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VOYAGE A PARIS
(1795)
HENRI MEISTER
SOUVENIRS
DE
MON DERNIER VOYAGE
A PARIS (1795)
PUBLIÉS
POUR LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
PAR
PAUL USTERI
Docteur en philosophie,
Ancien professeur à l'École cantonale
de Zurich.
et
EUGÈNE RITTER
Docteur ès lettres,
Professeur honoraire de l'Université
de Genève.
[Illustration]
PARIS
ALPHONSE PICARD ET FILS
LIBRAIRES DE LA SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
Rue Bonaparte, 82
1910
BESANÇON.--IMPRIMERIE JACQUIN.
EXTRAIT DU RÈGLEMENT
ART. 14.--Le Conseil désigne les ouvrages à publier et choisit les
personnes auxquelles il en confiera le soin.
Il nomme pour chaque ouvrage un commissaire responsable, chargé de
surveiller la publication.
Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans
l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une déclaration
du commissaire responsable, portant que le travail lui a paru digne
d'être publié par la Société.
_Le commissaire responsable soussigné déclare que l'ouvrage_:
SOUVENIRS DE MON DERNIER VOYAGE A PARIS, par HENRI MEISTER, _lui a
paru digne d'être publié par la_ SOCIÉTÉ D'HISTOIRE CONTEMPORAINE.
_Fait à Paris, le 10 avril 1910._
_Signé_: MAURICE TOURNEUX.
_Certifié_:
_Le secrétaire de la Société d'histoire contemporaine_,
B. DE LACOMBE.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
I.
HENRI MEISTER. LES ANNÉES DE DÉBUT
Fils et petit-fils de pasteurs de l'Église réformée, Henri Meister[1],
après avoir terminé ses études à Zurich, et avoir été consacré au
saint ministère, était venu à Paris au printemps de 1766,--il n'avait
pas encore vingt-deux ans,--pour y être précepteur du fils d'une jeune
et jolie veuve, Mme de Vermenoux.
[1] En tête des _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri
Meister_ (Paris, lib. Hachette, 1903) nous avons publié sur notre
auteur une notice étendue, et nous y renvoyons le lecteur qui
voudrait être renseigné plus abondamment que nous ne pouvons le
faire ici.
Dans la grande ville, il se trouva bientôt acclimaté. Sa mère
appartenait à une famille française et protestante, qui s'était
réfugiée en Allemagne, en sorte que la langue française était sa
langue maternelle, dans le sens précis de ce mot.
En 1764, voyageant en Suisse et s'étant présenté à Jean-Jacques
Rousseau dans les montagnes du Jura, et à Voltaire dans son château de
Ferney, Meister avait su leur plaire. Il avait, en effet, un esprit
ouvert et précoce, le charme et l'élan du jeune âge: les deux
philosophes lui avaient fait un accueil flatteur.
A Paris aussi, il sut réussir dans la société lettrée où il se trouva
introduit. Mme de Vermenoux était amie de Mme Necker, et celle-ci
avait commencé déjà à réunir autour d'elle des hommes d'esprit, des
écrivains, et, parmi eux, les plus distingués de cette époque: Buffon,
Diderot, d'Alembert: «C'est une petite Académie», écrivait Meister à
son père, en lui parlant des réunions auxquelles il avait pu
assister[2]; il fut bientôt initié à la vie littéraire de la France.
[2] M. d'Haussonville a fait un intéressant tableau de ce groupe
d'élite: _Le salon de Mme Necker_. Paris, 1882.
Quelques années se passèrent ainsi pour lui: heureux temps de loisir,
de vie mondaine, de conversations et d'études. Quand l'éducation du
jeune Auguste de Vermenoux se trouva terminée, une autre occupation se
présenta pour Meister à point nommé.
Melchior Grimm,--qui comme lui était sorti d'une famille de la bonne
bourgeoisie d'une ville allemande, qui comme lui était fils d'un
pasteur, et comme lui était venu de bonne heure à Paris,--rédigeait
depuis près de vingt ans une Correspondance littéraire qu'il adressait
chaque mois à quelques princes des pays du Nord. Mais Grimm, en cela
très différent de Meister, était un ambitieux, et il aspirait à
quelque emploi plus décoratif. Au commencement de 1773, il allait
entreprendre, à cet effet, une espèce de voyage de découverte dans les
cours auxquelles il adressait sa Correspondance. Il ne s'abusait point
sur ses chances d'avenir: il réussit, en effet, à plaire à
l'impératrice Catherine II, et, dès lors, une nouvelle carrière
s'ouvrit à lui.
Au moment de son départ, et dans l'incertitude où il était
naturellement sur l'issue de son expédition, Grimm voulut que sa
Correspondance littéraire continuât à paraître pendant son absence, et
il eut la main heureuse en choisissant pour cela notre Meister, qui
s'acquitta très bien de cette charge. Aussi Grimm, de retour à Paris,
se trouvant appelé par la confiance de l'impératrice de Russie à
s'occuper d'objets plus importants, abandonna à son jeune remplaçant
les bénéfices et les charges de cette Correspondance, qui devint la
chose de Meister[3] et sa principale occupation. Quatorze années
durant, il s'y consacra tout entier.
[3] On sait que la _Correspondance littéraire_ de Grimm et
Meister a eu trois éditions, chacune de seize volumes. La
dernière, qui est très supérieure aux autres, a été publiée par
M. Maurice Tourneux: Paris, lib. Garnier, 1877-1882.
Dans les dernières années du règne de Louis XVI, le moment vint où
Meister, qui n'avait fait jusqu'alors que rendre compte des ouvrages
d'autrui, et qui était arrivé à l'âge mûr, se jugea enfin capable
d'entrer à son tour dans la lice. Son premier écrit fut un traité _De
la morale naturelle_, 1787, qui eut plusieurs éditions, et fut traduit
en allemand par Wieland. Un petit volume, intitulé: _Des premiers
principes du système social, appliqués à la révolution présente_,
1790, eut aussi plus d'une édition. Nous lui emprunterons un chapitre:
_Quelques aperçus sur les causes de la révolution actuelle_, qu'on
trouvera dans nos appendices.
Meister publia ensuite des brochures de circonstance: les
_Conversations patriotiques_, 1791, qui eurent trois éditions en
quinze jours; un _Entretien d'un feuillant et d'un jacobin_, 1792,
réimprimé dans une édition développée des _Conversations
patriotiques_[4], qui se terminait par les _Idées de milord Backward_.
En anglais, _backward_ signifie: _En arrière!_ Meister était bien vite
devenu réactionnaire, et il ne s'en cachait pas.
[4] Mme Necker a fait compliment sur cet ouvrage à l'auteur, dans
une lettre qui a été publiée: _Mélanges extraits des manuscrits de
Mme Necker_. Paris, 1798, II, 175.
On verra plus loin, comme nous l'avons dit, quelques pages qui nous
ont paru dignes d'être remises en lumière; nous ne nous arrêterons pas
au reste. Les _Souvenirs d'un voyage en Angleterre_ sont un ouvrage
meilleur.
Ils ont eu deux éditions: Meister publia la première en 1791, aussitôt
après un séjour à Londres, qui n'avait pas duré plus de quinze jours,
a-t-il dit: ce n'avait été pour lui qu'une courte distraction, après
laquelle il revint à Paris, comme si cette ville allait demeurer
habitable. Il y était encore au 10 août 1792, et dans les semaines de
trouble qui suivirent cette journée, il reconnut qu'il avait trop
tardé à se mettre en sûreté. Avec quelque peine, il réussit à sortir
de France et il se réfugia en Angleterre, où, cette fois, il passa six
mois.
La Suisse était sa patrie; il y avait des parents, des amis; il alla
les rejoindre à Zurich, et c'est là qu'il passa la seconde moitié de
sa vie, dans une modeste aisance, en philosophe, en homme de lettres.
Un de ses premiers soins fut de reprendre et de développer ses
_Souvenirs d'un voyage en Angleterre_[5].
[5] La première édition, publiée à Paris, n'avait qu'un seul
volume de 168 pages in-18. La seconde édition (_Souvenirs de mes
voyages en Angleterre_, Zurich, 1795, in-12; tome Ier, xij et 204
pages; tome II, 300 pages) dut avoir quelque succès; car elle fut
réimprimée: Zurich et Paris, an IV, 1795, in-8; tome Ier, 159
pages; tome II, 219 pages.
Depuis le temps où, sous les Valois, le poète Claude de Buttet disait
à un ami inconnu:
Tu verras donc l'écartée Angleterre,
Et les terrois du froid Septentrion!
il y a beaucoup de Français qui, après un séjour dans les îles
britanniques, ont raconté leurs impressions à leurs compatriotes. Béat
de Muralt[6], Voltaire,--et Taine de nos jours, dans ses _Notes sur
l'Angleterre_,--ont mérité les premières places dans ce groupe
nombreux et divers. Mais ceux du second rang sont intéressants aussi à
lire. On peut citer, entre autres, quelques pages de Davity[7], qui
est le premier en date, et quelques lettres de Le Pays[8]. Le lecteur
ne trouvera pas mauvais que nous placions ici des extraits des
_Souvenirs_ de Meister. Ils se rapportent, les uns à son premier
voyage, les autres au séjour qu'il a fait à Londres pendant les six
premiers mois du gouvernement de la Convention.
[6] L'un de nous a donné une édition de son livre: _Lettres sur
les Anglais et les Français_ (1725) publiées avec une notice sur
l'auteur, par Eugène Ritter. Berne et Paris, 1897, xx et 294
pages.
[7] _Les États, empires et principautés du monde_, 1613. Le livre
de ce cosmographe trop oublié a eu un grand et long succès; il
peut encore être feuilleté avec agrément, et consulté avec
profit. Il a compté plus de quinze éditions: celle de 1637 a cinq
volumes in-folio, et celle de 1660 en a six. Pierre Davity était
le Reclus de son époque; il valait bien le nôtre.
[8] _Amitiés, amours et amourettes._ Livre II, lettres 35 et 36.
II.
PREMIER VOYAGE EN ANGLETERRE
La première impression que j'ai reçue, au sortir de l'agonie où
j'avais été pendant les dix ou douze heures que dura notre traversée,
est cette espèce de surprise dont il est impossible de se défendre, en
voyant combien un pays placé à si peu de distance de notre continent
offre d'aspects tout à fait divers, relativement à la nature même du
sol, à celle de l'atmosphère qui l'entoure, aux formes de
l'architecture, aux coutumes, au langage, au maintien des hommes qui
l'habitent.
Je n'avais pas encore fait cinquante pas sur le rivage britannique,
que je crus avoir, de la liberté de mon existence, un sentiment que je
n'avais jamais éprouvé au même point, pas même le jour où, à la suite
d'autres héros curieux comme moi, j'eus l'honneur de fouler d'un pas
triomphant les premiers décombres de la Bastille.
Je veux bien croire qu'il n'est point de pays où la liberté ne puisse
établir son auguste empire; mais elle régnera toujours plus facilement
au milieu des orages de la mer, ou à l'abri de rochers escarpés, que
dans de vastes et fertiles plaines[9]. L'insulaire, protégé par
l'élément qui l'environne, tant qu'il a cette puissance pour amie,
n'en a point d'autre à redouter, et tout l'invite à se la rendre
favorable: car les soins qu'il est obligé de prendre habituellement
pour assurer sa subsistance ou pour accroître sa richesse, deviennent
en même temps pour lui les moyens les plus puissants de force et de
défense; sa marine est tout à la fois son industrie et son armée. Il
est chez lui quand il veut; il n'est chez les autres qu'autant qu'il
en a besoin. Un peuple insulaire est appelé, par la force même des
circonstances, au commerce, à la liberté, à l'égoïsme: à cet égoïsme
du moins qui l'isole en quelque manière des autres nations, et lui
permet de n'entretenir avec elles que les seuls rapports qui peuvent
convenir à ses goûts, à ses intérêts, à son ambition.
[9] C'est ce qui faisait dire un jour à M. Walpole: «Il n'y a
qu'à noyer la moitié de l'Europe, pour assurer le bonheur de
l'autre.» (_Note de Meister._)
Je n'ai vu de l'Angleterre que la route de Douvres à Londres, et
quelques campagnes aux environs de la capitale; mais ce qui m'avait
frappé d'abord en arrivant: je ne sais quel air de propreté, de
propriété, de sécurité, que je n'avais encore vu nulle part, m'a
frappé également dans tous les lieux que j'ai parcourus; c'est là
vraiment le charme qui distingue et qui embellit cette heureuse
contrée, à qui d'ailleurs la nature a refusé bien des avantages
qu'elle s'est plu à prodiguer à d'autres climats.
Il me semble qu'en attachant au mot de liberté ces idées
superficielles dont le vulgaire des hommes, et quelquefois même celui
des philosophes, s'enivre si facilement, l'étranger qui n'en eût jugé
que sur le premier coup d'œil, aurait pu préjuger qu'il existait en
France, et longtemps avant la Révolution, plus de liberté qu'il n'en
existe en Angleterre. On ne retrouve point chez les Anglais cette
légèreté, cette facilité de maintien, d'habitude, de mouvement, qui
semble éloigner toute apparence de gêne et de contrainte. En France,
le peuple conservait, sous les haillons mêmes de la misère, je ne sais
quel air de confiance, et de courage prêt à tout affronter. Quelque
pesante que fût sa chaîne, il la soulevait si gaiement que sa démarche
n'en paraissait ni plus timide, ni plus embarrassée. Abandonné à
lui-même, on ne voyait pas ce qui pouvait l'arrêter ou le contenir;
placé entre son insouciance et sa vanité, heureux esclave, il avait
l'air d'être plus libre que tous les sages et tous les rois de la
terre.
Si j'ose en croire ce premier aperçu, sur lequel on juge quelquefois
mieux que sur de lentes observations la physionomie d'un peuple comme
celle d'un individu, les Anglais me paraissent plutôt porter dans leur
extérieur le caractère d'une assurance réfléchie, que celui de cette
aisance naturelle qui ne doute de rien, qui se met au-dessus de tout,
et qu'on est fort tenté de prendre pour de la liberté, lorsqu'on ne
s'est pas encore fait une juste idée de la seule espèce de liberté
dont une société bien ordonnée puisse être susceptible.
Un Français, sous l'ancien régime, par son air, par ses manières,
semblait dire à l'univers: «Je suis le maître de faire tout ce qui me
plaît. Il est d'étranges caprices dont mon existence peut dépendre à
chaque instant; mais avec de la grâce et de l'adresse, avec de la
bravoure et de l'honneur, il n'est point de pouvoir, quelque
arbitraire qu'il soit, auquel je n'aie le moyen d'échapper plus ou
moins heureusement. Peu m'importent tous les liens dont on cherche à
m'envelopper, lorsqu'il n'en est aucun que je ne parvienne à rompre à
force d'esprit, d'audace et d'impatience.»
Un Anglais annonce un sentiment de son être moins vague et moins
métaphysique. Il est un empire auquel il a l'habitude d'être soumis;
mais cet empire, il l'aime, il le respecte: c'est celui de la loi. Il
sait tout ce que cette loi lui permet; ce qu'il sait mieux encore,
c'est tout ce qu'elle lui assure; et là-dessus reposent la douce
confiance et la noble sécurité de sa pensée et de son maintien. Il ne
croit pas pouvoir tout oser; mais satisfait de ses droits, il est bien
sûr de ce qu'il est, de ce qu'il a, de ce qu'il peut, de ce que lui
doivent les autres, de ce qu'il leur doit lui-même.
C'est une remarque dont je fus frappé d'abord dans une circonstance
assez peu importante, et c'est par cette raison peut-être qu'elle me
frappa davantage: au premier pourboire que me demandèrent les porteurs
du paquebot, je ne reconnus point cette importunité tour à tour
indiscrète et polie, à laquelle on est si accoutumé en France; c'était
un compte précis, détaillé pour chaque objet, dont on exigeait le
paiement, sans rudesse, à la vérité, mais sans aucun de ces artifices
avec lesquels on tâche de séduire, au hasard d'obtenir quelquefois
beaucoup plus, quelquefois beaucoup moins qu'il n'est dû. Chacun dans
ce pays, depuis le premier lord jusqu'au dernier _coachman_, paraît
savoir plus précisément que partout ailleurs _what is fair_, quel est
le droit de chacun[10].
[10] Littéralement: _ce qui est juste_.
En Angleterre, tout vous annonce que la simple dignité de l'homme y
est plus respectée qu'en aucun pays du monde. Les individus des
dernières classes y sont tous mieux vêtus, mieux nourris, mieux logés,
souvent même, à ce qu'on m'a dit, sans avoir plus de moyens et de
ressources que nos pauvres journaliers français. L'opinion, je ne sais
quel respect public, les engage à prendre plus de soins d'eux-mêmes, à
vivre avec plus d'ordre et de prévoyance. Chez nous, l'espèce des
gueux, comme celle des grands seigneurs, semble portée naturellement à
la magnificence, à la dissipation; on peut être prodigue de ses
guenilles comme de ses châteaux; on peut porter l'esprit de calcul et
d'économie jusque dans l'emploi du plus modique produit de ses peines
et de son labeur.
La route de Douvres à Londres est, comme vous pouvez croire, une des
plus fréquentées; c'est dans la plus belle saison, et par une des plus
belles journées, que j'ai fait cette route, sans rencontrer plus de
deux voyageurs à pied, et c'étaient des garçons de métier, étrangers:
car ils chantaient une chanson allemande.
Ce que je n'ai pu me lasser d'admirer, c'est cette multitude d'enclos
de haie vive, bien soignés, bien entretenus; c'est la grande propreté
qui décore les habitations les plus simples, qui donne, même dans les
villages, aux plus minces boutiques, un air d'abondance et de
richesse.
Accoutumé, comme je l'étais, au bruit tumultueux de notre Assemblée
nationale, vous ne serez pas surpris si je le fus beaucoup, la
première fois que j'assistai à une séance de la Chambre des communes,
d'y trouver tant de décence, d'ordre et de tranquillité. Quel ne fut
pas encore mon étonnement, lorsque j'entendis l'orateur (_the speaker,
le président_) de la Chambre ouvrir la séance par une assez longue
prière, qui me parut écoutée par toute l'assemblée avec le
recueillement du respect! Je n'y voyais pourtant ni archevêque, ni
curé, ni moine, ni vicaire. Il est aussi très vrai que la nation qui
occupait les tribunes de cette salle ne ressemblait guère à la nation
qui remplit avec tant de majesté celles de notre auguste Manège[11];
je n'y remarquai personne qui ne fût fort honnêtement vêtu: ce qui
seul vous montre assez combien l'aristocratie conserve encore
d'influence chez ce peuple prétendu libre. On m'assura que pour peu
que l'auditoire se rendît importun, il suffisait de la réquisition
d'un seul membre de la Chambre pour en être débarrassé.
[11] C'est dans la salle du Manège que l'Assemblée constituante,
l'Assemblée législative et la Convention ont successivement
siégé, depuis l'automne de 1789 jusqu'au printemps de 1793.
Les règlements de discipline intérieure sont aussi d'une grande
sévérité: un honorable membre qui, par ses discours ou par ses
actions, aurait osé les enfreindre, est fort bien envoyé sur-le-champ
à la Tour; et si la faute est plus grave, condamné même à demander
pardon à genoux, à la barre de la Chambre.
On me montra un de ces messieurs, à qui des discours fort inconsidérés
firent éprouver, il y a quelques années, une pareille humiliation.
C'était un mauvais plaisant: il s'y soumit; mais en se levant, il
s'essuya les genoux avec son coude, et dit, assez haut pour être
entendu: _I never saw so dirty a house in my life_: «De mes jours, je
ne vis une chambre si sale.»
J'ose vous prédire qu'après les terribles secousses que vient
d'éprouver la France, ce ne sera jamais qu'avec la plus extrême
réserve, qu'avec la plus excessive circonspection, qu'ils [_les
Anglais_] tenteront de perfectionner le mode de leur représentation
nationale, ou d'en prévenir les abus. Ils penseront comme ce
spirituel israélite[12], à qui nos jacobins demandaient bonnement s'il
n'était pas persuadé que la révolution de France gagnerait
incessamment tout le reste de l'Europe: «Je ne sais, leur répondit-il;
mais il me semble qu'en général ce n'est que lorsqu'on est bien sûr
d'être malade, qu'on se détermine à passer les grands remèdes.»
[12] M. Ephraïm, de Berlin, alors chargé d'affaires de la cour de
Prusse à Paris. (_Note de Meister._)
Je me suis fait conduire l'autre jour à [la prison de] Newgate. Oh!
quel affreux spectacle! En traversant les cours où sont rassemblés les
prisonniers qu'on laisse jouir de cette faveur, j'en fus assailli
comme d'un essaim de harpies; je n'en fus délivré qu'en leur jetant
une poignée de petite monnaie, sur laquelle ils se précipitèrent avec
autant de rapacité que le pourraient faire des animaux sauvages sur la
nourriture dont ils auraient été privés depuis plusieurs jours. Ceux
qui sont renfermés me tendaient la main à travers les barreaux, avec
des cris tout à fait déchirants. Le geôlier qui m'accompagnait, d'un
mot, d'un geste, se faisait obéir au milieu de tous ces hurlements,
comme un piqueur par une meute de chiens. Il me montra la fenêtre de
la chambre qu'occupait milord Gordon, pour avoir fait un libelle
contre la reine de France.
En France, c'est lorsque nos ci-devant grands seigneurs s'étaient
ruinés, qu'ils allaient s'exiler dans leurs châteaux. En Angleterre,
quand leur fortune est dérangée, ils vont se cacher à Londres, ou
voyagent, car les voyages sont pour eux une véritable économie; ils
n'habitent leurs terres qu'autant qu'ils peuvent y faire la dépense
convenable à leur rang et à leur naissance. Jugez par ce seul trait de
l'espèce de considération très différente dont la haute noblesse
devait jouir dans les deux royaumes. Dans l'un, elle ne se montre au
peuple des provinces que pour y répandre l'abondance et le bonheur;
dans l'autre, on ne l'y voyait que pour chercher des ressources, et
quelquefois avec toute l'injustice et toute l'humeur que donnent
l'embarras et l'ennui de la mauvaise fortune.
On sait qu'au retour de son voyage en Angleterre, M. de Lauraguais eut
l'impolitesse de dire: «Qu'il n'avait trouvé dans ce pays de poli que
l'acier, de fruits mûrs que les pommes cuites.»
III.
SECOND SÉJOUR A LONDRES
Je vous avais dit, après mon premier voyage à Londres, que j'y croyais
avoir remarqué plus de beaux hommes que de belles femmes. Depuis que
j'ai vu cette ville en hiver, dans toute la richesse de sa population,
je ne tiens plus à ma remarque. Je pense qu'il n'existe peut-être
nulle part en Europe autant de belles personnes des deux sexes,
surtout autant de formes de visage aussi régulières, je dirais
volontiers: aussi _largement_, aussi complètement finies.
Il semble impossible d'être belle comme une Anglaise, sans éprouver
habituellement ce calme, cette sérénité d'âme qui supposent toujours,
ou l'indépendance la plus parfaite de tout besoin pénible, ou beaucoup
d'empire sur soi-même, une grande supériorité d'esprit, de force ou de
caractère. Chez ce peuple, tous les traits, tous les linéaments de la
figure sont plus pleins, plus terminés qu'on ne les voit en France, en
Suisse, en Allemagne; ils le sont--du moins dans les belles têtes de
femmes--sans dureté, sans exagération. Ce qu'un œil trop sévère en
pourrait apercevoir encore, se perd heureusement dans le caractère de
douceur qui ne distingue pas moins leur physionomie que cet air de
repos et de dignité, sans lequel la beauté même cesserait d'être
belle.
A Paris, on serait tenté de croire que la nature n'a souvent fait
qu'ébaucher le visage de nos jolies femmes, pour laisser à leur
coquetterie le soin de varier ou d'achever son ouvrage à leur
fantaisie, peut-être aussi, crainte de gâter l'extrême bonheur d'une
première idée. C'est vous dire assez, je pense, que mon admiration
pour les beautés anglaises n'a pu me faire oublier combien nos femmes
jolies sont jolies, ni quelle grâce vive et piquante pare, anime,
embellit celles même qui le sont le moins.
Des Italiens m'ont avoué qu'ils ne croyaient pas avoir rencontré, dans
toute l'Italie, autant de têtes régulièrement belles qu'à Londres et
dans les environs. Ce qui fait ressortir sans doute encore la
régularité des traits, c'est la blancheur éclatante de la peau. Sous
ce rapport, les inconvénients du ciel nébuleux de l'Angleterre sont
peut-être aussi favorables à la fraîcheur du teint qu'à celle des
gazons et de toutes les espèces différentes de verdure, qui donnent
aux jardins anglais tant d'agrément et de charme.
Je ne puis m'empêcher cependant d'observer ici que le teint des
beautés anglaises a peut-être, en général, moins d'attrait qu'il n'a
d'éclat. De loin, c'est une blancheur éblouissante; de près, on
pourrait la désirer plus vive, plus animée.
La manière de vivre la plus habituelle des femmes anglaises diffère
beaucoup de celle des nôtres, et doit produire des effets fort
différents. D'abord, elles vivent beaucoup plus entre elles, et
beaucoup plus séparées de la société des hommes. La disposition même
de l'intérieur des maisons, l'arrangement du service domestique, leur
imposent une gêne continuelle. On ne sait presque pas à Londres ce
que c'est qu'un suisse ou un portier. On ne reçoit les visites que
dans un salon, dans une espèce de parloir, et cette pièce est presque
toujours au rez-de-chaussée. La chambre à coucher d'une femme est un
sanctuaire dont un étranger n'approche jamais.
Tous ces embarras sont tellement réels, tellement pénibles, que la
femme même la plus galante ne saurait l'être chez elle. Quelque grande
dame qu'elle puisse être, elle est réduite à donner ses rendez-vous
dans des maisons secrètes, à la sortie des promenades, du bal ou des
spectacles.
Les hommes, en Angleterre, passent à cheval, dans les promenades, à la
chasse, aux spectacles, dans les tavernes, et surtout dans leurs
clubs, tout le temps qu'ils peuvent se dispenser de donner aux
affaires publiques, ou bien à leurs affaires particulières. Dans
l'intérieur du ménage, il n'y a même qu'une petite partie des longues
heures consacrées au plaisir de la table, où les femmes soient admises
à partager la société des hommes. Quand on a levé la nappe, et qu'on
l'a remplacée par de petits mouchoirs de toile peinte, quand les
bouteilles de madère ou de bourgogne, de claret ou de porto,
commencent à se pousser un peu vivement sur le brillant glacis de
leurs belles tables d'acajou, les dames ne manquent jamais de se
retirer dans leur appartement, et les messieurs oublient quelquefois
tout à fait qu'après quelques heures de retraite, il leur serait
permis de les y suivre.
J'ai vu sans doute des assemblées de jeu, de danse, des espèces de
fêtes où les personnes des deux sexes se trouvent réunies. Mais ces
rassemblements de la bonne compagnie ne sont jamais plus admirés que
lorsqu'ils sont excessivement nombreux, lorsqu'ils ont tout
l'inconvénient d'une véritable cohue. On est bien loin de pouvoir s'y
parler, car c'est un hasard heureux de pouvoir s'y reconnaître. Mme la
princesse d'A[nspach], à qui l'on avait voulu donner les honneurs
d'une pareille soirée, la trouva si magnifique et si brillante,
qu'arrivée un peu tard, il lui fut impossible de pénétrer jusqu'au
haut de l'escalier de la maison où l'on avait préparé si péniblement
l'étrange fête dont elle était le principal objet.
Ici comme en France, on ne parle, on ne lit, on ne rêve que
révolution: ceux qui la craignent et ceux qui l'espèrent s'en occupent
également. Le nombre des ouvrages, des pamphlets et des caricatures
révolutionnaires qui ont paru depuis dix-huit mois, est prodigieux.
Dans le nombre des premiers, il faut distinguer les écrits de Thomas
Payne, dont l'influence eut déjà tant de part à la révolution de
l'Amérique. Le succès de ses _Rights of man_ ne peut se comparer qu'à
celui qu'eurent en France les premières brochures d'Emmanuel Sieyès.
Il n'y a guère que deux papiers-nouvelles[13] qui soient
rigoureusement dans le sens de la Révolution: le _Morning Chronicle_
et le _Gazetter_; mais tous les autres, pour conserver leurs abonnés,
n'en sont pas moins forcés d'entrer dans de grands détails sur les
affaires de France. Ainsi, par ceux qui veulent en dire du mal, comme
par ceux qui en disent du bien, le peuple n'en est pas moins entretenu
sans cesse des nouvelles les plus propres à l'étonner, à l'intéresser,
à le séduire. Il n'y a que la Gazette de la cour qui n'en parle
presque jamais.
[13] _Newspapers_, journaux.
Le peuple anglais est, au fond, trop juste, trop bon, trop sensible,
pour méconnaître tous les avantages dont sa Constitution l'a fait
jouir depuis plus d'un siècle: il conserve donc pour cette
Constitution un assez grand attachement, je ne saurais en douter; mais
il n'a sûrement plus pour elle le même respect, la même idolâtrie.
Les mots consacrés _King and Church_ ne frappent plus aussi
superstitieusement son oreille: on leur a trop associé ceux d'impôts
et de taxes, pour ne pas en diminuer un peu l'enchantement. Aux
spectacles, on applaudit toujours avec transport _God save the King_;
mais on a vu lire plus d'une fois, sans trop de surprise, sans trop
d'indignation, ces terribles mots tracés en grosses lettres au coin
des rues: _No King, no Parliament_.
IV.
VOYAGE A PARIS EN 1795
Au moment où Meister venait de publier ces _Souvenirs de mes voyages
en Angleterre_[14], l'horizon se rassérénait du côté de Paris. Depuis
plus d'une année, l'odieux régime de la Terreur avait pris fin; et la
tentative de le rétablir, aux journées de prairial, avait heureusement
échoué[15]. La République française avait signé en 1795 une suite de
traités de paix: avec la Prusse, le 5 avril; avec la Hollande, le 16
mai; avec l'Espagne, le 22 juillet. Victorieuse, et fière d'avoir
surmonté d'épouvantables crises, la Convention allait déposer ses
pouvoirs, et les remettre aux Conseils établis par la Constitution de
l'an III.
[14] Dans une lettre datée de Coppet, 29 septembre 1795, Necker
remercie Meister de l'envoi d'un exemplaire de cet ouvrage.
[15] «Le triomphe de la Convention a été aussi complet que son
courage a été sublime. Les hommes de sang sont écrasés.... On
veut l'ordre, la paix et la République; et on les aura.» Lettre
de Benjamin Constant à sa tante, 6 prairial an III (25 mai 1795).
Mme de Staël, passionnée de Paris, y était arrivée au printemps de
1795[16]. Sans y voir, comme elle, le paradis, Meister aimait aussi
cette ville, où il avait passé tant d'heureuses années; le soin de ses
affaires l'y appelait d'ailleurs.
[16] Elle écrivait de Lausanne à Meister, le 1er mai: «Je pars
pour Paris le 10.»--Elle resta dans cette ville jusqu'au 20
décembre.
Quand il s'était enfui de Paris, au mois de septembre 1792, il y avait
laissé ses meubles et ses livres. Les autorités révolutionnaires
avaient mis les scellés sur son appartement, et puis les avaient
levés, à la suite de démarches faites par son amie, Mme de Vandeul, et
par Berthet, son factotum: voilà tout ce que nous savons. Ce que
Meister dit, dans les premières lignes de ses _Souvenirs de mon
dernier voyage_, laisse supposer qu'en revenant à Paris après trois
ans d'absence, il n'y a retrouvé que quelques débris de son petit
avoir.
Toujours est-il que dans l'intérêt de la correspondance littéraire
qu'il avait reprise avec les princes du Nord, il lui importait de se
rendre à Paris pour y renouer des relations avec les gens de lettres.
Il y avait laissé des amis qu'il désirait revoir; il tenait aussi à se
rendre compte du nouvel aspect que présentait cette belle ville, après
de si terribles bouleversements. Étranger, et citoyen d'une République
avec laquelle la France était demeurée en paix, il avait moins qu'un
autre à craindre d'y retourner. A la fin de l'été de 1795, il se
décida à tenter cette excursion. Il avait un compagnon de voyage, le
général Montesquiou.
Celui-ci, qui avait fait la conquête de la Savoie en 1792, était
devenu suspect presque aussitôt, et il avait évité la mort en passant
en Suisse. Quand les temps redevinrent plus calmes, il fut un des
premiers à obtenir l'autorisation de rentrer. La Convention, dans sa
séance du 30 août 1795, présidée par Chénier, entendit la lecture
d'une lettre de Montesquiou, datée de Bremgarten en Argovie, où il
exposait que lorsqu'un décret d'accusation vint menacer sa vie, on
était «dans cette période malheureuse où le citoyen intègre a pu
cesser d'obéir à des lois qui cessaient de le protéger.» Il rappelait
que la Convention, au mois de décembre 1792, ayant reçu de lui un
mémoire justificatif, elle avait ordonné qu'on lui en présentât
l'analyse: ce qui ne fut pas exécuté. «Je demande, disait-il,
l'exécution de ce décret.» Le 3 septembre, sur le rapport de Doulcet,
Montesquiou fut autorisé à venir en France[17].
[17] Quelques jours après, le 16 septembre, Benjamin Constant
écrivait à son oncle: «J'ai les meilleures espérances sur les
destinées de la République. Vous aurez vu que l'on rappelle les
hommes qui se sont montrés les vrais amis de la liberté. Vous
aurez pris part à la justice rendue à Montesquiou.»
Meister et lui avaient atteint la cinquantaine; tous deux avaient vécu
heureux sous l'ancien régime; ils s'entendaient ensemble en politique,
leurs idées étant sages et libérales; ils aimaient et cultivaient les
lettres; le marquis de Montesquiou avait été membre de l'Académie
française; Meister plus d'une fois, dans sa _Correspondance
littéraire_, avait mentionné avec éloge, sans toutefois les surfaire,
les chansons et les autres opuscules de Montesquiou.
Ils arrivèrent à Paris le mardi 22 septembre, et Meister se logea rue
Gaillon. Son séjour ne dura pas deux mois: car un billet que lui
adressa Montesquiou, au moment de son départ[18], est daté du 13
novembre: «Je ne puis vous répéter assez, lui écrivait-il, combien je
vous regrette et combien je vous porte envie.» Pour le dire en
passant, ces derniers mots étonnent un peu, de la part d'un exilé qui
venait de rentrer dans sa patrie. On en peut conclure que Montesquiou
avait trouvé en Suisse un agréable asile, et que, revenu en France, il
ne s'y trouvait pas entièrement satisfait: ce qui était naturel dans
un temps si troublé. Benjamin Constant, par exemple, que nous avons vu
tout à l'heure assez content de la situation, écrivait un peu plus
tard, le 8 décembre: «Je ne puis vous peindre mon impatience de
quitter Paris: tout rend ce séjour insupportable.»
[18] Deux jours auparavant, le mercredi 11, ils dînaient ensemble
chez M. de Staël.
Ce n'était pas là le sentiment de Meister: il a eu un plaisir évident
à se retrouver à Paris; le charme de ce séjour l'avait aussitôt
ressaisi; son témoignage atteste que si l'orage avait rudement secoué
le vieux navire de la ville, le _nec mergitur_ de sa devise demeurait
toujours vrai. Ce témoignage est précieux: Meister était un vrai
connaisseur, judicieux, expérimenté; l'accent de sincérité est ce qui
frappe dans son livre: il y dit ce qu'il a vu, ce qu'il a pensé, tout
simplement.
Les _Souvenirs de mon dernier voyage à Paris_ ont été rédigés sous
forme de lettres; mais ces lettres ont été écrites après le retour de
Meister à Zurich. Il dit en effet, lettre V:
«A l'époque où j'ai revu Paris, il y avait....», et lettre VI:
«J'étais encore à Paris lorsqu'on décréta....»
Et s'il dit ailleurs, lettre V:
«Il n'y a guère plus d'un an (_du 9 thermidor an II, 27 juillet 1794,
au 22 septembre 1795, jour de son arrivée à Paris_) que Paris n'était
encore qu'une vaste prison....», c'est qu'il se reporte par la pensée
au temps de son séjour dans cette ville.
La rédaction de ses _Souvenirs_ a occupé Meister pendant toute
l'année 1796: preuve en soit ce que lui écrivait Mme de Staël:
«5 avril 1796. Votre récit de votre premier voyage en France sera-t-il
conçu de manière à rendre le second impossible? Vous devriez me le
montrer....»
«10 octobre 1796. Vous me demandez si je permets l'impression de votre
voyage à Paris? Quoique les Français soient battus[19], je vous
demande de n'y pas mettre votre nom: il ne faut jamais se fermer la
porte du paradis.»
[19] L'archiduc Charles venait de remporter quelques succès en
Allemagne.
Cette rédaction n'était pas encore terminée à la fin de l'année,
puisque Meister a cité dans une de ses notes un document du 22 nivôse
an V (11 janvier 1797). La date de la lettre (21 août 1797) où Pitra
rend compte de la lecture qu'il a faite des _Souvenirs_, établit que
ce volume a été mis en vente dans l'été de 1797.
Il n'existe des _Souvenirs_ qu'une seule édition; un certain nombre
d'exemplaires portent sur le titre la mention de Zurich, et les autres
celle de Paris; mais ils se ressemblent d'ailleurs entièrement, ils
ont les mêmes fautes d'impression, assez nombreuses. La date de 1797
est inscrite sur les exemplaires qui furent mis en vente à Zurich;
tandis que le titre de ceux qui étaient destinés à Paris porte:
A PARIS
chez Fuchs; rue des Mathurins
maison de Cluny. Nr. 334.
L'AN .V. de la République.
La forme allemande: Nr. 334, au lieu de No 334, et les deux points qui
encadrent le chiffre V, indiquent assez que ce titre a été imprimé à
Zurich.
V.
LETTRES ADRESSÉES A MEISTER AU SUJET DE SON LIVRE
Il est toujours intéressant de savoir comment les ouvrages ont été
appréciés au moment de leur apparition. Nous avons des lettres de
quelques amis de Meister, qui nous renseignent sur l'accueil qu'ils
firent à son livre. On y trouvera d'affectueux compliments, c'est tout
simple; mais sous l'expression d'un attachement cordial, on
distinguera bien la sincère estime et la juste approbation de lecteurs
compétents.
Une lettre, datée de Paris, est écrite par Pitra; on verra plus loin
ce que Meister raconte de ce personnage qui avait collaboré à la
_Correspondance littéraire_. Le neveu de Meister, Hess, qui était
précepteur des enfants de Mme Rilliet-Huber, une amie de Mme de Staël,
faisait avec eux un séjour à Paris, qui durait déjà depuis quelques
semaines, quand Pitra le rencontra par hasard; aussi sa lettre à
Meister commence par un amical reproche:
«Paris, le 4 fructidor an V (21 août 1797).
«Non, mon ami, je ne commencerai pas à vous gronder comme vous le
méritez, après deux ans de silence. Je me bornerai à vous dire que, si
jamais j'envoie un neveu à Zurich, je n'en dirai pas le mot à l'ami
que j'ai aimé le plus tendrement, et que je laisserai au hasard le
soin de le lui faire connaître. Le vôtre vous ressemble beaucoup; j'ai
cru même, en l'entendant, reconnaître votre voix et la grâce de votre
esprit. Parlons du vôtre. J'ai dévoré votre nouvel ouvrage. Il n'est
pas possible de soutenir une hérésie politique avec plus d'adresse et
de séduction. Quel charme dans votre diction, quelle finesse dans vos
aperçus, dans l'analyse de ce que vous avez vu! On voit avec vous, et
rien n'échappe à votre lecteur que vous traînez à votre suite, et à
qui vous offrez un tableau émouvant des lieux, des personnes et des
événements qui ont servi de cadre au besoin que vous aviez
essentiellement de manifester vos opinions. Vous savez qu'elles ne
sont pas les miennes, et ce n'est pas sous le rapport de dissemblance
de sentiments que je me permettrai de regretter que vous ayez employé
tant d'esprit et de talent à écrire ces lettres sur votre voyage en
France en vendémiaire. Ah! mon ami, vous ne les eussiez pas publiées à
Paris. Les deux ans qui se sont écoulés depuis cet événement sont deux
siècles. Rien ne ressemble plus à l'état où était la France, et
surtout Paris, dans ces jours. Ce qui était digne d'être écrit et
analysé par l'auteur de ces charmantes lettres, c'est le changement
magique de notre situation. On ne le croira jamais.
«L'aristocratie des fermiers, ainsi que vous l'appelez avec raison,
est encore toujours dans l'opulence, et leur bien-être a influé d'une
manière étonnante sur les moindres cultivateurs. La disette a, de
fait, et selon l'usage, procuré l'abondance par un moyen qui ne peut
être instantané. Il n'y a pas un coin de terre qui n'ait été mis en
valeur. Mais nous commençons seulement à payer 3 sols la livre un
pain, le plus beau, le meilleur que j'aie jamais mangé, et jusqu'à ces
jours nous ne l'avons payé que 10 et 11 sols les 4 livres. La première
viande ne vaut que 11 sols, l'inférieure de 7 à 9 sols. Jamais Paris
n'a mieux ressemblé à l'office d'une grande maison; dans toutes les
rues se sont multipliées les boutiques de friandises; on ne voit que
pâtissiers, traiteurs, marchands de comestibles les plus recherchés.
Tout stimule la gourmandise, et ces objets sont, par leur abondance, à
bas prix. Mon ami, Paris est pavé de marchands de choses délicates,
fournies avec bien plus d'abondance et de recherche qu'un des premiers
instituteurs de ce genre de recherches gourmandes, au Palais-Royal,
chez lequel vous satisfaisiez chaque jour votre sensualité.
«Jamais les lieux publics n'ont été si fréquentés. Que ne venez-vous
voir nos Tivolis, nos Élysées, nos Idalies, nos jardins Birons, nos
Bagatelles! Quelle foule! quelle joie! quel délire! Non, ce n'est plus
la même France. Elle n'avait besoin que d'un gouvernement. Paris, ce
Paris ruiné, déchiré, est plus fou, plus brillant qu'il ne l'a jamais
été. Et nos femmes! que leurs accoutrements sont bien plus dignes de
la volupté de vos pinceaux! Leurs formes varient chaque jour; chaque
jour, en s'approchant et même un peu trop de l'antique, l'ondoyant de
leurs étoffes légères couvre légèrement, en les embrassant de plus
près, les formes et les mouvements de leurs corps, que ces vêtements
semblent encore prononcer davantage. Il est presque impossible d'être
vieux à Paris; les femmes y sont plus jeunes, plus jolies que jamais.
Venez vous y rajeunir.
«Ce tableau très vrai que je ne puis qu'esquisser, la tranquillité
dont nous jouissons, et que ne troublera pas la querelle finie[20] des
autorités, est un miracle que l'on conçoit à peine. Non, il n'est pas
possible de croire que ce soit le même peuple. Non, la France ne
ressemble plus à cette France, à ce Paris que vous avez vu et décrit
en vendémiaire. Voilà pourquoi vos charmantes lettres semblent avoir
été écrites au temps de la Fronde. «Cela est charmant, comme cela se
fait lire!» dit-on; et l'on semble chercher à se rappeler le siècle
dans lequel se sont passés les événements dont parlent ces lettres, et
cette France que vous avez peinte avec les couleurs qui appartenaient
au temps de votre voyage. Il n'y a que deux ans; mais ces deux ans ont
été deux siècles, je vous le répète. Venez en juger vous-même, venez
être heureux et faire mes délices. Laissez nos journaux annoncer la
guerre, il n'y a qu'eux qui semblent la désirer. Vous êtes sûr qu'ils
ne feront pas même semblant de vouloir la faire. Je vous embrasse, mon
ami.»
[20] La querelle n'était pas finie: quinze jours après cette
lettre, avait lieu le coup d'État du 18 fructidor.
Nous avons parlé ailleurs[21] de l'attachement que la fille de
Diderot, Mme de Vandeul, portait à notre Meister. Quelques lignes
d'une lettre qu'elle lui écrivit au mois de septembre 1795, peu après
l'arrivée de Meister à Paris, pour lui exprimer sa joie de le revoir,
en seront un suffisant témoignage:
«Accoutumée, lui dit-elle, à souffrir des peines violentes, je ne
devinais point du tout l'impression que le bonheur et l'extrême joie
pouvaient faire sur moi. Je n'aurais jamais pu me persuader le genre
de dérangement d'âme, l'espèce de trouble continuel qui s'est emparé
de toutes mes facultés. Je tâche de rattraper l'ombre de ma raison, ou
du moins l'apparence de ma tranquillité, et cet effort me brise
encore: n'est-ce pas là un bel état pour écrire des lettres douces?
[21] _Lettres inédites de Mme de Staël à Henri Meister._ Paris,
lib. Hachette, 1903, pages 55 à 66.
«Je le voudrais pourtant, puisqu'une des peines qui se glissent dans
cette île enchantée où je vis pour ainsi dire depuis huit jours, est
de sentir douloureusement que je ne puis jamais vous donner la
millième partie du bonheur que vous me donnez....»
Deux ans plus tard, quand Mme de Vandeul eut reçu les _Souvenirs de
mon dernier voyage à Paris_, elle écrivit à l'auteur une lettre qui
est perdue; la réponse qu'elle reçut lui fit adresser à celui qu'elle
appelle _notre voyageur_ une longue lettre d'explications: nous n'en
donnons que des fragments:
«Oui, mon ami, j'ai tort, mais ce n'est pas celui que notre voyageur
me suppose. Le tort réel est dans la détestable tournure de mon
caractère. Je ne sais plus éprouver une impression douce, sans être
entièrement bouleversée d'âme et de tête, sans être assez longtemps la
proie de mille idées cruelles; je n'y puis remédier, non plus qu'à la
fièvre; mais quand je le puis, je tâche de ne pas la donner: je sens
qu'il n'y a rime ni raison à tourmenter les autres par sa folie.
«Plus j'ai osé me flatter que notre voyageur avait eu l'intention de
me donner un instant de bonheur, plus j'ai dû éloigner celle de le
tracasser par toute mon agitation. J'ai espéré du temps la facilité de
dire doucement, tendrement, sans tristesse, ce que je ne pouvais
alors.
«Depuis la première page de ce livre jusqu'à la dernière, je pourrais
dire que je me suis rappelé, non les journées, mais, je crois, toutes
les heures de ce voyage. Je n'ai pu m'empêcher chez le fermier de m'y
désoler tout à mon aise;--_ce fermier (lettre III) demeurait près de
Langres: ce qui rappelle à Mme de Vandeul les souvenirs de famille qui
se rattachaient pour elle à la ville où son père était né_.--Il ne
faut pas la moitié de l'éloquence de cette feuille pour se livrer au
souvenir le plus douloureux, si d'autres idées tristes viennent encore
s'y joindre.
«Alors, je pouvais encore reposer dans ce lieu ma pensée sur quelque
objet qui me fut cher, je pouvais trouver une sorte de bonheur à
penser à cet asile. Rien de ce qui m'aimait là n'existe: tout a
disparu; je ne sais même si les murs où mon père est né existent
encore; un étranger a bouleversé tout l'intérieur de cette tranquille
demeure; tous les vieux meubles ont été portés ailleurs. Je n'ai pu
obtenir qu'on m'envoyât le portrait de mon grand-père; un déménagement
total ne laisse plus qu'au fond de mon cœur le souvenir de parents,
de famille; il me restait encore des biens, il y a deux ans. Suis-je
maîtresse de renverser toutes ces idées? N'est-il pas plus sage
souvent de garder le silence?
«J'ai espéré, par un des morceaux le plus sensible et le plus doux
(dans la dernière lettre), que quelquefois vous aviez trouvé près de
moi le sentiment qui semble l'avoir dicté; mais de quelle mélancolie
cette privation me remplit-elle pour le reste de la vie!
«C'est en cherchant sur quel point du globe il restait trace des
sociétés décrites dans la dernière lettre, que je me serai expliquée
bêtement, et de manière à faire croire à notre voyageur qu'il ne
serait pas lu, simplement parce que je n'ai pu me défendre de la
comparaison des temps; en tenant pour rien tout ce que je dédaigne, je
n'ai pu m'empêcher de regretter tous ceux qui existaient les vingt
premières années de ma vie, et qui lisaient, jugeaient, louaient d'une
autre manière.
«Mon Esculape, qui a déterré le livre, a voulu le lire; je le lui ai
fait un peu acheter, en l'assurant que tout ce qui n'extravaguait pas,
devait faire sur lui l'effet de l'eau aux enragés. Soit amour-propre
de sa part, soit qu'il ait de bons moments, il m'en a paru enchanté.
Ce qui l'a surtout ravi, c'est la note sur Sieyès; il n'a rien trouvé
de sa vie de plus ressemblant à son gré que ce portrait, de mieux
fait, de mieux écrit.
«Le voyageur sera content de l'opinion de M. d'Holbach (_fils du
célèbre baron d'Holbach, qui était mort en 1789_). Sans avoir hérité
de toutes les connaissances de son père, il lit, et met au moins un
grand prix aux ouvrages intéressants; je lui ai fait un grand plaisir
en le lui prêtant; il aime et estime l'homme; il croit que ce voyage
restera comme monument de l'histoire de cette époque; il m'a chargé de
lui témoigner tout le plaisir que lui avait fait cette lecture. Il m'a
rendue fort heureuse toute une soirée, en me louant l'individu, en le
regrettant avec moi. J'ai promis de faire sa commission; il m'a si
obligeamment priée deux ou trois fois de ne pas l'oublier, que si
j'eusse osé, je l'aurais remercié de la peur.
«J'espère qu'il ne vous a pas passé par la tête que je fusse
insensible au souvenir de mon père, que je n'aie pas senti bien
tendrement ce genre de souvenir et de soin, amené avec tant d'adresse
et d'air de négligence.