«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus
agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour
farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la
feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui
répondra.
«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette
année féconde et glorieuse qui éclaira le _Jeu de Paume_ d'une
aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des
troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance
coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur
d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes
premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux
bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que
l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me
tinrent lieu d'autres joujoux.
«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du
fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la
France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte
moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à
mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte
et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la
science et les premiers exemples de la vertu!
«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et
la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait
tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au
lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en
faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné,
sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme,
quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la
victoire répercuté par des millions de coeurs?
«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus
précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à
mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je
en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je
veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!»
Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en
vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les
molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos
Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos
législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive.
On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou
mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans!
«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos
protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les
Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char
magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir
de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des
chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la
vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les
hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de
l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière
du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles.
«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience
allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia.
«-- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses
larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je
n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais
que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les
yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se
taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars
moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te
montrer bon citoyen comme tu as été bon fils!
«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos
pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de
l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné
ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes
jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma
la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la
bataille d'Iéna.
«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre
main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon
devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la
Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai
bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la
Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de
mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait
porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et
fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de
Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et
fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris.
«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans
cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une
plume trempée dans les larmes... les larmes, tribut de la faible
humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée,
sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport,
privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques,
dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos
foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre
nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina,
l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom
d'un chien... mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole
va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs.
«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses
consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux
sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy.
Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats,
tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes
mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le
chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se
glissa furtivement dans mon âme.
«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une
excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait
à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces
illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge;
les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une
hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins
cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un
jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui
me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une
aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée
de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois
aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle
serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus
encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau
dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant
doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le
bocage qui protège son modeste cours.
«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la
loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je
partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné
son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je
m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux
lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa
main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles:
«Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a-
t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue
auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui
et qui pourrait à son tour être mon père!
«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je
voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le
malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume
de la douleur!
«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre
siècle me fit appeler dans sa tente et me dit:
«-- Colonel, êtes-vous homme à traverser quatre armées?
«-- Oui, sire.
«-- Seul et sans escorte?
«-- Oui, sire.
«-- Il s'agit de porter une lettre à Dantzig.
«-- Oui, sire.
«-- Vous la remettrez au général Rapp, en main propre.
«-- Oui, sire.
«-- Il est probable que vous serez pris ou tué.
«-- Oui, sire.
«-- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies
de la même dépêche. Vous êtes trois, les ennemis en tueront deux,
le troisième arrivera, et la France sera sauvée.
«-- Oui, sire.
«-- Celui qui reviendra sera général de brigade.
«-- Oui, sire.
«Tous les détails de cet entretien, toutes les paroles de
l'empereur, toutes les réponses que j'eus l'honneur de lui
adresser sont encore gravés dans ma mémoire. Nous partîmes
séparément tous les trois. Hélas! aucun de nous ne parvint au but
de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait
pas été sauvée. Mais quand je vois des pékins d'historiens
raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au général
Rapp, j'éprouve une funeste démangeaison de leur couper... au
moins la parole.
«Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la
consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve
d'amitié la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cédai à
l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce
sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est témoin qu'en
adressant du fond du coeur un suprême adieu à Clémentine, je ne me
flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, ô douce et
confiante Clémentine, toi la meilleure de toutes les épouses et
probablement de toutes les mères! Que dis-je? Je la revois! Mes
yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voilà telle que je
l'ai quittée! Clémentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah
çà! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napoléon
n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans,
puisque Clémentine est toujours la même!
La fiancée de Léon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle
demeura pétrifiée en se voyant si bien accueillie par le colonel.