CHAPITRE III.

La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation du

cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la suette.—Henri

VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers du roi.—Visite

de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le roi plus amoureux que

jamais après le fléau.—Il poursuit son divorce.—Campeggio à

Londres et Clément VII à Rome se jouent de Henri VIII.—Wolsey

cherche vainement à concilier l'inconciliable.—Procès du divorce

à Blackfriars.—Entrevue des légats et de Catherine d'Aragon à

Bridewell.—La reine leur apprend son appel au pape.—Fureur de

Henri VIII.—Traité de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de

Henri à Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur

Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés

du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne

Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et contre

le pape.

Pendant le voyage du cardinal Campeggio la peste s'abattit sur

l'Angleterre qu'elle décima. Anne Boleyn n'était plus à la cour depuis

le mois de mai (1528), quand le fléau commença à sévir au mois de juin.

C'était le roi qui, sur le conseil de Wolsey, avait arrangé le départ

de Mlle de Boleyn. Le cardinal avait persuadé Henri. Il lui avait

démontré la convenance d'une éclipse d'Anne, aux approches du grand

jugement qui allait abolir le mariage du roi. Henri approuva son

ministre, et, pour écarter tout prétexte de blâme, il avait ménagé

l'éloignement momentané de sa maîtresse.

Anne, fort irritée de cette complaisance du roi pour Wolsey, se retira

en protestant qu'elle ne reviendrait plus. Henri inquiet lui adressait

de Hampton-Court message sur message, soit à Londres, soit à Hever.

Telle était la situation agitée des deux amants, lorsque la _suette_

éclata. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de France, écrivait le 18

juin: «La _suée_ est une maladie survenue ici (Londres) depuis quatre

jours, la plus aisée du monde pour mourir. On a un peu de mal de

tête et de cœur; soudain on se met à suer. Qui se découvre un peu ou

se couvre un peu trop, en deux, trois, ou quatre heures est dépêché

sans languir.» Le 30 juin le cardinal du Bellay écrivait encore: «La

Damoiselle (Anne Boleyn) est chez son père. Le roi s'en va changeant de

logis pour cette peste: assez de ses gens en sont morts.... Depuis mes

lettres, j'ai été averti que le frère du comte de Derby et un gendre

du duc de Norfolk sont morts subitement chez M. le légat (Wolsey) qui

s'est coulé par derrière avec peu de gens et n'a voulu qu'on sçeût

où il allait pour n'estre suivy de personne. Le roi s'est arrêté à

vingt milles d'icy.» Le 21 juillet M. du Bellay écrivait de nouveau:

«Mademoiselle de Boleyn et son père ont sué, mais sont échappés. Le

jour que je suai chez M. de Cantorbéry, dix-huit moururent en quatre

heures. Ce jour-là, ne s'en sauva guères que moi qui ne suis pas encore

bien ferme.... Les notaires ont eu beau temps deça: je crois qu'il

s'est fait cent mille testaments.»

Plusieurs historiens ont accusé Henri VIII d'avoir complétement oublié

Anne Boleyn pendant la durée de l'épidémie, tant il était absorbé par

la terreur! Ces historiens, estimables du reste, n'ont eu qu'un tort,

c'est d'avoir négligé les sources. Ils ont été, par ignorance, des

calomniateurs. Henri est bien assez coupable de ses propres vices et de

ses crimes avérés. Il n'est pas nécessaire de le flétrir à faux.

Il y a de lui, soit en français, soit en anglais, dix-sept lettres à sa

maîtresse qui furent volées dans un coffret d'Anne Boleyn et expédiées

à Rome par un des agents du pape. Copiées avec soin par M. Méon, elles

ont été pendant dix-huit ans à la bibliothèque impériale, de 1797 à

1815, époque à laquelle toutes furent restituées à la bibliothèque du

Vatican. On distinguera facilement à la vétusté de l'idiome ce qui dans

ces lettres a été écrit en français par Henri VIII. Tout ce qui a été

traduit est en langue moderne.

C'est dans ces confidences que la vérité est toute vive.

Or, la troisième de ces dix-sept lettres rassure Anne. Le roi y est

fort tendre: «Une chose, dit-il, vous peut comforter. Peu ou nulle fame

ont cette malady. Par quoy je vous supply, ma entière aymie, de ne

avoir point peur, ny de nostre absence vous trop ennuyer, car, où que

je soy, vostre suy.»

La quatrième lettre est fort curieuse. Elle précise la date où le goût

du roi devint passion. En 1523, lorsque Henri fit manquer le mariage de

Mlle de Boleyn avec Percy, elle lui plaisait, sans doute, mais il ne

l'aima d'amour que depuis 1526 ou 1527, «ayant esté, écrit-il, en 1528,

plus que une année attaynt du dart d'amours.»

Dans la douzième lettre, le roi se désole. Sa maîtresse a été malade;

ce sera probablement un prolongement de séparation. La treizième lettre

de Henri s'adresse à une convalescente presque guérie. Il la désire

plus près de Hampton-Court dans une maison qu'il lui a choisie.

«Quant à votre demeure à Hever, je vous laisse libre de vos

actions; vous savez quel air vous convient le mieux, mais je

voudrais que ni l'un ni l'autre de nous deux n'eût besoin de cela,

car je vous assure que le temps me dure bien. Suche est tombé

malade de la suette, et c'est pour cette raison que je hâte cet

autre messager. Je pense que vous êtes impatiente d'avoir de nos

nouvelles comme nous le sommes d'en recevoir des vôtres. Écrite de

la main de votre seul.

«H. REX.»

On le sent, le roi n'abandonnait pas sa maîtresse. Il avait été la

voir au mois de septembre (1528). Ce fut alors et sous les yeux de

Henri qu'elle écrivit une lettre à Wolsey. Anne se réjouit de l'arrivée

prochaine du cardinal Campeggio. Elle espère tout de lui et de Wolsey

particulièrement.

«Je prie Dieu, monseigneur, de vouloir bien vous accorder pour

longtemps la santé et cette prière n'est que de la reconnaissance! En

effet tous les tourments que vous vous êtes infligés pour moi jour et

nuit ne pourront jamais être récompensés de ma part qu'en vous aimant,

après le roi, plus que tout autre.»

Henri prit la plume à son tour et traça ce post-scriptum:

«Celle qui vous écrit cette lettre n'a point de cesse que je n'y

mette aussi la main. Je vous assure que nous souhaitons beaucoup

tous deux vous voir et que nous éprouvons un véritable plaisir en

pensant que vous avez évité la peste qui perd maintenant de sa

violence, surtout envers ceux qui observent une diète rigoureuse,

comme je ne doute point que vous ne le fassiez. Nous sommes un peu

troublés de ne savoir point encore l'arrivée du légat en France.

Nous comptons cependant que par votre zèle et votre activité

(et avec l'aide du Tout-Puissant) nous serons bientôt rassurés

là-dessus. Je ne vous en dis pas davantage pour le moment, si ce

n'est que je prie Dieu de vous départir une aussi bonne santé et

autant de bonheur que vous en souhaite,

«Votre affectionné maître et ami,

«Henry REX.»

Après le départ du roi d'auprès d'elle, Anne écrivit une autre lettre

au cardinal Wolsey.

«Monseigneur, je remercie Votre Grâce dans toute l'humilité de

mon pauvre cœur, pour votre lettre obligeante et votre magnifique

présent, que je ne croirais jamais mériter sans votre indulgence.

Vous m'en avez si pleinement gratifiée jusqu'à ce jour, que tant

que j'existerai, je me regarderai comme celle de toutes les

créatures qui doit le plus aimer et servir Votre Grâce après

le roi: vous suppliant de ne jamais douter que je puisse avoir

d'autres sentiments tant qu'il me restera un souffle de vie. Et

quant à la maladie dont a été attaquée Votre Grâce, je remercie

Dieu que les personnes, c'est-à-dire le roi et vous, pour la vie

desquelles je n'ai cessé de former des souhaits, aient échappé au

fléau de la peste, ne doutant pas que Dieu ne vous ait conservés

tous deux pour de grandes raisons qui ne sont connues que de sa

haute sagesse. Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et je prie

Dieu d'amener promptement cette affaire à une bonne fin. Alors,

monseigneur, j'espère m'acquitter en partie des grandes peines que

vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous supplie de

recevoir l'hommage de ma bonne volonté, à défaut de celui de mon

pouvoir qui doit provenir en partie de vous. J'adresse des vœux au

ciel pour qu'il vous accorde une longue vie et la continuation de

tous les honneurs. Écrite de la main de celle qui est entièrement

«Votre humble et obéissante servante,

«Anne BOLEYN.»

Le roi, à cette époque, était comme Anne au mieux avec Wolsey, dont ils

connaissaient l'ascendant sur Campeggio, et dont ils attendaient une

sentence de divorce. Tous les nuages étaient dissipés. Wolsey n'était

pas, mais paraissait réconcilié avec les amants. Henri n'avait jamais

été si épris de sa maîtresse. Avant et après la peste, il lui envoyait

des bijoux et des chevreuils; pendant l'épidémie il lui envoya des

médecins, des messagers et des déclarations. Il vint même la visiter,

et il y avait, il faut le redire, du danger à se déplacer: le fléau

enlevait en trois ou quatre heures.

Quand la foudre éclate dans l'orage, les troupeaux effarés se

dispersent, et ils se cachent la tête sous les buissons. L'homme, au

contraire, prévoit et use de son intelligence, de son courage pour se

disposer un abri. Ses précautions bien combinées, il se soumet plus

paisible au destin. C'est ce qu'exécuta le roi.

Plus de deux mille personnes périrent à Londres en quarante-huit

heures. Henri confina sa maîtresse sous les auspices de Thomas et de

George Boleyn, un père et un frère dans leur château très-salubre de

Hever, au milieu des prairies du comté de Kent. Il leur adjoignit

Butts, le médecin en qui il croyait. Il lui nomma plus tard un

coadjuteur. Butts, qui était l'Ambroise Paré des Tudors, eut ordre de

s'enfermer à Hever avec Anne Boleyn, et de veiller assidûment sur cette

jeune fille dont Henri se proposait de faire une reine.

Lui, partit de Hampton-Court avec sa femme Catherine, sa fille Marie,

et se réfugia à quelques milles de Londres, de résidence en résidence,

jusqu'à une résidence définitive que Wolsey avait préparée pour la

famille royale et pour lui-même. Butts y manquait.

Henri y suppléa par d'autres médecins et par sa direction attentive. Il

fut lui-même le médecin des médecins. Il prescrivit à tous et à toutes

la diète et la chambre, à quelques-uns le lit. Il donnait l'exemple.

Il complétait cette hygiène par la prière, par la lecture, par la

confession, par les communions fréquentes. Il rédigea son testament en

compagnie de Wolsey.

Son amour pour Anne Boleyn semblait suspendu, mais cette interruption,

nous l'avons prouvé, ne fut pas réelle. Les messagers allaient et

venaient du roi à sa maîtresse. Cet amour contenu ne fut que plus

fort. Le poids du fléau en centuplait, par la compression, la profonde

intensité. Au sortir de la crise, cet amour fera sauter Rome, si Rome

tente de l'étouffer.

Dès que la peste diminua, le roi reprit son livre et ses citations des

Pères, de saint Thomas et du Lévitique. C'étaient autant d'arguments

contre son mariage avec Catherine d'Aragon et pour le divorce. Ses

dispositions sont les mêmes qu'à la veille de l'épidémie, lorsqu'il

écrivait à sa maîtresse:

«Mon petit cœur, cette lettre est pour vous avertir du chagrin que j'ai

éprouvé depuis votre départ.... Je pense que votre bonté et la ferveur

de mon amour en sont cause, car autrement je ne croirais pas possible

qu'une aussi courte absence ait pu me causer tant de douleur. Mais

maintenant que je vais vous joindre, mes peines disparaissent à moitié,

et j'ai aussi une grande consolation à composer mon livre qui rentre

dans mon amour. Aujourd'hui même j'y ai consacré plus de quatre heures,

ce qui, outre un mal de tête, fait que je vous écris si peu, désirant

surtout le soir me trouver dans les embrassements de ma mignonne....»

On ne peut citer textuellement les deux dernières lignes du roi.

L'histoire dédaigne le scandale, pourvu qu'elle ait l'information

exacte. Ici Henri VIII est Henri VIII. Son audace, quoique très-grande,

a des bornes. Il éprouve des amours de casuiste et de moine comme

François Ier des amours de chevalier et de soudard. Henri VIII est à

coup sûr le moins entreprenant et le plus corrompu.

Au mois de mai 1529, à l'ouverture du procès royal, Henri écrivait à sa

maîtresse: «La maladie de ce légat (Campeggio) a mis quelque retard à

la visite qu'il se propose de vous faire; il ne manquera pas de réparer

ce retard.»

Il se jouait à ce moment-là dans le monde un grand drame d'idées, le

drame de la Réforme, au-dessus du drame privé de la cour d'Angleterre.

La tragédie royale du divorce se rattacherait-elle à la tragédie

universelle de la liberté humaine? l'affranchissement par Luther et les

autres initiateurs entraînerait-il le schisme de Henri VIII, et ce

tyran agiterait-il son drapeau contre Rome? telle était la question.

Campeggio, à Londres, se concertait astucieusement avec Wolsey. Tandis

que les deux légats méditaient des délais interminables et ourdissaient

des lenteurs fabuleuses, trois personnages aspiraient dans un tumulte

intérieur à une conclusion.

Anne Boleyn avait toutes les ardeurs du trône. Elle enflammait Henri,

elle l'enivrait par les filtres d'une coquetterie savante. Elle

réservait certainement quelque chose. Elle ne lui livrait pas la

dernière coupe des voluptés. Elle le rendait fou de convoitise.

Cette convoitise du roi était diabolique. Lui, un prince et un docteur,

il était sensuel et orgueilleux. Il voulait triompher comme amant et

comme théologien. Si Rome cède, à la bonne heure; si elle s'obstine,

et que Henri en cherchant passionnément une femme, trouve par surcroît

une tiare, il embrassera la femme d'une étreinte hardie, et ramassera

la tiare qu'il rivera au-dessus de sa couronne. Il sera pape et roi.

Il aura toutes les délices: le plaisir inextinguible et la domination

absolue des âmes.

Catherine d'Aragon aussi brûlait d'impatience. Le cardinal Campeggio,

qui souffrait de la goutte, fut reçu le 1er octobre 1528, par le duc

de Suffolk. Le 22, il rendit une première visite au roi; le 27, il alla

chez la reine avec Wolsey.

Campeggio avait pressé le roi de renoncer au divorce, et ne l'avait

pas persuadé. Il insinua le couvent à la reine. C'eût été une solution

admirable. Par cela seul, le schisme était conjuré. Catherine était

bonne catholique, mais elle était meilleure Espagnole et meilleure

mère. Sa fierté et sa tendresse se révoltèrent à la fois. «Non,

milords, dit-elle aux deux légats, je ne déshonorerai volontairement

ni moi, ni ma fille. J'ai été une fiancée vierge et une épouse pure.

Depuis bientôt vingt ans je suis la reine respectée de cette île. Mon

mariage s'est formé sous les auspices de Henri VII, mon beau-père,

de mon père Ferdinand et de Jules II, le souverain pontife de la

catholicité. Ce mariage est donc sacré. Jamais je ne consentirai soit à

le rompre, soit à le dénouer; jamais je n'abdiquerai les titres qu'il

me confère.»

Puis elle s'adressa particulièrement à Wolsey qu'elle croyait à tort

l'instigateur du divorce: «Cardinal d'York, c'est vous que j'accuse....

J'ai été trop franche sur vous. J'ai approuvé Charles mon neveu de ce

qu'il n'a pas favorisé vos brigues mondaines pour obtenir les clefs. Je

n'ai dissimulé ni votre arrogance, ni vos exactions, ni vos désordres.

Vous vous vengez maintenant de moi et de l'empereur. Vous vous vengez

trop.» Le cardinal pouvait se justifier; il l'essaya, mais la reine se

déroba vivement à des excuses qu'elle tenait pour autant de mensonges.

Le roi se montrait fort aimable. Il caressait Campeggio. Il lui

offrit le riche évêché de Durham, et nomma chevalier l'un des fils du

cardinal. Directement et indirectement, le roi sollicitait deux choses

de Campeggio: une visite à lady Anne Boleyn, comme on l'appelait depuis

peu, et la sentence du divorce.

Le rusé cardinal était tout prêt à complaire au roi, seulement il était

si incommodé de la goutte, qu'il se voyait obligé d'ajourner toute

courtoisie envers Mlle de Boleyn. Quant à la sentence du divorce, il se

flattait qu'elle ne serait pas nécessaire.

Il la remettait de semaine en semaine. Henri s'irritait, s'emportait,

puis il se calmait, lorsque Clément VII à Rome et Campeggio à Londres,

disaient: «Un peu de patience, nous réservons au roi une surprise.»

Or, quelle était cette surprise? Ils la laissaient deviner avec la

ferme intention de manquer de parole au dernier instant. Le pape épiait

l'occasion d'annuler le mariage du roi, et de lui en permettre un autre

sans procès. Voilà ce qui leurait Henri. Voilà le mirage qui flottait

pour lui à l'horizon, et qui se dissipa enfin.

Ne pouvant parvenir au divorce sans procès, il résolut d'y arriver

par le procès. Il somma Wolsey et Campeggio de décider la question du

divorce, comme ils y étaient autorisés par la _pollicitation_ du pape,

dont la bulle décrétale avait confirmé d'avance le jugement des légats.

Forcés dans les retranchements, inextricables pendant dix mois, de

leurs manèges, de leurs stratagèmes et de leurs ambages, ils fixèrent

au monastère de BlackFriars, et au 18 juin 1529, le lieu et la date de

leurs assises ecclésiastiques.

Une salle fut préparée pour ces augustes et redoutables séances.

Les deux trônes surmontés de leurs dais dominaient tout. A la droite du

trône du roi était le fauteuil de Campeggio, et à la droite du trône de

la reine, le fauteuil de Wolsey. Les deux cardinaux avaient choisi pour

coadjuteurs: Longland, évêque de Lincoln et confesseur du roi; Clerk,

évêque de Bath; John Islip, abbé de Westminster, et John Taylor, maître

des rôles. Le secrétaire de ce tribunal exceptionnel était Gardiner, et

l'appariteur, Cook, un jurisconsulte, un humaniste et un commentateur

biblique. Les avocats du roi étaient Trigonel et Peter, John Bell et

Richard Sampson. Les conseillers de la reine étaient Warham, Fisher et

Standish, trois évêques.

Les simples fauteuils des légats étaient moralement plus élevés que les

trônes du roi et de la reine. Car, que représentaient les trônes? des

sièges d'accusés ou de parties; et les fauteuils? des sièges de juges.

La cour se fonda dans la première séance. Le confesseur du roi présenta

la _pollicitation_ du pape. Campeggio la lut. Cette pollicitation était

l'acte constitutif du tribunal des légats. Pleins pouvoirs leur étaient

donnés. Mais la bulle décrétale par laquelle Clément VII s'engageait,

dans l'hypothèse d'un arrêt de divorce, à casser le premier mariage du

roi et à lui en permettre un autre, la bulle décrétale montrée à Wolsey

et à Henri, où était-elle? probablement Campeggio l'avait brûlée. Le

pape et lui s'étaient raillés du roi et ourdissaient artificieusement,

à force de mensonges, de réticences, d'hypocrisies accumulées, une

comédie d'intrigue devant l'Europe. Clément VII ne cherchait qu'à

endormir et à duper Henri VIII, jusqu'au traité que le saint-père

élaborait mystérieusement avec l'empereur.

La cour des légats était un piége flagrant pour Henri. Elle cita le roi

et la reine à comparaître dans son enceinte.

La reine se présenta, le 18 juin 1529, et déclina la compétence des

légats. Elle se présenta de nouveau le 28 juin. Le roi prit place

sur son trône, elle sur le sien et les deux légats occupèrent leurs

fauteuils. Les autres assistants étaient soit sur des chaises, soit sur

des tabourets, soit debout.

Cook, qui remplissait les fonctions d'appariteur, appela le roi, et

le roi répondit: «Me voici.» La reine fut appelée à son tour; elle

descendit silencieusement de son trône, et, se rapprochant du trône

du roi, elle en monta les degrés. Alors tombant à deux genoux devant

Henri, et les mains suppliantes comme la voix, elle dit avec une

inexprimable émotion: «Sire, pitié et justice, voilà ce que j'implore.

Soyez pour moi, car tous ici sont contre moi. L'un des légats est

votre chancelier, l'autre votre évêque de Salisbury. Je ne suis qu'une

femme, seule, sans parents, sans amis, sur une terre étrangère. Je

n'ai d'autre protecteur que vous. En quoi, monseigneur, ai-je pu vous

offenser? Depuis plus de vingt ans j'ai presque oublié Dieu et ses

saints, tant j'ai été absorbée en vous. Je n'ai mis aucune borne à ma

tendresse, à mes complaisances. Vous avez eu de moi plusieurs enfants.

Quand j'entrai dans votre couche, j'étais vierge, vous le savez, et

je suis restée pure. Comment ose-t-on attenter à un mariage cimenté

par votre père Henri VII, par mon père Ferdinand le Catholique et par

le pape Jules II, de glorieuse mémoire? Nul n'a le droit de briser

les liens qui nous unissent. Les légats sont mes ennemis, je les

récuse. Sire, je ne veux que vous pour juge. Ah! soyez miséricordieux.

Rendez-moi mes droits anciens, mes droits sur votre cœur, mes droits

d'épouse, de reine et de mère. Si vous m'abandonnez, Sire, je n'aurai

plus que Dieu. Ah! mon Seigneur, mon bien aimé Henri, pitié pour votre

compagne fidèle, pitié et justice!»

Un frisson d'intérêt agita l'assemblée. L'impression produite par ces

paroles fut électrique d'abord, mais Henri se taisant, cet auditoire

de flatteurs se glaça peu à peu. La reine se releva tout éperdue de

douleur, salua le roi, et, s'appuyant sur le bras de Griffith, un

officier de sa maison: «Retirons-nous, dit-elle, mon cher Griffith, il

n'y a pas ici d'équité.» Le trône de la reine demeura vide.

Le roi fut impassible. Il fit l'éloge de Catherine, rendit hommage à

ses vertus, et déclara que sa conscience éveillée par de saints évêques

l'avait jeté dans ces procédures. «Le Lévitique, ajouta-t-il, défend

le mariage entre un frère et la femme de son frère. J'ai commis ce

péché. Le même Lévitique menace de mort les enfants qui naîtront d'un

tel mariage. Hélas! j'ai subi ce malheur. Tous les enfants hors un que

m'a donnés Catherine, je les ai perdus. C'est que la loi de Dieu a été

violée par mon mariage. Elle sera réhabilitée par mon divorce. Quelle

que soit d'ailleurs la sentence de la cour, je m'y soumettrai.»

Les débats s'ouvrirent contre la reine, qui fut reconnue contumace.

Les avocats du roi démontrèrent avec facilité que le mariage avait été

consommé entre Catherine et Arthur, frère aîné de Henri. Comment ne

pas admettre cette évidence? Catherine et Arthur avaient à l'époque

de leurs noces quinze ans accomplis. Ils n'avaient eu qu'un toit et

souvent qu'un lit pendant quatre mois, au château de Ludlow, dans

le comté de Shrop. Il était naïf à la reine et à ses partisans de

soutenir qu'elle était restée vierge; il était grossier et sauvage au

roi de prouver le contraire. C'est cependant ce qu'il fit. Car plus

son mariage serait déclaré incestueux, plus le divorce paraîtrait

indispensable.

Il manda donc des témoins qui affirmèrent la co-habitation du prince

Arthur et de Catherine. Robert, vicomte de Fitz-Water, Thomas, duc de

Norfolk, et le chevalier Antoine Willoughby déposèrent avec serment que

le lendemain des noces, le prince Arthur leur avait dit: «Milords, j'ai

été cette nuit tout à travers l'Espagne.» Ni le roi, ni les évêques,

ni les avocats ne respectèrent aucune bienséance. Henri dévoilait les

mystères du premier lit nuptial de sa femme pour la chasser du second.

Il s'obstinait à s'en délivrer à tout prix.

Il importait au roi que le divorce fût prononcé en Angleterre par le

tribunal des légats et confirmé par le pape, selon sa pollicitation

et sa bulle décrétale. Rien n'aurait désolé Henri comme un appel de

Catherine au souverain pontife, puisque cet appel aurait aidé les

fourberies de Clément VII en lui suggérant d'évoquer la cause à Rome.

Dans de telles conjonctures, il était urgent de déterminer Catherine

à se confier de tout au roi. Henri ordonna impérieusement par Thomas

Boleyn à Wolsey d'incliner la reine à cette résolution.

Wolsey obéit. Il se rendit par la Tamise avec Campeggio à Bridewell,

résidence de Catherine. La pauvre reine était entourée de ses filles

d'honneur. Elles brodaient, faisaient de la tapisserie et causaient

tout ensemble. La reine filait, selon sa coutume. On lui annonça les

cardinaux. «Que voulez-vous, milords,» leur dit-elle, en les rejoignant

dans le salon d'attente. «Entretenir un instant Votre Altesse dans son

oratoire,» répondirent les légats. Catherine avait passé la quenouille

et le fuseau à l'une de ses filles. Elle avait les mains libres.

Elle présenta la droite à Campeggio, la gauche à Wolsey et elle les

introduisit, suivant leur vœu, dans son oratoire.

Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur

leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup

pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine

leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots,

qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et

par un de ses gentilshommes son appel au pape.

Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de

Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec

Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant

dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les

avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats.

Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une

pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de

se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements

trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que

Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La

physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et

tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux.

Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de

Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome.

Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait

signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause

secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile

la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur

restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres

avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux

du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le

gouvernement de Ferrare.

Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément

VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme

d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle

d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le

pape, la _pollicitation_ et la bulle décrétale émanées du pape. Henri

VIII était bafoué. Il s'en souviendra.

Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom

du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble

inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine

éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se

donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut

guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe

sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien

des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement,

dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices,

de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du

manteau d'hermine du roi!

Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre

Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre

Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le

roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se

gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de

Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady

Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une

tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de

Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque

et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un

parjure.»

Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en

finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi

contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car

elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady

Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait

combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme

son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre

pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en

tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines.

Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La

fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou

ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous

ses biens. Ils le crient en pleine table.»

Les rancunes du roi contre Wolsey qui n'avait pas été net avec Rome,

correspondaient à l'animosité des lords contre le cardinal.

Henri, qui avait besoin de se distraire, fit un petit voyage avec une

partie de sa cour et avec sa maîtresse dans le Northampton-shire. Il

s'y installa à sa résidence de Grafton. Cette résidence plaisait au

roi, qui avait là ses plus beaux haras et ses plus riches forêts. Mlle

de Boleyn était très-friande des cerises de ce comté, les meilleures

d'Angleterre. Quand elle ne pouvait plus les manger sur l'arbre, elle

les mangeait en conserves. Aujourd'hui encore le pays est planté de

cerisiers, mais il a moins de bois. Ces bois sont en grande partie

remplacés par des pâturages. Je connais un de ces pacages, le plus

grand de tous, appelé _Peterboroughfen_ où plus de trente communes

nourrissent leurs troupeaux de moutons et leurs vaches grasses.

Le comté de Northampton est encore féodal. Il l'était beaucoup plus,

lorsqu'au mois de septembre 1529, Henri VIII s'y établit avec sa

maîtresse, dans sa maison de chasse de Grafton.

Il paraît que le roi avait dès lors en sa possession une lettre de

Wolsey soit au pape, soit à un prélat italien, par laquelle le cardinal

légat conseillait la bulle d'évocation. Cette lettre que Henri ne

pouvait pardonner à son ancien favori, il l'avait serrée précieusement

dans son pourpoint et ne l'avait pas même confiée à lady Anne. Il

attendait l'occasion d'en écraser le cardinal. Elle se présenta

naturellement à Grafton où Wolsey avait suivi la cour. Le soir de son

arrivée, comme le cardinal saluait le roi dans la chambre de parade,

Henri l'attira à l'écart, sous la tenture d'une fenêtre. Un dialogue

s'engagea entre eux. Wolsey baissait les yeux et répondait timidement

aux questions amères du roi. Soudain le roi s'animant, tira de son sein

un papier qu'il déplia et qu'il secoua convulsivement devant la face

pâle du chancelier. «Lisez, lisez, disait Henri, est-ce bien votre

écriture?» Le cardinal balbutiant et tremblant, le roi se calma un peu,

et déroba Wolsey aux regards avides des courtisans. Il l'emmena dans

son cabinet où la conversation continua. Le cardinal essaya-t-il de

nier? Henri, soit doute, soit commisération, remit la justification

au lendemain. Le chancelier rentra dans la chambre de parade où, par

la dignité de son maintien et par la sérénité de sa physionomie, il

dérouta les curiosités. Toutefois ses ennemis ne furent pas longtemps

dans l'anxiété. Le duc de Suffolk, aïeul de Jane Grey, beau-frère du

roi et grand maître du palais, fit dire au cardinal, qu'il n'y avait

pas d'appartement pour lui au château. Wolsey fut atterré. La nuit

était noire et orageuse. Il fut obligé de remonter sur sa mule et

d'aller s'abriter à plus d'une lieue de Grafton dans la maison d'un ami.

Le lendemain, lorsqu'il vint au château, le roi partait pour la chasse.

De la selle de son cheval, Henri dit au cardinal, s'il avait à lui

parler, de s'entendre avec ses ministres. Il l'invita cruellement à ne

pas l'attendre et à ne pas quitter le légat Campeggio, qui avait pris

congé. Le roi s'enfonça ensuite dans les hautes futaies, accompagné de

lady Anne et d'une troupe de joyeux chasseurs. Il dîna à Harewell-Park,

et ne revint que fort tard au château pour être certain de n'y plus

trouver Wolsey. Le chancelier s'était éloigné, en effet, le cœur brisé,

en compagnie de son collègue le cardinal Campeggio.

C'est à ce moment précurseur du schisme que je découvre pour la

première fois sous les voûtes de Waltham-Abbey un homme encore obscur,

mais qui exercera une influence prodigieuse. Cet homme est le docteur

Cranmer.

Il était né dans le comté de Nottingham à Aslacton. Son nom était

ancien, sa famille illustre. Son père, retiré dans un manoir modeste,

était aimé du peuple et fort considéré de la noblesse. Il avait soigné

l'éducation de son fils.

Le jeune Cranmer se distingua bientôt à Cambridge. Un mariage d'amour,

que la mort trancha vite, ne fut pas un long obstacle à sa carrière

ecclésiastique. Oxford et Cambridge se le disputèrent. Il opta pour

Cambridge, où il reçut le grade de docteur.

Cranmer avait une âme élevée, un esprit lumineux, le goût de la vérité

et le talent de la controverse. Il était très-savant. Il haïssait le

moyen âge. Il était révolutionnaire, sans le vouloir, par une pente

naturelle de son intelligence. Il croyait que son devoir envers Dieu

était de substituer le bon sens et l'Écriture sainte à la scolastique

et aux traditions. En 1529, il avait quarante ans. Réfugié, loin de la

peste qui dévastait Cambridge, à Waltham-Abbey, chez sir Cressy, ami de

son père, il instruisait les enfants de son hôte, et payait ainsi une

hospitalité passagère.

Gardiner et Fox, qui visitèrent sir Cressy après que Wolsey eut quitté

Grafton, rencontrèrent le docteur Cranmer au château. Il y était traité

en égal, presque en supérieur. Ses belles manières, son attitude fière

et modeste, son tact exquis annonçaient sa condition. L'insinuation

et la justesse de sa parole révélaient un initiateur. C'était un

gentilhomme sacerdotal. Il avait lu les novateurs allemands et suisses.

Il admirait Luther, et il devait le dépasser en hardiesse sur la grande

question de la présence réelle; mais il s'enveloppait de prudence,

et il voilait l'audace du fond sous les convenances de la forme. Le

moine de Wittemberg, au contraire, rachetait parfois ses timidités de

doctrine par les éclats et les fougues d'une téméraire éloquence.

Fox et Gardiner prirent un singulier plaisir à causer de toutes choses,

à Waltham-Abbey, avec Cranmer. Un jour, à dîner, ils déroulèrent toutes

les difficultés que suscitait au roi le divorce qu'il poursuivait à

Rome contre Catherine d'Aragon.

Cranmer, d'abord silencieux, se laissa entraîner à la logique de ses

idées. Il dit sans effort le mot de la situation. Gardiner et Fox

furent éblouis.

«Comment pouvez-vous être embarrassés? D'un côté, le Lévitique, la loi

divine qui condamne le mariage du roi; d'un autre côté, Jules II qui

l'a permis, Clément VII qui le maintient. Ici la Bible, là le pape!

N'est-ce pas la Bible qui doit l'emporter?

—Et qui, reprit Fox, prononcera entre la Bible, le livre sacré, et le

pape, le chef de l'Église visible?

—Qui? s'écria Cranmer, plein déjà du principe vital de la Réforme; qui?

le premier chrétien venu, armé du texte souverain. Dans cette grande

cause du roi et du pontife, si la conviction individuelle ne suffit

pas, pourquoi ne pas consulter toutes les universités de l'Europe? Leur

science biblique ferait bientôt fléchir l'autorité très-faillible du

pape.»

Gardiner et Fox, le lendemain, rejoignirent la cour. Ils racontèrent au

roi leur bonne fortune à Waltham-Abbey. Gardiner avait tenté de donner

l'expédient comme de lui et de s'en attribuer l'honneur, mais Fox ne

le souffrit pas; il ne consentit pas à omettre Cranmer. Henri VIII fut

pénétré de joie.

«Ah! docteur Cranmer, docteur Cranmer, dit-il, de quel labyrinthe vous

avez le fil? Oui, nous interrogerons les universités. Je vaincrai par

là. Cette fois, je tiens Rome! je tiens la truie par l'oreille.»

Le roi manda aussitôt Cranmer, qui répéta ses arguments et qui réitéra

son conseil. «C'est bien, c'est bien, dit Henri; mais il faut écrire

ces bonnes preuves.» Et s'adressant au vicomte de Rochefort, qui était

là: «Emmenez le docteur Cranmer, ayez soin de lui et qu'il ne manque

de rien. Installez-le dans votre hôtel à Durham-House, sous le toit

de lady Anne, et qu'il compose là un traité sur la nécessité de mon

divorce, sur sa légitimité, autant que sur l'opportunité de consulter à

cet égard les universités, soit anglaises, soit étrangères.» Cranmer ne

recula point; il était d'un siècle qui avait une séve vigoureuse, d'un

siècle héroïque et inventeur, d'un siècle antiromain, du siècle des

penseurs et des novateurs.

Machiavel avait écrit (1516) ces lignes froidement implacables et

mathématiquement prophétiques, à la veille de la Réforme de Luther:

«On ne peut donner une plus forte démonstration de la décadence de Rome

et de sa chute prochaine, que de voir les peuples les plus voisins de

la capitale de l'Église d'autant moins religieux qu'ils en sont plus

près.

«Puisque certaines personnes estiment que la prospérité de l'Italie

dépend de l'Église de Rome, qu'il me soit permis d'apporter contre

cette opinion quelques raisons, dont deux, entre autres, me paraissent

sans réplique. Je soutiens d'abord que le mauvais exemple de cette cour

a détruit en Italie tout sentiment de piété. C'est le premier service

qu'elle nous a rendu; mais elle nous en a rendu un plus grand qui

entraînera la ruine de l'Italie: elle nous a toujours maintenus divisés.

«Un pays ne peut véritablement prospérer que lorsqu'il n'obéit en

entier qu'à un seul gouvernement, soit monarchie, soit république.

Telle est la France, telle est l'Espagne. Si le gouvernement de

toute l'Italie n'est pas ainsi organisé, c'est à l'Église seule que

nous en sommes redevables.... N'ayant jamais été assez puissante

pour s'emparer de toute l'Italie et n'ayant pas souffert qu'un autre

l'occupât, l'Église a été cause que ce pays n'a pu se réunir sous un

chef de gouvernement; il a été divisé entre plusieurs petits princes et

seigneurs. De là son fractionnement et sa faiblesse, qui l'ont livré

en proie non-seulement à des étrangers puissants, mais à quiconque l'a

attaqué.

«Or, tout cela, c'est à la cour de Rome que nous le devons.» (_Discours

sur Tite-Live_, t. II, p. 445-446.)

Voilà ce que démêlait Machiavel avec l'infaillibilité de son coup

d'œil d'aigle italien, et voici ce que criait Luther du fond de son

tourbillon germanique.

Il appelle le pape «monstre papalin.» «Le pape, dit-il, est une tête

d'âne qui ne saurait être la tête de l'Église; car l'Église est un

corps spirituel qui ne peut ni ne doit avoir de tête officielle.

Christ seul est le seigneur et le chef de l'Église.»

Il écrit au pape Adrien (1523): «Je suis fâché de donner de si bon

allemand contre ce pitoyable latin de cuisine dont vous faites usage.»

Il répond au pape Clément, qui annonçait dans deux bulles un jubilé

pour 1525: «Cher pape Clément, toute ta clémence ne te sera comptée.

Nous n'achèterons plus d'indulgences. Chères bulles, retournez à Rome

d'où vous venez; faites-vous payer par les Italiens. Qui vous connaît

ne vous achète plus. Nous savons, Dieu merci, que ceux qui croient le

saint Évangile ont à toute heure un jubilé. Bon pape, qu'avons-nous

affaire de tes bulles? Épargne le plomb et le parchemin; cela est

désormais d'un mauvais rapport.» (Luth., Werke IX, p. 204.)

Le réformateur disait du pape Jules II: «C'était un diable incarné,» et

du pape Clément VII: «Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la

terre que ce pape-là.»

Érasme disait à son tour de Luther: «Il est insatiable d'injures et

de violences; c'est un Oreste furieux.» A quoi Luther répliquait: «La

colère m'est bonne; je ne sais si de sang-froid je pourrais aussi

bien dire. Dans la colère, mon tempérament se retrempe, et toutes les

tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle

jamais mieux qu'en colère.»

La papauté chancelait donc sous les assauts redoublés de l'intelligence

moderne, lorsque le docteur Cranmer (1529) attira Henri VIII dans le

courant électrique des temps. Henri ne doit pas être confondu néanmoins

avec les philosophes et les protestants qui résistaient au nom de leurs

lumières ou de leur conscience, car lui ne résista qu'au nom de ses

voluptueux caprices aiguisés de scrupules. C'est ce qui justifie les

réformés de ne le pas reconnaître pour un des leurs. Il n'est guère à

leurs yeux qu'un «catholique révolté.»

Il a été le tyran de l'Église anglicane; c'est Cranmer qui en fut le

père, le fondateur.

Moins indifférent que Machiavel, moins impétueux que Luther, le

docteur Cranmer condamnait comme l'un la papauté temporelle, et comme

l'autre la papauté spirituelle, mais il n'insultait pas. L'ardeur du

théologien s'alliait chez lui avec la courtoisie du gentilhomme. Il

sera un réformateur de cour. Aussi s'empressa-t-il d'obéir aux ordres

du roi, qui correspondaient en lui à une conviction. Il accepta un

appartement à Durham-House, chez le vicomte de Rochefort, père d'Anne

Boleyn. Il devint l'hôte, l'ami, le chapelain de cette maison. Il

faisait de petits séjours à Waltham-Abbey, dans la demeure de sir

Cressy. C'est sous ces deux toits qu'inspiré tour à tour par les

conversations de lady Anne et par le recueillement de la solitude, il

préparait savamment le schisme de l'Angleterre et le divorce de Henri

VIII. Pendant qu'il travaillait ainsi à la ville et à la campagne, il

entendit de ses retraites l'écroulement de Wolsey.

[Illustration]

Histoire de Jane Grey · 第 19 / 57 题