle, l'épouvantable manie du _propagandisme_, toutes ces

folies si funestes et si révoltantes, me paraissaient à peu près

abandonnées. Je ne craignais plus de voir anéantir la civilisation de

la plus belle contrée de la terre, et peut-être avec elle le repos et

le bonheur de l'Europe entière. Je m'étais persuadé que tant de

factions diverses, parvenues tour à tour à devenir le parti

gouvernant, toutes avaient appris enfin de leur propre expérience que

l'esprit du jacobinisme est, par sa nature même, destructif de toute

espèce de gouvernement; qu'à côté d'un institut aussi désorganisateur,

la république la plus démocrate ne se soutiendrait pas mieux que la

monarchie la plus illimitée.

[34] Connaissez-vous une prédiction plus claire du vandalisme,

que celle-ci?

Souvenirs de mon dernier voyage à Paris (1795) · 第 2 / 18 段