si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde
me suffira.
«Là-dessus... ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot!
il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:
«-- Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?
«-- Oui, sire.
«-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles?
«-- Oui, sire.
«-- Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des
prisonniers?
«-- Oui, sire.
«-- On les a donc violés à votre égard?
«-- Oui, sire.
«-- Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai
réclamer par voie diplomatique.
«-- Oui, sire. Que de bontés!
«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre
de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de
nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée
Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime
souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai
vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille!
«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la
caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse.
S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle
avait entendu parler de mes malheurs.
«-- Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les
rachète au centuple.
«-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain.
«-- Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon;
mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai
l'art de Vestris.
«-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc.
«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un
officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus
belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions
de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de
lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans
les capitales!
«-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les
armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris.
«-- Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer
sur le corps.
«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité
avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement
la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite,
les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la
banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt.
L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis.
Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à
cette idée, elle me tuerait!
«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des
changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la
sincérité d'une âme fière:
«-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand
règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur
dernier mot.
«-- Que reste-t-il donc à faire, à votre avis?
«-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe
irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le
plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi
bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et
supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à
l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après
avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de
trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par
une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je
construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la
famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses
dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux,
musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades,
prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie
impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des
vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture
magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt
mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms
des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de
maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille
en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs
uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les
boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par
des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur
des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs
obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun
commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade
les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en
se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons
sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux
fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second,
aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième,
aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le
quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au-
dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter
Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte,
dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour
qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous
craignent, Voilà mon Paris!
«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache.
«-- Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher.
«-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je.
«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la
cause, égaya son front sérieux.
«-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait
beaucoup de monde?
«-- Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les
riches!
Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant:
«-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions
général!
«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un
signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce
soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta
belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai
grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère,
mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!
«V. FOUGAS.»
Les abonnés de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur
journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y
liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de
transcrire ici.
«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de
présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le
colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné
dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son
pays.»
Voilà l'entrefilet; voici le fait divers:
«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus
dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle.
Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur
l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec
une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et
s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne
du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les
mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps,
les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de
sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries,
il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra,
avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation
de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur
l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint-
Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force
herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son
gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le
boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus
actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source
certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.»
XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig,
reçoit une visite qu'il ne désirait point.
La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite
jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés,
et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui
de mon dire.
Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup
de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage
destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de
huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais
dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on
gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire
de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir
produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou
deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique,
voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement.
Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en
rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en
arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens
commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que
de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de
Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles
avaient de l'argent à lui.
Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait
le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de
tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une
parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils
parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs
mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la
récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles
d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en
dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins
doux.
Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs
physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et
commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les
patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits-
enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils
ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé
commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre
plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de
tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une
indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette
Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses
infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des
lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout
du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs
lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant.
Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes
pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il
manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa
femme:
-- Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos
biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers.
Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on
nomme un juge suppléant au tribunal de commerce.
Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans
plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de
tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser
disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique:
-- Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous
aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler,
son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour
une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous-
mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année
pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et
par conséquent une bonne affaire!
Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la
maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son
époux.
-- À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné
des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de
Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous
vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents
livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine
du capitonnage nous donnera bien un matelas.
Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les
conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le
mettant dans le commerce.
La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de
la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles
en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la
porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un
système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade
permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé.
Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par
la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux.
Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et
pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses
maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la
bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de
jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à
cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les
soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être
forcés, de peur de mauvaises rencontres.
Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas
Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin
de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un
pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman
d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den
Linden_.
Quel mobile puissant avait jeté hors de sa bonbonnière ce gros
bonbon rouge à deux pieds? Le même qui conduisit Alexandre à
Babylone, Scipion à Carthage, Godefroi de Bouillon à Jérusalem et
Napoléon à Moscou: l'ambition! Meiser n'espérait pas qu'on lui
présenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours
rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et
une femme de chambre qui travaillaient à obtenir pour lui des
lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout
sec! Quel beau rêve!
Le bonhomme avait en lui ce mélange de bassesse et d'orgueil qui
place les laquais à une si grande distance des autres hommes.
Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la
grandeur, il ne prononçait les noms de roi, de prince et même de
baron qu'avec emphase et béatitude. Il se gargarisait de syllabes
nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche
d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce tempérament ne
sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve même ailleurs. Si
vous les transportiez dans un pays où tous les hommes sont égaux,
la nostalgie de la servitude les tuerait.
Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser
n'étaient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui
la font pencher petit à petit. Neveu d'un savant illustre,
propriétaire imposé, homme bien pensant, abonné à la _Nouvelle
Gazette de la Croix_, plein de mépris pour l'opposition, auteur
d'un toast contre la démagogie, ancien conseiller de la ville,
ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la
_landwehr_, ennemi déclaré de la Pologne et de toutes les nations
qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus éclatante
remontait à dix ans. Il avait dénoncé par lettre anonyme un membre
du parlement de Francfort, réfugié à Dantzig.
Au moment où Meiser passait sous les tilleuls, son affaire était
en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la
bouche même de ses protecteurs. Aussi courait-il légèrement vers
la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans
la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et
l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup
d'oeil rapide l'étalage des boutiques. Halte! Il s'arrêta court
devant un papetier et se frotta les yeux: remède souverain, dit-
on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr
Mérimée, qui sont les deux plus grands écrivains de la France, il
avait aperçu, deviné, pressenti une figure bien connue.
«Assurément, dit-il, j'ai déjà vu cet homme-là, mais il était
moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait
revenu à la vie? Impossible! J'ai brûlé la recette de mon oncle,
et l'on a perdu, grâce à moi, le secret de ressusciter les gens.
Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il été
fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la
photographie n'était pas encore inventée. Mais peut-être le
photographe l'a-t-il copié sur une gravure? Voici le roi Louis
XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la même façon:
cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscités. C'est
égal, j'ai fait une mauvaise rencontre.»
Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des
renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait
s'étonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son
inquiétude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en
essayant de se rassurer lui-même:
«Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une idée fixe.
D'ailleurs ce portrait est vêtu à la mode de 1813, voilà qui
tranche tout.»
Il arriva à la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de
veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de
première classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins
s'endormirent; il fit bientôt comme eux et ronfla. Les
ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre:
vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier.
Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul étranger
ne l'a jamais su, car il gardait ses rêves pour lui, comme tout ce
qui lui appartenait.
Mais entre deux stations, le train étant lancé à toute vitesse, il
sentit distinctement deux mains énergiques qui le tiraient par les
pieds. Sensation trop connue, hélas! et qui lui rappelait les
plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec
épouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la
photographie! Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent
en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta à corps perdu
entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins.
Quelques coups de pied vigoureux le rappelèrent à lui-même. Il se
releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les
deux voisins, qui lançaient machinalement leurs derniers coups de
pied dans le vide en se frottant les yeux à tour de bras. Il
acheva de les réveiller en les interrogeant sur la visite qu'il
avait reçue, mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient rien
vu.
Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses
visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui
permit point de se rendormir.
«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me
cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!»
Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et
s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il
descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui
servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme
un dauphin dans le Bosphore.
Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire,
sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche
Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa
chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture
de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la
masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le
vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra
beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on
y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon,
qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les
replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ
sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta
en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un
petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets.
Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du
colonel Fougas mangeant des sandwiches!
Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se
voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel,
toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre
déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le
compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle,
les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et
semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros
millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne
descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la
portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine,
où Léda caressait un cygne, et ne riait point.
Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures
du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour
emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de
rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli
comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des
bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir,
lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui
tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien.
Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans
la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du
colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir
que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur
l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait
dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le
colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu
personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains
du facteur.
Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et
se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa
femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un
esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas.
-- Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu
que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle
nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps
nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu
la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état
et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu
comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos
affaires?
Meiser poussa un profond soupir.
-- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est
venu me voir. Le million que tu lui as demandé pour demain est
prêt; on le délivrera sur ta signature. Il paraît qu'ils ont eu
beaucoup de peine à se procurer la somme en écus; si tu avais
voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis à leur
aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as désiré. Pas d'autres
nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tué. Il avait une
échéance de dix mille thalers, et pas moitié de la somme dans sa
caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix
mille thalers à vingt-cinq, payables à quatre-vingt-dix jours,
avec première hypothèque sur les bâtiments. L'imbécile a mieux
aimé se pendre dans sa boutique; chacun son goût.
-- S'est-il pendu bien haut?
-- Je n'en sais rien; pourquoi?
-- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde à bon marché, et
nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas
me donne un tracas!
-- Encore tes idées! Viens souper, mon chéri.
-- Allons!
La Baucis anguleuse conduisit son Philémon dans une belle et
grande salle à manger où Berbel servit un repas digne des dieux.
Potage aux boulettes de pain anisé, boulettes de poisson à la
sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier,
choucroute au lard entourée de pommes de terre frites, lièvre rôti
à la gelée de groseille, écrevisses en buisson, saumon de la
Vistule, gelées, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de
vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous
leur capuchon d'argent une accolade du maître. Mais le seigneur de
tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des
dents et buvait du bout des lèvres, dans l'attente d'un grand
événement qui d'ailleurs ne se fit guère attendre. Un coup de
marteau formidable ébranla bientôt la maison.
Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer.
-- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a
dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si
nous prenons du papier au lieu des écus.
-- Il s'agit bien d'argent! s'écria le bonhomme. C'est l'enfer
qui vient nous visiter!
Au même instant la servante se précipita dans la chambre en
criant:
-- Monsieur! madame! c'est le Français des trois cercueils!
Jésus! Marie, mère de Dieu!
Fougas salua et dit:
-- Bonnes gens, ne vous dérangez pas, je vous en prie. Nous avons
une petite affaire à débattre ensemble et je m'apprête à vous
l'exposer en deux mots. Vous êtes pressés, moi aussi; vous n'avez
pas soupé, ni moi non plus!
Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du
treizième siècle, ouvrait une grande bouche édentée. L'épouvante
la paralysait. L'homme, mieux préparé à la visite du fantôme, arma
son revolver sous la table et visa le colonel en criant:
-- Vade rétro, Satanas!
L'exorcisme et le pistolet ratèrent en même temps.
Meiser ne se découragea point: il tira les six coups l'un après
l'autre sur le démon qui le regardait faire. Rien ne partit.
-- À quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant
à cheval sur une chaise. On n'a jamais reçu la visite d'un honnête
homme avec ce cérémonial.
Meiser jeta son revolver et se traîna comme une bête jusqu'aux
pieds de Fougas. Sa femme qui n'était pas plus rassurée le suivit.
L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'écria:
-- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je
suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon
oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche
monument? Des prières? Beaucoup de prières?
-- Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas
une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé!
Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings
sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas.
-- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas!
Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en
serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les
aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous
êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une
ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous
n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à
Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien
si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud:
ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici!
décampez!
Le colonel ne bougea non plus qu'un roc.
-- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille...
et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé,
remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de
plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier
timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à
l'amiable.
Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se
défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la
conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût
éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le
procès.
Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il
prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater
son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire
deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le
gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au
besoin ses justes réclamations.
-- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton
de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu
avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre,
nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te
jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le
bouillon!
-- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de
toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre
d'un vieillard!
-- Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si
ton pistolet n'avait pas raté!
-- Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était...
presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous
pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et
d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez-
vous?
-- Voilà qui est parlé. À mon tour!
La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix:
figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre.
-- Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas.
Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui
penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en
est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si
désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son
âme!).
-- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui
trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le
compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts.
-- Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle
latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit
peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand
jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle,
qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les
intérêts de sa succession?
-- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel
vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des
intérêts.
-- Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève
de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour
coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la
somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les
affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce
qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de
pourvoir mon fils!
-- Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du
petit!...
-- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du
monde, il y a un mot que j'entends dire partout. À Paris comme à
Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question
d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche.
À force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosité de savoir ce
que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne
quittance!
Si vous voulez vous faire une idée approximative des cris perçants
qui lui répondirent, allez au jardin des plantes à l'heure du
déjeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la
viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura
inébranlable. Les prières, les raisonnements, les mensonges, les
flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un
toit de zinc. Mais à dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout
accommodement était impossible, il prit son chapeau:
-- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais
deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper.
Il était déjà dans l'escalier, quand Mme Meiser dit à son mari:
-- Rappelle-le et donne-lui son million!
-- Es-tu folle?
-- N'aie pas peur.
-- Je ne pourrai jamais!
-- Dieu! que les hommes sont bêtes! Monsieur! monsieur Fougas!
monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous
consentons à tout ce que vous voulez!
-- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien dû vous
décider plus tôt. Mais enfin, voyons la monnaie!
Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres
capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse.
-- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur!
Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va
vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig.
-- Mais... disait encore l'infortuné Meiser.
Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le
génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir
au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions,
pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas
un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le
code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du
colonel, remplissait trois grandes pages.
Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la
signature de Nicolas, qu'il savait bonne.
-- Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on
me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la
main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme
celui-ci, on peut faire un petit extra.
-- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser.
Acceptez votre part de ce modeste souper!
-- Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit
être froid à l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur
leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction.
D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles
Fougas ne sera pas fâché de jouer un air.
La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda à
Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le
million du père Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet
de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa
chère Clémentine lui avait envoyé. Onze heures sonnaient à la
pendule.
À onze heures et demie, Fougas commença à voir le monde en rose.
Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur
hospitalité. À minuit, il leur rendit son estime. À minuit un
quart, il les embrassa. À minuit et demi, il fit l'éloge de
l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il
apprit que Jean Meiser était mort dans cette maison, il versa un
torrent de larmes. À une heure moins un quart, il entra dans la
voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre
heureux, de sa fiancée qui l'attendait. Vers une heure, il goûta
d'un célèbre vin de Porto que Mme Meiser était allée chercher
elle-même à la cave. À une heure et demie, sa langue s'épaissit,
ses yeux se voilèrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et
le sommeil, annonça qu'il allait raconter la campagne de Russie,
murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table.
-- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser à son mari, ce n'est
pas un homme qui est entré dans notre maison, c'est le diable!
-- Le diable!
-- Sans cela, t'aurais-je conseillé de lui donner un million?
J'ai entendu une voix qui me disait: «Si vous n'obéissez à
l'envoyé des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.»
C'est alors que je l'ai rappelé dans l'escalier. Ah! si nous
avions eu affaire à un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'à
notre dernier sou.
-- À là bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes
visions?
-- Pardonne-moi, mon Claus, j'étais folle!
-- Et moi qui avais fini par le croire?
-- Pauvre innocent! tu croyais peut-être aussi que c'était Mr le
colonel Fougas!
-- Dame!
-- Comme s'il était possible de ressusciter un homme! C'est un
démon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler
notre argent!
-- Qu'est-ce que les démons peuvent faire avec de l'argent?
-- Tiens! ils construisent des cathédrales!
-- Mais à quoi reconnaît-on le diable quand il est déguisé?
-- D'abord à son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite à
son oreille raccommodée.
-- Bah! Et pourquoi?
-- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire
ronde, il faut la recouper.
Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'épouvante.
-- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laissé
endormir?
-- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai passé par
ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bénite dans le vin de
Porto: charme contre charme! et il est tombé.
-- Voilà qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons,
maintenant qu'il est en notre pouvoir?
-- Qu'est-ce qu'on fait des démons, dans les Écritures? Le
Seigneur les jette à la mer.
-- La mer est loin de chez nous.
-- Mais, grand enfant! le puits public est tout près!
-- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps?
-- On ne trouvera rien du tout, et même ce papier qu'il nous a
signé sera changé en feuille sèche.
Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose
de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait à
demi-voix l'incantation suivante:
_Démon, fils de l'enfer, sois maudit!_
_Démon, fils de l'enfer, sois précipité!_
_Démon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_
Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, termina la
cérémonie, et les deux conjoints rentrèrent chez eux, avec la
satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait
en lui-même:
«Je ne la croyais pas si crédule!»
«Je ne le savais pas si naïf!» pensait la digne Kettle, épouse
légitime de Claus.
Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers
leur auraient semblé moins doux si Fougas était rentré chez lui
avec le million!
À dix heures du matin, comme ils prenaient leur café au lait avec
des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez
eux et leur dit:
-- Je vous remercie d'avoir accepté une traite sur Paris au lieu
du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Français que vous
nous avez envoyé est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant.
XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le
gêne.
Fougas avait quitté Paris pour Berlin le lendemain de son
audience. Il. mit trois jours à faire la route, car il s'arrêta
quelque temps à Nancy. Le maréchal lui avait donné une lettre de
recommandation pour le préfet de la Meurthe, qui le reçut fort
bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la
maison où il avait aimé Clémentine Pichon n'existait plus. La
municipalité l'avait démolie vers 1827, en perçant une rue. Il est
certain que les édiles n'avaient pas abattu la famille avec la
maison, mais une nouvelle difficulté surgit tout à coup: le nom
de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le
département. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait à
qui sauter au cou. De guerre lasse et pressé de courir sur le
chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de
police:
«Rechercher, sur les registres de l'État civil et ailleurs, une
jeune fille appelée Clémentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en
1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si
elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enquérir de
ses héritiers. Le bonheur d'un père en dépend!»
En arrivant à Berlin, le colonel apprit que sa réputation l'avait
précédé. La note du ministre de la guerre avait été transmise au
gouvernement prussien par la légation de France; Léon Renault,
dans sa douleur, avait trouvé le temps d'écrire un mot au docteur
Hirtz; les journaux commençaient à parler et les sociétés
savantes à s'émouvoir. Le Prince Régent ne dédaigna pas
d'interroger son médecin: l'Allemagne est un pays bizarre où la
science intéresse les princes eux-mêmes.
Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexée au
testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements
au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant
oracle d'Épidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses
bagages à l'hôtel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison.
Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choyé comme un ami et exhibé
comme un phénomène. Sept photographes se disputèrent un homme si
précieux: les villes de Grèce n'ont rien fait de plus pour notre
pauvre vieil Homère. S.A.R, le Prince Régent voulut le voir en
personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas
se fit un peu tirer l'oreille: il prétendait qu'un soldat ne doit
pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813.
Le prince est un militaire distingué, qui a commandé en personne
au fameux siège de Rastadt. Il prit plaisir à la conversation de
Fougas; l'héroïque naïveté de ce jeune grognard le ravit. Il lui
fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Français
était bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce
mérite.
-- Il n'en a pas beaucoup, répliqua le colonel. Si nous étions
seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que
votre Europe serait dans le sac!
Cette réponse parut plus comique que menaçante, et l'effectif de
l'armée prussienne ne fut pas augmenté ce jour-là.
Son Altesse Royale annonça directement à Fougas que son indemnité
avait été réglée à deux cent cinquante mille francs, et qu'il
pourrait toucher cette somme au Trésor dès qu'il le jugerait
agréable.
-- Monseigneur, répondit-il, il est toujours agréable d'empocher
l'argent de l'ennem... de l'étranger. Mais, tenez! je ne suis pas
un thuriféraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je
vous laisse vos deux cent cinquante mille francs.
-- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen!
-- Le Rhin est à la France et Posen à la Pologne, bien plus
légitimement que cet argent n'est à moi. Mais voilà mes grands
seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et
un point d'honneur de nier les grandes!
Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent
à grimacer uniformément. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve
de mauvais goût en laissant tomber une miette de vérité dans un
gros plat de bêtises.
Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait à sa
présentation, fut beaucoup plus charmée de sa figure que
scandalisée de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une
réputation d'hospitalité qu'elles s'efforcent de justifier
partout, et même hors de leur patrie.
La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer
le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection
d'hommes célèbres, en photographie, bien entendu. Son album était
peuplé de généraux, d'hommes d'État, de philosophes et de
pianistes, qui s'étaient donnés à elle en écrivant au bas du
portrait: «Hommage respectueux.» On y comptait plusieurs
prélats romains et même un cardinal célèbre, mais il y manquait un
revenant. Elle écrivit donc à Fougas un billet tout pétillant
d'impatience et de curiosité pour le prier à souper chez elle.
Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de
papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il
craignait, ce coeur délicat et chevaleresque, qu'une soirée de
conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies
femmes de l'Allemagne, ne fût comme une infidélité morale au
souvenir de Clémentine. Il chercha donc une formule convenable et
écrivit:
«Trop indulgente beauté, je...»
La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'était pas en train
d'écrire, il se sentait plutôt en humeur de souper. Ses scrupules
se dissipèrent comme des nuages chassés par un joli vent de nord-
est; il endossa la redingote à brandebourgs, et porta sa réponse
lui-même. C'était la première fois qu'il soupait depuis sa
résurrection. Il fit preuve d'un bel appétit et s'enivra quelque
peu, mais non pas comme à son ordinaire. La baronne de
Marcomarcus, émerveillée de son esprit et de sa verve
intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et
maintenant encore, elle dit à ses amis en leur montrant le
portrait du colonel:
«Il n'y a que ces officiers français pour faire la conquête du
monde!»
Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achetée
à Paris, toucha son argent au Trésor et se mit en route pour
Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soupé la veille. Un
ronflement terrible l'éveilla. Il chercha le ronfleur, ne le
trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment
voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que
les nôtres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout
un jeu d'orgues dans son corps. À l'une des stations, il but une
bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de
sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creusé
l'estomac. À Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un
énorme filou qui s'apprêtait à la prendre.
Il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, y commanda son
souper, et courut à la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de
Berlin lui avaient donné des renseignements sur cette charmante
famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus
avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a
pu sembler étrange à plus d'un lecteur dans le chapitre précédent.
Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son
million en poche. La curiosité d'étudier à fond les longues
bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison
s'égara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a raconté
lui-même. Il assure qu'après avoir dit adieu aux braves gens qui
l'avaient si bien traité, il se laissa tomber dans un puits
profond et large, dont la margelle, à peine élevée au-dessus du
niveau de la rue, mériterait au moins un lampion.
Je m'éveillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau très
fraîche et d'un goût excellent. Après avoir nagé une ou deux
minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse
corde et je remontai sans effort à la surface du sol qui n'était
pas à plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un
peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En
sautant sur le pavé, je me vis en présence d'une espèce de
guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me
demanda insolemment ce que je faisais là. Je le rossai
d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rétablissant
la circulation du sang. Avant de retourner à l'auberge, je
m'arrêtai sous un réverbère, j'ouvris mon portefeuille, et je vis
avec plaisir que mon million n'était pas mouillé. Le cuir était
épais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais enveloppé le bon
de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs,
gras comme des moines. Ce voisinage l'avait préservé.
Cette vérification faite, il rentra, se mit au lit et dormit à
poings fermés. Le lendemain, en s'éveillant, il reçut la note
suivante, émanée de la police de Nancy:
«Clémentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon,
hôtelier, et de Léonie Francelot, mariée en cette ville le 11
janvier 1814 à Louis-Antoine Langevin, sans profession désignée.
«Le nom de Langevin est aussi rare dans le département que le nom
de Pichon y est commun. À part l'honorable Mr Victor Langevin,
conseiller de préfecture à Nancy, on ne connaît que le nommé
Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de
Vergaville, canton de Dieuze.»
Fougas sauta jusqu'au plafond en criant:
-- J'ai un fils!
Il appela le maître d'hôtel et lui dit:
-- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon
billet pour Nancy; je ne m'arrêterai pas en route. Voici deux
cents francs que je te donne pour boire à la santé de mon fils!
Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de préfecture!
Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord
conduire à la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui
est à lui!
Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il
fut obligé de s'arrêter à Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant,
lui annonça que les sociétés savantes de la ville préparaient un
immense banquet en son honneur; mais il refusa net.
-- Ce n'est pas, dit-il, que je méprise une occasion de boire en
bonne compagnie, mais la nature a parlé: sa voix m'attire!
L'ivresse la plus douce à tous les coeurs bien nés est celle de
l'amour paternel!
Pour préparer son cher enfant à la joie d'un retour si peu
attendu, il mit son million sous enveloppe à l'adresse de Mr
Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi:
«La bénédiction d'un père est plus précieuse que tout l'or du
monde!
«VICTOR FOUGAS.»
La trahison de Clémentine Pichon froissa légèrement son amour-
propre; mais il en fut bientôt consolé.
«Au moins, pensait-il, je ne serai pas forcé d'épouser une
vieille femme quand il y en a une jeune à Fontainebleau qui
m'attend. Et puis mon fils a un nom et même un nom très
présentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas
mal.»
Il débarqua le 2 septembre à six heures du soir dans cette belle
grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine.
Son coeur battait à tout rompre. Pour se donner des forces, il
dîna bien. Le maître de l'hôtel, interrogé au dessert, lui fournit
les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme
encore jeune, marié depuis six ans, père d'un garçon et d'une
fille, estimé dans le pays et bien dans ses affaires.
-- J'en étais sûr, dit Fougas.
Il se versa rasade d'un certain kirsch de la forêt Noire qui lui
parut délicieux avec des macarons.
Ce soir-là, Mr Langevin raconta à sa femme qu'en revenant du
cercle, à dix heures, il avait été accosté brutalement par un
ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprêta à se
défendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit à
toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux époux dans une
série de conjectures plus invraisemblables les unes que les
autres. Mais comme ils étaient jeunes tous les deux, et mariés
depuis sept ans à peine, ils changèrent bientôt de conversation.
Le lendemain matin, Fougas, chargé de bonbons comme un baudet de
farine, se présenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de
ses deux petits-enfants, il avait écrémé la boutique du célèbre
Lebègue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit
la porte demanda si c'était lui que monsieur attendait.
-- Bon! dit-il; ma lettre est arrivée?
-- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles?
-- Je les ai laissées à l'hôtel.
-- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prête là-haut.
-- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la
bonne nouvelle.
-- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi!
-- Mais où est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire...
-- Il s'habille, monsieur, et madame aussi.
-- Et les enfants, mes chers petits-enfants?
-- Si vous voulez les voir, ils sont là dans la salle à manger.
-- Si je le veux! Ouvre bien vite!
Il trouva que le petit garçon lui ressemblait, et il se réjouit de
le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se
vidèrent sur le parquet et les deux enfants, à la vue de tant de
bonnes choses, lui sautèrent au cou.
-- Ô philosophes! s'écria le colonel, oseriez-vous nier la voix
de la nature?
Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies à
Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille.
-- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras.
La maîtresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin
sourire:
-- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vôtre, ni belle, ni
fille; je suis Mme Langevin.
-- Que je suis bête, pensa le colonel; j'allais raconter devant
ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es
dans un monde distingué, où l'ardeur des sentiments les plus doux
se cache sous le masque glacé de l'indifférence.
-- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espère que vous avez fait
bon voyage?
-- Oui, madame. À cela près que la vapeur me paraissait trop
lente!
-- Je ne vous savais pas si pressé d'arriver.
-- Vous ne comprenez pas que je brûlais d'être ici?
-- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se
sont fait entendre à la fin.
-- Est-ce ma faute, à moi, si la famille n'a pas parlé plus tôt?
-- L'important, c'est que vous l'ayez écoutée. Nous tâcherons que
vous ne vous ennuyiez pas à Nancy.
-- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de
vous?
-- Merci. Notre maison sera la vôtre. Mettez-vous dans l'esprit
que vous êtes de la famille.
-- Dans l'esprit et dans le coeur, madame.
-- Et vous ne songerez plus à Paris?
-- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante?
-- Je vous préviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel.
-- Comment? vous savez déjà...
-- Nous savons tout, et même l'histoire de ce fameux souper avec
des femmes un peu légères.
-- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-là,
écoutez, j'étais bien excusable.
Mr Langevin parut à son tour, rasé de frais et rubicond; un joli
type de sous-préfet en herbe.
-- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans
la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans à ce gaillard-là,
et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me
ressemble pas du tout, il tient de sa mère!
-- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet
d'être bien sage.
-- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant
la main de Fougas.
Cet accueil parut froid à notre pauvre héros. Il rêvait une pluie
de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui
serrer la main.
-- Mon enf..., monsieur, dit-il à Langevin, il manque une personne
à notre réunion. Quelques torts réciproques, et d'ailleurs
prescrits par le temps, ne sauraient élever entre nous une
barrière insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'être
présenté à Mme votre mère?
Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux étonnés.
-- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris
vous ait fait perdre la mémoire. Ma pauvre mère n'est plus! Il y
a déjà trois ans que nous l'avons perdue!
Le bon Fougas fondit en larmes.
-- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme!
-- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mère?
-- Ingrat!
-- Drôle de garçon! Mais vos parents ont reçu une lettre de
part?
-- Quels parents?
-- Votre père et votre mère!
-- Ah ça! qu'est-ce vous me chantez? Ma mère était morte avant
que la vôtre ne fût de ce monde!
-- Mme votre mère est morte?
-- Oui, parbleu, en 89!
-- Comment! Ce n'est pas Mme votre mère qui vous envoie ici?
-- Monstre! c'est mon coeur de père qui m'y amène!
-- Coeur de père?... Mais vous n'êtes donc pas le fils Jamin, qui
a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie à Nancy pour
suivre les cours de l'école forestière?
Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant répondit:
-- Je suis Fougas!
-- Eh bien!
-- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat!
interroge les mânes de ta mère!
-- Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer
longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous
plaît, et dites-moi votre affaire... Marie, emmène les enfants.
Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans
rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles
filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en
homme désintéressé dans la question.
-- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un
insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné
quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes
victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente-
quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie
Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était
âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
-- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien!
tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et
des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en
prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de
préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à
la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme
Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la
porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient.
-- Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants
ont semés à terre.
-- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur!
-- Quel million?
-- Le million de votre frère!... Non! de celui qui n'est pas
votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant,
seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à
Vergaville!
-- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous,
ni à personne.
-- Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la
poste!
-- Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas
reçu!
-- Eh bien! défends ta vie!
Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce
jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée
avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le
timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la
Banque.
-- Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez
voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous
rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur!
Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait
Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était
nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le
grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas
et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de
Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps
et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue
le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit
Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique
(c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au
village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes
qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au
premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous
conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre,
piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta
de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme
un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital
et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui
fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes:
six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était
réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour
après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en
baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir
mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles.
Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers
en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme
les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du
meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait
pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge
sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours.
Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère
d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre
de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au
moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et
qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim.
On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque
chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur.
-- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de
parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc
avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à
dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table
est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors,
c'est oui.
«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la
voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce
brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai
point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son
amitié.
Le dîner était servi, et la table plus chargée de viandes que
l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande
famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au
dénombrement de ses fils. Et Fougas se réjouit d'apprendre qu'il
avait six petits-enfants bien venus.
On le mit à la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut
présentée comme la grand-mère de ces gaillards-là. Dieu! que
Clémentine lui parut changée! Excepté les yeux, qui restaient
vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en
elle.
«Voilà, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave
Jean Meiser ne m'avait pas desséché!
Il souriait avec malice en regardant le grand-père Langevin, chef
putatif de cette nombreuse famille.
«Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me
dois!
On dîne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la
civilisation ne réformera jamais, je l'espère bien. À la faveur du
bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine.
-- Clémentine! lui dit-il.
Elle leva les yeux et même le nez et répondit:
-- Oui, monsieur.
-- Mon coeur ne m'a donc pas trompé? vous êtes bien ma
Clémentine!
-- Oui, monsieur.
-- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme!
-- Oui, monsieur.
-- Mais comment as-tu si bien caché ton émotion?... Que les
femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton
existence paisible, et tu me vois sans sourciller!
-- Oui, monsieur.
-- M'as-tu pardonné un crime apparent dont le destin seul fut
coupable?
-- Oui, monsieur.
-- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de
toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant
paraître, c'est mon fils, n'est-il pas vrai?
-- Oui, monsieur.
-- Réjouis-toi: il sera riche! Il a déjà le bonheur; je lui
apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, ô
Clémentine! dans cette naïve assemblée, lorsque j'élèverai la
voix pour dire à mon fils: «Tiens! ce million est à toi!» Le
moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire;
-- Oui, monsieur.
Fougas se leva donc et réclama le silence. On supposa qu'il allait
chanter une chanson, et l'on se tut.
-- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre
monde et je t'apporte un million.
Si Gros-Pierre ne voulut point se fâcher, du moins il rougit et la
plaisanterie lui sembla de mauvais goût. Mais quand Fougas annonça
qu'il avait aimé la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux père
Langevin n'hésita point à lui lancer une bouteille à la tête. Le
fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'à la mariée
se levèrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille.
Pour la première fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort.
Il craignait d'éborgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment
paternel lui ôta les trois quarts de ses moyens.
Mais ayant appris dans la bagarre que Clémentine s'appelait
Catherine, et que Pierre Langevin était né en 1810, il reprit
l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, déforma deux nez,
enfonça quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous
les honneurs de la guerre.
«Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la
station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve!