Comme elle hésitait visiblement à se laisser tomber dans ses bras,
Fougas imita Mahomet: il courut à la montagne.
-- Ô Clémentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins
amis te rendent à ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie
et la mère de mon enfant!
La jeune fille ébahie ne songeait pas même à se défendre.
Heureusement, Léon Renault l'arracha des mains du colonel et
s'interposa en homme résolu à défendre son bien.
-- Monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings, vous vous
trompez de tout, si vous croyez connaître mademoiselle. Elle n'est
pas de votre temps, mais du nôtre; elle n'est pas votre fiancée,
mais la mienne; elle n'a jamais été la mère de votre enfant, et
je compte qu'elle sera la mère des miens!
Fougas était de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit
pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille.
-- Es-tu Clémentine? lui dit-il.
-- Oui, monsieur.
-- Vous êtes tous témoins qu'elle est ma Clémentine!
Léon revint à la charge et saisit le colonel par le collet de sa
redingote, au risque de se faire briser contre les murs:
-- Assez plaisanté, lui dit-il. Vous n'avez peut-être pas la
prétention d'accaparer toutes les Clémentine de la terre?
Mademoiselle s'appelle Clémentine Sambucco; elle est née à la
Martinique, où vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce
que vous avez conté tout à l'heure. Elle a dix-huit ans...
-- L'autre aussi!
-- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en
avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable
et connue. Son père, Mr Sambucco, était magistrat; son grand-père
appartenait à l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne
vous touche ni de près ni de loin; et le bon sens et la
politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir
de la laisser en paix!
Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras
d'un fauteuil.
Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de
ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire.
-- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous
emportez pas contre lui; il m'aime.
-- Raison de plus, sacrebleu!
Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et
l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable.
-- C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout
en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le
témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un
mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me
convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se
ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des
sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je
me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et
droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si
bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison
chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi!
Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la
tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que
l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un
après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours,
mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne;
aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour
la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus
cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse!
Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de
cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de
Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de
montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains
sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus
aigre:
-- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce
scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et
donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin,
elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur!
-- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle
fait mine d'épouser ce garçon...
-- Que ferez-vous?
-- Je la maudirai!
Léon ne put s'empêcher de rire. La malédiction de ce colonel de
vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais
Clémentine pâlit, fondit en larmes et tomba à son tour aux genoux
de Fougas.
-- Monsieur, s'écria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez
pas une pauvre fille qui vous vénère, qui vous aime, qui vous
sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques
de tendresse que je vous ai prodiguées depuis un mois, par les
pleurs que j'ai répandus sur votre cercueil, par le zèle
respectueux que j'ai mis à presser votre résurrection, je vous
conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'épouserai pas Léon si
vous me le défendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous
obéirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas
votre malédiction!
-- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cèdes, je pardonne.
Clémentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son
beau front. La stupéfaction des assistants, et surtout des
intéressés, est plus facile à deviner qu'à dépeindre. Une ancienne
momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses
volontés dans la maison! La jolie petite Clémentine, si
raisonnable, si obéissante, si heureuse d'épouser Léon Renault,
sacrifiant tout à coup ses affections, son bonheur et presque son
devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'était à
perdre la tête. Quant à Léon, il eut donné du front contre tous
les murs si sa mère ne l'avait retenu.
-- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu
rapporté ça de Berlin?
-- C'est ma faute! criait Mr Renault.
-- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne.
Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon
sur la nouveauté du cas. Avaient-ils ressuscité un fou? La
revivification avait-elle produit quelques désordres dans le
système nerveux? Était-ce l'abus du vin et des boissons durant ce
premier repas qui avait causé un transport au cerveau? Quelle
autopsie curieuse, si l'on pouvait, séance tenante, disséquer
maître Fougas!
-- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23ème.
L'autopsie expliquerait peut-être le délire de ce malheureux, mais
elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune
fille. Était-ce de la fascination, du magnétisme, ou quoi?
Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et
bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait
dans les yeux de Clémentine, qui le regardait aussi tendrement.
-- Il faut en finir à la fin! s'écria Virginie Sambucco, la
sévère. Viens, Clémentine!
Fougas parut étonné.
-- Elle n'habite donc pas chez nous?
-- Non, monsieur, elle demeure chez moi!
-- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras?
-- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir.
Léon grinçait des dents.
-- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout
naturel!
Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais
son chapeau n'était plus là; Fougas, qui n'en possédait point,
l'avait pris sans façon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une
casquette et suivit Fougas et Clémentine avec la respectable
Virginie, dont le bras coupait comme une faux.
Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le
colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine.
La jeune fille le fit remarquer à Fougas.
-- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre
rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de
ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour
qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault.
-- Eh bien, et moi? dit Fougas.
-- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous
crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent.
-- Merci!
-- Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon
coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me
comprends pas moi-même.
-- Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras.
Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître!
-- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous.
Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Léon; ne vous
querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces,
mais je vous aime autrement, vous!
La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand
les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire
mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument
en face du colonel, et lui dit:
-- Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes
seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez
pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je
l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne
reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre.
-- Ami, répondit Fougas, tu peux me braver impunément: mon bras
est enchaîné par la reconnaissance. On n'écrira pas dans
l'histoire: «Pierre-Victor fut ingrat!»
-- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude à vous couper la gorge
avec moi qu'à me voler ma femme?
-- Ô mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! À Dieu ne
plaise que j'épouse Clémence malgré toi, malgré elle. C'est d'elle
et de toi-même que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chère,
non pas depuis quatre ans comme à toi, mais depuis tout près d'un
demi-siècle. Considère que je suis seul ici bas, et que son doux
visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donné la vie, me
défends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappelé au monde que pour
me livrer à la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que
tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre à l'adorable
Clémentine!
-- Parbleu! mon cher, vous êtes superbe! Il faut que l'habitude
des conquêtes vous ait totalement faussé l'esprit. Mon chapeau est
à votre tête, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous
rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous
la cède? Halte-là!
-- Ami, je te rendrai ton chapeau dès que tu m'en auras acheté un
neuf, mais ne me demande pas de renoncer à Clémentine. Sais-tu
d'abord si elle renoncerait à moi?
-- J'en suis sûr!
-- Elle m'aime.
-- Vous êtes fou!
-- Tu l'as vue à mes pieds.
-- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la
superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de
l'amour!
-- Nous verrons bien, après six mois de mariage.
-- Mais, s'écria Léon Renault, avez-vous le droit de disposer de
vous-même? Il y a une autre Clémentine, la vraie; elle vous a
tout sacrifié; vous êtes engagé d'honneur envers elle; le
colonel Fougas est-il sourd à la voix de l'honneur?
-- Te moques-tu?... Que moi, j'épouse une femme de soixante-
quatre ans?
-- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils.
-- Mon fils est grand garçon; il a quarante-six ans, il n'a plus
besoin de mon appui.
-- Il a besoin de votre nom.
-- Je l'adopterai.
-- La loi s'y oppose! Vous n'êtes pas âgé de cinquante ans, et il
n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire!
-- Eh bien! je le légitimerai en épousant la jeune Clémentine!
-- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du
double de son âge?
-- Mais alors je ne peux pas le reconnaître non plus, et je n'ai
pas besoin d'épouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de
me casser la tête pour un fils qui est peut-être mort... que dis-
je? il n'est peut-être pas venu à terme! J'aime et je suis aimé,
voilà le solide et le certain, et tu seras mon garçon de noces!
-- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon
père.
-- Ton père est un honnête homme; et il n'aura pas la bassesse de
me la refuser.
-- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un
rang, une fortune à offrir à sa pupille!
-- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la
solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que
je les oublie... Nous voici à la maison; donne-moi le testament
de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi
des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux où l'on parle
de Napoléon!
Le jeune Renault obéit tristement au maître qu'il s'était donné
lui-même. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le
testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothèque, et
souhaita le bonsoir à son plus mortel ennemi. Le colonel
l'embrassa de force et lui dit:
-- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clémentine. À
demain, noble et généreux enfant de ma patrie! à demain!
Léon redescendit au rez-de-chaussée, passa devant la salle à
manger, où Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en
ordre, et rejoignit son père et sa mère, qui l'attendaient au
salon. Les invités étaient partis, les bougies éteintes. Une seule
lampe éclairait la solitude; les deux mandarins de l'étagère,
immobiles dans leur coin, obscur, semblaient méditer gravement sur
les caprices de la fortune.
-- Hé bien? demanda Mme Renault.
-- Je l'ai laissé dans sa chambre, plus fou et plus obstiné que
jamais. Cependant, j'ai une idée.
-- Tant mieux! dit le père, car nous n'en avons plus. La douleur
nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de
l'Empire étaient des ferrailleurs terribles.
-- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clémentine qui
m'épouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle
écoutait ce maudit bavard!
-- Le coeur de la femme est un abîme insondable. Enfin! que
penses-tu faire?
Léon développa longuement le projet qu'il avait conçu dans la rue,
au milieu de sa conversation avec Fougas.
-- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clémentine à
cette influence. Qu'il s'éloigne demain, la raison reprend son
empire, et nous nous marions après-demain. Cela fait, je réponds
du reste.
-- Mais comment éloigner un acharné pareil?
-- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible:
exploiter sa passion dominante. Ces gens-là s'imaginent parfois
qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la
poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des idées
guerrières. Son déjeuner de demain chez le colonel du 23ème sera
une bonne préparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il
devait avant tout réclamer son grade et ses épaulettes, et il a
donné dans le panneau. Il ira donc à Paris. Peut-être y trouvera-
t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les
cas, il rentrera au service. Les occupations de son état feront
une diversion puissante; il ne songera plus à Clémentine, que
j'aurai mise en sûreté. C'est à nous de lui fournir les moyens de
courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien
auprès de ce bonheur que je veux sauver.
Mme Renault, femme d'ordre, blâmait un peu la générosité de son
fils.
-- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a déjà trop fait en
lui rendant la vie. Qu'il se débrouille maintenant!
-- Non, dit le père. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout
nu. Bienfait oblige.
Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut
interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison
croulait.
-- C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie
furieuse!
Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à
quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit
et poussa la porte entr'ouverte.
Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus
haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel.
Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le
cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire
comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de
soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les
convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir
et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur
rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon
comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit.
Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans
éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service,
aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre
Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé
tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner
des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord
doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la
bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril
en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la
maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à
pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur
eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon,
grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du
parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une
robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de
garnison sous le premier empire, et étendit les bras à
l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et
au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se
crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on
avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet.
Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher,
passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel
et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de
partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut
offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses
épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig.
-- Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine.
Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était
une idée fixe.
Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les
maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits
blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de
coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous
les verres.
Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état
de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver
sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage
comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la
barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de
Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui
faire une rente sur la succession de Mr Meiser.
Dès qu'il fut parti pour le déjeuner, Léon courut chez sa fiancée.
-- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus
raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui même pour Paris;
nous pourrons donc nous marier demain.
Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non
seulement parce qu'elle avait fait de grands apprêts pour les
noces, mais surtout parce qu'un mariage différé eût été la fable
de toute la ville. Déjà les lettres de part étaient à la poste, le
maire averti, la chapelle de la Vierge retenue à la paroisse.
Décommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou,
c'était offenser l'usage, la raison et le ciel lui-même.
Clémentine ne répondit guère que par des larmes. Elle ne pouvait
être heureuse, à moins d'épouser Léon, mais elle aimait mieux
mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de
Mr Fougas. Elle promit de l'implorer à deux genoux s'il le fallait
et de lui arracher son consentement.
-- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable!
-- Je le supplierai de nouveau jusqu'à ce qu'il dise oui.
Tout le monde se réunit pour lui prouver qu'elle était folle; sa
tante, Léon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous
les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au
même instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se précipita dans le
salon en disant:
-- Eh bien! voilà du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat
demain avec Mr du Marnet!
La jeune fille tomba comme foudroyée entre les mains de Léon
Renault.
-- C'est Dieu qui me punit, s'écria-t-elle. Et le châtiment de mon
impiété ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore à
vous obéir? Me traînera-t-on à l'autel malgré lui, à l'heure même
où il exposera sa vie?
Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si
pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire
restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais
quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre?
Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée.
À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème
vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du
colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale.
Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère,
portait encore les mots: _Ministère des finances_. Souvenir du
temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à
Fontainebleau!
Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois
chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers
attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le
drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte-
enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet
honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à
l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin
même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les
grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait.
À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la
Syrie_; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours
battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats
crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent
en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni
régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque
chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour
eux comme une petite débauche de gloire.
Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec
autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il
salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha
du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la
hampe, se tourna vers la foule attentive et dit:
-- Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France,
après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille.
Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos
victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a
plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée
luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les
potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi
qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai
vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon
pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés
par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front
inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de
blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur
toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers!
Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la
fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître;
crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te
dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui
nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la
France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du
brave 23ème!
Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs.
Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé
dans la salle du festin.
Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second
maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage.
Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire.
Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de
trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans
tomber.
Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par
l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file,
mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les
derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une
clarté voltairienne.
On se leva de table à deux heures et l'on se rendit en masse au
café militaire, où les officiers du 23ème offraient un punch aux
deux colonels. Ils avaient invité, par un sentiment de haute
convenance, les officiers supérieurs du régiment de cuirassiers.
Fougas, plus ivre à lui tout seul qu'un bataillon de Suisse,
distribua force poignées de main. Mais à travers le nuage qui
voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du
Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre
officiers d'armes différentes, la politesse est un peu excessive,
l'étiquette un peu sévère, l'amour-propre un peu susceptible. Mr
du Marnet, qui était un homme du meilleur monde, comprit à
l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en présence d'un
ami.
Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se
répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres.
Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La
conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment
une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à
Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui
précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait
connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la
belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de
Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant
un air d'ignorance ou d'indifférence.
-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la
bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions
dispersés.
On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de
Murat.
-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était
un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à
ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat,
l'infanterie avait Napoléon.
Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on
tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme,
appartiendrait à l'artillerie.
-- Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et
l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près..., la
cavalerie à côté.
-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les
côtés, ce qui est bien différent.
-- Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je
commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté.
Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient déjà dans la
discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il désirait
répondre seul à Fougas.
-- Et pourquoi donc, s'il vous plaît, mettriez-vous la cavalerie
de côté?
-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet.
-- Incomplet!
-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'État est obligé
d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le
compléter! Et que le cheval reçoive une balle ou un coup de
baïonnette, le cavalier n'est plus bon à rien. Avez-vous jamais vu
un cavalier par terre? C'est du joli!
-- Je me vois tous les jours à pied, et je ne me trouve pas
ridicule.
-- Je suis trop poli pour vous contredire!
-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe à
un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais
(l'idée n'est pas de moi, je l'ai trouvée dans un livre), si je
vous disais: «J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un
soldat incomplet, un déshérité, un infirme privé de ce complément
naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval!» J'admire son
courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais
enfin le pauvre diable n'a que deux pieds à son service, lorsque
nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier à pied est
ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant
lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu
d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre
embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils
disaient en se grattant l'oreille: «Ce n'est pas tout de monter
en grade, il faut encore monter à cheval!»
Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit,
et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas.
-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt-
quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval
avec moi, le sabre à la main, je lui montrerais ce que c'est que
l'infanterie!
-- Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les
occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai
soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers,
nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois,
monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre
verre contre le mien. À la France!
C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des
verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha
de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit
à l'oreille, en grasseyant beaucoup:
-- J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de
sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir!
-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers.
Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux
officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait
pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et
acceptée, et que l'affaire irait toute seule:
-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme
entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de
l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à
cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons!
L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux
corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France!
Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du
Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut
qu'on affronte tous les dangers, même absurdes.
Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault.
Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses
volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé
grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer
d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa
leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de
gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme
qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque,
emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du
fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à
l'hôtel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout
d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins.
On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la
veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un
instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau
fraîche et dit:
-- Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous
aligner!
Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres.
C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne
distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y
transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter.
Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un
arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette
petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi
héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la
vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à
l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et
tout le monde en eut pour son argent.
À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec
leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la
ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et
nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses
mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son
cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de
l'espadon.
Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus
indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un
léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour
comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses
propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son
cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine
de feu.
Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur
attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait
choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef
d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le
colonel Rollon, excellent cavalier.
Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en
présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un
soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il
s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du
Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une
fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se
défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du
champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas.
Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et
fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le
cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut
distancé. Il se vengea en criant à Fougas:
-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et
pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un
espadon!
Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux.
-- Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier;
maintenant tu vas voir le soldat!
Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme
un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il
riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en
deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un
singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et
remonta sur sa bête au même instant.
-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au
cirque!
-- Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu
blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte,
mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle-
là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est
un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les
membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être
qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine.
Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie!
Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais
tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire!
Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable
l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite!
Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis!
Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne-
moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de
tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses
passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil
de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car
c'est un brave!
Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras
et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le
chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta
d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que
profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta
lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce
qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux
officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le
blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin
une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna
de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu
ronfler.
Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses
témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille.
Il les traita magnifiquement et se grisa de même.
XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche
Tarpéienne.
Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à
Clémentine:
«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste
courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la
capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si
l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang
qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes
pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends,
espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers
qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour
ton
«Victor FOUGAS.»
Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en
wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli
portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet
tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en
billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas
n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa
dans une voiture, la machine siffla et le train partit.
Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers
événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une
semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa
condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de
Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le
retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et
du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre
d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le
drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela,
pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11
novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins
longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout
d'un somme et sans rêver.
Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être
laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a
dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre
pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute
la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées,
de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin
d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en
rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action,
suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des
ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville
natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y
sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que
dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé
sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps
moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de
l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune
ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien
autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les
idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir;
ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent,
parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir
l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs
souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs
plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui
explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du
23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque
sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le
sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des
discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté.
Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas
prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui
mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait
positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour
cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour
lui, mais il pensait aux résultats:
«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et
deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le
monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le
trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut-
être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a
l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme
ministre de la guerre, et en avant, marche!»
Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui
courent sur des poteaux tout le long de la voie.
«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et
discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major
comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la
simple volonté d'un homme!»
Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les
sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans
son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines.
Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont
assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des
cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez
jolie et deux enfants magnifiques.
-- Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps
en dehors de la portière.
-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille
de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous
entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je
pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau-
de-vie et une pharmacie de voyage.
-- Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai
besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter
d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux
changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!
-- Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis
pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez
lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter
quelques jours dans mon petit château de Lancashire.
-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour
oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous
pardonnera jamais vos crimes envers son pays!
Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la
portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva
seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des
physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur
accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au
petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de
gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la
noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires,
il fut heureux de rencontrer deux Français.
-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial,
nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect
me retrempe!
Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à
demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre
autrement aux avances de Fougas.
-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à
Froshdorf?
-- Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus
touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour
sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous
rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave
noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et
que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.»
-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux
petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais,
patience!
Il serra les poings et prêta l'oreille.
-- Il ne t'a rien dit de la politique?
-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en
occupe beaucoup; il attend les événements.
-- Il n'attendra plus bien longtemps.
-- Qui sait?
-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de
Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la
chanoinesse.
-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les
a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour
le dire au roi!
-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas.
Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions
françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est
éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté
par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a
dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à
Wagram de la propre main de l'Empereur!
Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le
vicomte dit au marquis:
-- _What is that_?
-- _A madman_.
-- _No_, _dear_: _a mad dog_.
-- _Nothing else_.
-- Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais,
maintenant; vous en êtes dignes!
Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un
groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et
leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces
messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui
recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie
d'Arnault.
Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le
scandalisèrent un peu.
-- Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la
capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions
autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la
France.
Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui
n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses
poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé
trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la
ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant.
Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il
admira les grands changements qu'on avait faits en son absence.
Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de
grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que
l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce
n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès!
Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour
saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.
Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel.
L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait
achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce
monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde
qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris;
on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.
-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de
neuf.
Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et
demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le
garçon lui prêta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le
bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier,
le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit
leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après
quoi il prit une voiture et se mit en course.
Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans
difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui
porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais
lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait
planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son
idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas,
renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble
historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son
nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans
les archives pour trouver ce qu'il désirait.
-- Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est
pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique
est certain.
Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins
ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.
Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une
bataille.
-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une
redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous-
en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de
carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné
est sorti de chez nous en caricature!
-- Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de
plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand
Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres
aux colonels!
Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on
ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt-
quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des
étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec
mépris.
-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez-
moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin
s'écrient: «C'est un militaire!»
Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie
inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres
_gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil.
Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui
cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il
descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre
et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez
un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit
des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la
carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour
cent dix francs et quelques centimes.
-- Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris.
L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs.
On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à
coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le
remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il
n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie
lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un
marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la
France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa
jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur
ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui
déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni
Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni
Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI.
La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre
tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses
oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du
jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le
plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce
fameux chant patriotique:
_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_
_Jamais l'Anglais ne régnera!_
-- Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais!
jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse
la perfide Albion! Vive l'Empereur!
Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour
s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans
l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille
que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher
tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra.
Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette
explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de
l'estomac.
-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée
la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer
un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me
mettre au lit.
-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire.
Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne
des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple
corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup
l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la
fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme
rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal.
Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue
Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et
dit:
-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de
l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas!
Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le
plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver
d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de
bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance.
Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon
sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de
tes yeux et un laurier tombé de ta main!
Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie-
Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que
l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à
l'ancien propriétaire.
Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua
en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore
trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne
lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la
couronne et la redingote grise au manteau théâtral.
La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens
dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il
tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et
s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait
soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir
de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre
et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure
de la jeune fille ne sortit guère du second plan.
Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain
lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de
l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un
instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un
fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner
cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une
exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque
et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit
auprès du célèbre chapeau à la Bolivar.
-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être
pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il
m'appelle.
Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être
incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en
redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa
haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses
mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce
costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se
donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre
côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en
buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le
conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était
fixé à lui-même.
Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses
gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant
la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet
de l'Échelle.
-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?
-- L'Empereur!
-- Avez-vous une lettre d'audience?
-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des
renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme:
il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de
bravoure et de fidélité.
-- Vous avez connu l'Empereur premier?
-- Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle.
-- Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc?
-- Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les
tablettes de l'histoire!
Le portier leva les yeux au ciel en murmurant:
«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!»
Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa
pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui
mettant la main sur le bras:
-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir?
-- Je te l'ai déjà dit, familier personnage!
-- Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là-
bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous
conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la
campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la
campagne?
-- Que diable veux-tu que ça me fasse?
-- D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait
avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage!
Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait
vers le bureau du commissaire de police.
Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était
le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut
appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais
envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment,
sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir
du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce
cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus
quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire
entendre à l'Empereur.
On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était
toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au
cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au
trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille.
Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la
tête à la portière, continuait à préparer son improvisation,
lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour
ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise
retourna la tête et cria:
-- Fougas!
Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne
fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri
de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam,
courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond
sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à
moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La
calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police
au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des
boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient
vu passer un fou.
XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur
des Français.
En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était
persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le
propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire.
-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous
avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les
deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie.
-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc?
-- Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille
millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais
avec tes larmes.
-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de
bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes
les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que
je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a
pas à dire: tu es changé!
-- Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de-
vin. J'ai vécu, moi!
-- Tu sais donc mon histoire?
-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de
l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur
pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la
niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de
Fontainebleau.
-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que
d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui
sont arrivés?
-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron
après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les
amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de
mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et
Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en
1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a
nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de
côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une
campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes
les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de
n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai
passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me
plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà
maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même
duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le
fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court.
-- Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure,
Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est
assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre;
mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu
méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu
ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les
yeux!
-- Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai
rencontré?
-- Voir l'Empereur.
-- Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu?
-- Je ne sais pas; on me conduisait.
-- Mais il est aux Tuileries!
-- Non!
-- Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire.
Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de
danger il avait soustrait son ami.
-- Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au
château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te
présenterai peut-être à la fin de mon audience.
-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir
ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il
quelque ressemblance avec l'autre?
-- Tu le verras; attends ici.
L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la
déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le
lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de
dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance
de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun;
tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue.
Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas
aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine
de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours
après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient
mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la
Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services
est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le
colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du
lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces
soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de
dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une
séparation de quarante-six années ne put les rompre.
Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les
souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à
ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur.
Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma
nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages
augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire
contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en
rentrant à son hôtel:
«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859.
«Mon bel ange,
«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai
vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir.
C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a
donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est
le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit
là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire!
Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de
guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon
grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je
serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le
promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus
fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme
lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour
refaire mes équipements. J'ai répondu: