CHAPITRE II.

Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes

d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son portrait

par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre Luther et

reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la foi_.—Ambition de

Wolsey.—Il console le roi des insultes de Luther.—Attaques de

Skelton contre Wolsey et contre le clergé.—Henri, tout en les

blâmant, s'amuse des satires du poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour

en France.—Son retour en Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son

esprit.—Elle devient fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle

est aimée de lord Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy

épouse Marie Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour

croissant de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut

pour femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de

Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, le

cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les légats et

le pape contre Henri VIII.

Le précepteur de Henri VIII avait été John Skelton qui ne lui avait

pas enseigné le respect. Skelton, au fond, se moquait de la Bible

et du sacré collège. Il était de bonne maison, et on le comprend à

sa hardiesse. Prêtre, bouffon et poëte, il aimait la licence, et

l'inspirait. Il n'admettait de lois que celles du rhythme. Il était

effréné en tout le reste.

Dès le début de son règne, Henri VIII prit ses précautions avec Rome,

et jeta au peuple les têtes d'Empsom et de Dudley, deux ministres des

prévarications paternelles. Il était terrible et séduisant. Tandis que

la reine se macérait, faisait de la tapisserie, écoutait des sermons

et grondait ses filles d'honneur, lui, le roi, courait les tournois et

les conciles épiscopaux, les joutes d'épée et de syllogisme. Son idéal

multiple, c'était d'être tour à tour le prince Noir et le chevalier

aristotélique, le serviteur des dames et le disciple de saint Thomas.

Il protégeait, enrichissait les humanistes. Il appelait Érasme, qui

enferma dans une boîte de cèdre sa correspondance avec le monarque.

Henri recevait à sa table Thomas Morus, qui expliqua saint Paul,

Linagre qui commenta Horace et Virgile, Colet qui proposa de donner à

Platon la moitié du trône qu'occupait seul Aristote dans le moyen âge.

Skelton égayait les repas, Érasme les illustrait.

Presque tous ces humanistes d'Angleterre avaient passé les monts, et

revenaient d'Italie. Ils rapportaient aux pieds de Henri VIII les

souvenirs de la tradition et les tentatives de l'innovation. Ils

racontaient Rome et les papes, Florence et les Médicis. Henri éprouvait

une émulation de doctrine, d'audace et de luxe. Il voulait surpasser

tous les princes et tous les pontifes du monde. Il prodiguait l'or et

les encouragements à tous les arts.

Érasme était le dieu des humanistes, Holbein en fut le peintre. Henri

aspirait à en être le roi. Il s'inclinait devant Érasme, car c'est

Érasme qui décernait la célébrité.

Qui ne connaît Érasme, soit par ses œuvres, soit par le portrait

d'Holbein? Le grand artiste a fixé dans une toile immortelle la

personnalité du philosophe.

Cette toile (c'est celle du Louvre) retrace bien plus qu'un visage,

elle retrace toute une âme. Érasme est en robe de chambre brune et en

toque noire. Assis devant une table, il écrit avec un roseau taillé

très-fin. La figure est de profil. Le regard est ferme comme la main,

le nez est aigu comme la pointe du roseau. Le front renferme dans ses

rides mille pensées; la bouche exprime dans ses plis mille prudences.

Et cependant un diabolique esprit étincelle sous la peau, perce la

circonspection, déborde les réticences et compromet ce sage trop

pusillanime. Il n'ose aller au delà de la malice, et c'est sa honte;

sa gloire eût été d'aller jusqu'à la conscience. Érasme alors serait

le Voltaire du seizième siècle. Il n'est qu'Érasme, très-grand encore

néanmoins.

Henri VIII régna ainsi pendant dix-huit années, depuis son

couronnement, au milieu des hommages d'Érasme et des lettrés. Il était

infidèle à Catherine d'Aragon sa femme, mais il gardait le décorum. Il

gouvernait; il s'occupait un peu d'affaires et beaucoup de plaisirs;

il s'abandonnait à ses ministres, surtout à Wolsey; il brillait à des

entrevues splendides, négociait, combattait dans quelques rencontres,

et se satisfaisait toujours.

Il avait la prétention d'être un Père de l'Église autant qu'un héros.

Luther s'insurgeant, il attaqua ce lion de la théologie. L'Arminius de

Wittemberg résista, riposta et asséna de rudes coups à son adversaire

auguste. Mais Henri avait les apparences de la victoire. Le moinillon

d'Allemagne était bafoué par les courtisans de Windsor, par Wolsey,

par Fisher, par tous les cardinaux et par le pape. Deux exemplaires

de l'_Assertio_ magnifiquement imprimés et reliés furent remis

solennellement par l'ambassadeur d'Angleterre au pape Léon X, qui

accueillit ce précieux chef-d'œuvre en présence du sacré collège, avec

une reconnaissance éloquente. Paul Jove, l'historiographe de Léon X,

inscrivit ce mémorable événement dans ses annales. Sadolet et Bembo

applaudirent à la réponse cicéronienne que le pontife avait faite à

Henri VIII. Ce prince fut au comble de ses vœux. Lui, qui avait reçu la

rose d'or de Jules II, il recevait de Léon X le titre de défenseur de

la foi. Son obéissance n'eut plus de limites. Il se déclara le roi-lige

du pape. Thomas Morus l'avertit qu'il allait trop loin, que le chef du

catholicisme était aussi un souverain temporel, et qu'il convenait de

ne pas abaisser le diadème d'Édouard le Confesseur devant la triple

couronne de saint Pierre.

Henri VIII se frappa la poitrine, et soutint qu'il ne pouvait jamais

être assez soumis à sa très-sainte mère l'Église. Il était aussi plein

de déférence pour Catherine, sa femme, et pour Wolsey, son premier

ministre.

Il y avait de quoi trembler, car Henri était plus inconstant que la

courtisane, plus fantasque et plus soudain que le vent, plus mobile

que la mer; sa parole était un jeu, son amour un sable mouvant

qui engloutissait ceux qui s'y confiaient. N'importe, ni Rome, ni

Catherine, ni Wolsey ne doutèrent du roi. C'était un si bon chrétien,

un si bon mari, un si bon maître!

Wolsey lui-même, un homme de tant de pénétration, y fut trompé. Il crut

ce qu'il espérait. Il s'enchanta de mille chimères. La plus obstinée de

ses illusions était la tiare. Il la voyait dans la veille et dans le

sommeil, dans les fêtes, à l'autel, dans ses charmilles de York-Palace

ou de Hampton-Court, sous les ogives des cathédrales lorsqu'il

officiait en grande pompe, ou dans les perspectives vastes des forêts

lorsqu'il suivait les chasses royales.

Wolsey s'était insinué peu à peu dans l'esprit et dans les passions de

Henri VIII.

Il était très-souple, très-savant, très-retors, très-poëte et

très-théosophe. Ce fut Fox, l'évêque de Winchester, qui le donna au roi

comme aumônier. Wolsey était dissolu et ascète, humble et orgueilleux,

désirant toujours au delà de ce qu'il avait, mais par degrés; de sorte

que son ambition, mesurée et sans bornes, haletante quoique réglée,

alla toujours croissant, depuis le bonnet de laine qu'il portait chez

son père l'éleveur de bétail jusqu'au bonnet de docteur, jusqu'à la

mitre d'évêque, jusqu'au chapeau de cardinal, et enfin jusqu'à la

tiare; accumulant de plus tous les pouvoirs civils, chancelier et

premier ministre. La tiare était la seule de ses ambitions qu'il n'eût

pas encore atteinte, et voilà pourquoi elle éclatait partout devant

lui, pourquoi elle était partout le point lumineux de ses horizons, de

ses calculs et de ses songes.

Au moment où Luther répondait aux insultes que lui avait lancées

le roi par delà l'Océan, où le moine de Wittemberg, après avoir lu

dans l'Assertio de Henri VIII ces outrages: _Doctorculus, sanctulus,

eruditulus!_ renvoyait à son superbe adversaire de stridents éclats de

rire, des tonnerres de dialectique et d'éloquence mêlés d'objurgations,

et s'écriait: «Mon roi, c'est le Christ; le roi d'Angleterre est un

pourceau de thomiste, un menteur et un maraud;» à ce moment pénible,

Wolsey enivra Henri VIII de flatteries. Son titre de roi, lui

insinuait-il, était un hasard heureux, mais c'était le moindre de ses

mérites. Homme incomparable, il était le prince des théologiens et des

beaux génies. Henri se laissait convaincre facilement. Il était touché

d'estime pour le goût de Wolsey. Il lui rendait éloge pour éloge.

Accusait-on le luxe du cardinal? le roi l'approuvait hautement.

Selon Henri, Wolsey devait participer de son maître, avoir des gardes,

des pages, des lords, des prélats pour serviteurs, des palais, des

chevaux chargés d'or, un cortége de cinq ou six cents personnes autour

de sa mule noire ou blanche, toute caparaçonnée de velours, tout

étoilée d'escarboucles et de pierreries. Henri n'était pas mécontent.

Son premier ministre méritait tout cela, seulement il écoutait parfois

Skelton disant: «Le cardinal a passé aujourd'hui dans la cité.

Quelqu'un s'étant informé si c'était le roi, une voix a répondu:

«Non, c'est trop brillant. Ce doit être M. le légat.»

Henri entendait cela, et ceci encore:

«C'est à peine si l'on pourrait compter les nombreux clients qui

servent de cortége à Sa Grâce. Vous y trouverez des évêques, des

abbés mitrés, des ducs, des comtes, des chevaliers, des juristes, des

théologiens, des maîtres d'école, des valets de pied, des palefreniers.

La procession est longue.—Ah! voici le cardinal, dit un homme du

peuple;—c'est l'archevêque d'York, dit un autre;—c'est le légat _a

latere_ de notre très-saint-père le pape, dit un troisième.—Place,

place à milord d'York, place au chancelier, place au légat, crient les

valets de service: arrière, manants, ne voyez-vous pas la douce figure

de Sa Grâce?»

Et ailleurs, c'est le cardinal qui parle:

«Ma demeure, dit-il, est somptueuse; l'or brille sur mes toits comme le

soleil en plein midi; des arabesques en ronde bosse serpentent sur les

murs, affectant les figures les plus fantasques; mes galeries, larges

et spacieuses, ressemblent à des parterres; dans mes jardins protégés

par d'épaisses murailles, des fleurs aux mille couleurs embaument

l'odorat. J'ai des bancs ombragés de chèvrefeuille pour me reposer, des

labyrinthes pour égarer mes pas; plus loin de vastes allées pour rêver

à loisir. Voyez mon salon, quelles belles tapisseries! C'est la main

d'un artiste qui en a dessiné les sujets: on dirait de la peinture!

Quand vient l'heure du repas, ma table étale des mets exquis; je dîne

dans une atmosphère de parfums; ma vaisselle est l'œuvre de ciseleurs

habiles; je bois dans des coupes précieuses. Si je sors, deux croix

d'argent me précèdent; devant moi marchent des valets une hache dorée

sur l'épaule; on me contemple comme un saint quand je parais sur ma

mule empanachée.»

Skelton, que M. Philarète Chasles a traduit avec l'originalité d'un

créateur, est inépuisable sur les désordres du clergé: «Bâtiments

royaux, domaines splendides, tours, tourelles, tourillons, salles,

bosquets, palais qui fendent la nue, fenêtres à vitraux, tapisseries

d'or et de soie, où l'on voit Mme Diane nue, Vénus la gaillarde prenant

ses ébats, Cupidon le dard à la main, Pâris de Troie dansant avec Mme

Hélène.... Ce sont là leurs maisons, leurs soins et leurs plaisirs,

tandis que les églises négligées se vident et que les cathédrales sont

en ruines.»

Selon Skelton, Wolsey encourage et résume en lui tous ces luxes, tous

ces vices.

«Pourquoi ne vous voit-on pas à la cour? demande-t-on au

poëte.—Pourquoi? C'est qu'il y a près du roi un homme plus grand que

le roi, si élevé dans la hiérarchie de son arrogance, que l'on ne peut

le regarder en face. Au conseil d'État, dans la chambre étoilée,

savez-vous comment il se tient? Sa baguette frappe la table; toutes

les bouches se ferment, nul n'ose prononcer un mot; tout fait silence,

tout plie. Wolsey parle seul; nul ne le contredit; et quand il a

parlé, il roule ses papiers en s'écriant:—«Eh bien! qu'en dites-vous,

messeigneurs? Mes raisons ne sont-elles pas bonnes,—et bonnes,—et

bonnes?» Puis il s'en va, sifflant l'air de _Robin-Hood_. C'est là

l'homme qui nous gouverne, que la pompe et l'orgueil environnent de

toutes parts, et qui, pour garder mieux le vœu de chasteté, ne boit que

le fin hypocras, ne se nourrit que de gros chapons cuits dans leur jus,

de perdrix, de faisans merveilleusement assaisonnés, et n'épargne ni

femme ni fille. Belle vie pour un apôtre!»

Henri VIII feignait parfois de l'indignation, mais au fond il s'amusait

de l'audace de son ancien précepteur, et il ne le faisait pas taire.

Wolsey, assuré de son ascendant sur Henri, vivait dans le mirage de la

papauté. Il traitait les rois et les empereurs en égal, sans cesser un

instant de préparer le jour où il les traiterait en supérieur. Il avait

dans son oratoire un plan du Vatican, son futur château. Il s'y créait

d'avance toutes les mollesses d'un épicurien, toutes les puissances

d'un prêtre, tous les fastes d'un satrape, toutes les délices d'un

sultan catholique, toutes les joies d'un demi-dieu.

Quelquefois, à travers son inextinguible cupidité des clefs, le

cardinal rappelait son humble enfance, ses lents travaux, chaque

échelon de cette échelle de Jacob qu'il avait gravi jusqu'à

l'avant-dernier, lui, le pauvre écolier d'Oxford, le secrétaire de Fox,

le précepteur des fils du marquis de Dorset! Il venait de loin. Ces

moments de modestie étaient courts, et Wolsey, il est vrai, en sortait

plus superbe qu'un Titan.

Il était le roi du roi, lorsque Anne Boleyn reparut en Angleterre. Nous

avons laissé à Paris cette enfant d'un peu moins de huit ans alors.

Elle avait accompagné avec son grand-père le duc de Norfolk et son père

Thomas Boleyn la princesse Marie. Quand cette princesse, veuve de Louis

XII, se fut unie au beau Suffolk et partit pour Londres, elle eut soin

de recommander la petite Anne à la reine Claude, femme de François Ier.

La reine fit avec le temps d'Anne Boleyn une de ses filles d'honneur.

Anne était d'une famille picarde, qui, après la conquête de Guillaume,

se transplanta des environs de Péronne dans le comté de Norfolk.

Le bisaïeul d'Anne, Geoffroy Boleyn, fut lord-maire. Il avait amassé

dans le commerce une immense fortune. Il obtint la main de la fille

de lord Hastings. Son fils, William Boleyn, épousa la fille du comte

d'Ormond, et son petit-fils, Thomas Boleyn, père d'Anne, épousa à son

tour Élisabeth, fille du comte de Surrey, depuis duc de Norfolk. Voilà

de grandes alliances.

Anne naquit et fut élevée au château de Blickling, dans le comté de

Norfolk. Ses premiers compagnons dans les prairies de Blickling furent

sa sœur aînée Marie, son frère George et le poëte Wyatt. Elle suivit

son père dans le comté de Kent, au château de Hever, où Thomas Boleyn

s'établit plus près de la cour. Anne avait dès lors une gouvernante

française.

Elle vécut trois mois chez la reine Marie, femme de Louis XII, et huit

ans soit chez la reine Claude, soit chez la duchesse d'Alençon, la sœur

de François Ier.

Elle rentra en Angleterre à seize ans. Elle fut fort admirée. Ce n'est

point en 1525 qu'elle quitta la France, comme le prétendent certains

historiens, ni en 1524, à la mort de la reine Claude, qu'elle fut

admise parmi les filles d'honneur de la duchesse d'Alençon. Car elle

revit les foyers paternels de Hever à la fin de 1522, époque où, sur

les instances de Thomas Boleyn, le cardinal Wolsey la fit admettre

parmi les filles d'honneur de la reine Catherine, femme de Henri VIII.

Henri avait trente-deux ans. Il avait eu beaucoup de maîtresses, entre

autres Élisabeth Blount, veuve de sir Gilbert Talbois, et Marie, sœur

aînée d'Anne Boleyn. Anne n'eut d'abord que de la répulsion pour le

séducteur de Marie. Le poëte Wyatt fut moins heureux encore que le

roi. Car le roi du moins avait la haine d'Anne, et Wyatt n'eut que son

amitié. Ce fut lord Percy, fils du comte de Northumberland, qui eut

tout son amour.

Percy et Anne s'étaient avoué leur passion mutuelle, à York-Palace,

chez Wolsey, dans une de ces fêtes où le cardinal prodiguait les

fleurs, les lumières, l'or, les collations, toutes les magnificences.

Les amants se cherchèrent dès lors et se rencontrèrent dans les soirées

soit de Hampton-Court, soit d'York-Palace, soit de Greenwich. Bien

plus, lord Percy, que son père avait attaché à la personne de Wolsey,

profitait de toutes les affaires d'État qui amenaient le cardinal chez

Henri VIII. Pendant que Wolsey s'entretenait d'administration, de

finances ou de politique avec le prince, lui Percy, sous prétexte de

rendre ses hommages à la reine Catherine, ne manquait pas l'occasion

d'enchanter Anne et de s'enchanter lui-même par des confidences à voix

basse, par les perspectives de leur bonheur, lorsqu'ils seraient l'un à

l'autre, à la face de la cour et du monde. Le mariage serait leur Éden.

L'année 1523, dans ses deux premières saisons, fut l'aube riante de la

vie d'Anne Boleyn.

Elle aimait, elle était aimée. Elle avait été fille d'honneur soit

de la reine Claude, soit de Marguerite, la duchesse d'Alençon, qui

plus tard fut reine de Navarre. Elle avait respiré cette fleur de

civilisation française, dont elle emportait le parfum en Angleterre.

Anne Boleyn avait plu à Marguerite, et Marguerite avait été adorée

d'Anne. Il tomba des conversations de la princesse sur la fille

d'honneur des étincelles d'esprit, des hardiesses de conscience et

le goût de toutes les nouveautés. Anne profita vite à cette école de

galanterie et de philosophie. Elle connut le roi chevalier, les jeunes

seigneurs et les penseurs audacieux de Paris et de Nérac. Elle préluda

par les escarmouches de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau

et du Louvre, aux sérieux combats qui l'attendaient à York-Palace, à

Hampton-Court, à Greenwich et à Richmond.

Elle fut la grâce de la France en Angleterre, la grâce moins

insouciante et plus réfléchie.

Lorsqu'elle fut devenue fille d'honneur de Catherine d'Aragon, une

reine ignorante, superstitieuse, hautaine comme il convenait à une

fille de Ferdinand le Catholique et à une tante de Charles-Quint,

Anne Boleyn ne succomba point à la monotonie castillane. Elle fut

dans la cour de Catherine une sédition à elle toute seule. Elle eut

des coquetteries pour plusieurs, et pour lord Percy de l'amour. Elle

contait bien, elle se moquait encore mieux. Un mot lui suffisait pour

graver à jamais un ridicule. Son ironie pleine d'imagination se jouait

à tort et à travers à coups de pinceau.

Anne n'avait pas de pareille, soit pour sa mise assaisonnée

très-habilement des modes de deux nations, soit pour sa danse aérienne,

soit pour son accent d'une vibration légère ou tragique, selon l'heure.

La voix d'Anne Boleyn avait des notes singulièrement électriques. Il en

sortait des effluves ardentes qui donnaient la fièvre, ou des caprices

de gaieté qui communiquaient l'ivresse. Nul ne restait froid auprès

d'elle: nul ne l'aimait, nul ne la haïssait à demi.

Et, avec tant de dons, une mollesse de poses, ou un agrément de

dignité, ou des fantaisies d'attitudes à rendre fous les plus sages.

Les témoignages contemporains sont unanimes. Les portraits varient

sans se contredire. Ils sont nombreux et quelques-uns d'Holbein. Ils

m'ont tous paru plus délicats que celui de Windsor, un peu endommagé et

massif.

Les cheveux châtains avaient poussé au roux. La physionomie était aussi

mobile que la taille était souple. Anne avait le front élevé, le nez

droit, les yeux brillants, la bouche railleuse, en tout un visage où,

sous la fluctuation des sentiments, les rayons devaient succéder aux

ombres. Ce visage rose comme le sein était ordinairement surmonté d'un

béret de velours d'où retombaient des dentelles, des glands d'or et des

perles sur un cou de cygne par la blancheur, par la flexibilité et par

la ténuité.

Voilà Anne Boleyn.

Tout le monde fut frappé de cette beauté un peu provoquante, le roi

plus que personne. Il devina dans lord Percy un rival, et ne le

ménagea pas. Il chargea Wolsey de lui imposer un prompt mariage avec

une autre que Anne Boleyn. Telle était la décision du roi. Wolsey eut

une explication avec le jeune lord, qu'à sa grande surprise il trouva

résolu dans son amour et tout frémissant de colère contre Henri VIII.

Le cardinal manda aussitôt le comte de Northumberland, qui dompta

son fils et le contraignit à épouser Marie Talbot, fille du comte de

Shrewsbury. Ces deux pères, qui étaient de si grands seigneurs, furent

dénaturés sans hésitation et sans remords. Plaire au roi n'était-il

pas leur plus saint devoir? Après cette longue guerre civile entre

les maisons d'York et de Lancastre, sous Henri VIII, qui avait hérité

les deux roses réconciliées par les noces de Henri VII, la pente

à l'obéissance était glissante, et les fronts les plus fiers se

courbaient d'eux-mêmes à la servitude.

Lord Percy mena donc Marie Talbot à l'autel, au mépris de ses serments

et malgré son cœur. C'est le 12 septembre 1523 qu'il accomplit

solennellement ce crime contre Marie Talbot, contre Anne Boleyn et

contre lui-même. Ce fut chez lui faiblesse; pour son père et son

beau-père, ce fut abjection. Cette date de 1523 fixe avec certitude

l'entraînement du roi vers Anne Boleyn.

La jeune Anne cessa d'être fille d'honneur de la reine Catherine.

Thomas Boleyn, un autre père courtisan, s'empressa de quitter

Greenwich. Il emmenait Anne dans son château de Hever. Il était désolé

d'avoir manqué cette belle alliance avec lord Percy, le plus éclatant

parti d'Angleterre, mais il contenait l'expression de son cruel

désappointement. Anne, elle, indignée contre son amant, contre le roi

et contre Wolsey, les maudissait tour à tour.

L'exil des Boleyn dura seulement quelques mois. Anne fut bientôt

réintégrée dans ses fonctions de palais. Elle avait eu le temps de

sécher ses larmes. Elle n'avait plus d'amour, elle n'avait que de

l'ambition. Elle était prête à l'avenir qui allait se dérouler devant

elle, lorsque son père fut nommé vicomte de Rochefort en passant de

Hever à Greenwich.

Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se

hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses

audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est

qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant

que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes

de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le

feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme

autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre

femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la

sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait,

il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant

à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les

sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince,

comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait

lentement préparé une explosion terrible.

Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette

convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui

faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles;

plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs

peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme

maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à

toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports,

les longues soifs dont il est consumé.

La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est

une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle

aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa

femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey

ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome!

Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel

état de péché il avait vécu! cela faisait frémir.

Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le

Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra

sans postérité.»

Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint

Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas

a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et

sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de

la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces

prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.»

Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur.

Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille

Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il

nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de

son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté

un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà

frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité.

Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de

Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII,

qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste.

S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait.

Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner

d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le

pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé

de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus

longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème.

Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que

des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées

en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des

ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle

filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des

rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous

les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait

justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes

domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne

supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait

de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient

plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux,

mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait

recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce.

S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille,

le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes,

depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant

la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées

entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier,

puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne

fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu

superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes,

le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je

le répète, s'étaient gravement prononcés.

Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par

sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un

livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour

le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le

divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction

d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon.

Le divorce! quand il se fut dit et redit ce mot, il ne cessa plus de se

le redire. Ce mot fiévreux lui battait dans le cœur et dans les tempes.

Il manda Wolsey et le lui cria sur tous les tons. Wolsey fut étourdi

d'une telle responsabilité! Certes, il ne se souciait pas de Catherine,

mais c'était une reine commode qui ne lui disputait ni le roi, ni le

pouvoir. Le cardinal appréhendait un changement. Néanmoins, il fut

entraîné par l'impétuosité de Henri. C'eût été trop risquer à la fois

que de ne pas s'incliner devant le roi, devant saint Thomas d'Aquin

et devant le Lévitique. Wolsey sembla persuadé par les arguments du

prince théologien. Mais quand Henri eut déclaré qu'après le divorce

il épouserait Anne Boleyn, le cardinal se précipita aux genoux de son

maître, le suppliant de ne pas commettre une telle mésalliance. Henri

dissimula. C'était beaucoup pour lui d'avoir enlevé la question du

divorce. Il feignit d'entrer dans les vues de Wolsey. Il lui donna même

la mission occulte de demander pour lui la duchesse d'Alençon, et, s'il

n'était pas agréé par elle, la princesse Renée. Le cardinal partit pour

la France. Il sollicita la main de Marguerite à Paris, et à Compiègne

la main de Renée. Vains efforts! Marguerite et Renée, en nobles femmes

qu'elles étaient, répondirent que, fussent-elles libres, jamais elles

ne consentiraient à remplacer Catherine vivante. Elles ajoutèrent que

leur parole était engagée. Marguerite, en effet, était promise au roi

de Navarre, et Renée au fils du duc de Ferrare. Wolsey fut confondu.

Son maître s'était moqué de lui. Si le cardinal avait ignoré que les

princesses fussent enchaînées déjà, le roi le savait. Il l'avait

aventuré méchamment dans ce rôle ridicule, et il en riait probablement

avec Anne. Le cardinal eut l'air de ne pas deviner l'astuce de Henri,

et il revint fort triste en Angleterre, quoique calme en apparence et

même enjoué.

Il allait entamer avec la cour de Rome la négociation du divorce.

C'était pour lui une nécessité. Wolsey se trouvait pris dans un dilemme

à deux tranchants. S'il échoue, il sera la victime du roi; s'il

réussit, il sera la victime d'Anne Boleyn.

«Je suis l'oiseau de jour, disait-il à l'un de ses confidents; si

j'installe au chevet de Henri cet oiseau de nuit, il me supplantera.»

Le cardinal comptait sur les mois, sur les années, sur l'inconstance du

roi, sur les mille incidents de la casuistique, de la politique et sur

son étoile.

Le pape avec lequel il allait se concerter tendrait à peu près au même

but que Wolsey et seconderait probablement le ministre dans les détours

de ce labyrinthe inextricable, où l'un et l'autre essayeraient de

tromper le Minotaure, sous beaucoup d'apparences de zèle, pour n'en

être pas dévorés.

Ce pape était un Médicis, Clément VII, aussi poltron que Jules II était

intrépide. Il avait échappé comme par miracle au siège et au sac de

Rome. Frundsberg n'avait pu se servir de la chaîne d'or qu'il apportait

à son cou pour étrangler le pape. Le terrible chef de lansquenets était

tombé de son cheval de guerre, avant l'assaut de la ville éternelle.

Le connétable de Bourbon avait été frappé pendant l'assaut et il

avait rendu le dernier soupir sur les marches de la cathédrale de

Saint-Pierre. Le pape, qui l'avait tant redouté, le regretta. Il

trembla plus convulsivement dans son palais à cette nouvelle et les

clameurs d'une soldatesque sans chef montèrent plus menaçantes jusqu'à

lui. «Sang! sang!» criaient à l'envi les Allemands et les Espagnols.

Ils pillèrent tout. Ils violèrent les filles et les femmes. Ils

massacrèrent les enfants à la mamelle, et les vieillards à l'agonie.

Ils couchèrent avec leurs maîtresses d'une nuit sur les tapis des

autels, sur les vêtements de pourpre des prélats, sur les soutanes

blanches du vicaire de Jésus-Christ. Ils burent jusqu'à l'orgie dans

les vases consacrés. Ils tentèrent de faire administrer le viatique à

des chevaux malades. Ils crachèrent au visage des cardinaux, après les

avoir dépouillés, et les promenèrent par les rues et les carrefours

avec leurs barrettes et leurs robes rouges, sur des ânes et la face

tournée vers la queue. Le jeune prince d'Orange nommé généralissime

au milieu de ce chaos, rançonna le pape avant d'être lui-même chassé

de Rome par la peste ainsi que ses bandits «plus diables, dit un

contemporain, que les diables d'enfer.» Les Allemands de Luther avaient

plus profané Rome que les Espagnols de la Vierge Marie, mais ils

l'avaient moins ensanglantée. En un mot, ce que les uns osèrent en

blasphêmes, les autres l'osèrent en atrocités; il y eut entre eux une

émulation de férocités et de sacriléges.

Clément VII, évadé de Rome, se réfugia tout effaré d'horreur et de peur

à Orviette. Il y fut encore prisonnier de Charles-Quint, mais avec plus

de sécurité.

Ce fut là qu'il donna audience aux ambassadeurs et aux agents de

Wolsey. Les plus éminents dans l'intrigue, Casale et Knight avaient les

mains pleines et leurs instructions étaient de tout corrompre autour du

pontife. Les prélats n'avaient jamais eu si grand besoin d'argent. Ils

avaient été ruinés par les insatiables bandes du connétable de Bourbon.

Knight avait offert une somme énorme au cardinal des Santi-Quatri,

le favori du pape. Wolsey voulant tenir ce prélat à sa discrétion

écrivait à Casale: «Tâchez d'avoir un entretien particulier avec lui

et démêlez adroitement ce qui pourrait me le conquérir. Dites-moi s'il

aurait envie de riches vêtements, de vases d'or, de chevaux.» Voilà ce

qu'un cardinal tentait sur un cardinal pour l'amener doucement à la

plus effroyable des simonies.

C'était au mois de décembre 1527. Les négociateurs anglais réclamaient

du pape deux décisions rédigées d'avance par Fox, aumônier de Henri

VIII. La première de ces décisions était la nomination de Wolsey

comme juge suprême du divorce, la seconde était une conséquence de la

première, c'est-à-dire l'autorisation conférée au roi de se remarier

après la répudiation de Catherine.

Le pape hésita, distingua. Il était dans une odieuse alternative

entre le roi d'Angleterre qui le menaçait sourdement d'un schisme et

l'empereur Charles-Quint dont il était le captif et qui le menaçait

d'une déposition. Clément VII était fils naturel de Julien de

Médicis, et, les clefs étant incompatibles avec la bâtardise, Charles

pouvait en effet les lui faire arracher honteusement par un concile,

situation cruelle et qui explique bien les tergiversations du pape! Il

penchait tantôt du côté du roi, tantôt du côté de l'empereur, selon

les oscillations d'effroi qui lui venaient du mari ou du neveu de

Catherine d'Aragon.

A travers des perplexités diverses, des rédactions, des rétractations,

des amendements et des formules innombrables, Clément finit par

décerner à Wolsey qui consulterait des docteurs de son choix,

l'arbitrage souverain de toute la cause. Le cardinal deviendrait ainsi

pape dans ce débat.

Wolsey fut épouvanté. Il ne désirait pas le divorce dont il redoutait

si âprement les suites. Il ne pouvait cependant pas se récuser. Il

était serf de cette glèbe de la faveur royale. Il était condamné à suer

et à tracer en gémissant le dur sillon sous l'aiguillon redoublé de

Henri.

Il dit au roi néanmoins qu'une sentence émanée de lui seul Wolsey,

ne paraîtrait pas assez impartiale à l'Europe, qu'il serait opportun

de faire nommer un autre légat, le cardinal Campeggio, par exemple.

L'arrêt prononcé alors par un légat anglais et par un légat romain ne

serait pas moins sûr et serait plus imposant. Il ajouta qu'il exigerait

du pape une «pollicitation» ou promesse de ne jamais révoquer la

commission des deux légats et une bulle décrétale qui confirmerait

d'avance leur verdict, c'est-à-dire l'annulation certaine du mariage de

Henri avec Catherine d'Aragon.

Le roi vit une bonne intention et une profonde politique dans ce

stratagème inventé par Wolsey pour gagner du temps. Traîner les choses

en longueur était aussi la préoccupation de Clément VII. L'intérêt du

pape et du cardinal était le même; ils s'entendaient. Éviter le divorce

par des retards, le tuer à doses de minutes et d'heures, tel était leur

effort réciproque. Aussi Clément se hâta-t-il d'accorder Campeggio pour

collègue à Wolsey. Mais ce fut sa seule précipitation. Le légat italien

devait être comme eux l'homme des temporisations. Il se mit en route

pour Paris où il n'arriva que le vingt-sixième jour depuis son départ.

Il alléguait pour excuser ses lenteurs sa mauvaise santé. Il avait la

goutte et mille autres infirmités dont il se proposait de faire autant

de protocoles diplomatiques.

[Illustration]

Histoire de Jane Grey · 第 18 / 57 题