Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de Jane
Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme de Louis
XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth d'York.—Veuve
de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon, qui est créé duc de
Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent à Henri Grey, marquis
de Dorset, et qui donne le jour à Jane Grey.—Éducation de Jane
à Bradgate.—John Aylmer.—Henri VIII.—Esprit de rénovation au
seizième siècle.—Noces de Henri VIII et de Catherine d'Aragon,
veuve d'Arthur.—Difficultés théologiques.—Avénement de Henri
VIII.—Caractère du nouveau roi.—Henri et Catherine sacrés à
Westminster.—Agitation du roi.—Il interprète son serment par une
clause singulière.
Les impressions involontaires de l'âme ne fécondent pas moins
l'histoire que la poésie. Le temps les assoupit au fond de la
conscience, où elles semblent ensevelies à jamais. Cependant, à des
souffles soudains et lorsqu'on les croit mortes ou du moins endormies,
elles s'éveillent comme des inspirations de ce monde mystérieux que
tout homme porte en soi.
Dans la poésie, les impressions n'ont besoin que d'idéal; dans
l'histoire il leur faut avant tout la vérité, à laquelle on ne parvient
qu'à trois conditions: l'observation du cœur humain, l'érudition des
sources, la réflexion des effets et des causes. Le reste sera donné
par surcroît. Les détails innombrables, les récits, les portraits,
les aperçus philosophiques jailliront successivement d'une grande
impression. Sans l'impression, la science ne suffirait pas. La science
est la lumière, elle brille; l'impression est le feu, elle échauffe,
elle pénètre, elle vivifie.
Je me souviens qu'à l'époque où je poursuivais en Angleterre les
aventures de Marie Stuart, un jour, un autre nom m'entraîna dans un
doux horizon d'innocence et de paix. Ce nom était celui de Jane Grey.
Cette princesse, du même sang que Marie Stuart, descendait de la plus
jeune sœur de Henri VIII, comme la reine d'Écosse de la sœur aînée de
ce monarque. Toutes deux issues de Henri VII, leur aïeul au même degré,
devaient être livrées au bourreau par les filles féroces de Catherine
d'Aragon et d'Anne Boleyn. La protestante Élisabeth fit trancher la
tête de Marie Stuart dans le comté de Northampton, un quart de siècle
après que la catholique Marie Tudor avait immolé Jane Grey entre les
murs funèbres de la Tour de Londres.
Un instant attiré par cette touchante princesse Jane, je l'avais
contemplée au milieu des perspectives de Bradgate et de Charnwood, puis
je l'avais bientôt quittée pour ressaisir les traces de Marie Stuart,
jusqu'au château de Fotheringay, jusqu'à la fosse de Peterborough,
jusqu'au caveau de Westminster.
Maintenant, libre de l'Écosse et de la nièce des Guise, je reviens
à Jane Grey dont l'exquise adolescence renferme, sous un linceul,
un rayon de beauté, une flamme d'amour, un parfum de vertu et une
certitude d'immortalité.
Jane naquit dans le comté de Leicester en 1537. Par les Grey, ses
ancêtres paternels, son blason se perdait, au delà de la conquête
de Guillaume, dans la nuit des blasons normands. Par ses ancêtres
maternels, elle appartenait, on le sait, à Henri VII.
La plus jeune des filles de ce roi, la princesse Marie d'Angleterre,
qui épousa Louis XII, fut la grand'mère de Jane.
Marie, de la complexion des Tudors, dans le sang de laquelle il y
avait une étincelle de ce brasier qui brûlait le sang de Henri VIII,
avait été comme fiancée à Charles-Quint. Destinée par la politique à
ce premier prince, la politique encore la poussa violemment dans les
bras de Louis XII, tandis que Marie était éperdûment éprise de Charles
Brandon, plus tard duc de Suffolk.
Brandon avait une haute distinction aristocratique. Il ne charmait pas
à demi. C'était la fleur des courtisans et des lords, un homme fait
pour séduire les femmes; mais c'était là tout son génie, et il eût été
incapable de gouverner les peuples.
Marie ne pouvait s'arracher de Londres à cause de son sentiment pour
Brandon. Vaincue cependant par l'obstination de son frère, elle partit
désespérée. Henri VIII l'accompagna jusqu'aux blanches falaises de la
dernière grève. La princesse sanglota plus haut que les flots en se
séparant des rivages d'une patrie où elle aimait follement.
Le duc de Norfolk, qui avait avec lui Anne Boleyn, sa petite-fille,
âgée de sept ans, conduisit Marie désolée jusqu'à Abbeville. C'est dans
la cathédrale de cette cité de Picardie que fut béni le mariage de la
princesse avec le vieux roi de France, le 9 octobre 1514.
Le lendemain, toute la suite anglaise de la reine fut congédiée,
excepté Anne Boleyn et deux autres dames de l'intimité de Marie. Elle
pleura beaucoup, l'impétueuse princesse, en subissant cette contrainte,
elle pleura surtout en disant adieu à lady Guildford, qui l'avait
élevée et qu'elle chérissait.
Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements
de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement.
Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles
Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent
avec éclat.
Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion
de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur
auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas
un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se
dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée
par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments!
Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à
Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand
d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse
incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage
exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put
retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de
repos.
Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était
prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner
à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où
il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à
minuict.» (_Chronique de Bayard._)
Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à
sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie
visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle
alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise.
(V. l'_Itinéraire des rois de France_, et une gravure de 1514, cart. de
M. Fourniols.)
Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de
Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et
le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il
domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de
circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt
de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur
les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme
Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son
village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne,
soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des
chênes incommensurables de plus de mille ans.
La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à
Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père
Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de
sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une
occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes
et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et
les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu
de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes
de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement
sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en
montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa
familiarité gauloise, il était incontestable.
Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu
Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère
avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri
semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour
amasser des richesses.
Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à
lui seul ce fondateur de dynastie.
Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de
ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le
nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné,
confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait
grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs
biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses
ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore
content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie
d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un
parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux
cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves
captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques
et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux
inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de
l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients
sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie.
C'est Shylock couronné.
Élisabeth d'York était plus respectée à la cour de France que Henri
VII. Son portrait éclate en noblesse autant que celui de son époux en
cupidité. Sous son voile de dentelle, avec son collier et sa croix de
perles, sa robe d'hermine, son manteau de velours, Élisabeth est bien
la fille d'Édouard. Elle garde empreinte sur sa physionomie jeune la
majesté de sa race. Des siècles semblent enroulés autour de sa tête. La
légitimité resplendit en elle. Ses regards, effarés depuis le meurtre
de ses frères par Richard, son oncle, sont néanmoins pleins d'éclairs.
Ils étincellent d'une fierté royale, que sa bouche timide n'ose avouer:
car des roses nouées au-dessus de sa chevelure, la blanche, symbole
de son droit, fait honte à la rouge, symbole de la bâtardise et de
l'usurpation du comte de Richmond.
Marie, femme de Louis XII, n'avait pas les scrupules de sa mère
Élisabeth. Le temps, le pape et l'esprit public, fatigué de secousses,
avaient consacré également les deux roses dans les armoiries de Henri
VIII et des Tudors.
La reine de France était d'ailleurs assez occupée. Ses jours et ses
nuits s'écoulaient à sentir et à dissimuler sa passion pour Charles
Brandon et son dégoût pour Louis XII.
Le malheur du roi était d'oublier trop sa vieillesse auprès de sa jeune
femme, dont l'ennui superbe, les caprices soudains, l'accent étranger,
la parure insolite et la grâce insulaire l'enivraient. Au lieu d'un
sage régime mêlé de travail, de promenade et de conversation, Louis
s'abandonnait à tous ses désirs. Il était sourd aux avertissements
des médecins. De longs épuisements succédèrent bientôt à ses courtes
ardeurs, et, comme dans la danse d'Holbein, la mort de gambade en
gambade atteignit le roi de France au bout de trois mois.
Le duc de Valois devint François Ier, et Marie d'Angleterre ne fut plus
enchaînée à un trône odieux. Brandon, qui avait sans cesse passé et
repassé le détroit pendant cette fin d'année 1514, accourut.
La veuve de Louis XII accueillit le brillant lord avec bonheur. Plus
amante que princesse, elle était impatiente de se dérober par de
promptes noces à une seconde immolation. Elle redoutait un nouveau
calcul politique dont elle serait la nouvelle victime. Elle voulut
cette fois céder à son cœur. Elle se jeta dans la passion comme
Guillaume dans la conquête, en brûlant ses vaisseaux. Malgré les
défenses de Henri VIII, Marie épousait Brandon deux mois après la mort
de Louis XII et prosternait avec joie sa couronne de reine devant
l'amour.
D'abord irrité, Henri VIII pardonna aux téméraires amants qui l'avaient
bravé. Il les traita affectueusement en Angleterre. Leur mariage
accompli à Paris dès le mois de mars 1515, fut célébré publiquement à
Greenwich le 13 mai, et Brandon fut créé duc de Suffolk. La jeune reine
douairière avait emporté avec elle de la cour de France une valeur de
plus de deux cent mille écus en bagues, en peintures, en vaisselle
plate et en tapisseries. François Ier regretta beaucoup un diamant
connu sous le nom de _Miroir de Naples_ et que la duchesse de Suffolk
s'obstina résolûment à ne pas restituer.—«Eh bien, qu'elle le garde!
dit enfin François Ier; foi de gentilhomme, elle le peut, en retour
d'un joyau plus précieux qui a coûté cher au feu roi.»
Henri VIII institua grand maître du palais le duc de Suffolk, qui fut
un favori pour son beau-frère, une idole pour sa femme en même temps
que l'arbitre de la mode et le législateur de l'étiquette.
Le duc et la duchesse eurent une fille qui donna le jour à Jane Grey.
Jane était entrelacée à la royauté, non-seulement par sa mère, par sa
grand'mère veuve de Louis XII, par son bisaïeul Henri VII, c'est-à-dire
par les Tudors, mais encore par les Grey.
Avant le mariage de Henri VII avec Élisabeth d'York, les Grey avaient
fourni une reine à l'Angleterre: car la mère d'Élisabeth d'York et des
pauvres petits princes immolés dans la tour de Londres par Richard,
cette mère de douleurs était une lady Grey, veuve d'un des seigneurs de
ce nom. Elle avait épousé Édouard IV. Par ses fils du premier lit, elle
perpétua la lignée des Grey, tandis que par la fille du second lit,
après le crime de Richard III, elle légitima pour ainsi dire les Tudors.
Henri VII n'était pas en effet l'héritier des Lancastre, l'héritier
légal du moins; il n'était que le petit-fils d'un petit-fils bâtard et
adultérin de Jean de Gand, duc de Lancastre.
Voilà ce qu'était Henri Tudor, comte de Richmond. La rose rouge n'était
pas pure à son diadème royal, et c'est pourquoi, malgré sa victoire à
Bosworth, il se hâta d'épouser, le 8 janvier 1436, dans l'église de
Westminster, Élisabeth d'York dont la rose blanche était sans tache.
Jane Grey était du sang de lady Grey, femme d'Édouard, par deux
ruisseaux distincts: par les enfants du premier lit, les Grey, marquis
de Dorset; et par l'enfant survivant du second lit, Élisabeth d'York.
Cette généalogie serrée par tant de nœuds autour du trône était
une tentation permanente. Jane y résista, mais ses proches n'y
succomberont-ils pas? c'est ce que l'avenir ne dévoilera que trop.
Ce fut au château de Bradgate que Jane vit sa première aurore. Ce vaste
et somptueux château, situé à quatre milles de Leicester, avait un parc
de trois lieues de tour qui confinait à la forêt de Charnwood. Les
grandes portes du manoir étaient ornées de têtes de cerf et les portes
des écuries de têtes de renard, trophées féodaux cloués alors à toutes
les demeures des nobles.
La mère de Jane et son père Henry Grey, marquis de Dorset, allaient
souvent à la cour où les retenaient leur naissance, leur goût et leurs
charges. La duchesse de Suffolk était morte dès 1534, mais le duc
de Suffolk continuait ses fonctions de grand maître de la maison du
roi. Lui et son gendre, le marquis de Dorset, furent l'un et l'autre
chevaliers de la Toison d'or, du Saint-Esprit et de la Jarretière.
Dans les cérémonies, ils tenaient le premier rang. Au couronnement
des reines et au baptême des enfants de Henri VIII, le duc portait la
longue baguette blanche de sa dignité, le marquis portait le sceptre,
et la marquise éclipsait tout de son luxe.
Pendant que les illustres et frivoles parents de Jane Grey vaquaient
à leurs intrigues et à leurs vanités, la petite Jane demeurait à
Bradgate. Après les limbes des premières années et la période des
nourrices, elle y eut un train de princesse, une gouvernante, un
précepteur, des femmes de chambre et des serviteurs nombreux.
Le docteur John Aylmer, qui depuis sous Élisabeth fut évêque de
Londres, visitait souvent Jane. Ce fut de tous les amis qui entourèrent
soit l'enfance, soit la jeunesse de l'héritière des Dorset, l'homme
qui eut sur elle le plus d'autorité. D'un caractère très-doux, d'une
âme exaltée et mystique, d'un génie subtil, souple, insinuant, et
d'une profonde érudition, il ajoutait à tous ces dons la tendresse.
Il veillait de loin ou de près, mais toujours d'une manière décisive,
sur cette pupille de son choix et de son cœur. Jane était ravie de
sa présence, et rien ne valait pour elle soit une promenade, soit
une conversation avec le bon Aylmer. Un séjour du théologien et de
l'humaniste à Bradgate, un séjour de quelques semaines était pour Jane
une direction de plusieurs mois. Elle se rappelait ses récits, elle se
conformait à ses conseils.
Laissons au bord de la vaste forêt de Charnwood, dans le silence
des cors et des fanfares de chasse durant l'absence des seigneurs,
les habitants de Bradgate, Jane, ses femmes et ses maîtres, afin de
rejoindre le duc de Suffolk, le marquis et la marquise de Dorset, dans
les orageux manèges et dans les tragiques cabales de la cour.
Il faut même reprendre les choses de plus haut, un peu avant et
pendant l'adoption par Henri VIII d'une réforme religieuse partielle
qui influa tant sur les destinées de Jane Grey.
Et d'abord, quel est le fait moral qui domine tout, qui colore tout
dans ce siècle, à Bradgate et hors de Bradgate, en Angleterre et hors
de l'Angleterre?
Il y a partout un signe.
Sous les traités d'alliance, sous les fêtes, sous les serments, sous
les plus belles apparences de paix, il y a une guerre intérieure. Et
cette guerre intérieure est bien plus qu'une guerre territoriale ou
qu'une guerre politique: c'est une guerre religieuse, une guerre civile
et étrangère, une guerre des esprits. Cette guerre trouble l'Europe,
l'Amérique, chaque continent, chaque État, chaque famille, chaque âme
individuelle.
Il s'agit de choisir son Dieu.
Les uns veulent conserver leur foi, la foi où le monde s'abrite depuis
dix-huit siècles.
Les autres aspirent à quitter cette foi maternelle qui enchante les
berceaux, qui fortifie la vertu, la piété, la charité, et qui dore
d'une espérance immortelle les sépulcres.
Apportée par le Christ, qui en est le fond, l'ancienne foi ne suffit
plus à beaucoup. Ils sentent des flammes de raison qui brûlent des
fragments de légende, et ils vont bravement en avant. Ils ne savent
pas alors, excepté les plus hardis, que la légende sera consumée. Non,
ils ne le savent pas.
Ils commencent; d'autres persévéreront, jusqu'à ce que le génie moderne
ait monté de degré en degré et par mille angoisses de l'oppression à la
liberté du cœur. Il y a une légende, mais il y a aussi une philosophie
dans le christianisme. Les unitaires, les sociniens comprirent cela
de très-bonne heure et s'efforcèrent de gravir les sommets de cette
philosophie divine. Qu'avaient-ils à craindre dans cette évolution
successive? Rien, selon leurs docteurs (V. Schoman et les deux Socin).
Ils ne redoutaient aucun précipice. En s'élevant au-dessus des dogmes,
ils croyaient ne risquer, après une longue route, que de surgir en
pleine splendeur sur les cimes. Il leur semblait qu'ils traversaient
la nuit et qu'ils allaient au jour. Et que leur importaient les cultes
positifs? Est-ce que par delà tous ces cultes il n'y avait pas le Dieu
infini, éternel? Ce n'était donc pas le vide, ce n'était donc pas
l'abîme qui les attendait; c'étaient l'intelligence et l'amour.
La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres
protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des
textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas
dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible.
Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme!
malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner
si loin.
Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné,
le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à
l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur
mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce
d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine
d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois
de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de
l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils
pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes
qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine.
Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait
douze ans.
J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau
enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus
vif intérêt.
Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La
terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le
roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables
que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox,
évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble
écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée
de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la
grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la
petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et
la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards
est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec
le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de
la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa
femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse
avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique,
prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe.
Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux
blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à
Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé.
Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui
devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est
Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept
ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle
regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire
peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les
fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être
songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du
vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à
ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux
en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et
de beaucoup préférée à toutes les autres.
Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est
si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber
toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de
ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout
enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane
de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une
monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue
pourraient verser l'ennui.
Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si
frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein.
Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient
plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un
peu postérieurs.
Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son
beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait
au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se
soumit Warham.
Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles
inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous
l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la
treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais
de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu
inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée
à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans
conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa
dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux.
A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée,
qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois.
Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère
et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse
exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de
lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une
activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi
près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église.
Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur
de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient
Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint
Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double
enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une
singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier,
et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de
Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié
en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un
théologien.
Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes
et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il
excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du
gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas
se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était
aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il
s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il
composait des messes pour sa chapelle.
Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de
catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une
vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté
insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus
légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le
rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient
assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à
châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une
maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait
être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était
facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas
contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et
que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa
théosophie.
L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait
guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la
fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il
se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain
deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et
l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre
lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse
Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et
déféra la discussion des noces à son conseil.
Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry,
soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de
son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le
pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque
de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire
de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en
infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile.
Les débats furent courts. Henri VIII était impatient. Le conseil
vota le mariage tant désiré. Il fut célébré le 11 juin à Greenwich.
La princesse ne pleurait plus Arthur, elle adorait Henri; ses larmes
avaient séché; sa joie éclatait malgré elle; ses cheveux avaient un
éclair comme ses yeux, ses lèvres et son teint; son sang espagnol
bouillonnait sous ses scapulaires. Elle quitta le deuil et se revêtit
d'une robe blanche. C'était la couleur des vierges, et, selon son
témoignage, elle la méritait. Arthur n'avait été que son frère. Henri,
qui connaissait la complexion de son rival toujours expirant avant la
mort, crut la princesse sur parole, et sa passion redoubla pour elle.
Le 21 juin 1509, il la mena, par la Tamise, de Greenwich à la Tour,
où ils habitèrent une semaine. Le 29, il la conduisit au milieu d'une
foule émue, dans une litière attelée de six chevaux blancs, et sous une
pluie de fleurs, à Westminster.
L'archevêque de Cantorbéry, Warham, en costume pontifical, avec sa
mitre et sa crosse de primat, l'attendait. L'autel resplendissait d'or,
de pierreries et de cierges. L'encens répandait dans l'abbaye ses
nuages et son parfum mystiques. Le roi s'agenouilla devant le prélat,
qui, debout, dit d'une voix profonde en abaissant son regard sur le
monarque prosterné:
«Vous jurez de maintenir les priviléges qu'Édouard le Confesseur et les
princes ses ancêtres ont octroyés à l'Église et au clergé d'Angleterre?
—Je le jure, répondit Henri Tudor.
—Levez-vous, reprit l'archevêque, et soyez fidèle à votre promesse.»
Le roi se releva brusquement. Il avait le diadème au front, l'anneau
enchâssé des deux roses au doigt, le sceptre dans la main. Il était
fort pâle. Que se passait-il dans son âme? Était-il humilié de cette
cérémonie où un prêtre lui avait parlé de haut? Eut-il l'ambition du
sacerdoce royal? Rêva-t-il la dictature des consciences? Fut-il agité
des pressentiments d'un chef de culte?
Quoi qu'il en soit, il abrégea la séance, se retira dans une salle de
l'abbaye, et, s'étant fait apporter l'acte de serment, il y ajouta des
corrections capitales. Elles se résument dans un complet arbitraire. Il
ne rétracta pas son engagement, mais il le réduisit à un caprice par
cette formule insolite:
«Je jure de maintenir les priviléges de l'Église et du clergé
d'Angleterre, _en tant qu'ils ne préjudicieront ni à ma juridiction, ni
à ma dignité_.»
Rien de plus élastique assurément qu'une telle charte. Rome apprendra
plus tard le sens de cette clause énigmatique.
Henri sortit de l'abbaye plus que roi, roi absolu, et presque pape.
Dans l'ombre des arceaux gothiques, il avait essayé la tiare. Elle lui
parut sans doute légère, même par-dessus la couronne.
[Illustration]